MAITRE DES REQUÊTES
Montfalcoii , le 10 novembre 1761.
En colère contre moi, vous a-l-on dit : plaisante expression ! Que seroit donc la mienne contre lui , si je daignois en avoir contre un impudent et un fol ? Ma réponse était ce qu'il méritoit.
Pourquoi voulez-vous que j'aye un procèz avec cet homme-là ? Je n'en ay point. Tenez pour certain, sur mon honneur, 1^ qu'il ne s'agit d'autre fait que de quatorze voyes de bois que mon homme lui a livrées et qu'il ne veut pas hii payer ^ 2^ ^"e , dans notre traité, il n'y a aucune contenue de fond spécifiée ni garantie. Je vous feray voir l'acte ^. Il connoissoit tout cela d'avance 5 il l'avoit tant et tant visité , étant sur place. Mais il ne fait que mentir.
L'acte est un simple bail à ferme à vie , pour en jouir comme en jouissoit le précédent fermier. Notre convention a toujours
' M. de Fargès était alors à Ferney.
* Voyez phis haut p. 43 et suiv.
ET DU PRÉSIDENT DE BROSSES. Ij5
été qu'il n'y auroit point de vente de ma part (parce qu'en vendant, même à vie, je courois risque, par la clause du dénombrement , de perdre les privilèges d'immunité) , mais que , de sa part , il se qualifieroit comme il voudroit. Quant aux bois , vous avez dans ma lellre tout ce qui les concerne , raporlé mot à mot ; sauf que l'acte porte de plus qu'il sera tenu d'en jouir en bon père de famille , de laisser soixante pieds des arbres extant par poses (c'est la mesure du pays) l'une portant l'autre, et de le tenir en défense du bétail pour que les coupes puissent croître en revenue. Mais , encore un coup , ce n'est pas là notre difficulté. Vous estes décidé à luy jetter ces quatorze voycs de bûcbes à la tête , parce qu'il ne me convient pas d'avoir un procèz pour un objet si mince. C'est donc à dire qu'il faut les luy donner parce qu'il est un impertinent. Ce seroit pourtant la raison du contraire. Quoi î si votre marcband ou votre liomme d'affaires lui avoit livré pour 3o pistoles de vos vins , il faudroit donc les lui donner parce qu'il ne voudroit pas les payer! A ce prix, je vous jure qu'il n'y auroit rien dont il ne se fournît : il n'est pas délicat ! je luy aurois donné sans héziter, s'il me les eut demandées comme pressent. Mais on n'imagine pas une chose si basse.
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S'il a eu assez peu de cœur pour l'euteudre ainsi, il s'esl lionipé , et tant pis pour luy. Je les aurois encore passées en quittance à Chariot Baudy, sans lui en parler à luy , si je l'eusse vu s'affeclionner à ma terre , y faire ce qu'il est tenu d'y faire , ne pas mentir sur cet arlicle comme sur les autres (car je sçais qu'il l'abandonne tout à fait) , et surtout s'il n'eut pas cherché à me fourber pendant six mois sur un autre article que vous sçavez.
Comme il sent qu'il n'a rien de bon à dire , il se jette à quartier , selon son artifice ordinaire 5 outre qu'il n'a pas le sens commun eu affaires , tout regardant de prez , tout intéressé et chicanneur qu'il est. Jl a dit d'abord que ce n'étoit pas une commission , mais un présent. Il me l'a ensuite demandé à genoux. Je vous montreray sa lettre, qiii est pitoyable. Elle me fit tant de pitié, que je lui donnois toutde suite , sans Ximénez , qui de hazard se trouva chez moy en ce moment^. Il me dit : Vous seriez Lien fol de donner douze lonis à ce d rôle-là , qui a cent mille livres de rente, ei qui ^ pour reconnois sauce y dira tout haut que c'est que vous ne pouviez faire autrement» En-
* Le marquis de Xiinénès , mort le doyen des colonels €t des poètes français le 3i mai 1817.
suile il a prélendii que c'étoit une des conventions de notre marché , ce qui est faux et trèsfaux. Il faut qu'il soit bien hardi pour avancer pareille chose , outre que Tacte le dénient ! Les bois sur pied sont à luy (en laissant 60 arbres par pose) ce qui exclud nettement ceux qui étoient coupés avant le traité. Onabien euattention de spécifier dans Tacte 8 pieds d'arbres sur ^z^<^^ comme étant exceptez, parce qu'ils étoient' déjà vendus auparavant; comment n'auroit-oii pas excepté aussi les quatorze voyes du bois coupé j si elles eussent été à luy par convention ?
Finalement , le voicy qui dit qu'il a acheté trop cher , et que le bois n'est pas assez grand , comme s'il s'agissoit de cela ! S'il a acheté cher, tant pis pour luy , j'en voudrois tenir le double. Cela ne l'a pas empêché, après deux ans de
JOUISSANCE y DE m'en OFFRIR 145,000 LIV. PoUP
lacontenue, au diablesoitsi je connois ma terre! Je ne sçais que le cadastre qui en a été £iûl publiquement par ordre du Roy , sans ma participation et en mon absence. Il a l'acte entre ses mains tout comme moi ^ .
Quant à ce rabâchage , que Baudy n'est qu'un
* Ce qu'on vient de lire était sous presse lorsque s'est retrouvée une lettre de M. de Brosses à Voltaire , de juillet 1760. Un seul passoge de cette lettre a trait aux
faclenr rendant compte , que je n'ay pu vendre avant noire traité sans la ])erniission dn grandmaître; de qnoy se méle-l-il ? Je vois bien pourquoi ils ne veulent pas là-bas produire la vente; c'est pour ne pas la faire controller. Ils ont raison , ce n'est pas l'affaire de cet bomme-là.
Si la contestation n'éloit pas engagée et devenue publique par sa frénésie; si je pouvois aujourd'huy céder la chose contestée, sans paroître avoir eu lort vers les gens mal informés, je me garderois bien de la lui donner à lui pour prix de son insolente lettre; mais je vous sa-
pîaintes <Iu philosophe sur la contenance du bois de Tourney. Le voici.
« L'article des moules de bois que vous a vendus Chariot n'a ricu de cotnnum avec l'arpentage fait par les géographes. J'ai toujours ouï dire que la forêt conteuoit environ go coupées ou poses. (Je ne sais pas trop lequel et ne sais pas mieux la valeur de ces mesures locales.) L'erreur de là à vingt est si grande qu'elle eu devient peu probable. Quoi qu'il en soit , vous saviez beaucoup mieux que moi ce qu'il y avoit, puisque vous êtes sur place tique vous aviez, comme de raison, exactement et plus d'une fois visité le terrain avant de faire le marché. // n'a jamais été question eJitre nous de dismensurations géométriques , mais de vous remettre les fonds tels qu'ils étoient y tels que vous les cownoissiez f tels que je les avois et quon en auoit joui ci-devant. »
Sans relever Thyperbole du poète , qui n'accusait d'abord que vingt poses (au lieu des /\?> arpens et demi dont il convient ci-dessus p. i24) et précisément en réponse au fragment qu'on vient de lire) , on peut noter
crlfierois à vous des olioses bien plus considérables. Puis les égards que je me fais pour M"^® Denis , qui mérite toute sorte de considération , me porteroient sur le champ à lui donner , non quatorze voy es de bois ( fi donc ! ) , mais mon ressentiment de la sottise de son oncle , et ce qui Ta causé, quel qu'il soit. Vous sentez trop bien vous-même qu'il m'a mis dans le cas de ne plus faire ce que vous me demandez , à moins qu'il n'en donne un reçu , tout tel que le porte ma lettre. En ce cas , je lui donne tout de suite. Il n'en fera pas de diftîculté : bien loin de là !
que 43 arpens et demi équivalent à 23 hectares 21 ares 5i centiares , et que 20 poses donneraient 24 hectares 3o centiares. La différence ne serait donc que d'un hectare , c'est-à-dire d'un -vingt-quatrième 5 et il est de principe que , même en cas d'énonciationyb/-A^e//e de la contenance ven-due , la garantie n'en est due qu'à un vingtième près. A fortiori y quand la vente a été faite sans indication de contenance. (Y. l'acte du 1 1 décembre 3758.)
D'ailleurs le défaut de contenance de y^ o s'entend de l'universalité des fonds vendus , et non d'un corps d'héritage spécial. Ainsi Voltaire n'aurait pu se plaindre qu'autant qu'il lui eût manqué plus de '/^ ^ de la contenance totale assignée à la terre de Tourney , quand bien même cette contenance eût été indiquée dans l'acte , CE QUI n'est pas. — On vient de voir qu'il ne lui manquait pas même un vingtième du bois dit la forêt»
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C'est ce qu'il demande. Toute sa prétention est de l'avoir comme donné. Ainsi il reconnoîlra de l'avoir reçu comme donné ^.
* Trois remarques ou plutôt trois redites sur le marclié (le M. de Brosses avec Baudy.
I. Voltaire convient (p. i4i ci-dessus), qu'AVANT de conclure sur la vente à vie de Tourney, le Président lui persuada qu'il avait vendu une partie de sa ior et ^ qui était abattue f et qu'il ne pouvait rompre ce premier marché. Voltaire n'avait donc point entendu acheter les bois coupés avant sou acquisition,
II. Pour que ces bois eussent été compris dans la vente à vie, il eût fallu une clause expresse, et au contraire l'acte du 1 1 décembre 1768 excluait palpabiement de la Tente les bois abattus.
III. Voltaire l'entendait si bien ainsi qu'en février J75g, il priait le Président de trouver bon qu'il prit par-dessus le marché quelques moules de bois auprès de Charles Baudy (p. do supra).
Quant à l'existence d'un marché écrit entre M. de Brosses et Baudy , circonstance tout-à-fait indifférente au fond, Voltaire avoue que ce marché lui fut montré, dès 17^9, par Baudy, à l'occasion des difficultés que faisait le philosophe de laisser enlever les bois exploités par le marchand {suprà , p. 14^).
On se croit dispensé d'insister sur la conformité de ces faits avec le langage constant et sans variation de M. de Brosses , soit dans sa lettre du 1 2 janvier 1 759 (citée par Voltaire , p. \I\i ci-dessus) , soit dans celles de mai 1 760 et de janvier 1761 (p. 121 et 127), sans réclamation de la part de Voltaire. (V. sa réponse du 3o janvier 1761.)
ET DU PRÉSIDEÎs'T DE BROSSES. l8l
Là-dessus on dit : c'est un homme dangereux. Et à cause de cela , fant-il donc le laisser être méchant impunément? Ce sont au contraire ces sorles de gens-là qu'il fiiut châtier. Je ne le crains pas. Je n'ai pas fait le Pompignan. On l'admire, parce qu'd fait d'excellens vers. Sans doute il les fait exccUens. Mais ce sont ses vers qu'il faut admirer. Je les admire aussi , mais je mépriseray sa personne s'il la rend méprisable. Il y a un proverbe qui dit : On peut être honnête homme et faire mal des vers* JSt vice versa.
Ecoutez : il me vient en ce moment une idée. C'est la seule honnesiement admissible pour moy , et tout sera fini. Qu'en votre présence il envoyé les 281 liv. au curé de Tournay ou à •jyj^me Q^I^^q,^ ^ pour être distribués aux pauvres habitans de la paroisse (je dis à ceux de ma terre ou de la sienne , s'il lui plaît de rap[)eler ainsi , et non à ceux d'une autre terre) 5 alors tout sera dit. De mon côté , je passeray eu quittance les 281 liv. à Charles Baudy dans son compte ; et voilà le procéz terminé au profit des pauvres. Cela est bien court et bien aisé '.
* Il y a lieu de croire que ce mezzo termine fut accepté par Voltaire , et que l'affaire se termina de la sorte. Aussi , à la réception de cette lettre , écrivit-il à M. de la Marclie (21 novembre) : Je crois qu'à lajîn cette ridi^
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