LETTRE RASSURANTE DE FRÉDERSDORFF
avaient pu leur faire croire qu'ils auraient, comme ils le disent d'ailleurs, à expérimenter contre un criminel d'État au premier chef. Et, convenons-en, ils avaient plutôt été déroutés que guidés par les prescriptions ambiguës qui leur avaient été adressées, durant l'absence du roi. Frédersdorff, auquel ils eussent pu s'en prendre à bon droit, loin de les charger auprès du maître, ce qui n'est que le procédé trop ordinaire aux chefs d'emploi, eut la loyauté de défendre leur conduite. Il écrivait à Freytag, en date du 14 juillet, une lettre qui devait non-seulement lui rendre la tranquillité mais l'indemniser de tous ces soucis.
Vous pouvez, lui disait-il, mettre complètement de côté « l'inquiétude » que manifeste votre dernière. Vous n'avez rien fait que sur ordre royal, et vous Tavez exécuté de fagon à ce que Sa Majesté en soit satisfaite. Vous n*avez rien à redouter du magistrat de la ville, puisque vous avez agi d'après les instructions de votre souverain et comme personnage ayant caractère royal, et c'est ce que vous pouvez lui déclarer « hautement. » Quant au Voltaire, qui esl un homme sans honneur. Sa Majesté ne veut en aucune manière se commettre avec lui; et maintenant qu*il a livré les objets, qu'il aille où il voudra. S'il était encore là, laissez- le crier à son aise, et n'entrez pas plus en explication avec lui qu'avec le magistrat de votre conduite. Mais vous pouvez lui dire en face qu'il n'a pas à se prévaloir de son prétendu caractère de gentilhomme de la chambre du roi de France ; que, s'il l'osait, à Paris la Bastille serait sa récompense. Au reste, je vous assure encore une fois que vous pouvez être complètement tranquille. Vous avez agi comme 6dèle serviteur du roi et d'après son ordre, et les mensonges et les calomnies de Voltaire ne trouvent créance ni ici ni ailleurs ^
1 . Varnhagen von Ense, Denkwurdigkeiten und vermischte Schriflen Ig, 1859), l. WU, p. ai^, r\^.
CON8É0UENCE8. 501
Cette lettre du factotum, du maître Jacques de Frédéric, était à citer ^ elle a une terrible signification et porte son accusation avec elle, a II est absurde, s'écrie Ifacaulay, de dire que le roi ne fut pas Fauteur de cet outrage. Fit-il punir quelqu'un, quelqu'un eut-il à en répondre ^?x> Punir! tout au contraire, il rassure, il fait rassurer ses agents que le zèle a emportés, que la peur de mal faire a rendus frénétiques. En tout état de cause, un souverain absolu est pleinement responsable des ordres qu'il donne ou que Ton donne en son nom. Mais Frédéric, nousdira-t-on, n'était pas là pour surveiller des serviteurs ineptes qui avaient pris ses ordres à rebours et cru flairer, dans un poète en disgrâce, un criminel d*État digne de toute leur surveillance et de toutes leurs rigueurs. Nous savons qull était parti de Berlin le l" mai pour la Silésie, et qu'il n'était de retour que le 15; qu'il repartait de sa capitale, le l*' juin, pour la Prusse, d'où il ne revenait que le 1 5 du même mois ^ , et que , durant cette absence, il fut peu à portée de connaître par le menu ce qui se passait à Francfort. Cela ne suffit point à le justifier. Lorsqu'on s'en repose du soin de ses afiEaires sur la fidélité et l'habileté de ses officiers, ne doit-on pas être sûr de leur tact et de leur intelligence? Mais, si Frédéric exigeait une fidélité sans bornes, c'était tout ce qu'il demandait : l'intelligence, rhabileté étaient de trop. Les gens habiles l'eussent
1 . Lord Macaulaj, Essaie historiques et biographiques , traduction de Guillaume Guizot (Léfy, 1862), deuxième série, p. 335.
2. Gazette de Hollande, dee 8 et 15 mai, 2 et 22 Juin 1753 (n«« XXXVIII, XLI, XLVr, L).