‹ Voltaire et le président de BrossesChapitre 33 sur 44 · XL VIL · texte numérisé non relu

XL VIL

A Ferney, le 10 juin 1768.

M. de la Marclie qui m'aimait est mort^ , mon cher ami, et mon persécuteur la Brosse se porte bien. Je crois que j'irai bientôt voir mon contemporain La Marche, quoique j'aie promis à M. de Brosse de vivre longtemps. Les maladies augmentent avec l'âge, et malgré la gaîté qui règne dans la petite guerre de Genève, la mort qui n'entend pas raillerie viendra bientôt s'emparer de ma figure légère. En attendant je vous aimerai jusqu'au dernier moment et je vous prie bien instamment d'être le fidèle héritier de M. de la Marche dans les bontés qu'il avait pour moi- Permettez-moi au nom de cette amitié de vous embrasser sans cérémonie.

* Avant la lettre qu'on vient de lire venait celle du 3o janv. 1768, imprimée ci-dessus p. j 92.

* Mort à Dijon le 3 juin J768,

Bb

XLYIII ».

4 février 1769, à Ferney.

Mon clier Présiclent, les marques de votre souvenir me sont toujours bien chères. Ne viendrai-je donc jamais vous en remercier à Dijon? Ne verrai-je point cette Académie dont je vous regarde comme le fondateur? 11 y a quinze ans que j'habite la campagne 5 il faudra bien qu'enfin j'aille vous embrasser à la ville , et que je vous remercie , vous et M. Le Goût, de l'adoucissement qu'il a mis aux prétentions de votre confrère le Président de Brosses , qui fesait tant de cas de mes meubles , et qui, par mégarde et sans y penser y avait mis dans son contracfc que tout lui apartiendrait , et qu'il dépouillerait mes héritiers.*

Si mon cher Isaac ' va au printems en Provence , je suis sur sa route 5 j'irais au-devant de lui en chantant : Hosanna filio Belzebuth !

Adieu , mon cher Président , ne manquez pas surtout, je vous en prie , d'assurer M. Legouz de ma tendre reconnaissance ^ ce sont des sentimens que je conserverai pour vous et pour lui toute ma vie.

' Puhh'ée par Giraiiît en 1819, et réimprimée sous le n° 553o de réditioii Beuchot. C'était ici la place chronologique des trois lettres (27 auguste , 2| sept, et 11 novembre 1768), imprimées plus haut, pp. 195, 207 et 209.

=* V. p. 34, note.

3 Voltaire nommait ainsi d'Argens, à caiise du personnage d'Isaac Onitz dans les .Lettres jui^^es dont d'Argens était l'auteur.

A M. DE RUFFEY, 38/

26e Janv : 1770, à Peruey.

Saepe premente Deo , fert Deus alter opem.

Votre lettre, mon cher Président, a servi (Vantidote à celle que j'ai reçue du président de Brosses. Il persécute ^ toujours ma pauvre vieillesse, malgré tous les pardons que je lui demande de n'être pas encor mort. Il me menace même d'un petit procèz dans l'antre monde. Mais comme il ne sera pas président en ce païslà , j'espère bien lui montrer les dents, s'il m'en reste.

On m'a envoie un petit livret d'un de vos académiciens sur les moulins économiques ^ , qui m'a paru très- bien fait, et j'espère que le nouveau controlleur-généraP fera venir bientôt l'eau au moulin.

' Cette persécution consistait à informer Voltaire qu'on avait instruit le président de nouveaux abus de jouissance dans le Lois de Tourney. V. ci-dessus p. 21 3.

* NLémoirc sur les avantages de la mouture économique et du commerce des farines en détail , par Béguillet. — Dijon, 1769, in-80.

5 L'abbé Ten^ay, nommé le 33 décembre 3769.

388 tETTB.ES DE VOLTAIRE

J'ai reçu aussi uue Introduction à l'histoire de Bourgogne y par M. Mille \ L'auteur me paraît irès-iustruit 3 j'espère beaucoup de son ouvrage 3 et je m'y intéresse d'autant plus que vous m'avez fait Boureuionon.

Est-ce que M. le président de La Marche n'a point d'enfdut mâle , puisqu'il renonce à la terre de La Marche, qui est la terre de son nom ?

Quoi qu'il en soit , je me tiendrai toujours très-bien entre les mains de M. de Neuilly ^ ou de M. son neveu. Cette famille est celle de

^ L'Abrégé chronolog. de VHist. eccL, civile etlitt. de Bourgogne , parMille, parut en \'jj'2et lyyS, 3 vol. in-8o. Il s'arrête à l'époque carlovingienne. Oa ignore pourquoi la suite n'a point paru. — Antoine-Etienne Mille, écuyer, né à Dijon le i^^ décembre 1735, mort à Paris le 3i janvier 1787, était avocat au Parlement et au Grand Conseil. Son ouvrage, fort hostile aux Moines, fut vivement attaqué par le continuateur de dom Pian= clier (dom Merle, bénédictin bourguignon ) et par dom Rousseau et dom Jourdain, bénédictins de Saint-Germaiu-des-Prés. Voltaire l'en félicita par sa lettre du i3 septembre 1771. (Edit. Beucbot, n» 6204»)

* Frère de l'ancien Premier Président de la Marche, ancien ambassadeur à Gênes, puis Premier Président démissionnaire du Parlement de Besançon , mort en 1774. Parmi les lettres du P. de Brosses sur l'Italie , un grand nombre lui sont adressées.

A M, DE RUFFEY. 089

l'honiienr et de la probité. On n'en peut pas dire autant de tout le monde, mais bien de vous, mon cber Président , qui avez donné tant de preuves de voire générosité.

On ne peut vous être attaché pins tendrement que je le suis, et avec des senlimenls plus vrais et plus respectueux, Y.

A Ferney 8 juillet 1771.

Je ne savais pas, mon cber Président, que M. le Moiiier ^ fut un jeune bonune à marier , je lui en fais mon compliment, et je le trouve très-heureux d'épouser M ^^^ votre fdle ^ . Je leur soubaille à tous deux toute la prospérité possible. Messieurs de la Chambre des comptes doivent à présent trouver pins aisément des fdles que Messieurs du Parlement, qui ne trouvent que des lettres de cachet.

* La lettre du 27 février 1771 , qui précède celle-ci, a été imprimée plus haut , p. 224.

* Ancien Premier Président de la Chambre des comptes de Dole , alors plus que sexagénaire,

3 Sophie Richard de Ruffey connue par la passion c[u''elle inspira à Mirabeau.

o^o lette.es de voltaire

Heureux en loul temps ceux qui cuhivenl les lettres en ne se mêlant point des affaires du monde , et surtout dans ce temps-cy î Soyez heureux , mon cher Président , par tous vos entours , et surtout par vous-même. Personne ne s'intéresse plus à voire félicité que votre très-humble et très- obéissant serviteur.

Le vieil Hlrmite de Ferney.

A Ferney, 4 septembre 1771.

Croiez , mon cher Président , que, tout en badinant , je m'intéresse avec sensibilité au bonheur de M"^^ votre fdle et au vôtre. Je vois Fancienne magistrature , non pas anéantie , mais réformée 5 et comme on ne réforme de honnes troupes qu'cà la paix , je pense que la paix de l'Etat ne sera point troublée par ces nouvelles dispositions. Monsieur votre fils, conseiller au Parlement * , sera sans doute conservé dans son beau régiment.

* Frédéric-Henri Richard de Ru ffey, né à Dijon le 29 mai ly'ïo, Conseiller au Parlement le 8 août 1768, Président le 5 mars ^'j'jd 1 mort sur l'échafaud révolutionnaire le 10 avril '794. H fut en effet membre du Parlement réformé de 1771.

Je VOUS fais d'ailleurs mon compliment de vous amuser à faire de jolis vers ; les belleslettres contribueront toujours aux agrémens de votre vie ; je voudrais passer les restes de la mienne avec vous. Mais condamné à souffrir sans relâche , je suis condamne aussi à ne point quitter ma relraitte.

Si vous voiez M. de la Marche ' , je vous prie de le faire souvenir de ses anciennes bontés pour moi, et de me conserver les vôtres.

* Le second Premier Président de ce nom , mort en 1772. On a de lui un petit ouvrage écrit avec goût et facilité : Mémoires de M* de Bervalf Amsterdam , 1 752^ petit in-80.

Lin.

Au château de Ferney , le 5 septembre 1777.

Je mérite, Monsieur, d'être oublié de vous, aiant perdu tant d'années sans avoir eu l'iionneurde vous voir et de vous écrire 5 mais vous pardonnerez à un homme qui n'a pas eu un moment de sanlé. Je suis prêt de terminer ma douloureuse carrière et d'aller retrouver mon ancien ami et le vôtre , M. de La Marclie.

Il faut , avant que je meure , implorer votre assistance dans les misérables affaires de ce monde. M. de Fiorian ^ , ancien officier de cavalerie , qui avait épousé xxne de mes nièces en premières noces ^ , a un procèz à

^ Publiée par feu Girault, et réimprimée dans l'édition Beuchot

^ Le marquis de Florian, oncle de l'auteur d'Estelle. Il avait épousé en premières uôces (1762) Marie-Elisabeth Mignot, nièce de Voltaire, veuve alors de M. Dompierre de Fontaine; en secondes tiôces (1772) Lucrèce-Angélique de JNormandie, femme divorcée du genevois Rilliet; en troisièmes noces (1774) Louise- Bernarde Joly , de Semur-en-Auxois. C'est à l'occasion de cette dernière et sur les poursuites du ministère public qu'il eut et perdit, à ce qu'il paraît (voir la lettre suivante), le procès dont parle ici Voltaire.

3 Marie-Elisabeth Mignot , sœur cadette de M^e Denis , née vers 171/), mariée en juin 1738 à M. Dompierre de Fontaine, veuve en 1756, remariée en 1763 au marquis de Florian, morte eu février 1771.

A M. DE RUFFEY. 39^

Dijon. Ma nîèce , madame Denis, en a vin autre assez considérable. Monsieur votre fils est leur juge. Je ne vous en dis pas davantage, et je ne peux vous demander que ce que l'exacte justice peut vous engager à faire.

Je vous souliaitte, Monsieur, une santé meilleure que la mienne et une vie plus longue. Je serai jusqu'au dernier moment de la mienne, avec tous les sentiments que je vous dois et qui sont dans mon cœur,

Yotre très-humble et très-obéissant serviteur ,

VûLTAIRe.

LIÏI * .

A Ferney,3o octobre 1777.'

Je ne me doutais pas , Monsieur^ quand j'avais l'honneur, il y a environ quinze ans , de vous voir dans ma retraitte de Ferney avec feu Monsieur le premier Président de La Marche , que je lui survivrais si long-temps , et que je finirais ma carrière par des procèz au Parlement de Dijon, soit pour M. de Florian, soit pour moi-même. J'ai été jette hors de mon élément , et je vais mourir dans une terre étrangère. Yos extrêmes bontés font ma

' Egalement publiée par feu Girault, insérée par M. Beuchot 4ans soa édition sous le n» 7301.

3g4 LETTRES DE VOLTAIRE

consolation dans l'état assez triste où je me trouve , aiant perdu dans mes derniers jours mon bien et mon repos.

Vous trouverez peut-être le procèz de madame Denis ^ ma nièce , aussi mauvais que Pétait celui de M. Florian ' . 11 me paraît indubitable pour le fond , mais je tremble pour la forme que je ne connais point du tout , et dans laquelle je crains que madame Denis et moi nous n'aions commis bien des fautes. JNous étions tous deux malades à la mort lorsqu'on nous intenta ce malheureux procèz. Nous sommes à Lrois lieues de Gex , où nous étions obligés de plaider 5 par conséquent c'était un voiage de six lieues d'avoir audiance d'un procureur.

Nous avons été condamnés , nous avons paie ; et il faut que nous soions condamnés et que nous paions une seconde fois à Dijon. Je ne puis faire le voiage de Dijon , attendu qu'ayant quatre-vingt-quatre ans et quatrevingt-quatre maladies j mon seul voiage sera celui de l'autre monde.

Je prends la liberté de vous envoier notre plaidoier , qui n'est pas selon les usages du barau , mais qui est à mon avis selon la raison et selon l'équilé.

Maurier ^ est mon procureur, qui ne peut, ce me semble , se dispenser de signer le Mémoire de madame Denis. M. Arnoult 5, doyen de l'Université, est mon avocat , qui ne peut signer un Mémoire qu'il n'a point

' Voyez page 892, note 2.

* André Maurier , mort doyen des procureurs au Parlement de Bourgogne. Son fils est décédé eu i335 Président de chambre à la Cour royale de Dijon.

3 Voyez page 2^8, noie.

A M. DE RUFFEY. 3^5

fait, et qui était à Paris pendant que nous étions obligés de travailler nous-mêmes à notre deffense.

L'affaire est portée à une Chambre du Parlement; M. Qiiirot de Poligny en est le raporteur ' . Voilà à peu près tout ce que je sais de cette affaire. Elle est assez extraordinaire et très-embarassante *. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour l'accommoder , je n'ai pu en venir à bout. J'ai affaire à un homme qui me croit très-riche , efc qui en conséquence me demande des sommes trop fortes, que je ne puis lui donner. 11 ne scait pas que je me suis ruiné à fonder une colonie et à bâtir une ville. Lin^quenda haec et donius et placens Denis. Je mourrai peut-être avant que le procèz soit jugé.

Aiez la bonté , je vous en prie , Monsieur , de lire notre Mémoire , en attendant que vous me disiez un Deprofundis. Si vous avez quelques amis parmi mesjuges, je vous prie de pirler , autant que vous pourez , en faveur de la dame Denis la persécutée. Je ne me trouve compromis dans ce procèz, que parce que je suis son oncle , que je demeure avec elle , et que c'est moi qu'on veut rançonner. J'aurais bien mieux aimé vous envoiec un Mémoire pour notre Académie que pour le Parlement.

Je vous demande bien pardon de tout l'ennui que je vous cause. Mais enfin à qui m'adressei'ai-je qu'à celui

* ]N"icola.s Quirot de Poligny, né le 21 janvier i752, conseiller au Parlement le 20 mars 1776 , mort à Dijon le 22 fuvrier 1809.

* C'était une demande en rescision pour lésion d'outre-raoilié, dans le prix d'une maison achetée au nom de M'"» Denis et démolie sur-le-champ. Le sol en avait été inglobé dans le pourpris du château de Ferney. Il y eut transaction après la mort de Voltaire,

qui a bien voulu me mettre au rang de ses confrères ? En un mot , daignez lire le Mémoire , et faittes tout ce que Téquité , la bienfesance et l'amitié vous dicteront. J'ai la vanité de compter sur vos bons offices ; et j'ai riionneur d'être avec les sentiments les plus respectueux, Monsieur , Yotre très-liumble et très-obéissant serviteur j

Page 1