V. , G, ord. du R
( Gentilhomme ordinaire du Roi. )
A Moutfalcon , le 27 novemtre. *
Comme notre droit féodal , Monsieur , est tant soit peu barbaresque, il ne se déduit pas si bien que la jurisprudence papinienne des principes de la droite raison éternelle et universelle, surtout dans les points où les premières pierres,
n'étant pas posées bien droit, les conséquences gauchissent de plus en plus quand le cas devient anomal et singulier comme celui-cy.
Il n'y a rien de prévu par la loy pour les ventes à vie , chose très-inconnue autrefois et dont Tiisage ne s'est introduit que depuis fort peu de temps. La règle générale de notre pays savoyard est que les lods sont dûs ex translation e dominii per emptionem. L'usage pour les ventes à réachat, auxquelles les ventes à vie pouroient s'équiparer , est que le lod est du de la première vente, et non du retrait, parce que, disent les docteurs, est resolutio et distractus ^ potins quàm contractus. Conclues de là que les princes, à qui vous êtes las de faire des libéralités, ne manqueront pas de prétexte pour vous demander 5 et que vous aurés à leur répondre que vous n'avés rien à leur offrir, puisque ce n'est qu'une vente d'usufruit, où il manque translatio dominii et proprietatis : que, dans le réachat ordinaire, l'aliénation est certaine et le retour incertain ^ car il n'est que faculté et peut n'avoir jamais lieu : au lieu qu'il est certain et de nécessité dans la vente viagère. Mais à quoy bon laisser matière à contestation ? Il ne faut jamais avoir d'affaire où l'on soit défendeur , c'est le mauvais rolle. Pourquoy ne vous eu pas tenir au plan projette d'un bail apparent suivi d'une
4o LETTRES DE VOLTAIRE
vente réelle ? Ne serés-vous pas parfailernenl le maître chez vous et sans enibaras , quand , deux jours après le bail à ferme, nous passerons nn acte de vente où il sera rescindé du consentement de toutes les parties et converti en vente viagère ? N'ayez pas peur pour votre acquisition • Je vous puis assurer que vous ne risques rien» D'ailleurs il ne me seroit pas possible d'adopter aucune formule publique qui pût mettre en risque les franchises de ma terre, qui se perdroient par aliénation à un François^ et vous avez à ceci le même intérêt que moy.
Or sus, tant sur cet article-cy que sur beaucoup d'autres, on s'égosille à parler de loin , et l'on ne termine rien. Il faut faire en sorle de nous voir. Nous en dirons plus en une demie heure qu'en cent pages. J'attends icy , sur la fin de la semaine, un eclésiastique de mes amis, fort honnête évêque. Youlés-vous que j'aille avec luy jusqu'à Belley ? Voulés-vous avoir la bonté d'y venir passer 24 heures? Nous en ferons l'isle de la conférence ^ et je m'assure qu'en un moment nous aurons tout réj^lé et termine de fort bonne grâce; beaucoup mieux probablement que nous ne ferions sur la place mêjne , dans un pays , soit dit entre nous , de grand bavardage. Je seray à Belley au milieu de la semaine prochaine , vers le mardy. Failes-moy riiouneur de m'y écrire sans aucun relard un
ET DU PRÉSIDEKT DE BROSSES. ^l
pelil mol à levéché pour ni'appreudre voire resolulion. Vous ne doiile's pas de l'empressemcDt exliénie que j'anrois de vous voir, de vous embiasser, de finir avec vous une affaire qui nous meilroil encore plus en liaison. De voire côlé, vous ne serés pas fâché de faire connoissance avec un voisin homme d'esprit et de beaucoup de me'rile^ . A demain donc les affaires, disoil le roy Anligone. Mais, tous les jours de ma vie, elle vous est entièrement dévouée par tous les senlimens imaginables d'estime et d'altachenient.
Vous me niellés en colère contre V ennemi qui a suscité ce maudit Cliouet pour semer de l'ivraye dans mon champ admirable, où il n'a jamais cru du bled que pour les éhis. L'ivrogne qu'il est n'a donc pas assés de s'enivrer de mon vin, il veut encore s'enivrer de mon bled.
VOLTAIRE, AU PRÉSIDENT
Aux Délices, lo décembre 1758.
J'aurai l'honneur. Monsieur, d'élre à vos * M. Cortoîs de Quincey , évêque de Belley.
ordres demain malin à Tonrnay'^ je vous offrirai des œufs et du fromage à Fernay, j'espère que nous reviendrons coucher à riiermilage des Délices.
Ne soyez en peine ny de votre châtau ny de voire forest; j'édifie plus que je ne détruis (je parle d'édifice et non d'édification ), et je plante plus que je n*arrache. Mais vous savez qu'un Suisse ne y)eut être gêné. M. Tronchin s'est bien trouvé de m'avoir laissé la bride sur le cou. Il y a un arlicle qu'il faudra expliquer , c'est ceîuy des troupeaux qui vous resteront à ma mort. Vaches et moutons avec le chien, oui^ mais beufs et chevaux , non. La raison est que j'aurai probablement un haras à Tourney , et que les beufs qui exploiteront la terre seront ceux de Fernay , qui sont au nombre de seize. Je deviens patriarche. Si vous vous fiez à moi, vous y gagnerez; si vous vous défiez, vous y perdrez. Mais vous ne perdrez jamais les senlimens qui m'attachent à vous. V.
' Voltaire écrivait ordinairement Tourney. Ses secrétaires écrivaient tantôt ainsi , et tantôt Tournay. M. de Brosses avait adopté cette dernière orthographe. L'imprimeur a cru devoir suivre ces variations, bien que le véritable nom soit Tourney ( anciennement Tornex ).
ET DU PHÉSIDENT DE BHOSSES. /{3