BAIL A \1E DE LA TERRE DE TOURNEY
L'an mil sept cent cinqnante-huit, et le onze décembre après midi, pardevantle notaire royal au Laillage tle Gex, soussigné^ et en présence des témoins ci-après nommés, fut présent haut et puissant seigneur messire Charles de Brosses, baron de Montfalcon , président à mortier au parlement de Bourgogne, demeurant à Dijon, lequel a par ces présentes remis à titre de bail à vie, avec promesses de faire jouir, à commencer le vingt-deuxième février prochain , à messire François- Marie Arouet de Voltaire, chevalier, gentilhomme ordinaire de la chambre du B.oy, demeurant aux Délices-sur-Saint-Jean, icy présent et acceptant^ assavoir le château, terre et seigneurie de Tournai, granges, écuiries, prés, terres , vignes hautes et basses, bois, la forest, droits seigneuriaux honorifiques, la dixme en dépendante , les censives et droits seigneuriaux dûs et relevans du château de Tournai, auquel effet le terrier dudit Tournai lui
* On a cru devoir conserver dans le corps de l'acte l'orthographe du notaire Girod.
sera remis ledit jour pour les exiger; pour être par lui rendu à l'expiration de sa jouissance ^ le troupeau de vaches tel qu'il a été remis au fermier actuel , pour en rendre pareil nombre et valleur suivant l'estimation qui en sera faitte par expers; tous les meubles et effets d'agriculture et futailles 5 comm'encore tous les meubles meublans qui sont dans le château ; toutes lesquelles choses seront remises ledit jour vingtdeux février prochain audit sieur preneur, qui s'en chargera sur un état et inventaire à double, dans lequel sera spécifiée la quantité de foin et de paille qui se trouveront dans les granges, et aussi la quantité de terres ensemencées, pour être rendu par ledit sieur preneur à la fin de sa jouissance au même état, auquel tems tous les meubles et effets qui se trouveront dans lesdits bâtimens sans exception appartiendront audit seigneur de Brosses en propriété.
M. de Voltaire aura la faculté de faire dans les bâtimens et fonds les changemens qui lui conviendront , au moïen de quoi il restera chargé de toutes réparations, tant dans lesdits bâtimens que dans les fonds, et de rendre le tout en bon état. M. de Voltaire aura la pleine jouissance de laforestde Tournai, et des bois qui SONT SUR piÉ et non vendus , de laquelle il usera en bon père de famille sans la détruire^
c*est-à-dire en y laissant par chaque pose j l'une portant Tautre , soixante arbres de ceux qui sont sur pie, et elle sera mise en deffense pour croître en taillis.
Ce bail fait moïennant la somme de trentecinq mille livres , qui ont étés paies présente-» ment par ledit sieur preneur, en lettres de change sur Lion , paiables la moitié en paiement des Saints, et Tautre moitié en paiement des Rois, dont ledit seigneur de Brosses tient quitte ledit sieur preneur.
Et en outre M. de Voltaire promet et s'oblige de faire dans lesdils bâtimens , granges, fossés, jardins, écuiries, en constructions, grosses réparations et améliorations de toute espèce, avenues , chemins , haies autres que celles d'entretien ordinaire, pendant le cours de sa jouissance, soit pour l'utilité, soit pour l'agrément 5 jusques à concurrence de la somme de douze mille livres , comme faisant ladilte somme par-lie du prix du présent bail, suivant la reconnaissance et estimation par expers , relativementaux livres de dépense dudit sieur preneur , et ledit employ des douze mille livres ne sera point exigible , si ledit sieur preneur venait à décéder dans les trois premières années , et sans répétition néanmoins de ce qui se tiouvera fait. Ledit seigneur de Brosses s'engage à ne faire
4ê LETTRES DE VOLTAIRE
couper aucun arbre dans ladiile forest, à la ré'^ serve de huit chênes vendus à un tonelier de Genève , qui sont encore sur pie , et ce à compter de ce jour.
Le revenu annuel de ladilte terre aiant été estimé être de la somme de trois mille cinq cent livres. Tout ce que dessus ainsi convenu entre lesdittes parties^ qui ont promis l'exécuter respectivement, à peine de tous dépens, domages et inlérès, obligation de biens. Fait, lu et prononcé au château de Fernex , en présence de Bernard et Jaque Brillon frères, laboureurs demeurant audit Fernex, témoins qui ont signé avec les parties, et moi dit notaire. Signé sur la minutte. Brosses, de Yoltaire, JaqueBrillon, Bernard Brillon, et Girod , notaire. Contiôlé à Gex , le quinzième décembre 1 758 . Reçu quatrevingt-six livres huit sols. Sigué Rods. Par expédition audit seigneur de Brosses,
Girod.
Marc Duval, conseiller du Roy, lieutenant général au bailliage de Gex , certifions que M. Girod, qui a reçu, expédié et signé Tacie cydevant, est notaire roïal en ce bailliage, et que foy doit y être ajoutée en jugement et dehors. En témoin, nousavons donné les présentes sous le sceau de ce bailliage , de nous signées à Gex , en notre hôtel, ce six juin mille sept cent soixante- dix- huit. Duval.
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Tournay, ce 17 dccembre 1753.
Vous pou vés compter , Monsieur, sur toutes les facilités de ma part, et sur ma parole d'honneur, que je vous procurerai à Dijon tous les secours dont vous pourés avoir besoin pour que vous ne soyés jamais troublé dans la possession libre et franclie de tous droits de la seigneurie de Tournay et dépendances. Vous savés que, par votre contrat, tous les droits seigneuriaux sans exception vous appartieiïnent^ ainsi, quand vous prendrés le titre de seigneur de Tournay , dans les occasions qui vous paroîtront convenables à vos intérêts, je vous promets que je le trouverai fort bon , et que ni moy ni personne de ma famille ne vous fera de difficulté. A l'égard aussi de votre promesse de mettre douze raille livres à l'amélioration, embélissemenls de cette terre , avenues, roules dans la forest, plants d'arbre, jardins, comblement de fossés, porte cochère , cour, appartements , démolitioa
4B LETTRES DE VOLTAÎRÉ
de loui le devant du cliâleau, du côté du jardin grilles en bois ou en fer ^ vous êtes le niaîlre absolu généralement de tout 5 et je passerai sans difficulté en compte les marcbés que vous ferés, les descentes sur les lieux, vérifications d*arcliilectes et d'experts en toules sortes d'ouvrages, arpentage, devis et généralement tout ce qui vous en coûtera pour Pamélioratiou du terrain , euibélissements , réparations, conslructions, soit par rapport aux granges, maisons, bergeries, remises, écuries, fossés, et pour le château sans aucune exception. C'est de quoi vous pouvés être sur, aussi bien que de trois à quatre mille ceps de vigne de Bourgogne, que vous voulés bien planter , et que je vous enverrai ie plutôt possible, ce qui sera dans le compte des douze mille livres stipulées. Brosses.
Tout ce qui est cy dessus est conforme à ce que nous avons dit ensemble en traitant. Je vous prie seulement d'avoir égard par rapport aux devis et aux avenues ^ d*avoir la bonté et l'attention de faire comme vous fériés pour vous-même en bon père de famille, et de ne me pas constituer en frais de superfluiiés ; au reste, je vous connois trop pour ne pas sçavoir que vous en userés toujours en galant homme, comme vous avés coutume de faire en toutes occasions.
XÏI.
VOLTAIRE, AU PRÉSIDENT
JEffuglt ,evasit y erz/pîi dausle temps qu'on le cherchait partout pour souper, pour luy lairQ hommage lige, et que toutte la famille des Délices voulait demander ses ordres. Mais, Monsieur, je ne vous en tiens pas quitte, et je prétends bien que vous aurez la bonté de venir voir le nouvel appartement que je vais faire à Tournay, dès qu'il ne gèlera plus.
Eh bien ! deffeiidez-vous au sage De travailler pour le bonheur d'aulrui?
Cela même est un bien que je goûte aujourd'hui.
A propos de bonheur, Monsieur, vous avez entendu dire quelque chose du bonheur éter* nel que le curé de Moin^ veut procurer à cinq familles de Fernex qui sont seules restées dans ce malheureux village, ayant droit de communes. Il veut les envoyer vile au ciel en les faisant mourir de faim. Ce scélérat, reconu pour
* Moens, paroisse voisine de Ferney. II est plus d'une fois question de ce curé dans la Correspondance générale de Yoltaire ; il se uonimoit Ancian.
5o LETTRES DE VOLTAIRE
le plus exécrable chicaneur de la province, alla solliciter trois procez à Dijon, et il a fait payer tous les frais de son séjour aux pauvres de Feruex 5 qui labouraient leur petit champ taudis qu'il poursuivait contre eux un procez dont ils n'étaient pas instruits. Le fonds de la vexation est une dixnie de novailles dont les pauvres de Fernex, uoinmez pauvres ^ et i^^nvves d'effet, sont en possession depuis plus d'un siècle à litre de charité et de dédommagement. M. de Montréal, aussi processif que ce détestable curé, avait donné un procureur nommé Genot à ces pauvres ^ et avait avancé cinquante écus qu'il a repris. Le Genot, en digne procureur, a succé ce qui restait de sang à ces pauvres, à ces im- Lécilles. Le fonds est trente livres de rente, la forme est le diable, et mes pauvres en sont pour quinze cent livres de frais. La comruuue n'a pour tout bien qu'un petit pré submergé et quelques enfans que le curé de Moin poura faire rôlir s'd veut, pour luy et pour Paquetle sa servante. Pourait-on , Monsieur, présenter requête à la chambre des enquêtes qui les a condamnez, pour avoir un délay d'une année r Vos belles chiennes de loix françoises ou françaises, ou gombettes ou romaines, permettent -elles que des gens écorchez demandent un répit pendant lequel la peau leur reviendra pour la
ET DU PRÉSIDENT DE BROSSES. 5l
porter en offrande à M. le curé? Ayez compassion des malheureux : vous n'êtes pas pré ire. Voyez au nom de riiumanilé ce qu'on peut faire pour les idiots de Fernex. Instruisez-moi, je vous en conjure.
Quoy ! M. Leboau ' m'envoye du plant de Bourgogne, et vous ne m'en envoyez pas! et vous n'avez pas soin de votre vigne î Allons donc , Monsieur , quatre mille petits ceps |X)ur l'amour de Dieu ! Je fais déjà travailler à vos hulins. Quelle pitié! Dans quel état noble ivrogne Chouet a mis votre terre ! Que vous êtes heureux d'avoir fini avec luy ! Venez, venez dans un an, vous trouverez les choses bien changées.
J'ay fait mon entrée comme Sancho-Pança dans son île. Il ne me manquait que son ventre. Votre curé m^a harangué. Chouet m'a don- ' né un repas splendide dans le goût de ceux d'Horace et de Boilau, fait par le iraitteur des Palis ou Paquis^. Les sujets ont efrayé mes chevaux avec de la mousqueterie et des grenades ; les fdles m'ont apporté des oranges
■ Antoine-Jean-Gabriel Lebault (non Lebean), une des meilleures têtes du parlement, et propriétaire du climat de Corton , l'un des premiers cfus de la Bourgogne.
* Hameau voisin de Tourney.
5^ tETTRES DE VOLTAIRE
dans des corbeilles garnies de rubans. Le roy de Prusse me mande que je suis plus heureux que luy ; il a raison , si vous me conservez vos boutez y et si je ne suis jamais inquiété dans mon ancien dénombrement. Je vous présente mon respect.
Madame , je vous demande pardon de ne vous avoir présenté qu'un demi -cent d'épingles; mais vous êtes la fîlle de mon intime amy, M. de Crèvecœur^ . Je n'ay plus le sou j et vous pardonnerez la liberté grande. V.
Le propre jour de Noël. Cela fait souyeuîr des Noels Bourguignons.
VOLTAIRE, AU PRÉSIDENT
09 décembre.
Paixlon des imporlunitez , Monsieur ; vous en aurez bien d'autres. Il ne s'agit icy ny de vignes ny de prêtres : il est question de notre chemin de Genève jusqu'à Prégni.
L'illustre et sérénissime république n'est point en état de faire cette dépense. Tous nos
* Voltaire avait connu , dès l'âge de sept ans , M. de Crèvecœur, neveu de l'abbé de St. -Pierre et père de Mi»e de Brosses.
vassaux se cottisent, et on nous demande noire portion pour le bien public et pour vous et vos hoirs. Voulez-vous, Monsieur, me donner permission de concourir jusqu'à mille francs sur les douze mille livres que je dois employer ? Vous ne sauriez mieux faire. Soyez bien convaincu que je suis homme à pousser la chose au-delà de vingt-quatre mille. C'est ma façon , et surtout avec vous. Je suis connu pour tel dans le pays. J'ay déjà vingt ouvriers qui réparent les délabrez vignobles que noble ivrogne Chouet a négligez. Je ne suis pas comme le roy de Prusse. Je n'aime point la destruction. On va incessament réparer votre châtau. Vous ne le reconnaîtrez pas. On donne un cours aux eaux. Votre forest est dans un état affreux. J'y mettrai ordre ^ tout est arrangé.
Je vous disais qu'il ne s'agissait point de vignes! Eh! eh! si fait, de par St. Martin et Si. Jean des Antomures, il s'en agit : te temps est beau et sera beau. Pour Dieu ! quatre mille ceps, et plutôt cinq mille ! Vous gagnerez le centuple. Je ne veux que le bien de la chose ; ce sera votre fds qui en boira le vin avec vous.
Je compte faire travailler les paysans à notre chemin du châtau , et je suppose que vous avez donné vos ordres et vos instructions pour celle besogne nécessaire. N'allez pas cependant , s'il
VOUS plaît , VOUS dire seigneur de Tourney avec les Genevois ; car c^esl moy qui le suis, et vous m'ôteriez le plus beau fleuron de ma couronne.
Quaud je ne seray plus Sosie, Sois-le : j'en demeure d'accord.
Mais tant que je le suis je suis et seray plein
d'attachement, d'estime et de respect pour vous. J'attends vos ordres pour les mille livres. V.
Honneur, salut, joye, santé et bénédiclioti ad multos annos au seigneur comte de Tournay, cy-devant mon voisin, aujourd'hui patron de ma case, dans tous les temps, dans tous les lieux, à ce que j'espère, mon ami. Voilà pour vos ëlrennes , Monsieur! Donnez -moy pour les miennes quelque jolie petite épitre en vers.
Et mihi delphicà Lauro cinge comas , ut ego postera Crescam laude.
Pour les vôtres, donnez-vous une vue ouverte sur le potager, et un petit logement commode dans ce château où vous avez carte blanche,
* Janvier 1759,
ET nu PRESIDENT DE BROSSES. 55
tant par noire Iraile que par le billet que vous sçavez ^ , infiniment meilleur, quoi que vous en disiez, que celui qu'avait la Châtre. Mais vous êtes si vif que vous ne vous donnez pas le temps de lire. J'ai été quelquefois fâché durant nos entreliens, de vous voir de la défiance sur des bagatelles, et de l'inquiétude que vos héritiers ne fussent un jour tracassés sur ce que vous auriez fait. C'est ce qui n'arrivera pas : comptés là-dessus. Nous avons traités en gentilhommes et en gens du monde , non en procureurs ni en gens de chicane. De votre côté, vous êtes incapable d'user de ceci autrement qu'un galant homme, comme vous feriez de votre propre bien patrimonial , en bon propriétaire et bon père de famille. Ainsi , fiésvous à moi ^ je me fie à vous : que les deux mots soient dits pour jamais entre nous.
En rentrant chez moy l'autre jour, je trouvay des lettres par lesquelles on m'aprenoit que le ministère venoit de nous envoyer l'impost sur les villes 5 et l'on me rappelloit en toute diligence pour aviser aux moyens d'y mettre ordre de la manière la moins onéreuse au misérable peuple accablé. Je partis sur-le-champ 3 je crois que vous m'avez prêté une aile de votre Pégaze pour franchir les horreurs glaciales et les précipices
' La lettre du 17 décembre i755. V. ci-dessus p. 47*
du mont Jura. A force de relais et d'argent^ j'arrivay bien vite , et, contre mon attente , sans m'^étre rompu le col. An vrai cependant , diies à M"^^ de Fontaine ^ que ta redoutable Faucille est très-belle, et nièmebeauconp meilleure que les montagnes de St. Claude. Elle peut aisément suivre cette route en prenant la précaution ^ pour se calmer l'esprit , d'aller en litière jusqu'à Lons-le-Saunier, et de fiûre suivre son équipage.
Depuis mon arrivée , je n'^ay garde de vous oublier. J'ay d'abord donné commission que Ton me cherchât les quatre milliers de plants de "vignes. Si je ne puis avoir le tout cette année, Je vous en envoiray au moins dès à présent deux ou trois milliers, et le surplus Tan prochain. Venons à l'autre article qui vous tient au cœur. Je me suis informé de ce procèz perdu de vos habitans de Fernex. J'ay été trouver le raporteur qui est mon ami intime, un de nos plus habiles magistrats, homme de beaucoup d'^esprit, trez- disposé par conséquent à vous admirer et à vous obliger t il m'a dit le fait en quatre mots. L'affaire ne faisoit pas un pli, une communauté d'habitans étant incapable par les lois,
' Fille de Marie Arouel (femme de P. F. Mignot), sœur de Voltaire. Elle ne vint à Dijon que le 3 avril 3759 , avec M. deFlorian (oncle de l'auteur à^ Estelle) , qu'elle épousa en 1762,
ET DIT PRÉSIDENT DE BROSSES. Bj
en quelque cas que ce soit, de posséder une dixnie. La perte du fond a entraîné celle des dépens; c'est Tusage journalier. A présent, il s'agit de mettre à ceci quelque adoucissement 5 ce qui devient beaucoup plus difficile qu'il ne l'eût été de prévenir le mal. Il fiiut tacher d'obtenir du temps et de prendre un arrangement pour payer. Je manderay le procureur de vos habitans. J'ay disposé M. de Joncy ^ , raporteur, à bien recevoir leur requeste. Faites-lui-en aussi dire un mot par votre ami, M. Lebault, qui est son oncle. Le plus difficile sera de gagner sur le curé de Moëns qu'il ne les pousse pas trop vivement pour exiger sa dette. Quoique je ne le connoisse pas, je luy en écrirai volontiers moi-même 5 et peut-être aura-t-il quelque égard à ce que je lui diray.
Revenons encore un moment à nos moutons, c'est-à-dire à nos vaches; et j'y reviendray tout de bon plus d'une fois. J'ay eu trop de plaisir à converser avec vous, malgré votre rio[ueur aux échecs, pour ne pas aller de temps en temps vous retrouver aux bords de ces claires eaux , de ce grand pré vert, et de cette forest si chérie qui est au bout.
Hic gelidi fontes; hic roscida prata , Lycori : Hic uemus : hic toto tecum consumerer aevo. * M. Cottin de Joucy, conseiller au parlement de Dijon , l'un des rapporteurs de l'affaire des Jésuites.
Mille respects, je vous prie^ à vos dames. J'ay rhonneur d'être , etc.
VOLTAIRE , AU PRÉSIDENT
5 Janvier, aux Délices (j'aimerais mieux dater de Tournay )*.
Linx envers nos pareils et taupes envers nous !
Il VOUS sied vraiment bien , Monsieur, de me dire en courant que je cours, de me dire vivement que je suis vif, et d'ajouter méchamment, vous qui écrivez si bien , que je ne lis pas ce que vous écrivez. Je lis vos lettres avec le plus grand plaisir. Je lirai votre Saluste à mon grand profit , si vous daignez me Tenvoier , et je le ferai même imprimer à Genève avec une préface oiï je vous louerai depuis les pieds jusqu'à la tête , si vous voulez être imprimé et si votre modestie ne me lie la main et la langue. Je lis et je relis votreconlract,et plusje le relis, plus je vois que vous m'avez dicté la loy en vainqueur ^ ^ mais j'en
* Il y avait eu deux mois de pourparlers et de correspondance avant la conclusion j Voltaire avait eu le temps de réfiécliir.
suis fort aise. J'aime à embellir les lieux que j*hal)ile, et je fais à la fois votre bien et mou plaisir. J'ay déjà ordonné qu'on jeltât à bas la moitié du cliâtau et qu'on changeast l'autre. Les fossez seront grands et réguliers. Nous aurons des ponts lou ruants, et vos arbres de Dodone seront mieux employez à ces embélisseruents qu'à chaufer la ville de Genève.
Il vaudra mieux en abattre pour 5o ou 60 louis pour des réparations excellentes, que d'ea couper pour cent quarante louis comme vous avez fait. Je me tiens meilleur père de famille que vous, car je ne détruis que pour édifier; et vous avez, ne vous déplaise, dévasté la moitié de votre forest pour avoir de l'argent comptant. Vous avez négligé votre terre, et moi je la cultive avant même d'en être le maître, et vous serez un jour tout étonné d'avoir un cbateau trèsbeau, très-peigné, et des campagnes fertiles, labourées et semées à la nouvelle mode, et de belles prairies qui sont aujourd'hui couvertes de taupes, et que vous verrez arrosées de petits ruissaux.
Remerciez Dieu de m'avoir fait Suisse, Genevois et Bourguignon , de Parisien que j'étais. Nos Genevois disent que je suis une duppe. Ce sont eux qui sont des duppes , car ils ne savent pas jouir , et moy je jouis de tout le bien que je
6o Lettres be voltaiîie
fais à voire maison ; comptez que je ne fais cas icy que de votre amitié'.
Je vous prie de vouloir bien, Monsieur , me dire positivement si mon contract ne me donne pas le droit de nommer des officiers. Vous m'assurâtes, en signant l'acte, que ce droit était incontestable et sous-entendu dans l'acte même. Mais j'aime mieux vous entendre que de sousentendre.
Je vous recommande enixè et J'ortiter ce maroufle de curé chicaneur, qui passe sa vie à plaider et à ruiner de pauvres diables. L'Evéque et prince de Genève (qui heureusement n'est rien de tout cela) m'a envoyé une lettre , dans laquelle il lave la tête au curé. Mais vous devriez écrazer cette tête dure. Il serait plaisant qu'un président et un intendant réunis ne pussent venir à bout de secourir de pauvres diables qu'un prêtre persécute. Ils ont été très-mal deffendus. Ils n'avaient qu'à dire simplement qu'ilsétaient possesseurs de bonne foy, et qu'ils s'en rapportaient à la Cour. Ils n'auraient point été condamnez à i5oo livres de frais pour un objet de trente livres par an. Ne pourraient-ils pas aussi , en qualité à^ pauvres de Fernex (pauvres de nom , pauvres d'effet et d'esprit ) , présenter requête in forma pauperisl i5oo livres de frais ! payer le vin que le curé a bu à Dijon
ET DtJ PRÉSIDENT DE BROSSES. 6l
et à Mâcon ! cela est abominable. Au nom de Dieu ! miséricorde ! Summum jus , summa injuria.
Les peuples seront-ils encor long-temps ruinez pour aller se faire baffouer, abhorrer et égorger en Germanie, et pour enrichir Marquet et compagnie,
Et Paris' , et fratres, et qui rapueresuh illis.
Mille tendres respects.
J'ay encore une grâce à vous demander , c'est de dire à M. de Fleuri^ , votre ami , qu'il n'y a point d-'intendant si aimable que luy dans le monde.
Autre grâce : Permission de chasse dans le royaume des lièvres pour mon parent Daumart , mousquetaire du roy ^ pourrait-il être lieutenant des chasses? Le gibier serait gardé et les magnifiques seigneurs horlogers ne le mangeraient pas.
' Paris dn Verney et ses frères , munitionnaires des armées sous Louis XV. Le qui rapuere sub illis peut étonner dans la bouclie de Voltaire , à qui Paris du Verney avait donné , dans les vivres de l'armée d'Italie , un intérêt qui lui valut 800,000 f. ( Biogr. univ. , art. Voltaire f XLIX , 47°0
* M. Joly de Fleury , Intendant de Bourgogne, frère de l'Avocat général de Paris»
VOLTAIRE, AU PRÉSIDENT
Aux Délices, 17 janvier*,
Disiingnons les temps, Monsieur; vos biberons bourguignons vous ont dit qu'on n'arracbait pas les ceps pendant l'hiver ! Ouy, quand ou est en hiver : mais nous sommes dans le printemps; et jamais la saison n'a ëlë plus favorable. Je plante actuellement à Tournai les vignes que M. le Beau a eu la bonté de m'envoier; le temps des gelées est passé; ayez la bonté de ne pas croire ceux qui n'ont qu'une routine aveugle. Envoyez moy vos vignes, et j'en réponds. Elles seront plantées avec la même célérité que votre escalier a changé de place, que les prés ont été réparez, les bayes raccolîiodées, les f'ossez nettoyez et élargis, et le champ par delà la forest labouré pour la première fois de sa vie. Si je meurs à la peine , vous jouirez du fruit de mes soins. Je présente mes respects et mes remerciments à M. votre frère' . "• 1759.
' ProbaLlement de la permission de cliasser accordée au mouscpie taire Daumartj cousin maternel de YoUaire,
Il serait mieux que je fusse lieutenant des chasses. M. votre frère n'a point de gardes; et j'en ay. Je peuplerai le pays de Gex de perdrix 5 je voudrais le peupler d'hommes : Sed fune^ rata est pars illa quâ nunquàm Achilles eram^
Es-ce M. votre frère ou Mg*" le comte de la Marche* qui fait des lieutenants?
Il faudra bien que Chariot enlève ses bois avant la my-mars, suivant l'ordonnance^ sans quoy tout le taillis serait perdu.
Je crois, Monsieur, qu'il vous convient de sacrifier au moins cinq cents livres pour la réparation du chemin de Prègni qui conduit à Tourïiey. M"^^ Galatin vous en supplie. Les embèlissemenls que je fais àTournay trois ans avant le temps prescrit et le soin prématuré que je prends de la terre, méritent cette légère condescendance de votre part. Dès que le chemin de Genève à Prégni sera en train, je vous prieray de donner vos ordres à Girod pour les corvées sur le chemin dont vous vous êtes chargé.
Yous dictez aussi bien que vous écrivez; mais ayez soin de vos yeux. Conservez-moy vos bontés. Mes respects â M"^^ de Brosses. V.
* Fils du Prince de Conti et engagiste du pays de Gex. C'est lui que Voltaire désigne sous le nom de Seigneur Paraaiont (ci-dessus p. \J\),