‹ Voltaire et la société au xviii siècleChapitre 329 sur 342 · VOLTATRE S'ADRESSE A SOEUR GUILLEMETTE · texte numérisé non relu

VOLTATRE S'ADRESSE A SOEUR GUILLEMETTE

Quoi qu'il en soit, Voltaire, que l'inquiétude, le désespoir surexcitent, ne se sent pas d'humeur à attendre du temps, ce dispensateur souvent attardé de dénoûments, la on de sa grotesque et non moins cruelle aventure : il se fût adressé à tous les saints du paradis, si leur intervention eût dû le sortir de peine. Mais il a des amis encore, en la protection desquels il a foi, et, le soir même de cette rude journée, il prenait la plume et écrivait une lettre pathétique à « sœur Guillcmette, » cette compatissante margrave, le meilleur avocat qu'il pût avoir auprès de Tétrange philosophe de Sans-Souci. C'est toujours le même récit de son arrestation et de celle de sa nièce, des violences dont ils ont été l'objet l'un et l'autre, sans raison, sans excuses, puisque l'œuvre de poésie était désormais entre les mains du conseiller de guerre Freytag.

Le livre en question arriva le 17 au soir^ J*ai voulu partir aujourd'hui 20, ayant satisfait à tous mes engagements. On a arrête mon secrétaire, ma nièce et moi. Nous avons douze soldats aux portes de nos chambres. Ma nièce, à l'heure que j'écris, est dans les convulsions. Nous sommes persuadés que le roi n'approuve pas cette terrible violence.

Daignez, Madame, lui envoyer cette lettre. Daignez l'assurer qu'au milieu d'un malheur si inouï je mourrai plein de la môme vénération et du môme attachement pour sa personne. Je lui demande encore très-humblement pardon de mes fautes. J'avais toujours pensé qu'il daignerait permettre que je tâchasse de me défendre contre Maupertuis. Mais si cela lui déplaît, il n'en sera plus jamais question. Encore une fois, Madame, jamais mon cœur n*a manqué , ni ne manquera au roi , et il sera toujours rempli pour Votre Altesse royale du respect le plus profond et le plus tendre.

Hélas I c'était autrefois frère Voltaire.

• Lo 18 au maUn.

INTERVENTION DE LA MARGRAVE. 4^t!»

Voltaire faisait bien de compter sur le patronage de la margrave de Bayreuth. Celle-ci écrivait à son frère pour lui annoncer les démarches du poète et de sa nièce auprès d'elle, et plaidait de son mieux la cause du disgracié, non sans jeter une partie du chargement à la mer pour sauver l'autre. L'adroite princesse connaissait trop bien son frère pour ne pas savoir le péril de le heurter de front et de lui rompre en visière. Il avait à coup sûr raison contre Tauteur de la Henriadcj et celui-là ne pouvait manquer d'avoir de grands torts; mais son sort n'était-il pas assez déplorable, et ne fallait-il pas se montrer miséricordieux ?

Je le considère comme le plus indigne et méprisable des hommes, s'il a manqué de respect envers vous dans ses écrits ou dans ses paroles; une lelle conduite ne peut que lui attirer le mépris des honnêtes gens. Un homme vif et bilieux comme lui entasse sottise sur sottise lorsqu'il a une fois commencé à en faire. Son âge, ses infirmités et sa réputation , qui est flétrie par cette catastrophe, m'inspirent cependant quelque compassion pour lui. Un homme réduit au désespoir est capable de tout. Yous trouverez peut-être, mon très-cher frère, que j'ai encore trop de support pour lui en faveur de son esprit ; mais vous ne désapprouverez pas que j'aie pour lui la pitié qu'on doit même aux coupables dès qu'ils sont malheureux, et lors même qu'on est obligé de les punir. Son sort est pareil à celui ou Tasse et de ftlilton. Ils finirent leurs jours dans l'obscurité; il pourrait bien finir de même...

On s'étonne que Voltaire ne tende pas les bras vers Frédéric, qu'il ne crie pas merci, dans sa détresse. Mais il est outré et, pour le moment, s'il le faut, il préférera s'humilier devant un Freytag. Cependant les pieds lui brûlent, son imagination ne diminue pas ce que sa situation a de critique, et il sent cOflM

490 aïONlFlGATIÔN DE FtlElTTAÔ.

sa oiàod la nécesiité d'ea sortir à tout prix. Auisii dès le leodemain matin, madame Denis adressait au roi la supplique qu'on va lire, bien entendu sous la àiù^ tée de son oncle, qui vide son cœur et son sao avec toute la surabondance du ressentiment le plua amer« Elle terminait par ces détails qui eussent été forts de choses, comme le disait La Motte de ses v«rt, si les faits n'eussent pas été un peu grossis.

Aujourd'hui 24, la sieur Freytag vient nous sigiii6er que notre emprisonnement doit nous coûter 128 écuset 40 creut^ers par Jour', et il apporte à mon oncle un écrit à signer par lequel taon onele doit se taire sur tout ce qui est mrivé (ce sont ses propres mots) et avouer que les billets du sieur Freytag n'étaient quê des billets de consolation et é'amitié qui ne tùra^t pas à eênséquenee.

11 noua fait espérer qu'il nous ôtera notre garde. Voilà l'état où nous sommes le 21 juin, à deux heures de l'après midi.

Si madame Denis écrivait cela au roi de Prusse , Voltaire, auquel la peur faisait perdre tout sang-^froid^ adressait à son geôlier l'étrange lettre qu'on va lire. Elle est d'un suppliant bien humble ; et nous ne li^ reproduisons pas sans ce serrement de cœur qirï prend tout âme généreuse en présence d'une de ces défaillances dont les esprits supérieurs, à ce qu^il parait, ne sont pas plus exempts que le commun des honmies.

I. « Sllt évalue Ifii frali, dil Preytag, à 122 thalers par Jeori Uiidis qu'ils ne monlenl, comme je l'^i déjà menlienné, qu'à 190 fl«t rin». » Co sera, en tous cas, Voltaire qui payera le^ frais de soo séjour fSorcé k Franefert, tout eomme si son caprice et son plaisir Vy ensaoni aouli retenu tout e« tempa. Mais Frédérie Teoteodra Lie« ainsi ) s'il ordonne de restituer au poëte ce qui lui appartient, c*est après défalcation d<is dâ^^ense» aw\^uv\\«;& ^mt^ ^5v\3kXk& U^oi sacaptlTîté.

DlfAlLLAMCEg. m

la Youg conjure, Monsieur, ëcrivait-il à Freytag, d'avoir pitié d'uDe femme qui a fait deux cents lieues pour essuyer d'aussi terribles malheurs.

Nous sommes ici très-mal à notre aise^ sans domestiques, sans secours, entourés de soldats. Nous yous conjurons de vouloir bien adoucir notre sort, vous ave4 eu la bonté de nous pro mettre de nous ôter cette nombreuse garde ^

SouflVez (|ue nous retournions au Lion d'Or^ sous notre sermeni de n'en partir que quand 8a Majesté le roi de Prusse le permettra. 11 y a Ik un petit jardin nécessaire pour ma sanlé, où je prenais des eaux de Schwalbach. Tous nos meubles y sont encore, nous payons à la fois deux hôtelleries; nous espérons que vous dsignerei entrer dans ces considérations... Enfin? Monsieur, je vous prie d'excuser les fausses terreurs qu'on m'avait données. Soyez persuadé que ni ma nièce, ni monsieur Collini, ni moi nous ne sortirons que quand il plaira à Sa Majesté. Noos n'avons ici aucun secours, môme pour écrire une lettre. Pardonnez, je vous en prie, et ne nous accablez pas.

Madame Denis a vomi toute la nuit, elle se meurt. Nous YOUS demandons la vie.

Et cette lettre n'est pas la seule marque de faiblesse que nous ayons à constater. Dorn, le redoutable Dorn , ayait insinué que semblables démarches pou* raient avoir le meilleur résultat, a Le lendemain, raconte CoUiniy Dorn parut et dit qu'il fallait priienter une êupplique à Son Excellence monseigneur de Frey* tag, et Tadresser en même tems à M. de Schmith. « Je If suis persuadé qu'ils feront tout ce que vous désirez, a ajouta-t-il ; croyez-moi, M. Freytug est un gracieux a seigneur, jè Madame Denis n'en voulut rien faire. Ce misérable faisait Tofflcieux pour qu'on lui donnât quelque argent. Un louis le rendit le plus humble des

1. Elle était donc nombreuse, quoi qu'on en dise; autrement Voltaire, parlant h Frejtag qu'il voulait attendrir, nt 8e fûtpaë exprimé de la sorte.

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