‹ Voltaire et la société au xviii siècleChapitre 321 sur 342 · LB CARROSSE D*ÉTAT A SIX PLAGES · texte numérisé non relu

LB CARROSSE D*ÉTAT A SIX PLAGES

par un secrétaire de la ville avec Tassurance de la déférence la plus invariable et la plus soumise envers Sa Majesté.

Si je devais rapporter toutes les «menées » vraiment inimaginables de Voltaire pendant son arrestation , il me faudrait quelques feuilles. Je ne puis toutefois passer ceci sous silence. De retour à la barrière avec l'ordre du bourgmestre , j'appris que Voltaire avait utilisé le temps à détruire une partie ^a ses papiers. Je lui proposai de le prendre ches moi, où il garderait les arrêts jusqu'au lendemain. Il se plaça alors dans le carrosëe d'état à six places avec lequel j'étais allé et venu, et il me remit toutes ses richesses^ à ce qu'il disait. Il avait en effet une petite caisse que mon domestique pouvait à peine soulever. Cependant, lorsqu'il s'agit de partir, il déclara qu'il préférai^ être ouvertement prisonnier que séquestré dans ma maison. Je fis donc marcher quelques hommes autour du carrosse, et j'allai , moi , comme ce prisonnier, dans une voiture quasi ou« verte, à travers la ville où Tafiluence devint alors ei^cessivemenl grande.

Cette description ne vaut-elle pas ?on pesant d'or? ne gemble-t-il pas qu'on le voie d'ici, ce bon et lourd conseiller de guerre, d'abord effaré, mais se remettant, se trémoussant, donnant ses ordres» éparpillant son monde et croyant, après être rentré en possession de sa proie, avoir sauvé la patrie? Comme il a bien conscience de sa mission et de son personnage I Et ne senr-on pas quelle abnégation il fait de sa dignité, en se résignant à monter dans le carrosse à six glaces près de son prisonnier, h la vue de tout ce peuple qui pouvait prendre le change sur son véritable rôle I Mais il lui en sera tenu compte en haut lieu, et cette pensée le console d'une humiliation volontaire dont, cela va sans dire, le poëte et son secrétaire se garderont bien d'apprécier le mérite. « Oubliant qu'il représente le l'oi son maître, il monte avec nous, s'é-

ARRESTATION DB MADAMB DBN19. 475

crie CoUini, et, comme un exempt de police, nous conduit aiûgi à travers la ville et au milieu de la populace attroupée ^ ))

Mais nous ne sommes pas au bout, et nous laisse^ rons Freytag poursuivre son curieux rapport.

Le prqpriétaire du Lî on d*Or ne voulant plus avoir Voltaire dans sa maison à cause de son incroyable parcimonie, je le dé^ posai chez M. le conseiller aulique Schmid , résolu à n« rien décider sans ses bons conseils et son aoquiescemâni au mode de captivité qui serait désormais appliqué au prisonnier. De retour en ville, M. le conseiller aulique s'était aussitôt rendu chez le bourgmestre, non-seulement pour le blda disposer, mais encore pour lui donner sa caution par rapport à la réquisition royale. 11 y rencontra la prétendue nièce de Voltaire, mais que je considère comme un tout autre personnage, car hier est arrivée une lettre à sa destination portant l'adresse « madame de Voltaire, o Comme cette drôlasse effrontée (WaUbsmensQh) s'en allait dans la ville étourdir les magistrats, le bourgmestre la fit mettre aux arrêts avec le secrétaire*; et comme VoUftlrô, dans la maison de Schmid , avait tenté de s'échapper une w^ conde fois, on le fit conduire à l'hôtel du hoQkhùm (de la Gorae de Bouc)^ et on donna une garde à chaque prisonnier, que noup avons réduite à deux soldats après réception dé votre dernière lettre.

1, Collini, Ifon séjour aiiprèsde Voltaire {V^rh^ 1807), p. 81, 83,

2. Freyiag, plus lard, donne avec une ingénuité vraiment plaisante lei motifs de l'arretiation de madame Denii. « 11 fttut encore que nou3 louchions deux mots dei inventions dont la Denis a obsédé Sa Majesté. On peut voir, par notre mémoire antérieur, que nous n'avions d'autre ordre que d'arrêter Voltaire ; mais, eomtne le cott*» aeillep aulique Schmid et moi nous trouvâmes la Danls ausdlte en pleine plainte auprès du bourgmestre, et qu'elle était « in procm<?/tf 9 de courir chez tous les conseillers de la ville, j*ai demandé de l'arrê** 1er pour ne pa« gâter notre affaire. »Pour nepai gâtapnotraaMrt, est d'un comique exquis. Que madame Denis na domaQi*ait-ella an repos, et que ne laissait-elle opérer en paix ces braves cens) il faut convenir qu'elle mérile bien la colère et toutes les éptihèles In^ttrieuses dont on l'acoable.

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