‹ Voltaire et la société au xviii siècleChapitre 67 sur 342 · LA TABAGIE DE FRÉDÉRIC-GUILLAUME · texte numérisé non relu

LA TABAGIE DE FRÉDÉRIC-GUILLAUME

Les meubles se réduisaient à une longue table de sapin ayant de chaque côté un banc du même bois : à un des bouts se trouvait placé, pour le roi, un fauteuil aussi grossier que le reste, et à l'autre bout un second fauteuil à peu près semblable» à cela près que le dossier en était surmonté de deux grandes oreilles de lièvre, symbole accrédité chez les Allemands pour désigner la légèreté et le peu de mérite des personnes. Ce dernier fauteuil était ainsi décoré parce qu'il était réservé à un ancien domestique admis dans cette société, où il servait de messager et de bouffon. C'est là que Guillaume se faisait raconter les anecdotes du jour, que lui-môme faisait part de ce qu'il avait remarqué de curieux, et qu'on cherchait à le disposer selon les intérêts ou les passions des assistants ou de leurs amis. Sous ce dernier rapport, personne n'y était plus redoutable ou plus puissant que le baron de PoUnitz, non-seulement parce qu'il avait plus de crédit que personne, mais aussi parce qu'il était beaucoup plus adroit et non moins passionné ^

Sous toute apparence,Pollnitz ne pouvait. que perdre à un changement de règne, et il y avait une si grande différence entre les goûts, les mœurs, la manière de voir du père et du fils, que le favori de Guillaume n'avait guère chance d'être celui de Frédéric. Mais PoUnitz était homme de cour , il avait donné des preuves d'habileté sinon de moralité ; écarté ou conservé, il eût touché une pension que ses services lui avaient assurée : en le gardant, on bénéficiait des appointements de celui qui lui eût succédé. Mais cette dernière raison nous paraît bien machiavélique, et nous préférons admettre des considérations d'un autre ordre. Frédéric aimait l'esprit, et le baron en avait infiniment; sa causerie, qui ne se recommandait pas par une excessive tendresse à l'égard du prochain, était

1 . Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin Didoi, iSOO), t. l,p. 358, 359.

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