LUI
Ferney 21*.
Depuis rapparilion que vous avez daigné faire dans nos déserts, nous avons eu beaucoup de conseillers de Paris et quelques membres du conseil , mais rien qui approche de vous.
J'ay chez moi un parent du Fétiche encore plus petit que liiy» C'est M. Fargès , maître des requêtes ^ . Je crois qu'il n'approuve pas son Fétiche^ et qu'à la fin celte ridicule affaire sera abandonnée.
Adieu, monsieur, madame Denis et ]\r^®
♦ Novembre 1761. Cette date est fixée par celle de la lettre LI ci-dessus.
* Le beau-père deM.de Courleilles.V. p. 1 82, note i.
* François Fargès , depuis intendant des finances et conseiller d'Etat, mort en 179I) était le frère de la marquise de Saint-Pierre-Crévecœur et partant l'oncle germain de madame de Brosses.
^ On a pu voir par la lettre LI que M. de Fargès ne connaissait l'affaire Baudy que par l'exposé de Voltaire. Il est très-vrai du reste que cette affaire étijit ridicule: mais était-ce bien à Voltaire qu'il appartenait de la qua» liEer telle?
l86 XETTRES DE VOLTAIRE.
Corneille sont remplies de sensibilité pour vous. Mademoiselle Corneille vous regarde comme un de ses plus grands bienfaiteurs , et moy je suis pénétré pour vous du plus tendre respect.
VOLTAIRE , A M. DE RUFFEY.
Aux Délices, 3 janvier*.
Mon cher Président, je ne suis point paresseux, mais je suis accablé de vers et de prose. Perrin Dandin avait moins de sacs. Mon cœur vous a écrit mille fois, mais ma main n'a pu encore faire un mot de lettre. Pardonnez-moi, je vous en prie.
J'ai été irès-sensible à la mort de madame de Brosses * . Elle était fille d'un homme que j'avais aimé depuis l'âge de sept ans ( et qui ne m'eût jamais fait un procès pour six voies
' Françoise Castel de Saint-Pierre-Crévecœur , première femme du président de Brosses, morte le 25 décembre 1 761.
(le bois). J'aurais même écrit au veuf, si le veuf pouvait recevoir mes complimens sans rechigner. J'ai été très-fâché contre lui , mais je n'ai point de rancune ^ . Je n'en aurai pas même contre ce président Le Franc de Pompignan s'il veut promettre de ne plus ennuyer le public.
Le Parlement de Bourgogne ne doit plus songer à son procès contre les Etats ^. 11 s'unira avec eux pour donner au Roi un beau vaisseau. Je me flatte que mon petit pays de Gex y contribuera pour un cordage. Mais j'aime encore mieux un bon carosse pour aller vous voir, si Corneille m'en laisse le temps , et si je peux avoir la consolation de vous embrasser.
VOLTAIRE A M. DE RUFFEY.
Aux Délices , 26 mai 1762.
Comme on se flatte toujours, Monsieur, j'espère manger de vos navels. Je les fais planter
■ Ceci prouve qu'il n'était plus question du procès Baudy et confirme la conjecture énoncée p. 181, note.
* L'affaire Varenne. Y. ce nom dans la Biogr. unà>. , t. XL VII. Cette affaire est exposée avec détails dans YHlstoiredela vie etdes ouvrages du président de Brosses»
dans une terre aussi sèche que le devient mon imagination. La maladie détruit toutes les facultés à mon âge 5 et je vous réponds bien que je ne ferai plus de tragédie en six jours. Je vous remercie bien sincèrement de vos graines et de vos réglemens académiques ^ . Que n'ai-je la force de faire le voyage! Que ne puis-je assister à vos séances avec le président fétiche! Il est vrai qu'il ne serait pas mon fétiche , mais il pourrait bien être mon serpent , et surtout serpent gardien des trésors ^. Je crois pourtant notre noise appaisée. Je voudrais en pouvoir dire autant des Etats et du Parlement.
Pourriez-vous avoir la bonté , mon cher Mousieur, de m'envoyer le Mémoire du Parlement et celui pour lequel votre pauvre parent est ea pénitence ^ ? Je le trouve bien bon de n'avoir
* Les réglemens de l'Académie de Dijon.
* Cette plaisanterie porte à faux. Personne ne savait mieux dépenser que le président de Brosses. Voltaire lui-même /"plus haut p. 59) , lui reproche d'avoir trop sacrifié à ses goûts de dépenses et dévasté la moitié de la forêt de Tourney pour avoir de l'argent comptant.
^ AI. Joly deBévy, alors Conseiller , depuis Président au Parlement de Dijon, mort en 1822. Sa brochure intitulée Le Parlement outragé est devenue d'une rareté excessive. Je n'en connais qu'un seul exemplaire. (Y. Barbier j Dict. des Anoii.y
LETTRES DE YOLTATRE. 1 89
pas voyagé, cl de s'élre laissé enibasliller ; il me semble qu'il a pris-là un bien mauvais parti. Tout ce qui se passe dans ce monde me fiiit bénir ma retraite ; elle serait plus lieureuse si je pouvais vous y posséder. L'état où je suis ne me permettra pas vraisemblablement la consolation de vous voir à la Marcbe. Tenez, voilà une gazette de Londres, vous pouvez la montrer, et même à Tabbé de Cîteaux, pourvu que vous ne disiez point de qui vous la tenez , de peur que je ne sois excommunié et que je meure déconfès.
Je vous embrasse tendrement et vous regrette toujours.
VOLTAIRE, A M. DE RUFFEY.
A Ferney , le i5 janvier 1767.
Mon clier président , il est vrai que je suis environné de deux fléaux : dix pieds de neige et des dragons ^ 5 toute communication avec Genève est interrompue 5 nous éprouvons la plus
* La frontière de France était garnie de troupes, à raison des troubles qui agitaient Genève malgré notre médiation.
cruelle disette , et j'ai cent bouches à nourrir par jour. Je ne réponds pas des fdles de Touriiay , mais je réponds des bois qui sont encore plus vieux que moi et beaucoup plus gros , et en fort petite quantité ^ 5 il n'y a que les taillis qui soient la proie du soldat, et M. le P^ de Brosses ne m'a point laissé de taillis. Il n'y a pas , Dieu merci, dans son bouquet, qu'il appelle foret , de quoi faire deux moules de bois pour me chauffer. J'ai dix fois plus de bois à Ferney qu'il n'y en a à Tournay, et il faut que j'en achette pour quatre mille francs par an. Si M. de Brosses m'avait connu, il aurait eu des procédés plus généreux avec moi. J'aimais Tournay , je me serais plu à l'embellir selon ma coutume. J'ai bâti onze maisons à Ferney, parmi lesquelles il y en a de très jolies, et qui produisent des lods considérables^ 3 j'ai augmenté le nombre des charrues et quadruplé
* Ceci a trait sans doute à quelques nouveaux abus de jouissance à Tourney , dont M. de Brosses avait entretenu M. de Ruffey , qui en avait écrit à Voltaire.
* Les lods étaient un droit pécuniaire dû au seigneur lorsqu'un immeuble dépendant de sa terre changeait de main par vente , échange oudonation, Onairaeraitmieux que Voltaire, en bâtissant à Ferney, n'eût point songé aux droits de mutation que lui rapporteraient les maisons par lui bâties.
LETTRES DE VOLTAIRE. lOl
celui des habilans. J'en aurais usé ainsi à Touriiay ; j'aurais eu son amitié , et il aurait retrouvé après ma mort la plus jolie terre de la province. Mais je l'ai entièrement abandonnée. J'ai donné le château pour rien à mes libraires, et le rural à un Suisse , qui m'en rend environ dix sept cent livres, en comptant ce qu'il fournit en nature ' . Il y a quatre ans que je n'y ai mis le pied. M. de Brosses me l'a vendue à vie, à l'âge de soixante et six ans ^ j quarante cinq mille livres. J'ai fait en ma vie de plus grandes pertes.
Présentez , je vous prie , mes tendres respects à M. l'ancien premier président de la Marche. Je n'ai jamais fait qu'un bon marché , c'est avec M. Pourchet ^ ; je lui ai envoyé de mauvais ouvrages qu'il m'avait demandés, et il m'a donné de bon vin. Si vous voulez , mon cher président , quelques exem-
■ Vohaire varie continuellement sur cette évaluation comme on l'a vu déjà p. i5o et comme on le verra ci-, après.
* Voyez p. i40) note 2,
3 Je trouve un M; Pourclier, ingénieur en chef du canal du Charolois , mort en 1778, auteur de planchesgéographiques gravées par Monnier.
Je trouve aussi un conseiller au Parlement de Dijon , du nom de Fourcher, recule 3 décembre 1746? remplacé en 1777.
ÎÇ?. LETTRES DM VOLTAIRE.
plaires du recueil fait par les Cramer , je vous en ferai tenir sans exiger seulement une bouteille de Bourgogne ; mais je ne pourrai vous les envoyer reliés, parce qu'il n'y a pUis moyen de faire travailler un seul ouvrier de Genève.
En vous remerciant de la bonté avec laquelle vous avez parlé de moi à M. le chevalier de Boufflers* ' Ne m'oubliez pas auprès de M. Le Goût ^.
VOLTAIRE A M. DE RUFFEY.
A Fcrney , 3o janvier 176a.
Mon très cher confrère , je vous fais mon compliment sur tous les succès de votre Académie , et j'en fais à M. Le Goût sur ses magni licences^ .
Vous me parlez de M. le président de Brosses :
* L^auteur des Poésies légères ^ mort en 1 8 1 5.
^ Bénigne Le Gouz de Gerland , né à Dijon en 1695, mort le 17 mars 1774? avait étudié avec Voltaire au collège de Clermontj aujourd'hui de Louis-le-Grand.
3 La fondation de prix à l'Ecole gratuite des Beaux- Arts établie à Dijon et le don d'un cabinet d'histoire naturelle fait à l'Académie. — La donation du jardin de botanique de Dijon par Legouz de Gerland n'eut lieu qu'en ^'Jj'à*
LETTRES DE VOLTAIRE. 1 p3
voyez, Monsieur , si vous voulez lui faire lire ce que je vais vous représeuler :
1° Il avait affermé sa terre de Tournay à un ivrogne , fils d*uu sindic de Genève ^ , lequel ivrogne s'était en^aiié à lui en donner trois mille livres par an , sans la connaître et sans pouvoir le payer ^. Ce pauvre diable est mort insolvable. Ce polisson en aurait donné six. mille francs aussi bien que trois mille. Le fait est que 5 quand j'ai voulu l'affermer, je n'en ai jamais pu trouver que douze cent livres , avec un char de foin , trois chars de paille et un tonneau de vin.
a^ M. de Brosses m'a vendu à vie cette terre, qui ne me produit pas seize cent livres de rentes^, pour un capital de quarante sept mille livres.
* C'est à Chouet le père , en sa qualité de premier Svndic de Genève , qu'est adressée la lettre de Voltaire du 2 août 1755 (2225 de l'édit. Beuchot). Rousseau le nomme dans ses Confessions (partie ir , liv. viir} , à propos de la dédicace du Discours sur Viiiégalité. Dans sa VI i^ lettre de la AIoTitagne, il parle d'une harangue célèbre de M. le svndic (^liouet , prononcée en 1707. Ce dernier est-il bien le père du fermier de iM. de Brosses?
* Sans nier Tinconduite de Cliouet , JNI. de Brosses affirme que ce fermier le payait bien. (Noyez ci-dessus pp. 83 et 160.)
^ Yollaire avouait 1700 fr. dans la lettre précédente.
3^ Dans ce capital de 47000 "^ , il a complé pour cinq cents livres de rentes un petit bois ^, dont lui-niénie avait fiât couper la plus grande partie , et dans lequel je n'ai pas pris seulement une bùclie pour me chauffer. Ce bois est vieux , entièrement dévasté par lui-même, qui avait vendu ce qu'il y avait de passable , et par les troupes qui ont pillé le reste ^.
4° Dans les 47000 "^ que cette malheureuse acquisition m'a coûté , il y avait douze mille livres en réparations ^ j'en ai fait pour plus de vingt mille livres ^ .
5° Les choses sont tellement changées à Genève, que jamais assurément aucun Genevois n'achettera cette terre.
6^ S'il veut m'en faire un prix raisonnable ^y
* A^oltaîre ne dit point ici que le président de Brosses eut exagéré /a contenance de ce bois, mais seulement le revenu. (Voyez également p. 1 24 ? où il ne parle ni de garantie de contenance, ni de garantie de revenu.)
^ C^est ce que niait Voltaire dans la lettre qui précède.
' Il résulte de l'article 2 de la transaction de 1781 (V. cette pièce à la suite des lettres de Voltaire au président de Brosses) , que non-seulement Voltaire n'avait pas dépassé le chiffre de 12,000 liv., mais qu'il se manquait de 5ooo liv. qu'il ne l'eut atteint.
* Cette velléité de se faire vendre définitivement Touruey , ou d'obtenir au moins le désistement de M. de
LETTRES DE VOLTAIRE. ipS
je raclietteral pour ma nièce , à fin de la joindre à Ferney , qui est une terre beaucoup plus seigneuriale , et qui n'est point un démembrement d'une autre terre comme l'est Tournay.
Tout cela n'est pas trop académique. Mais, si M. Debrosses ne veut pas s'accommoder avec moi , je l'avertis que je vais m'arranger pour vivre autant que Fontenelle^ il doit trembler que je ne lui tienne parole.
Adieu , mon très cher confrère , je vous embrasse très- tendrement sans aucune cérémonie.
VOLTAIRE , A M. DE RUFFEY.
Au Château de Ferney, €627 auguste 1768.
Mon cher président , je vous envoie un ouvrage d'un de vos académiciens, dédié à un. autre académicien. Il est vrai que cette dissertation ne regarde ni les fétiches, ni la manière
Brosses sur les abus de jouissance , explique toute la peine que se donne Voltaire pour faire accroire qu'il était lésé dans le marché de 1768,
donton tourne sa langue dans sa bouche^; maïs vous êtes juge des procédés autant que des reclierclies liiléraires. Si M. de Brosses veut vous prendre pour arbitre, je m'en remets à votre jugement. S'il ne le veut pas, je mets tout sur sa conscience. S'il se laissait conduire par vous, je m'en rapporterais à son honneur ^.
Adieu , mon cher ami , conservez un peu de bonté pour voire ancien serviteur.
VOLTAIRE, A M. LEBAULT.
Au château de Feruey , ce 27 auguste 1768.
Monsieur,
Je me flatte que vous aurez d'excellent via cette année et que vous voudrez bien que j'en boive cent bouteilles. M. le président de Brosses me fait boire la lie du vin de la terre de Tour-
* Plaisanterie telle quelle sur le Traité de la Formation méchanique des Langues , par M. de Brosses.
^ 11 y a tout lieu de croire qu'à celte lettre était jointe une copie de celle du 19 août 1768, qu'on trouvera toutà-l'lieure , après la lettre suivante adressée à M. Lebault.
LETTRES DE VOLTAIRE. ïpj
ney '. Si vous vendiez voire vin anssl clier qu'il vend le sien , vous feriez une fortune immense. S'il veut vous prendre pour arbitre, vous êtes un gourmet en fait de procédés 5 j'en passerai par ce que vous ordonnerez^. Au reste, si M. de Brosses ne veut pas me rendre justice , j'aime mieux sovffrir que plaider ^ 5 et quoique j'aye beaucoup perdu avec lui dans
* Il n'y avait pourtant alors, de la part de M. de Brosses , aucune contrariété , si ce n'est celle de laisser les choses comme elles étaient, au lieu de souscrire aux modifications proposées par Voltaire.
* Nul arbitrage possible dans l'état des choses en 1768. M. de Brosses reprochait à Voltaire de dévaster Tourney. On ne pouvait arbitrer le dommage qu'à l'expiration de la jouissance, qui n'arriva qu'en ^^'']^'
3 Ces mots sont décisifs. Si Voltaire se fut senti fort de son droit , personne moins que lui n'eût hésité certes à invoquer l'appui des tribunaux. Sachant fort bien à auoi s'en tenir sur ses prétendus griefs, il prit d'autres voies. A force d'étourdir cous les amis du Président de plaintes et d'incriminations en tout genre , il espérait que ceux-ci presseraient M. de Brosses de fermer la bouche à un diffamateur aussi redoutable , en transigeant sur les dévastations que Voltaire s"'était permises à Tourney \ et c'est ce qu'il obtint de Legouz de Gerland. Mais M. de Brosses n'eut et ne pouvait avoirde condescendance que sur un seul point, celui des meubles.
celte affaire % j'aime mieux mon rôle quele sien. Permettez- moi de présenter mes hommages à madame Le Bault ^.
J'ai l'honneur d'être avec bien du respect. Monsieur ,
votre très-humble et Irès-obéissant serviteur,
YOLTAIRE.
' Voltaire y perdait à tel point que, sur une terre aclietéepar lui 35,oooliv., M'"^ Denis, son héritière, paya au fils de M. de Brosses 4o,ooo 1. de dommages-intérêts. Etait-ce la faute du Président?
^ Jeanne-Jaquette Burteur, morte à Dijon le i^* mai 181 1 .
Douée d'un talent musical très-remarquable , plusieurs personnes se souviennent d'avoir entendu M™e Lebault , à 85 ou 86 ans, chanter des airs de Rameau qui avait été à Dijon son premier maître de clavecin. Elle avait été fort belle.
ET nu PRESIDENT DE BROSSES. ï 99
Du 19 auguste 1768, à Ferney.
Je n'ai pas répondu plulôt , Monsieur , à voire lettre du lo mai, parce que j'ai voulu avoir le temps de m'inslruire. Je vous réponds quand je suis instruit.
Vous me dites que vous avez donné à madame Denis, l'une de mes nièces, un désislemcntde la clause intolérable de votre contrat ^. Elle donne des déclarations réitérées que ja-
' Je donne ici cette lettre d'après la copie que Voltaire en avait transmise à M. Lebault et qui était jointe à la lettre qu'on vient de voir. L'original de cette lettre n'existe aucunement dans les papiers du président de Brosses. 11 est douteux qu'il fut littéralement conforme à cette copie , car le ton qu'y prend Voltaire n'était pas de nature à obtenir la conciliation qui s'ensuivit. (V. la lettre LXl ci -après.)
* La clause relative aux meubles que Voltaire aurait mis au château deTourney. (V. ci-devant pp. 34 et 37.) Cette réponse du président de Brosses , antérieure à toute médiation de la part de Legouz de Gerland , prouve qu'il ne tenait nullement à cette clause j la regardant dès long-temps comme abandonnée.
raaîs vous ne lui avez ni écrit, ni fait parler, ni fait écrire sur cette affaire essentidle.
Vous dites ensuite que c'est à M. Fargès , intendant de Bordeaux , que vous avez envoyé ce désistement, et qu'il a du le donner à madame Denis. J'ai écrit à M. Fargès : il me marque par sa lettre du ii juin , qu'il n'a jamais reçu un tel papier, que vous ne lui en avez jamais parlé, et qu'il ne s'agissait que d'un procès pour des moules de bois '.
J'ai fait consulter à Paris des avocats sur tous les objets qui nous divisent : ils ont tous élé d'avis que je prisse des lettres de rescision contre vous, et ils les ont fait dresser ^.
Je n'ai pas voulu cependant prendre celte voie. J'aime mieux faire sur vous un dernier effort. Voici le fait tel qu'il est prouvé par les pièces authentiques.
* Ceci confirme de plus en plus l'Idée que nous avons émise , p. 181 , sur la conciliation du procès Baudy , par la médiation de M. de Fargès.
* 11 est permis d'induire des mots imprimés en italiques, p. 197 ci-dessus , que ceci était purement comminatoire et que Voltaire n'avait pas la consultation dont il parle. Du reste le lecteur en a vu assez pour sentir qu'une pareille consultation n'aurait pu être obtenue que sur un exposé bien inexact. Aussi la menace n'effraya-t-elle pas M. de Brosses,
ET Dtr PRÉSIDENT DE BROSSES. 20I
Vous venez CD i^SS me vendre à vie votre terre de Tourney qne vous me donnez pour une comté (A). Yous exprimez dans le contrat qu'elle est estimée 35oo Uv. de rente (B). Vous exprimez dans le Mémoire de votre main (C) ,
(A) Pièce cotée A : Lettres patentes du Koi sur l'art' cicn dénombrement. (Note de Voltaire.) — J'ai sous les yeux une expédition du brevet du Roi du 12 février 1755, où le président de Brosses et son frère sont qualifiés tous deux propriétaires par indivis de la terre le
COMTÉ DE TOURNEY {sic).
(B) Pièce cotée B. {Note de Voltaire .^•'^Tihs sa preniière lettre, page 9, M. de Brosses avait fait connaître à Voltaire , sans exagération aucune , le prix annuel du bail de Chouet.
(C) Pièce cotée C. {Note de Voltaire. ) — C'est le 20 octobre 1761 , dans la fièvre de l'emportement que lui avait causé le procès Baudy, que Voltaire parle pour la première fois d'un Mémoire de M. de Brosses où serait consignée cette exagération de contenance. Aussi le poète va-t-il jusqu'à dire (V. p. i5i suprà) , que la contenance énoncée dans les Mémoires de M. de Brosses est de cent arpens , au lieu qu'ici il se restreint à affirmer que le Mémoire la porte à cent^o^e^, c'est-à-dire à 5o arpens seulement. Ce qui est positif, c'est qu'en juillet 1760, le président écrivait à Voltaire qu'il lui avait vendu Tourney, sans garantie de contenance , ce qui est conforme à l'acte de 17.58 (V. ci-dessus p. 44) î qu'au surplus , il n'avait jamais ouï dire que le bois eut plus de 90 poses j ce qui fait 24 bectures ;
que le bois aliénant est de cent poses. Vous exigez par le contrat que je flisse pour i2,oool. de réparations. Vous stipulez qu'à ma mort tous Les effets et meubles y sans aucune exception ^ qui se trouveront dans le château, vous appartiendront en pleine propriété. J'omets d'autres clauses sur lesquelles je m'en rapportai à votre équité et à votre honneur, ne connaissant point du tout la terre '.
A l'égard des réparations, j'en fais d'abord pour 185O00 liv., dont j'ai les quittances libellées. Je vous en informe. Pour réponse, vous me menacez d'un procès au sujet de quelques
et que Voltaire, dans sa réponse du 12 juillet , convient que ce bois est de 43 arpens et demi (un peu plus de 23 hectares), et ne parle nullement d'un Mémoire indiquant une contenance de cent poses, ce qui équivaudrait à 27 hectares. C'était pourtant le cas d'en parler assurément. Ce qui est certain encore, c'est que le Mémoire qu'allègue ici Voltaire n'était annexé, ni en original, ni encopie, à la lettre que nous donnons ici. Bien plus, la transaction de 1781 , qui énumère les moyens de défense de M"^* Denis contre la famille de Brosses , ne fait nulle mention de cette prétendue indication d'une contenance de cent poses.
* Ceci est démenti par toute la correspondance qui a précédé le marché (V. pp. i3-48 ci-dessus).
ET DU PRÉSIDENT DE BROSSES. 2o3
sapins coupés pour ces répara lions selon Le droit que j'en ai ^ ,
A regard des 35oo liv. de rente que la terre doit produire, je ne raffernie que 1200 livres en argent, et environ 3oo liv. en denrées, Ainsi je suis lésé de plus de moitié et je ne m'en plains pas ^ .
A l'égard du bois, vous l'avez affirmé de cent poses. Les arpenteurs du Roi n'y ont trouvé que 39 arpens, mesure de Bourgogne, qui valent vingt-trois poses et demi^ ^ et de ces 23 poses et demi, vous faisiez couper la moitié par votre commissionnaire Charles Baudy, dans le temps méraeqiie vous me vendiez ce bois. Et vous dites dans le contrat que vous avez vendu cette partie à un marchand. Ainsi me voilà entièrement frustré du bois, et vous m'obligez encore
■ Ce droit était d'une évidence telle que M'"^ Denis paya 12,905 1. pour ces quelques sapins si innocemment coupés.
^ Je le crois bien : il n'avait tenu qu'à vous de conserver le fermage annuel de 33oo liv., en entretenant le Bail de Cliouel au lieu d'exiger son expulsion,
' L'arpent des eaux et forêts est au contraire à peu près le double de la pose, et l'arpent coutumier est à la pose comme 41 j 90 est à 27. Cela est matériel.
Go4 I.ETTRES DE VOLTAIRE
de VOUS laisser à ma mort soixante arbres par arpent '.
A l'égard des effets et meubles qui doivent sans exception vous appartenir à ma mort, vous voulez bien vous désister de cette clause cpii seule pourrait rendre Le contrat nul ^ , Mais vous prétendez que tous les effets concernant Tagriculture vous appartiendront : cela n'est pas juste. Les meubles de mon mallieureux fermier ^ y qui perd dans son exploitation , ne doi-
' On ne reproduira pas ici tous les démentis donnés à cet alinéa par les lettres de 1761 et années antérieures. Seulement il est difficile de ne pas se rappeler en cet endroit ces paroles de Voltaire à Tliieriot : « Il faut ce mentir comme un diable , non pas timidement , non
ce pas pour un temps, mais hardiment et toujours
ce Mentez , mes amis , mentez ; y'e vous le rendrai dans ce V occasion. y> (Lettre du 21 octobre lySô , édit. Beucliot, t. LU, p. 327, n°488.)
* Voltaire plaisantait. A la bonne beure. Mais il n'en convient pas moins de nouveau cjue le Président se désistait, avant toute médiation , de la clause concernant les meubles du cbâteau.
5 Voltaire savait bien qu'il ne s'agissait mie des meubles du fermier, mais bien des instrumens d'agriculture et des bestiaux ( Voy. le bail à vie , p. 44 ci-dessus ) , tous objets incorporés à la terre, ayant été remis par M. de Brosses à Voltaire à l'entrée en jouissance de celui-ci , et devant être rendus à son décès comme appartenant à la catégorie des clioses que notre législation civile déclare immeubles par destination*
ET DU tRÉSIDElS't DE BROSSES. 2.o5
vent pas être àvous. Vous ne devez pas dépouiller des pauvres de leur unique bien. Ce n'est rien pour vous que quelques bœufs et quelques vaches avec de misérables ustensiles; c'est tout pour eux.
Je vous demande un accomodement honnête. Je vous déclare que je suis prêt (^sic) d'en passer par l'arbitrage des membres du Parlement ou des avocats que vous choisirez vous-même.
Vous me répondez que Warburton sait l'histoire orientale ^ , que Corneille est une lune et que je ne suis qu'une étoile ^. Il ne s'agit pas ici de savoir si les influences de cette étoile ont été utiles aux descendans de Corneille ; il s'agit que je puisse vivre et mourir chez moi, en attendant que ce c/iez moi soit chez vous,
* AVarburton , avec une francliise brutale et une érudition inattaquable , avait relevé quelques erreurs de feit dans la Philosophie de V Histoire du prétendu abbé Bazin (^Biogr- univ., art. /^arZ>z/rto/z). C'est probablement à ces attaques et aux vaines récriminations de \''oltaire contre The divine légation of Aloses de l'évêquede GIocester que M. de Brosses avait fiait quelque allusion pi-» quante dans sa lettre du lo mai, qui est perdue.
* C'était là , si la citation est fidèle , une assez froide épigramme du Président , contre la jalousie mal comprimée qui perce dans le Commentaire de Voltaire sur Corneille. Pour cette fois , Voltaire réplique assez bien.
Il n'y a aucun feliche qui puisse en être offensé.
Vous me dites que je n'ai nulle envie de demeurer à Tourney ^ ^ et moi je vous répète , Monsieur, que je veux y habiter 5 et voici ce que je demande :
1*^ Que vous vouliez bien me déclarer, par un mot d'écrit, que vous ne répéterez, après ma mort, aucun meuble quel qu'il soit, que les vôtres ou la valeur , en compensant le tems qu'ils ont servi 5
2° Que vous me laisserez prendre du bois pour mon chauffai^e , sans que je réponde des arbres qui sont couronnés ou vermoulus;
3° Que vous transigerez à l'amiable avec mes héritiers, en considération de ce même bois que vous m'avez vendu pour cent poses et qui n'en a que vingt-trois et demi ^. Il n'est pas possible que je ne fasse pour deux mille écus au moins de réparations au château, si j'y demeure. Ces dépenses vous resteront, et quand il m'en aura coûté environ 60,000 liv. pour
* C'était très-vrai. On ne trouve aucune lettre de Voltaire datée de Tourney , passé l'année 1761.
* 11 y eut en effet transaction à l'amiable avec M™» Denis pour 40,000 liv. Mais dans cette transaction , il n'est pas dit un mot de la prétention qu'élève ici Voltaire pour défaut de contenance du bois en question.
une lerre à vie achetée à 66 ans ^ , laquelle me rapporte à peine i5oo liv. , vous ne serez pas lésé , et vous devez songer que j'ai yS ans.
S'il V a un seul conseiller du Parlement, un seul avocat qui trouve mes demandes déraisonnables , j'y renonce. Je ne demande qu'à pouvoir être tranquillement avec des sentimens de respect et même d'amitié, Monsieur,
Votre , etc.
V^OLTAIRE A M. DE RUFFEY.
A Ferney, 24 septembre 1768.
J'ai suivi votre conseil, mon très-cher Président, j'ai écrit à M. Le Goût ^^ je l'ai supplié de porter M. de Brosses à un accommodement honorahle, digne de sa place et digne de l'Académie dont il est membre. Je vous supplie donc d'envoyer à M. Le Goût la copie de ma lettre écrite au président de Brosse ^ , afin qu'il soit au fait. Vous et M. Le Goût, vous
' Toujours 66 ans !
* Cette lettre est perdue.
^ Celle du 19 août 1768.
2loB LETTRES DE VOLTAÎRË.
frémiriez d'horreur si je vous informais du pro* cédé que M. de Brosses a eu en dernier lieu. Promcltez-ruoi le secret ^, et je vous dirai de quoi il s'a<^it.
Je n'ai d'autre inlenlion que de tout souffrir pour tout pacifier. J'aime mieux être oprimé qu'opresseur. Je sais perdre avec ceux qui veulent absolument gagner, et je ne prétends que prévenir un procès entre M. de Brosses et ma famille après ma mort. M. de Brosses a cru qu'ayant achetlé une charge de Président à mortier au Parlement de Dijon , il pourrait écraser facilement ma famille. Il se trompe 3 j'ai des neveux Conseillers au Parlement de Paris et au grand Conseil^ , qui ont l'ame aussi noble que la sienne est intéressée, et qui se feront un devoir de mettre au jour des procédés dont j'ai bien voulu jusqu'à présent cacher la honte ^ »
Pour moi, je veux mourir en paix. Il me menace de me persécuter : la chose est difficile ,
* Pourquoi le secret? Si Pinculpatiou eut été vraie , quels ménagemens devait Voltaire au président de Brosses? On a pu voir s''il l'épargnait en toute occasion,
^ Le Conseiller au grand Conseil était l'abbé Mignot, frère de M^^e Denis et de M^^^ de Fontaine , et le Conseiller au Parlement M. de Dompierre d'Hornoy , fils de M"^^ de Fontaine , mort en janvier 1828.
3 Tout cela n'est pas mal tourné , mais il y manque une chose j la vérité.
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mais l'idée en est abominable, et c'est le comble de l'infamie. Ensevelissez dans l'oubli , mou cher ami , des choses aussi monstrueuses ^ . Ce sera d'ailleurs une action digne de vous d'engager M. Le Goût à faire rentrer, s'il se peut, M. de Brosses en Ini-même , ou plutôt à le faire sortir un moment de lui-même. Je vous aurai obligation de la paix, et M. de Brosses vous aura une obligation encore plus grande. J'ai en vous, mon cher Président, une confiance entière. J'attends tout de votre sagesse et de l'amitié dont vous m'honorez.
Je vous embrasse avec les plus respectueux sentimens et la plus tendre reconnaissance.
LXÎÎ.
VOLTAIRE, A M. DE RUFFEY.
A Fcriiey, ce 11 novembre 1768.
Mon cher Président, vous ne recevrez que
* Tous ces demi- mots ne prouvent rien, si ce n'est peut-/4re la lâcheté de celui qui se permet ces calomnies par insinuation. Un honnête homme accuse nettement et en face , ou il se tait tout-à-fait. Ces perfidies sont le prélude de celles que prodigua Voltaire pour empêcher le président de Brosses d'entrer à l'Académie Française et qu'il désavoua ensuite. (Voy. lettres LXVI et LX.VII ci-après. )
dans quelque temps un petit hommage que je vous dois. C'est la nouvelle édition du Siècle de Louis XIV , avec le précis de celui de Louis XV. J'allais le faire porter aux voitvires qui parlent quelquefois de mon voisinage pour Lyon et Dijon 5 le paquet était fait lorsqu'on m'avertit qu'un petit ballot, déjà porté aux mêmes voitures pour M. le premier Président du Parlement et M. Le Govdt , irait de Lyon à Paris. J'en donnai sur-le-champ avis à M. Le Goultj inais on m'avait trompé. Les paquets iront en droiture. Le vôtre arrivera donc, quoique un peu tard 5 notre commerce du pays de Gex n'est pas encore trop bien établi. Je suis toujours bien tenté de venir vous embrasser à Dijon 5 mais j'ai bien peur que ma santé languissante ne me laisse que des désirs inutiles.
M. Le Goult a obtenu, comme vous savez, du président de Brosses, la moitié de ce qu'on désirait^. Il eût mieux fait de se désister enlièrement qu'en partie. Il faut espérer qu'on l'engagera peu à peu à en agir généreusement.
' Le président de Brosses se départit de la clause qui lui donnait les meubles mis par Voltaire à Tourney. Mais il refusa de renoncer à son droit sur les effets d'agriculture et sur les bestiaux, objets qui venaient de lui et qui devaient lui faire retour en toute équité. (Yoy. ciaprès la transaction de J781 , art. 3.)
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L'opiniAlrele qu'il met à soutenir une clause que lotis ses amis el lous ses parens trouvent injuste et inadmissible, suffirait seule pour m'enpécher d'aller à Dijon, où j'aurais le malheur (le trouver un homme dont ma famille et moi nous avons tant de sujets de nous plaindre ^.
Il ne me reste , dans le triste état où je suis, que de vous renouveller, mou très-cher et trèsgénéreux Président, les tendres et respectueux sentimens que je conserverai pour vous tant que je vivrai.
VOLTAIRE, A M. LEBAULT.
11 janvier 1769 , à Ferney.
A la réception de votre lettre, j'envoie une lettre de change à M. François Tronchin ^. J'étais si malade que je ne pus pas même lui écrire. Il faut que je sois désespéré , puisque
* Le lecteur a pu voir que l'unique sujet de plaints qtie donnât M. de Brosses à Voltaire était de ne vouloir pas lui faire cadeau de ce qui lui était dû pour dommages faits à ses propriétés par le philosophe.
* Banquier de VoUnire à I.yon.
Îil2 rETTRES DE VOLTAIRE
YOlre bon \in ne m'a pas encore guéri. Cependant je compte sur vous jusqu'à la fin de ma vie. Je ne veux boire que par vos bienfaits. Je ne puis plus souffrir d'autre vin que le vôtre. Aparamment que tant vaut l'iiomme, tant vaut son vin. M. de Brosses a fait enfin à peu près ce que je désirais^. Ce n'a pas été sans peine. Il n'a jamais daigné mettre la générosité au nombre de ses vertus ^.
Mille respects à madame Le Baut; j*ai l'honneur d'être avec les mêmes sentimens ,
Monsieur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur ,
* On voudra Lien noter que le Président ne pouvait céder en cette occurrence ù la crainte d'une résiliation. Voltaire avait joui dix ans de Tourney. Pour ces dix ans il avait payé 35,ooo liv., c'est-à-dire plus de dix fois le îuontant du fermage annuel du bail Cliouet : après quoi , il se trouvait jouir de Tourney gratis. Chaque année de prolongation de jouissance devenait donc une "perte pour le Président, sans parler des dégradations de l'usufruitier qui s'aggravaient chaque jour.
* Je connais des gens qui , d'un acte de condescendance si gratuit de la part de M. de Brosses après tout ce qu'on a vil plus haut, oseront conclure que le plus généreux des deux n'était point celui qui écrivait cette lettre.
21 Février 1770, à Ferney,
En vériié, Monsieur , ce n'est pas assez pour moi que vous désiriez d'avoir été mal informé. Il serait bien trisle pour nous deux que vous eussiez pu imaginer un moment qu'on eut eu la Léiise d'éléter des arbres en les ébraucbant, et que moi j'eusse eu l'autre bélise de vendre mes ébrancbages, lorsque j'ai quinze feux dans mon château , et que je suis obligé de faire venir du bois de quatre lieues dans cet abominable pays, où l'on manque de tout, et où ma seule consolation est de jouir de deux terres franches, avantage qu'on n'a point ailleurs.
Au reste, je doute fort que M. Salles obtienne jamais les privilèges que vous avez obtenus pour Tourney ^ . Soiez tiès-sûr, et j'en sais
* Après le traité de Lyon (27 janvier 1601) , par lequel la Bresse , le Bugey et le pays de Gex furent cédés à Henry IV par le duc de Savoie en échange du mar-
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des nouvelles, que le Roi ne pardonnera Jamais aux Genevois leur conduite. Ils viennent en dernier lieu d'égorger des habitants qui avaient envoie leurs signatures au ministère pour se retirer à Versoy. Ils ont tué entre autres un vieillard de quatre-vingts ans qui se promenait dans les rues en robe de chambre. Ils ont blessé, à coups de crosse de fusil, une femme grosse qui en mourra. Toute la ville est en armes et en combustion. Deux mille habitans vont quitter cet antre de la discorde.
Vous n'avez pas fait assurément un mauvais marché avec moi. Vous le savez et vous me devez de l'amitié en dédommagement. Je regar-
quisat de Saluées, le Roi confirma l'exemption de tailles et divers autres privilèges et franchises pour les fonds que les liabitans de Genève possédaient dans le j^ays de Gex. Un dénombrement de ces fonds fut fait en i 609 , et la terre de Tourney s'y trouva comprise , parce que Jean de Brosses, son possesseur , avait droit de bourgeois» sie à Genève. — Le président de Brosses obtint, à titre de confirmation , le renouvellement de ces privilèges eu
Il paraîtrait qu'en 1770, un sieur Salles, Genevois, marchandait Tourney j et Voltaire cherche à inquiéter M. de Brosses sur la conclusion de ce marché, subordonnée , ce semble, à la questiou de conservation des privilèges en cas de vente.
derai celte amitié comme cran prix fort supérieur à celui que je vous ai payé ',
Je dois, en vous parlant de Tourney pour la dernière fois, vous observer (sic) que le fermier Chouet, yvrogne, filsdu sindicChouet, yvrogne, petit-fils du libraire Chouet, yvrogne, avait cru, en faisant la contrebande des bléds , gagner des sommes immenses et vous payer ce que vous voudriez de votre terre. Mais les choses sont bien changées depuis la liberté de l'exportation des grains. Soyez très-persuadé qu'actuellement vous ne retireriez pas de Tourney mille francs si vous la fesiez régir. Voilà l'état des choses. Croyez- moi sur ma parole. Je n'ai aucun intérêt de vous déguiser la vérité; et quand je dis mille francs, c'est beaucoup trop ^.
Pour dos fermiers , vous savez qu'on n'en trouve point. Quand je vous ai proposé de faire affermer vous-même la terre par Girod , c'était uniquement pour vous convaincre de la vérité
* On voit que le ton de Voltaire est fort radouci, pour peu qu'on le compare à celui de sa lettre du 19 août J768. On trouvera peut-être qu'il ne tenait pas grand compte des choses monstrueuses dont il tentait d'effrayer l'imagination de M. de Ruffey , p. 209.
* Dans un instant , Voltaire avouera un revenu de
quinze à seize cents livres.
de tout ce que je vous dis et pour vous faire voir que je suis très-heureux d*en retirer environ quinze à seize cent livres , c'est-à-dire douze cent francs en argent et le reste en fournitures qui valent tantôt au-dessus de cent écus et tantôt au-dessous.
Tout cela, Monsieur, étant bien nettement expliqué et dans la vérité la plus exacte et la plus incontestable, il ne me reste qu'à vous demander Tlionneur de votre amitié. J'ai celui d'être, avec tous les sentimens que je vous dois.
Monsieur,
Yotre très-bumble et très-obéissant serviteur,
YOLTAIHE.
LE PRÉSIDENT DE BROSSES, A VOLTAIRE
Mars 1770.
Nos voisins les Genevois , Monsieur , veulent se mettre à la grecque ^ c'est l'air et la mode du jour. Ils ont lu leur Thucydide^ ils savent que l'usage et la bonne manière sont qu'il y
ail deux factions dans une ville 5 que celle qui prédomine pour le nionient nielle poliinenlFaulre à la porte , et que celle-ci se relire à Mégare , où on la reçoit avec beaucoup de charité. C'est ce que la ville de Yersoy , lionnêie comme elle est , ne nianqueroit sans doute pas de faire si elle exisloit ; mais les exilés, qui se seront munis de parapluyes en attendant les loils , peuvent s'assurer de sa bonne volonté future-conlin- ^cnte, et très-conlingenle. J'ignore le droit public de ces Messieurs , et ne sçais qui des deux a tort ou raison dans celle querelle , où l'on dit que vous favorisez fort le parti expulsé : Tlacuit sed vîcta Catoni, Mais je sçais fort bien qu'il en peut être de ceci comme de tant d'autres événemens , où les deux partis ont tort et personne n'a raison. Je me rapelle qu'un de mes amis, voyant ses gens se battre , leur disoit : ce Battez-vous bien , mes enfans, vous ce ne vous balrez jamais tant que vous le mécc riiez. 33 11 est écrit qu'il faut que le monde se dévore icy bas. Ces gens-là n'ont pas, comme d'autres, de dragon qui les mange lout vifs et engloutisse leur substance. Faule de cela , ils se dévorent eux-mêmes par passe-temps.
Il est pourtant malheureux pour notre pays de Gex, que le projet irèz-bon d'une ville à Versoix n'ait pas élé pris sur le temps et exécuté sur
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le chaud ^ . De toute manière, les evénemens au-» roient tourné en faveur du nouvel établissement^ et l'on peut s'assurer que les émii^ralions du voisinage auroient été fréquentes. A présent , c'est une chose en l'air et probablement manquée. Le cardinal de Richelieu disoit que tout projet ovi l'on met dix ans à l'exécution n'a point de suite en France.
Cette occasion heureuse en amenoit simplement et naturellement uneautre beaucoup plus essentielle et de plus grande importance : le moyen tant cherché , et enfin trouvé , de donner un état à un si grand nombre de citoyens qui n'en ont point^, d'en ramener bien d'autres qui reviendroient peut-être^, et de laisser la tolérance se gîter au moins dans un petit recoin des confins. On n'a osé le proposer dans le temps, crainte d'être contredit par les antagonistes. On le fera encore moins aujourd'huy que la faction adverse se tient debout contre l'autre. Elle a de quoi se soutenir, ayant de son côté le
* Ce projet venait , comme on sait, du duc de Clioiseul. Depuis 181 5, A^ersoix fait partie des communes du paysdeGex qui ont été incorporées au canton de Genève.
^ Les protestans. Dès i/Sç , le président de Brosses , d'accord avec le Ministère, avait fait en leur faveur au Parlement de Dijon une ouverture qui avait échoué,
^ Les descendans des réfu^fiés.
ET DU rnÉSIDEKT DE BROSSES. HlÇ
grand nerf. Il y a là quelqu'un qui n'en doit pas manquer (d'argent) de l'air dont il s'y prend et de la façon dont il le prend * .
Venant à la proposilion que vous me fliiies de cent dix mille livres comptant pour la propriété de Toiunay, voulez-vous bien vous rappeler que j'ay cette proposilion écrite et convenue de votre main à 147 mille livres, en 17^9, y compris à la vérité les 35 que vous m'avez payez pour la jouissance en iy5^? Observez qu'il y a onze ans de cela , et que l'intervalle écoulé a nécessairement absorbé d'autant le temps de la jouissance et rapproché d'autant un terme malheureux , mais inévitable à l'iiuma- »ité. Je désire de tout mon cœur, et pins sincèrement que vous ne le croyez peut-être , qu'il soit encore extrêmement reculé. Un homme aussi célèbre que vous ne peut trop longtemps faire l'honneur de son siècle. Mais tout le pouvoir de l'univers ne sçauroit empêcher qu'onze ans s'étant écoulés depuis 1759, le terme quelconque ne soit de onze ans plus voisin aujourd'hui qu'il ne l'éloit en 1759. Ne parlons pas de l'avenir ; à notre âge , Montaigne n'aimoit plus à y jetter les regards.
Tu ne qiiœsieris , scire nefas ! quem mihi , quem tibi Fiiiem Di dederint!
' L'abbé Terray , conlrôlcur-général.
Calculez sur les onze ans passés, vous qui calculez si bien.
Peut-élre nie direz«vous que ce n'éloit pas séiieuseinent que vous aviez fait celle convention à 147 niille livres. Peut-élre cette f"ois-cy n'est-ce aussi qu'une velléité passagère qui vous a pris Tau Ire jour en m'écrivant , à laquelle vous ne songez plus au moment où nous en parlons. Quoi qu'il en soit, et quelque marché que fasse aujourd'huy celui qui vend des fonds, il est comme impossible qu'il ne soit mauvais pour luy. 11 y a de perfides négromans qui ont reçu le pouvoir de transformer les patagons ^ en feuilles de cliesnes. Il est certain que , si je les consulte , ils me conseilleront d'accepter le marché et d'envoyer cet argent tenir compagnie à vos anciens 35ooo "^ déjà métamor-' phosés ^.
* Monnaie d'argent espagnole.
* Il paraît que ces nouvelles propositions de Voltaire n'eurent pas d'autre suite»