DORIS
une maladie dangereuse, tout concourt à former une contradiction avec le conte de notre auteur, qui lui fera autant de démentis qu'il y a de citoyens ou d'étudiants à notre université» Seroit-il permis, monsieur, d'attribuer à un homme des mœurs si contraires aux siennes et de fouler aux pieds les droits sacrés de la vérité? Le bien public souffre-t-il des gens qui passent leur vie à peindre ceux qu'ils trouvent bon de haïr, de toutes les couleurs que puisse leur prêter une imagination échauffée?
Si Haller était médecin, naturaliste, philosophe, il était également poëte; et La Meltrie ne respecte pas plus le poëte que le philosophe, qu'il entache, l'un et l'autre, d'athéisme et de matérialisme. Haller a donc à défendre ses vers comme sa prose; qu'osera- 1- on incriminer? Sont-ce ses Ré flexions sur la religion et la superstition, ou ses vers sur Y Origine du mal? Mais il a eu vingt ans, lui aussi, il a été amoureux, il a chanté l'amour ; et l'austère savant croit devoir, sinon faire amende honorable, du moins donner des explications sur cette phase plus humaine de sa vie. « 11 est plus nécessaire, ajoute-t-il, de me défendre sur ma Doris, dont M. de La Mettrie a fait une espèce de paraphrase*. Si une déclaration d'amour me rendoit ridicule à mon âge, elle étoit excusable dans un homme de vingt ans qui chante sa maîtresse, quatre à cinq mois avant son mariage ^. » Pauvre bonhomme de savant, tout prêt à demander les circonstances atténuantes, parce qu'il a aimé tout comme un autre, parce que son cœur a battu en tout bien et tout honneur à la vue d'une jolie fille,
1. Au début de VArt de jouir, La Mettrie, OEuvres philosophiques (Berlin, 1796), t. III, p. 206, 207, 208.
2. Le petit poëme de Doris est de 1730. Poésies de M. Haller , traduites de l'allemand (Berne, 1760), t. I, p. \0\ \i \Q^.
46 RÉPONSE DE HAUPERTUIS.
sa fiancée! Quelque indignation qu'inspire le procédé de La Meltrie, il est difficile de garder son sérieux devant la candeur helvétique du grave professeur de Gœttingue. Maupertuis, qui était assez Français, quoique savant, pour rire sous cape de cette pudeur quasi virginale, fit de son mieux pour payer en belles paroles un homme hors de lui. Lorsqu'il écrivit cette étrange lettre, Hallerne soupçonnait pas que celui qui l'avait si incongrûment mêlé à ses dévergondages de plume, expirerait, le lendemain même, victime de son intempérance et de sa folie, comme on le verra plus tard. La réponse de l'auteur de la Vénus physique est à citer; elle est une biographie du défunt, et les détails dans lesquels il entre ne sont pas sans intérêt. Il fallait d'abord calmer le vertueux professeur, et c'est par quoi il commence.
J'ai reçu, monsieur, la lettre que vous m'avez fait l!honneur de m'ëcrire^ et n'a vois pas attendu jusque-là à être indigné de récrit dont vous vous plaignez. Vous faites trop d'honneur à de pareils ouvrages, si vous croyez qu'ils puissent porter atteinte à votre réputation ; mais vous faites tort au caractère de La Mettrie, si vous pensez qu'il ait mis, dans ce qu'il a écrit, le degré de méchanceté qui y paroît. Ceci est un paradoxe pour tous ceux qui ne l'ont pas connu personnellement : mais la vérité me force à l'avancer. Il est mort^ et s'il vivoit encore, il vous feroit toutes les réparations que vous pourriez souhaiter, avec autant de facilité qu'il a écrit contre vous. H m'a juré cent fois qu'il n'écriroit jamais rien de contraire à la religion ni aux mœurs, et bientôt après reparaissoit quelque ouvrage de la nature de ceux dont nous nous plaignons.
Vous avez raison de dire que je le connois mieux que vous. Nous sommes de la même ville. Cette raison seule auroit suffi pour que je lui voulusse du bien. Je ne me cache pas de Tavoir servi du peu de crédit que j'avois en France. Il n'a pu s'y soudaos un assez bon poste que ses amis lui avoient fait