PHASE D'ENTHOUSIASME
rhomme, le juge comme un officier d'avenir et de la plus grande espérance. « Il a, nous dit-il, un esprit vif, une humeur gaie, des talens agréables, et si je ne me trompe, beaucoup de dispositions à devenir un jour un général habile, si jamais il est employé dans le militaire, comme je le suppose ^ » En attendant les prouesses , les actions d'éclat, Chasot payait son écot en belle humeur , en talents d'agrément. Mais Frédéric ne semble pas avoir de lui une idée moins favorable que Bielfeld. A cette date d'enthousiasme juvénile, tout séduit, tout attire, on se passionne pour les choses de Fintelligence, les belles-lettres, la poésie; on rêve la renommée, la gloire dans toutes les carrières ; on voudrait cueillir toutes les palmes. Si l'on fait de mauvaises rimes qu'on dépêche à Voltaire et que Voltaire déclare excellentes, l'on a encore -d'autres visées, l'on a dévoré tous ces romans de chevalerie dont rhéroîsme est bien capable de bouleverser une tête de dix-huit ans. La tête de Frédéric était plus forte que celle du héros de la Manche, et nous le verrons s'attaquer à de tout autres ennemis que des moulins à vent; mais, répétons-le, cet esprit si froid, si railleur, si pratique, eut son heure de fermentation, durant laquelle l'imagination, plus qu'une raison très-nette, eut voix au chapitre. Dans sa solitude de Rheinsberg, dévoré par une soif d'activité sans emploi, il s'avisera de fonder une sorte d'association militaire qui ne devait être composée que de douze membres, ayant pour grand maître le général Fouqué. La devise de la nouvelle chevalerie
1. Baron de Bielfeld, Lettres familières (la Haye, 1763), 1. 1, p. 67, ^8. Lettre VUl; à^Rheinsberg, le 30 octobre 1739.
GHEVALBRIB MYSTÉRIEUSE. S5
est celle du preux des preux : « Sans peur et sans reproche. » Par une modestie, dont il faut reconnaître le bon goût, Frédéric n'avait voulu être qu'un simple initié. Il avait affilié au nouvel ordre ses deux frères Guillaume et Henri de Prusse, ainsi que le duc de Brunswick - Bevern. Parmi ceux des membres qui n'étaient pas sortis du sang des dieux, figuraient Keiserling ot Chasot. Là, chacun avait son nom mystique, et, dans le chapitre, Frédéric n'était plus Frédéric, c'était le constant^ Fouqué s'appelait le chaste^ un troisième prenait le surnom de sobre ^ un qua* trième celui de gaillard^ et ainsi de tous. Les lettres' que chaque initié s'adressait, portaient Tempreinte d'un cachet sur lequel était gravée cette légende : « Vivent les Sans-Quartier* ! » On regrette de n'avoir pas plus de détails. Cet essai de chevalerie, si peu qu'on en sache, n'aide pas médiocrement à expUquer ce Frédéric des premières années si différent de ce qu'il sera plus tard, ardent, généreux, donnant du front dans tout ce qui offre une apparence de grandeur, et qui, au risque d'attirer sur sa tête le plus violent orage, se faisait recevoir maçon, dans une mauvaise auberge, durant la foire de Brunswick^.
Quoi qu'il en soit, Chasot jouissait de l'estime, de l'amitié, de la confiance du prince royal, et il vivait au jour le jour, sans situation officielle, mais après
1. Blaxe de Bury, le chevalier de Chasot (Michel Lévy, 1862), p. 36, 37. — Thomas C^impbell , Frederick ihegrent, his court and limes (London» 1844), vol. 1, p. 283, 284.
2. Baron de BielfeUl, Lettres familières (la Haye, 1763), t. I» p. 26, 27. LeUre IV; t\ Brunswick, le 24 d'août 1738.