‹ Voltaire et le président de BrossesChapitre 2 sur 44 · DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

DE VOLTAIRE

L'auteur de VHlstoire des navigations aux Terres australes , du Traité de la formation méchaniquc des langues et de l'His' tx)ire du rzi^ siècle de la République romaine , est trop connu pour qu'une notice sur sa vie semble nécessaire en tête des lettres qui suivent. On rappellera seulement que Charles de Buosses naquit à Dijon le 17 février 1709, qu'il fut Conseiller , puis Président, puis enfin Premier Président au Parlement de Bourgogne, et qu'il mourut à Paris le 7 mai 1777

Ses démêlés avec Voltaire sont assurément un des points de la biographie contemporaine les moins éclaircis jusqu'à ce jour. Ou public ici pour la première fois les documens authentiques de cette querelle. Le lecteur jugera si beaucoup de correspondances du même genre offrent des modèles aussi achevés du talent de traiter avec agrément des intérêts les plus minces et les plus arides.

On trouvera dans les lettres de Voltaire des traits si incisifs et d'une crudité parfois si offensante que l'abnégation complète avec laquelle les archives de la famille de Brosses ont été ouvertes à l'Editeur et l'entière sincérité de sa publication ne seront douteuses pour personne. Ceux qui seraient tentés de ni'en faire uu reprocl > voudront bien se rappeler que ces traits ne foiit après tout que reproduire jusqu'à satiété des inculpations consignées dans la Correspondance générale de Voltaire et jusqu'ici demeurées sans réponse. Chargé par une société savante de l'histoire du Président de Brosses, mon devoir était de tout compulser pour me faire une opinion consciencieuse à cet égard. Magistrat, je me suis considéré comme rapporteur dans ce procès posthume , et je n'ai point cru qu'il me fut permis de supprimer une seule ligne des pièces que j'avais sous les yeux. En abandonnant ces pièces au libre examen du biographe de son père, en les livrant à sa discrétion sans condition et sans réserve, feu M. le comte de Brosses avait fait, si je ne m'abuse , une chose pleine d'élévation et de noblesse : il avait osé compter sur la puissance de la vérité. Le biographe offre ces lettres au public avec la même confiance,

S'il a ajouté qîîclques notes à l'appui de la coiivictîoh qu'il s'est formée, ce n'est point certes qu'il se soit délié de l'impartialité du lecteur, mais bien quelquefois de sa mémoire, de sou attention soutenue ou de ses connaissances juridiques. Il demandera la permission de citer pour sa décharge ce que lui écrivait à ce sujet un juge fort compétent , point trop prévenu contre Voltaire, auquel les documens qu'on va lire ont été communiqués.

« Voltaire a tort, mille fois tort; rien de plus évident. Et pourtant il ment si hardiment, si souvent et sans jamais, diraiton , s'en apercevoir, qu'on finit presque par croire que la vérité est de son côté. Puis ce diable d'homme a toujours à la bouche les grandsmots d'honneur, de générosité, d'humanité. Sesintérèts, il les oublie; il ne s'occupe, il ne voit que ceux d'autrui ; il le répète tant , il le crie si haut et en si belle prose que la raison du lecteur s'en trouve elle-même embarrassée; et si elle parvient à échapper au piège qui lui est tendu, c'est pour trébucher sous le sarcasme qui l'attend au verso de la page. »

Une dame demandait à Bossuet : Est-il donc vrai que M. de Cambrai ait tant d'esprit? — « Ah, Madame! il en a à faire peur. » Ce mot était vrai de Fénélon; il l'est bien plus encore de Voltaire, et tel est notre faible à tous pour ce qu'on nomme proprement esprit qu'il nous fait tout pardonner , même une bassesse.

C'est pourquoi l'on a cru pouvoir prendre en main jusqu'à urt certain point la cause de l'homme de lettres de province, nonseulement comme la moins favorisée du public , mais comme la plus juste. On s'est cru autorisé à faire dans l'occasion ressortir certaines contradictions , certains aveux, certains traits caractéristiques sur lesquels pourrait glisser un lecteur inatteulif ou prévenu.

L'Editeur se flatte qu'il sera absous du reproche d'avoir abusé de soa rôle.

Aux Délices , près de Genève, 9 sept. 1758.

J'ai lu avec un extrême plaisir ce que vous avez écrit sur les Terres australes ; mais serait-il permis de vous faire uue proposition qvii concerne le Continent? Tous n'êtes pas liomme à faire valoir voire terre de Tournay. Votre fermier Chouet en est dégoûté et demande à résilier son bail. Youlez-vous me vendre votre terre à vie? Je suis vieux et malade '• Je sçaisbien que je fais un mauvais marché j mais ce mar-

* Voltaire s'est dit mourant dans toutes ses lettres pendant un quart de siècle. Il a survécu de vingt ans à celle-ci , étant mort le 3o mai 1778.

ehé vous sera utile et me sera agréable. Voicy quelles seraient les conditions que ma fantaisie, qui m'a toujours conduit, soumet à votre prudence.

Je m'engage à faire bâtir un joli pavillon des matériaux de votre très-vilain cliâtau , et je compte y mettre vingt-cinq mille livres. Je vous payeray comptant vingt-cinq autres mille livres.

Tous les embélissements que je ferai à la terre, tous les bestiaux et les instruments d'agriculture dont je l'aurai pourvue, vous aparliendront. Si je meurs avant d'avoir aclievé le bâtiment, vous aurez pardevers vous mes vingtcinq mille livres, et vous achèverez le bâtiment si vous voulez. Mais je tâcherai de ne pas mouïir de deux ans , et alors vous serez joliment logé sans qu'il vous en coûte rien.

De plus , je m'engage à ne pas vivre plus de quatre ou cinq ans.

Moyennant ces offres honnêtes , je demande la pleine possession de votre terre, de tous vos droits, meubles, bois, bestiaux , et même du curé, et que vous me garantissiez tout jusqu'à ce que ce curé m'enterre. Si ce plaisant marché vous convient, Monsieur, vous pouvez, d'un mot, le rendre sérieux : la vie est bien courte pour que les affaires soient longues.

J'ajoute encor un petit mot 5 j'ay embelli mon trou intitulé les Délices. J*ay embelli une maison à Lausane. Ces deux effets, grâce à ma façon 5 valent actuellement le double de ce qu'ils valaient. Il en sera autant de votre terre. Voyez ce que vous en pensez. Yous ne vous en déferez jamais dans l'état où elle est.

Quoy qu'il en soit, je vous demande le secret, et j'ay l'honneur d'être, d'ailleurs , avec la plus respectueuse estime,

Monsieur,

Votre très-humble

et très-obéissant serviteur.

Page 1