LXVI
VOLTAIRE A M LEGOUZ DE GERLAIVD %
ANCIEN GRAND BAILLI D'ilPEE DU DUONNAIS.
Ferney , 2 janvier 1771.
Monsieur , Avant de répondre à l'article de votre lettre concernant M. de Brosses ^ , souffrez que je vous remercie encore de la générosité avec laquelle vous interposâtes votre médiation entre lui et ma famille : je dis ma famille et non moi-même ; car il ne s'agissait que de ce qui pouvait appartenir à M. de Brosses après ma mort.
Je m'en remis absolument à lui pour le contrat d'acquisition à vie de la petite terre de Tourney"^. 11 l'estima dans le contrat 35oo liv. de rente ; il me la fit payer 47000 l^v. 5 je ne l'ai affermée jusqu'à présent que 1600 liv.
Je ne me plaignis point. Mais ma famille mejit aper-"
^ Cette lettre , puhlice pour la première fois par l'éditeur de 1808, porte, dans l'cdition de M. Beuctiot , le n" 6o5i.
* V. son article ( Biogr. univ. , xvm , 217 ) , et la note 2 cidessus , p. 192.
3 On voit, par une lettre de Sainte-Palaye au P. de Brosses, que Legouz était alors à Paris, d'où, pi obahlement de concert avec l'auteur des Mémoires sur l'ancienne Chevalerie , il avait écrit à Voltaire pour le prier de ne pas contrarier la candidature du Président à l'Académie Française.
"* V. plutôt la lettre III ci-dessus.
cevoir^ qu'il avait stipulé dans le contrat, entre autres articles onéreux , que tout meuble qui se trouverait dans le château lui appartiendrait à ma mort. Cette clause était insoutenable. Je lui proposai , en 1767, de prendre M. le premier président , ou qui il voudrait de ses confrères , pour arbitre : il refusa. Enfin , Monsieur , vous voulûtes bien lui en parler 5 et, quoique son allié, vous le condamnâtes.
11 m'écrivit en ce temps-là une lettre pour m'intimider, dans laquelle il me dit : « Quoique je ne blâme ce point la liberté de penser , cependant , etc. 35 II me faisait entendre qu'on pourrait m'imputer des ouvrages,
et que Je ne vous en dis pas davantage , Monsieur}
il semblait me menacer d'écouter la calomnie, et d'éteindre un procès pour mes meubles et pour ceux de mon fermier dans un procès pour des livres *.
^ Celte clause avait été proposée et acceptée par lettres un mois avant la conclusion tlu marché. ( V. pp. 34 et 37 ). Voltaire n'avait donc pas besoin qu'on L'eti fit apercevoir,
^ II faut appeler les choses par leur nom : cette inveutiou de Voltaire est une infamie.
1° Il n'y avait point àe procès , en 1767, entre M. de Brosses et lui. Il y avait un contrat, conclu depuis neuf ans, dont Voltaire demandait qu'il voulût bien se relâcher sur quelques points , en déclarant toutefois qu'/Z oiniait mieux souffrir que plaider. Il n'avait et ne pouvait avoir d'espoir à ce sujet que dans un acte de condescendance du Président. Ce dernier pouvait refuser: mais à quel propos eût-il usé de menaces ?
2<^ Rien n'était moins dans le caractère et dans les dispositions bien connues de M. de Drosses. On a vu tout-à-l'heure ( p. 218 ) qu'il avait pris au Parlement de Dijon l'initiative d'un grand acte de tolérance. Comment aurait-il pu, sans se déshonorer, se porter le dénonciateur des écrits irréligieux de Voltaire, tous pseudonymes d'ailleurs ; lui collaborateur de VJE/icjlopédie f auteur du
Un lionime d'un rare mérite, qui était cliez moi, \it cette lettre et en fut très-affligé. 11 en a parlé en dernier lieu , lorsqu'il s^est agi de l'Académie Française ' . Quelques personnes zélées pour la liberté académique et pour l'honneur de notre corps , m'en ont écrit , etc.
J'ai fait pendant dix ans tout ce que j'ai pu pour obtenir les bonnes grâces de M. de Brosses. Je me flatte d'aToir mérité les vôtres par la confiance que j'ai toujours eue dans vos bontés. Dites-moi ce que vous voulez que je fasse ; je suis à vos ordres. J'ai llionneur d'être , avec le plus respectueux attachement , etc.
traité des Dieux Fétiches j lié publiquement avec Diderot, Hume, Helvétius , etc. ?
Certes Voltaire ne croyait pas un mot de ce qu'il écrivait-Ià. Aussi n'a-t-il garde de citer les termes de la lettre du P. de Brosses. Mais il voulait colorer sou auimosité contre lui-, et faute de raisons , il fallait uu mensonge.
* La publication de la Correspondance générale nous a rt'vélé que l'homme d'un rare mérite dont il s'agit ici, n'est autre que Voltaire lui-même. (V. ses lettres à d'AlemLert et à d'Argeulal , 19 décembre 1770, à Duclos, 2 ^décembre, etc., etc.)
Au reste, cette lettre même à Legouz de Gerland fut visiblement écrite pour eu faire courir des copies, comme ou a vu que Voltaire en usait communément. Elle fut commuuiquëek Sainte- Pdlaye qui fit répondre que \ oltaire aiait sûrement mal e/itendu et qu'il le crojait trop honnête pour qu'un démêlé purement d'intérêt priié devint une querelle académique. Saiute-Palaye, à cette occasion, traite Voltaire de chien enragé qui mord /l'importe où. fcQutUe pitié, s'ëcrie-t-ii, quelle indignité ! etc., etc.
Lxyiï.
VOLTAIRE, A M. DE RUFFEY.
A Ferney, le 27 février 1771*.
Mon clier président , je sais bien que j'aurais du vous écrire plutôt 5 mais, avec 'j'j ans, des fluxions horribles sur les yeux et la goûte , on ne fait pas toujours ce qu'on voudrait.
Je crois que les présidens du Parlement de Dijon ont acluellement des choses plus importantes que celles de l'Académie Française. On a persuadé à M. de Brosses que je m'étais opposé à son élection; parce que j'avais écrit plusieurs lettres en faveur de M. Gaillard. Mais je le prie de considérer que j'avais écrit ces lettres longtemps avant que j'eusse appris que M. de Brosses voulut être notre confrère * ! 11 nous fera certainement bien
'♦■ Publiée pour la premirrc fois par feu Girault, en 1819.
' Le 23 novembre 1770, Voltaire écrivait à d'Alembert :
« Je crois que vous feriez fort bien de donner pour successeur « à Moucrif M. Gaillard. »
Le 12 décembre, d'AIcmbert écrit à Voltaire : « Je vous ai « averti, il ^ a quelques ] ours , que le Président de Brosses estsur « les rangs pour l'Académie , k la place du Président Héuaut. » — Le 19, Voltaire envoie une déclaration par laquelle il renonce au titre d'Académicien si on lai donne le Président de Brosses pour confrère. Cette déclaration devait être communiquée, sous le sceau du secret, à Duclos, Thomas, Marmontel , Saurin, Voisenon (lettre à d'Alembert du 21 décembre). Voisenon ( lettre de d'Alerabert du 12 décembre), et Thomas, en faveur duquel M. de Brosses s'était départi de sa candidature en 1766 , étaient surtout favorables au Président.
Voltaire écrivit en outre à Thomas dans le même sens qu'à Legouz de Gerland.
de l'honneur à la première occasion. Multae sunt îiiansioncs in domo patris mei. J'ai fait ce que j'ai pu pour mériter son amitié j et excepté le tort que j'ai peut-être de vivre encore , je n'ai rien à me reprocher.
On prépare à Paris un nouveau Code, un nouveau Parlement : ne pourrait-on pas en même tems imaginer une nouvelle manière de payer ses dettes? Il est bon de songer à tout. Savez-vous qu'on établit un conseil supérieur à Lyon? qu'il y a déjà des juges de nommés? On parle aussi de Poitiers et de Clermont en Auvergne.
Voilà tout ce que je sais : vous en savez sans douîe davantage à Dijon. Conservez-moi toujours un peu d'amitié , mon très-cher président 5 cela me fera finir plus f^aîement. Si vous voyez M. Le Goût , je vous prie de lui dire que je lui suis toujours très-tendrement attaché.
LXVÏIÎ.