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DES IDÉES DE VOLTAIRE SUR L'ART ET SUR LA PROFESSION DU COMÉDIEN

Attitude de la société et de l'Eglise yis-a-vis de

l'acteur al XVIU^ SIÈCLE. INTERVENTION DE l' AUTEUR

DE Zaïre.

Lorsqu'un auteur vient d'écrire une œuvre dramatique, sa tâche est loin d'être terminée ; son devoir est de faire vivre cette œuvre comme il l'a conçue : il faut qu'il indique à ses interprètes la manière dont une scène doit être rendue, comment un rôle doit être composé, sinon les contresens sont presque inévitables : la pensée du dramaturge est trahie par le comédien.

Dès l'origine du théâtre, on laisse au poète le soin de veiller à l'interprétation de son ouvrage. Chez les Athéniens, l'archonte éponyme, après avoir couronné un concurrent, lui accordait un chœur et l'obligeait à diriger lui-même les études de sa tragédie, à régler la diction, la marche et les attitudes des acteurs.

L'exemple des Anciens fut suivi par les Modernes,

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Shakespeare ne procéda pas autrement qu'avaient fait Euripide et Aristophane. Qu'on se rappelle la scène où Hamlet explique aux comédiens qui viennent d'arriver à Elseneur, la façon dont il entend que ses vers soient récités (1) ; qu'on se souvienne des hésitations de Quince lorsqu'il distribue à ses camarades Snug, Bottom, Flûte et Starveling les rôles de la « très lamentable comédie et la tragique mort de Pyrame et Thisbé » (2), et l'on pourra se faire une idée de ce que devait être une répétition dirigée par l'auteur de Macbeth.

Molière n'avait pas un moindre souci de la mise en scène de ses comédies. Lhnpromptu de Vei^sailles en fait foi (3) : le maître ne laissait rien passer, donnait à chaque membre de sa troupe des indications précises sur le personnage à représenter, et « la manière dont il faut jouer les choses » était scrupuleusement examinée.

Mais certes il est peu de poètes qui aient apporté à l'exécution de leurs œuvres autant de soins queVoltaire. Lorsque ce dernier écrivait une tragédie, il réglait d'avance les mouvements de chaque personnage, la diction de chaque tirade. Ces « messieurs du tripot tragique » n'avaient qu'à suivre les conseils abondants que l'auteur leur prodiguait. Etant à Paris, il dirigeait lui-même les répétitions, et, non content de donner une indication à l'artiste, il joignait l'exemple au précepte,

1) Cf. Ilamlet, acte III, scène ii.

(2) Cf. Le Songe d'une nuit d'é/é, acte I, scne ii ; acte III, scène i. (:!) Cf. scène i : « Vous faites le poète... etc. », et scène m : « Ah! que le monde est plein d'impertinents... etc. »

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récitant le couplet pour en montrer les intentions et rythmer les effets du vers (1). Éloigné de la capitale, il s'occupait encore du travail de ses interprètes qu'il faisait surveiller par M. d'Argental. Il eût été difficile de trouver quelqu'un qui se fût mieux acquitté que « l'ange gardien du poète » d'une tâche aussi délicate et aussi malaisée. Le comte d'Argental était un homme de théâtre consommé. Il connaissait tout le répertoire ; il en savait les traditions. C'était un excellent metteur en scène, et l'auteur de Zaïre pouvait avoir pleine confiance en lui. Sans cesse Voltaire s'informe auprès de son ami du jeu des acteurs ; il leur écrit pour les féliciter de leurs succès, pour les corriger de leurs erreurs. Nombreuses sont les lettres où il leur indique les mots et les syllabes à mettre en valeur, les tirades qui demandent « que la voix se déploie d'une manière pompeuse et terrible » (2), les endroits où il convient de « presser sans déclamer » (3). Les expressions du visage, les gestes, les passades, tous les « petits artifices de l'art » sont signalés. /

D'ailleurs ce soin que Voltaire apportait à la mise en scène de ses œuvres était nécessaire à leur réussite. Pendant toute sa vie le poète écrivit des pièces auxquelles il donna le nom de tragédies, mais qui se seraient appelées plus justement des mélodrames. Qu'est-ce que Zaïre, qu'est-ce que Se'miramis, qu'est-ce que Mérope elle-même, sinon de véritables mélodrames ?

(1) Cf. Lambert (Albert) Sur les planches. Paris, Flammarion.

(2) Cf. Lettre de Voltaire à M"« Clairon, janvier IToO.

(3; Cf. Lettre de Voltaire à M"' Clairon, 12 janvier nu -nir |-;;o.

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Or, si la tragédie psychologique de Racine peut à la rigueur se passer de décors et de « pantomime », si elle peut être récitée sous un lustre, comme elle le fut à l'Hôtel de Bourgogne, le mélodrame veut absolument de la mise en scène et du mouvement. La terreur et la pitié ne sont plus excitées dans ce genre dramatique par l'analyse d'une âme humaine, mais par une combinaison d'événements produisant une situation terrible, qui doit frapper les yeux du spectateur, par des « secousses subites et inattendues, qui provoquent des coups de théâtre » (1). Il résulte de ce fait qu'Orosmane et Sémiramis avaient besoin de la mimique, des gestes, des effets de voix, des costumes pittoresques dont Pyrrhus et Hermione avaient pu ne pas user. La tragédie de Voltaire allait exiger des acteurs un art nouveau. Lekain et Clairon ne pourraient plus interpréter Tancrède comme Montfleury et la Duparc avaient interprété Andromaque.On peut donc trouver quelque intérêt à étudier la façon dont fut joué le théâtre de Voltaire, et surtout la façon dont Voltaire désira qu'il fût joué. On voit par cette étude quel progrès Fart théâtral fit au xviii^ siècle, et combien l'auteur de Zaïre contribua à ce résultat.

Mais avant d'étudier les rapports que le poète eut avec ses interprètes, il est utile de connaître ses idées sur l'art du comédien. Il était à même d'en juger : il n'y a

(1) Cf. Nisard, Uislolre de la liltéralure française^ tome II, page 172.

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qu'un pas du talent d'engendrer les beaux vers à celui de les réciter, et Voltaire fut doué du feu sacré qui fait les grands acteurs. Depuis le jour où, bien jeune encore, il figura sur la scène en portant la robe du grand prêtre dans une représentation iV Œdipe, le théâtre ne cessa pas d'être l'objet de sa prédilection : à la cour de Lorraine, à celle de Frédéric, dans son château de Ferney, nous le trouvons sans cesse occupé à représenter ses propres tragédies.

Les rôles de « père noble » sont ceux qu'il tient le plus souvent : Lusignan (1), le Hiérophante dans Ohjmpie, Argyre dans Tancrède. Il excellait dans ce dernier rôle ; il jouait avec tant de sincérité la scène oii Aménaïde est amenée devant son père, que les spectateurs fondaient en larmes en l'écoutant : « Je pleurais « avec Tancrède, dit-il, je frissonnais quand on amenait « ma fille ; je me rejetais dans les bras de Tancrède et « de mes suivants. On s'intéresse à moi comme à ma u fille. Je suis faible d'accord, un vieux bonhomme « doit l'être, c'est la pure nature (2). »

Il remplissait avec le même succès le personnage du Hiérophante : coiffé d'une mitre de deux pieds de haut, vêtu d'un manteau plus beau que celui d'Aaron, une

(1) C'est surtout à Berlin que Voltaire joua ce rôle. La princesse Amélie remplissait le personnage de Zaïre à ses côtés. (Cf. Lettre de Voltaire à M™« Denis. Berlin, 12 janvier ITol.)

(2} La scène dont parle Voltaire est la sixième du troisième acte. Brizard, qui jouait Argyre à Paris, se faisait remarcpierpar sa noblesse, mais était un peu froid. L'auteur, se comparant à son interprète, disait: « Brizard est un cheval de carrosse, je ne suis qu'un fiacre, « mais je fais pleurer. » (Cf. Lettre à d'Argental. Des Déliées, mardi 23 septembre, 9 heures du soir, 1760.)

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btirbe blanche au menton, il metlait dans ses paroles une telle onction que tout l'auditoire se sentait remué et que les petits garçons, peut-être plus effrayés qu'émus, se mettaient à pleurer (1).

Voltaire donne à ses correspondants les détails que nous venons de rapporter. Sans suspecter sa véracité, on peut trouver quelque exagération, quelque vanité même dans ces témoignages. L'auteur de Tancr è de éiâii comédien, et ceux qui exercent cette profession pèchent rarement par un excès de modestie. Mais si le poète n'âtait pas un interprète de premier ordre (2), il avait du moins une grande expérience de la scène, et dans de telles conditions il savait les qualités que réclame l'art du comédien. Il les résumait ainsi : « Cet art demande

(1) Cf. Lettre de Voltaire au comte d'Argental, 11 mars 17G4.

(2) On a souvent discuté la valeur de Voltaire artiste dramaticfue. Les uns — Fréron est de ce nombre — ont dit qu'il était au-dessous du médiocre. Les autres l'ont déclaré tragédien sublime, etLekain, qui était à même de prononcer sur une pareille question, a fait un éloge éclatant de Voltaire, jouant le rôle de Gicéron (Jiome sauvée) chez la (Juchesse du Maine : « Je ne crois pas, dit le célèbre acteur, qu'il soit

I possible de rien entendre de plus vrai, de plus pathétique et de plus ■^enthousiaste que M. de Voltaire dans ce rôle. C'était en vérité Cicéron lui-même, tonnant à la tribune aux harangues contre le destructeur de la patrie, des rois, des mœurs et de la religion... »

Malgré l'autorité de Lekain. nous croirions volontiers que Voltaire exagérait en jouant, que son jeu était un peu « gros », parfois même légèrement ridicule. Cela ressort avec évidence des indications que le poète donne lui-même sur sa façon d'interpréter Argyre et le Hiérophante. Dans tous les cas. Voltaire ne reculait devant rien pour atteindre la perfection : lorsqu'il jouait à Ferney, il avait coutume, raconte l'abbé Duvernet, les jours où il devait paraître dans une tragédie, de se promener dès le matin dans ses jardins, vêtu tantôt en' chevalier, tantôt à la grecque, tantôt en pontife. Il montrait tour àtour à ses jardiniers étonnés Zopire, Osroès, ou Narbas. Il shabituait ainsi à porter le costume du personnage à représenter.

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tous les dons de la nature, une grande intelligence, nn travail assidu, une mémoire imperturbable, et surtout cet art si rare de se transformer en la personne qu'on représente (1) «. Dans ses remarques sur Sertorhis, il ajoutait que l'esprit, l'éducation, une connaissance assez grande de la langue, et tous les arts extérieurs que l'orateur doit acquérir, sont encore nécessaires à un bon acteur (2). Aussi, concluait-il, un art qui exige autant de qualités, et dans lequel il est aussi malaisé d'atteindre la perfection, ne le cède en rien aux autres arts. Parfois même il leur est supérieur :' un Lekain peut peindre toutes les attitudes, tous les sentiments; un Phidias n'en peut exprimer qu'un seul à la fois (3). C'est donc une injustice et même une marque d'ignorance, que de considérer l'art théâtral comme un art secondaire, comme un art inférieur. L'homme qui, pour traduire les passions dont un poète anime son héros, se forge un modèle le plus grand et le plus parfait possible, se servant à cet effet des observations suggérées par l'histoire ou par la nature, ou le créant de toutes pièces dans son imagination ; l'homme qui par un labeur continuel s'efforce de parvenir à cet idéal qu'il a conçu, fait une œuvre aussi noble que celle de l'artiste reproduisant sur la toile' ou ciselant dans le marbre le tableau ou la statue que son génie lui a inspirés.

,1 Cf. Siècle de Louis XIV: Notice sur Baron.

(2; Cf. Commenlaive sur Corneille. Remarques sur Sertorius. Préface du commentateur.

(3) Cf. Lettre de Voltaire à Lekain, ij avril 1170.

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Telle était la pensée de Voltaire ; mais Topinion de la plupart de ses contemporains différait de la sienne. S'il existe au xvnie siècle quelques hommes qui apprécient le talent de M"« Clairon et le génie de Lekain à leur juste valeur, la majorité du public — même du public éclairé — ne conçoit pas pour l'art théâtral toute Festime qu'il mérite et que Voltaire réclame avec raison.

D'oii. pouvait provenir ce préjugé? Du mépris, semble-t-il, que la société avait alors pour l'état de comédien.

Les comédiens, écrit Rousseau dans la lettre sur les spectacles, « sont partout méprisés ». « Par tout pays on tient leur profession comme déshonorante ». Et Diderot, bien qu'il n'ait pas dessein de « calomnier une profession » qu'il aime et qu'il estime, d'attacher « l'ombre du mépris à des hommes d'un talent rare et d'une utilité réelle, aux fléaux du ridicule et du vice, aux prédicateurs les plus éloquents de l'honnêteté et des vertus, à la verge dont se sert l'homme de génie pour châtier les méchants et les fous (1) », confirme la proposition de Jean-Jacques.

Au xviii* siècle, la condition de comédien est une condition infamante, en France tout au moins.

Une réserve est à faire cependant. A cette époque le comédien ne vit plus éloigné de la société régulière comme au siècle précédent. Il est reçu dans les salons,

(1) Cf. Diderot, Paradoxe des -comédiens.

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dans les cercles littéraires, ce qui n'était jamais arrivé à des hommes tels que Lagrange et Floridor, dont la réputation était irréprochable. M™^ d'Epinay soupait chez Mlle Quinault(l); M^e de Lambert se disait l'amie I d'Adrienne Lecouvreur ; la Clairon fréquentait chez ! la princesse de Galitizin, chez le maréchal de Richelieu, et causait familièrement avec la duchesse de Grammont.

Mais qu'on ne s'y trompe pas : ce commerce des actrices ou des acteurs en renom avec les grandes dames et les grands seigneurs que nous venons de nommer, ne prouve en rien que le monde estimait la profession de comédien, partant les comédiens euxmêmes. M"6 d'Epinay a bien soin de dire dans ses Mémoires qu^elle n'est allée chez M''^ Quinault que parce que M"ie de Jully l'a entraînée à « cette aimable débauche ». M^ie de Lambert, 1 amie de W^^ Lecouvreur, ne faisait pas le moindre effort pour empêcher que la malheureuse tragédienne ne fût enterrée comme un chien. M. de Richelieu, si galant pour la Clairon, la

(1) Cf. Mémoires de M"» dEpinay, première partie, chapitre v. Les soupers que M"" Quinault offrait à ses amis sont restés célèbres. Le groupe intime que réunissait une fois par semaine l'aimable actrice, se nommait : « Société du Bout du Banc »• Saint-Lambert, Duclos, Malouin, Rousseau, Voltaire en faisaient partie. La conversation roulait sur des sujets de peu d'importance jusquau dessert, mais alors on congédiait la jeune Olympe, nièce de M"= Quinault, on renvoyait les valets, et l'on commençait .à deviser joyeusement, sans avoir à se contraindre pour une « morveuse de treize ans » et pour des domestiques impertinents. On s'en donnait à cœur joie: les plaisanteries les plus risquées étaient toujours les mieux accueillies. Chaque membre de ce cénacle avait son sobriquet : l'on appelait Duclos le tendre Arbassan, le docteur Malouin Akakia, M"»" d'Epinay M-^e Grisélidis. Ces diners prirent fin en septembre il'.'il.

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laissait injustement emprisonner au For-l'Evêque.

Non, les comédiens étaient reçus parce qu'il était de bon ton de les recevoir, parce que la mode, — le « snobisme», dirions-nous aujourd'hui, — le commandait. On ouvrait la porte de son salon aux sociétaires de la Comédie-Française, mais on n'en méprisait pas moins au fond ces histrions destinés à amuser ; on les considérait comme des objets de curiosité, comme des parasites spirituels, et on ne manquait pas au besoin de le leur faire sentir.

Voilà le fait ; quelle en est la cause? C'est que se souvenant des mœurs légères et des écarts de conduite de quelques acteurs, on considère plus leur vie privée pour juger de leur profession que l'art qu'ils exercent et les talents dont ils font preuve. Le théâtre, penset-on, est une ressource et n'est jamais un choix ; on chausse le socque ou le cothurne par défaut d'éducation, par misère ou par libertinage. Qui dit actrice dit courtisane ; qui dit acteur, dit homme mal famé- Comédiens et comédienties peuvent paraître grands sur la scène parce que ce n'est pas leurs sentiment squ'ils expriment, parce que ce n'est pas leur âme qu'ils découvrent au public. Avec « le ton de Camille et du Vieil Horace », ils ont toujours « les mœurs de Frosine et de Sganarelle » (1). Et ces idées étant partout répandues, il s'ensuit qu'on oublie le génie du comédien, les services qu'il peut rendre à l'humanité. L'on ne songe plus que toutes les fois qu'un homme produit cette impression

(1) Cf. Diderot, Paradoxe des comédiens.

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rare et forte, qui est celle de l'art, qu'il émeut notre sensibilité, qu'il purge nos passions, — selon le mot d'Aristote, — on ne saurait lui témoigner trop de reconnaissance et trop d'estime.

Cette injustice de la société n'échappe pas à la clairvoyance de Voltaire, et l'auteur de Zaïre, laissant de côté les scandales de coulisses, s'efforce de réhabiliter aux yeux de ses contemporains la profession de comédien, la profession de comédien prise en elle-même, de montrer que « rien n'est plus impertinent que d'attacher de la honte à ce qu'il est glorieux de composer (1). »

Il allègue l'exemple du peintre et du musicien, qui ne sont pas déshonorés par leur art, et que l'on ne juge point infâmes. Mais l'argument le plus fort du poète est que l'odieux préjugé qui flétrit les acteurs n'existe qu'en France. Il est inconnu en Angleterre, car

C'est là qu'on sait tout dire et tout récompenser ; Nul art n'est méprisé, tout succès a sa gloire (2).

A Londres, soit à la cour, soit à la ville, on se fait un honneur de recevoir miss Oldtield. Lorsque celte actrice meurt, on l'enterre en grande pompe à Westminster, et ce sont les noms les plus illustres de la noblesse anglaise qui soutiennent « les coins du poêle (3) ». Bien plus, un gentilhomme anglais ayant de la fortune et de la considération, ne craint pas d^user

i) Cf. Siècle de Louis XIV: Notice sur Baron. 2) Cf. Poème sur la mort de^M'ie Lecouvreur, fameuse actrice ^3) Miss Oldlield, excellenle artiste, cfue Ton pourrait appeler la Lecouvreur anglaise, avait en eli'et durant toute sa vie joui de l'estime et du respect de ses contemporains. Sa mort fut pour Londres un

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de son talent pour la déclamation. Il a raison d'agir ainsi, et tout ce qu'il y a de surprenant en cela, c'est que les Français puissent s'en étonner. L'on devrait faire réflexion que « toutes les choses de ce monde « dépendent de l'usage et de l'opinion. La Goar de « France a dansé sur le théâtre avec les acteurs de

deuil général. Nous transcrivons le très curieux article nécrologique que le Mercure consacra à cette actrice :

« Le ttiéàtre anglois vient de faire une perte aussi grande que celle que le Tliéàtre-François a faite dequis peu (allusion à la mort d'Adrienne Lecouvreur). Mistriss Anne Oldfield, c'est-à-dire Demoiselle Anne de Vieuxchamp, célèbre actrice du théâtre anglois de Druylane (Drurylane), mourut à Londres le 30 octobre dernier, vieux style, âgée d'environ quarante-huit ans ; mais elle ne paraissait pas à beaucoup près cet âge. C'était une très belle personne, d'une taille avantageuse, l'air et la prestance noble et une physionomie prévenante. Elle excellait tant dans le tragique que dans le comique ; elle exprimait les mouvements de l'âme dans le premier genre avec beaucoup de force, de dignité et de naturel, et dans l'autre avec beaucoup de légèreté et de finesse, surtout dans les rôles de coquettes qu'elle rendait d'une manière tout à fait originale et inimitable. Elle avait tant de talent et faisait tant de plaisir, que, quand elle avait accepté un rôle dans une pièce, on était assuré de la réussite.

« IM'ie Oldfield avait beaucoup d'esprit et de politesse, et surtout un goût admirable pour la parure-et les ajustements. Les dames de la première qualité ne se trouvaient bien mises, de bon air et noblement qu'en l'imitant ou en la consultant. Elles la recherchaient avec empressement, et les personnes de la plus grande distinction se faisaient un plaisir de l'avoir. Elle est généralement regrettée à la cour et à la ville. On jugera du cas que l'on faisait de ses talents et de son mérite par ses funérailles.

« Son corps fut mis en parade dans la chambre dite de Jérusalem à Westminster et y resta quelques jours, d'où il fut porté dans l'abbaye de Westminster avec une grande pompe, Les coins du poisle étaient soutenus par Milords Delaware et Harvey, par MM. Dorington, Hedges et Cari, Ecuyers, et par le capitaine Elliot. M. Manwearing, son fils aîné, assisté de M. Sharp, faisait les honneurs du deuil. Le docteur Barker officia à cette cérémonie funèbre . . » (Cf. Mercure, novembre 1130.) — Miss Oldfield n'est pas le seul artiste dramatique enterré à Westminster: Garrick, Kemble, Miss Siddons y ont leurs monuments.

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« rOpéra, et on n'a rien trouvé en cela d'étrange, (( sinon que la mode de ces divertissements ait fini. « Pourquoi sera-t-il plus étonnant de réciter que de « danser en public ? Y a-t-il d'autre différence entre ces « deux arts, sinon que l'un est autant au-dessus de « l'autre que les talents oij l'esprit a quelque part sont « au-dessus de ceux du corps ?...

«... Aucun des beaux-arts n'est méprisable, et il n'est (( véritablement honteux que d'attacher la honte aux « talents (1). »

Mais Voltaire avait beau faire ressortir le manque de logique dont nous faisions preuve en estimant Boucher et Rameau et en méprisant Clairon et Lekain, nous donner l'exemple de nos voisins d'outre-Manche, qui honoraient les comédiens, rappeler que Louis XIV n'avait pas dédaigné de danser des ballets en public, il ne parvenait pas à détruire les idées étroites qui faisaient de la profession de comédien un métier honteux, que tout honnête homme ne devait pas exercer. Il était impossible de venir à bout d'un préjugé universellement accepté.

D'ailleurs, cette attitude de la société vis-à-vis des gens de théâtre n'était pas ce dont la Comédie-Française avait le plus à souffrir. L'Eglise tenait envers les acteurs une odieuse conduite. Non contente de les

(1) Cf. Seconde épître à M. de Falkener. Le gentilhomme anglais dont parle Voltaire se nommait Sir Bond. Grand amateur de spectacle, il avait l'ait traduire Zdire et l'avait représentée avec quelques amis dans la salle des bâtiments d'York. 11 remplissait le rôle de Lusignan.

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excommunier, elle leur refusait la sépulture en terre sainte, tout en acceptant leurs legs et leurs aumônes. Cette excommunication, ce refus de sépulture, soulèvent au xvni« siècle — le siècle des philosophes — une assez longue polémique, et Voltaire, qui a placé l'art théâtral sur le même rang que les autres arts, qui s'est efforcé de plaider la cause des comédiens auprès des hommes, ne manque pas de les défendre des injustices du clergé.

"^ C'est à la mort d'Adrienne Lecouvreui* que l'auteur de Zaïre signale pour la première fois l'injustice de l'Eglise envers les sociétaires de la Comédie-Française. On sait dans quelles conditions mystérieuses mourut îa tragédienne. Succomba-t-elle à la suite d'une inflammation d'entrailles ? Mourut-elle empoisonnée ? Il est difficile de se prononcer sur ce fait. Ce qu'il y a de certain, c'est que Tactrice fut enlevée si rapidement qu'elle n'eut pas le temps de faire sa « renonciation ». En conséquence, le curé de sa paroisse refusa de l'enterrer parmi les fidèles, « quoiqu'elle eût témoigné un extrême désir de recevoir les derniers sacrements et qu'elle fût morte dans le temps qu'elle avait envoyé chercher un prêtre (1). »

Atout prendre, l'abbé Languet était dans son droit en fermant les portes de Saint- Sulpice à W^^ Lecouvreur, puisqu'elle était morte sans avoir renoncé au

(l'i Cf. Tableau du siècle, par un auteur connu. Genève, 1759. Chapitre des spectacles.

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théâtre. Mais avait-il le pouvoir de lui refuser l'entrée du cimetière ou tout au moins d'une partie du cimetière ? Ce qui rend ce refus plus odieux, c'est que l'abbé Languet, « le plus faux et le plus vain de tous les hommes (1) », pensant comme Bazile que ce qui est bon à prendre est bon àgarder, avait accepté d'Adrienne un legs de mille francs pour les pauvres (2).

J\on seulement l'artiste n'obtint pas de sépulture religieuse, mais toute sépulture lui fut refusée. Elle n'eut pas même une bière comme dernier lit. On enveloppa son cadavre dans un drap ; vers minuit, le corps fut clandestinement porté comme un paquet par deux portefaix accompagnés d'une escouade du guet, au milieu de chantiers sur le bord de la Seine. Ce fait est unique dans l'histoire du théâtre : Molière avait eu « un peu de terre obtenu par prière » ; Rosimond, Le Grand, morts sans confession, n'avaient pas été jetés à la voirie, mais ensevelis dans le cimetière de leur paroisse à un endroit écarté.

Voltaire, qui avait assisté Adrienne Lecouvreur à ses derniers moments, qui lui avait fermé les yeux, fut indigné du lâche procédé du curé de Saint-Sulpice. Mais que faire ?Le poète n'était pas assez puissant pour obtenir une dernière demeure à la femme de génie que tout le monde abandonnait. C'est alors qu'il écrivit le

^1) Cf. Lettre de Voltaire à M"e Clairon, 27 auguste 1761,

(2) « Je laisse aux pauvres de la paroisse, à la disposition de M. le cuvé de Saint-Sulpice mille livres une fois payées. « Testament d'Adrienne Lecouvreur, publié par Monval à la suite des lettres d'Adrienne. Bibliothèque elzévirienne, Pion, 1892.

xxiY INTRODUCTION

poème sur la mort de M"® Lecouvreur, où se trouvent ces vers demeurés célèbres :

Que direz-vous, race future, Lorsque vous apprendrez la flétrissante injure Qu'à ces arts désolés font des hommes cruels ?

Ils privent de sépulture Celle qui dans la Grèce aurait eu des autels (1).

Adrienne était vengée; mais, le croirait-on, ces quelques mots furent pour Voltaire le sujet d'une sérieuse persécution. L'auteur, se doutant que sa nouvelle œuvre pourrait déplaire aux puissants, l'avait passée à ses amis sous le manteau. Malgré ces précautions, une indiscrétion fut commise, des copies du manuscrit se multiplièrent, et tel était alors le pouvoir de la « prêtraille », que le poète, menacé de la Bastille, dut quitter la capitale, où il savait qu'heureusement l'absence fait tout oublier, même la fureur de persécuter.

Voltaire n'avait dirigé qu'une légère attaque contre le clergé ; quelques années plus tard, la lutte allait recommencer plus sérieusement au sujet des comédiens excommuniés.

M"^ Clairon, affectée de la « juste douleur « que lui causait la censure ecclésiastique dont elle était frappée en sa qualité d'actrice, voulut savoir si l'affront que l'Eglise faisait aux gens de théâtre avait une cause déterminée ou était purement arbitraire. La tragédienne

(1) Cf. Poème sur la mort de M"= Lecouvreur, fameuse actrice.

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ne pouvait rester daas « une incertitude affreuse pour une âme pénétrée de ses devoirs ». Elle eut recours à un avocat au Parlement nommé Huerne de la Mothe, amateur passionné de théâtre, qui fréquentait plus assidûment les coulisses de la Comédie que les salles du Palais (1 ). Dans un mémoire adressé au « défenseur du tripot » elle rappelait que les comédiens du roi étaient à l'origine une confrérie légitimée par lettres patentes ; que les auteurs qui avaient fourni des pièces à ladite société pouvaient être considérés comme « les plus grands hommes en ce genre que la France ait produits». Elle ajoutait que les membres du clergé n'avaient jamais hésité à recevoir les aumônes faites par les acteurs, et que les processions avaient eu longtemps coutume de s'arrêter au riche reposoir construit devant l'hôtel de la Comédie par le soin des sociétaires (2).

Huerne, fort heureux d'accepter la mission que M"^ Clairon lui confiait, publiait bientôt une brochure intitulée :

Mémoire en forme de dissertation Sur la question de l'Excommunication . Que l'on prétend encourue par le seul fait D'acteur de la Comédie-Française

(1) En 1761, Huerne, dans un poème fort médiocre, célébrait chacun des principaux acteurs de la Comédie-Française : Epllre sur les spectacles, ou mon retour à Paris. Genève, 1761.

(2) Cf. Lettre de M»» Clai** à M« Huer'* de Lamof*, avocat au Parlement, en lui envoyant les mémoires suivants. (Ce mémoire dont nous citons les passages les plus importants contient 11 pages.) De Paris, ce 5 septembre 1760. (Bibliothèqpie de la ville de Paris, Musée Carnavalet, 11039, in-12.)

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Rien de plus maladroit et de moins probant que ce livre. Le jurisconsulte s'efforce de prouver qu'il n'a jamais existé de commandement ecclésiastique ordonnant d'excommunier les comédiens, et pour sa démonstration il invoque le témoignage des Pères de l'Église et des conciles, qu'il connaît fort mal, pour ne pas dire point du tout (1).

Les erreurs qui abondaient dans ce mémoire, d'une ridicuje pédanterie, donnèrent à un théologien le plaisir facile d'y répliquer. Le Père Joly, capucin, adressa à M"® Clairon une série de lettres fort prétentieuses oîi il montrait, à grand renfort d'érudition, que de tout temps les acteurs avaient été justement frappés de la peine d'excommunication et que tous les avocats du monde, plus habiles à « déchiffrer les grâces d'une

(1) Après avoir expliqué la nature de l'excommunication. Huerne s'appuyait sur l'argument suivant : Lorsque l'Église de Rome taxait un métier d'infamie, elle ne le frappait pas par cela de l'excommunication, si ce nest le métier d'usurier. Par conséquent, les bateleurs et les histrions, quoique déclarés infâmes, n'étaient pas excommuniés. Et de plus, ajoutait l'auteur, on ne saurait comparer les spectacles romains, «viles et abjects », à ceux de la Comédie-Française, spectacles « vraiment académiques. »

Huerne n'était pas le premier à avoir écrit en faveur des comédiens excommuniés. Dix ans avant son mémoire, Fagan, l'auteur des Originaux, avait fait paraître une brochure sur le même sujet : Nouvelles observations au sujet des condamnations prononcées contre les comédiens. (A Paris, chez Chaubert, à l'entrée du quay des Augustins, à la Renommée et à la Prudence, 1751.) (Bibl. de la ville de Paris, Musée Carnavalet, 3311, in-12.) « On se flatte, concluait l'auteur de cet ou- « vrage, d'avoir exposé un si grand nombre de raisons, que l'on es- << père qu'elles produiront des efi'ets utiles; et une remarque digne « d'attention : c'est que les personnes les plus pieuses et les plus « éclairées s'écartent de leur objet sans y penser; car un moyen cer- « tain de rendre les acteurs, les auteurs et les spectateurs plus sages • est de lever l'excommunication prononcée contre les comédiens. »

INTRODUCTION > xivn

comédienne que les instructions de l'Église », n'y pourraient rien changer (1).

L'on sait d'ailleurs quel sort devait avoir le Mémoire de Huerne. Dains, bâtonnier des avocats, flétrit « ce livre pernicieux » dans un long discours, que Voltaire railla spirituellement ; et l'écrit fut condamné à être « lacéré et brûlé par l'exécuteur de la haute justice » (2).

L'avocat de M"^ Clairon n'avait fait qu'empirer la situation des comédiens. Il leur avait porté « un coup terrible » en voulant les servir.

(1) Cf. Lettres historiques et critiques sur les spectacles, adressées à U^'' Clairon. A Avignon, chez les libraires associés, 1762. Ces lettres sont au nombre de dix.

(2) Extrait des registres du Parlement du 2-2 avril 1761 : « Ce joui*, « les gens du roi sont entrés..et M^ Omer Joly de Fleury, avocat dudit « seigneur roi, portant la parole, ont dit :

« Que M« Etienne-Adrien Dains, bâtonnier des avocats, demandait à « être entendu. Lui mandé et entré avec plusieurs avocats, ayant passé c au banc du barreau, du côté du greffe, a dit :

« Messieurs,

« La discipline de notre ordre, l'honneur de notre profession, notre « attachement aux véritables maximes et notre zèle pour la religion, ''ne nous ont pas permis de garder le silence, ni de demeurer dans « l'inaction au sujet d'un livre pernicieux qui a pour titre : Libertés « de la France contre le pouvoir arbitraire de l'e.rcommunication, et « qui est terminé par une consultation signée Huerne de La Mothe... « (Suit un discours de quatre pages réfutant le mémoire- de Huerne, « après quoi, la sentence suivante est prononcée.)

« La Cour ordonne que le livre en question sera lacéré et brûlé par « l'Exécuteur de la haute justice, au pied du grand escalier du Palais; « fait défenses à tous imprimeurs, libraires, colporteurs, ou autres, de « l'imprimer, vendre, colporter ou autrement distribuer, à peine de « punition exemplaire ; ordonne en outre que ledit François Charles « Huerne de la Mothe sera et demeurera rayé du tableau des avocats, « étant au greffe de la Cour, en date du 9 mai dernier, comme aussi « ordonne que le présent arrêt sera imprimé, lu, publié et affiché par- « tout où besoin sera.

« Après quoi le bâtonnier, accompagné desdits anciens avocats.

xxvni INTRODUCTION

Voltaire se montra très affligé qu'on ait fait un aussi pitoyable ouvrage en faveur du théâtre. Mais il ne put s'empêcher d'en plaindre l'auteur, dont l'ordre des avocats, des fanatiques et des sots, avait indignement abusé (1).

Pourquoi M^e Clairon ne s'était-elle pas adressée au poète? Le Mémoire qu'il aurait rédigé aurait eu un tout autre sort que celui de Huerne. Voltaire avait en main des pièces décisives ; toute la Cour réunie ne serait jamais parvenue à réfuter de tels arguments. Depuis vingt ans, il conservait dans ses papiers une décision de Monsignor Cérati, confesseur du pape Clément XII, au sujet des comédiens:

« étant rentrés, M. le premier Président leur a fait entendre l'arrêt ci- « dessus, et, adressant la parole au bâtonnier, leur a dit : qu'ils trouve- « roient toujours la Cour disposée à concourir avec eux pour appuyer a de son autorité le zèle public et la discipline du barreau. Fait en « Parlement, le 22 avril 1761.

« Signé : Ysabeau. »

« Et le vingt-trois avril du dit an mil sept cent soixante-un, à la le- « vée de la Cour, l'écrit mentionné en l'arrêt ci-dessus a été lacéré et « brûlé dans la cour du Palais, au pied du grand escalier d'icelui, par a l'exécuteur de la haute justice, en présence de moi Dagobert « Etienne Ysabeau, l'un des trois premiers et principaux commis ser- « vaut à la Grand'Chambre, assisté de deux huissiers de la Cour.

« Signé : Ysabeau. »

(1) Cf. Lettre de Voltaire à M"' Clairon. Ferney, 7 auguste 1761. Voltaire écrivit à Huerne, qui lui avait envoyé son mémoire, pour le féliciter de ses efforts que le succès n'avait pas couronnés. Nous avons perdu cette lettre, dont nous connaissons l'existence par une lettre du poète à M"' Clairon (21 septembre 1761). On remarquera que l'auteur de Zaïre parle toujours avec une certaine bienveillance du livre de Huerne. Nous lisons dans une lettre adressée à Lekain : « J'ai lu le mémoire de votre avocat contre les excommuniants ; il y a des choses dont il est à souhaiter qu'il eût été mieux informé. » (Lettre à Lekain, Ferney, 8 auguste 1761.) Les critiques de Voltaire sont rarement aussi indulgentes.

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« Les conciles, disait ce prélat, et le pape, qui ont « condamné la comédie, entendaient les représentations '< obscènes, mêlées de sacré et de profane, la dérision (f des choses ecclésiastiques, etc.. L'art des comédiens (( qui se contiennent dans les bornes n'est point con- « damnable, mais permis. On ne trouve aucune bulle, « aucun décret, qui les condamnent (1). »

Devant ce témoignage, le Père Joly lui-même se serait incliné.

M"'' Clairon fera bien, continuait l'auteur de 7.a"tre, de lire cette note à l'assemblée de ses camarades, de faire déposer ce précieux document dans les archives du Théâtre-Français et d'en donner copie à messieurs les gentilshommes de la chambre (2).

Il existe encore en faveur des comédiens une déclaration qui n'a pas moins de valeur que celle de Cérati : l'acte que Louis XIII fit enregistrer au Parlement le 16 avril 1641 : « Les acteurs, dit ce texte, qui choque- « ront les bonnes mœurs sur le théâtre seront notés « d'infamie ; mais nous voulons que l'exercice des co- « médiens, qui peut innocemment détourner nos sujets « de diverses occupations mauvaises, ne puisse leur

(1) Cf. Lettres à M"" Clairon, 7 auguste 1761, 27 auguste 1761. Voltaire s'était en effet fort bien documenté sur la question de l'excommunication. Il avait eu recours aux meilleures sources : a J'avais écrit, il y « a quelques années, écrivait-il à Lekain, au confesseur du pape, à un « théologien, pantalon de Venise, à un prêtre buggerone de Florence « et à un autre pour avoir des autorités sur cette matière ; je crois avoir « mis les réponses entre les mains de M. d'Argental. » (Cf. Lettre de Voltaire à Lekain. Ferney, 8 auguste 1761.)

;2) Cf. Lettre à M"e Clairon, 21 septembre 1761.

XXX INTRODUCTION

« être imputé à blâme, ni préjudicier à leur réputation « dans le commerce public (1). »

Enfin, un arrêt rendu en faveurdeFloridor, Facteurqui créa le rôle de Pyrrhus dans Andromaque ^ spécifie que les comédiens ordinaires de Sa Majesté ne dérogent pas.

Si jusqu'à présent ces ordonnances n'ont pas été suivies, si on n'a pas tenu compte des ordres royaux, que M'ie Clairon et ses camarades se hâtent de réclamer et de. demander à Louis XV le renouvellement de la déclaration de 1644 (2),

Et pour faciliter la tâche des sociétaires, Voltaire rédige lui-même l'ordonnance qu'ils auront à faire approuver par le roi :

« Le roi peut déclarer que sur le compte à lui rendu « par les quatre premiers gentilshommes de sa cham- « bre, et sur sa propre expérience, que jamais ses co- « médiens n'ont contrevenu à la déclaration de 1641, il « les maintient dans tous les droits de la société, et « dans toutes les prérogatives des citoyens attachés « particulièrement à son service : ordonnant à tous ses « sujets, de quelque état et condition qu'ils soient, de « les faire jouir de tous leurs droits naturels et acquis, « en tant que besoin sera (3). »

(1) Cf. Lettre à M"« Clairon, 27 auguste 1761.

(2) Le renouvellement de la déclaration de Louis XIII en faveur des comédiens sera demandée avec instance par Lekain dans un mémoire adressé aux gentilshommes de la Chambre, qui a pour titre : « Mé- « moire des articles de foi et de vérité sur l'état actuel de la Comédie- « die-Française. » Cet intéressant document est publié dans les Mémoires de Lekain. (Paris, Ponthieu, 1825.)

(3) Cf. Lettre à M"' Clairon, 27 auguste 1761.

INTRODUCTION' xxxi

Le travail était fait ; Sa Majesté n'avait qu'à signer; mais Voltaire comprenait qu'en accédant à la prière des comédiens, le roi se mettrait dans une situation difficile vis-à-vis du clergé. Aussi, pour n'entrer dans aucun des « détails, qui seraient trop délicats », l'auteur de Zaïre recommandait à ses protégés de ne point parler ouvertement de l'excommunication dans la requête qu'ils présenteraient au souverain : « Demandez seulement la jouissance « entière » des droits de citoyen ; ce mot « entière » dira tout. Cette expression ne fait allusion en apparence qu'aux droits civils, et ne peut éveiller l'attention de l'Eglise ; mais une jouissance « entière » s'étend aux droits religieux, et l'on pourra faire valoir cet argument, lorsque l'occasion s'en présentera. »

En somme, le moyen que Voltaire indiquait consistait à jouer sur les mots. C'était ingénieux; cela manquait peut-être de franchise. Cela rappelait la restriction mentale , mais l'on sait par qui le poète avait été élev'S : il combattait avec les armes de ses maîtres (1).

Les sociétaires du Théâtre-Français remercièrent Voltaire de ses conseils judicieux. Ils recueillirent les documents signalés ; mais, malgré le bon droit, qui était de leur côté, malgré leurs précautions oratoires, ils ne purent rien obtenir. La puissance royale n'intervint pas en leur faveur ; l'Église continua à se montrer inexorable envers eux.

Voltaire n'abandonna pas la lutte. Les commentaires

(1) Cf. Lettre de Voltaire à M"= Clairon, 21 septembre 1761.

XXXII INTRODUCTION

sur Théodore, vierge et martyre, lui fournirent l'occasion de faire connaître au public les décisions de Monsignor Gérati. Mais cela n'était pas suffisant : il devait reprendre l'attaque avec une arme qu'il maniait mieux que tout autre : celle de Tironie. Peu de temps après la publication du livre de Iluerne, paraissait une brochure intitulée : « Conversation de M. l'intendant des menus en exercice avec l'abbé Grizel (1). »

Ce fascicule était signé Georges Avenger, c'est-à-dire Georges Vengeur ; mais il était aisé de reconnaître à l'esprit satirique de cet ouvrage la main qui l'avait écrit.

L'intendant des menus plaisirs du roi s'adresse à un homme d'Église, lui pose des questions fort embarrassantes, et les réponses que fait le malheureux abbé ne prouvent pas en faveur du clergé :

— « Dites-moi pourquoi un homme qui est à la fois « jésuite et sorcier, a pourtant malgré ces titres les « honneurs de la sépulture, et que M"" Clairon ne les « aurait pas, si elle avait le malheur de mourir immé- « diatement après avoir joué Pauline, laquelle Pauline « ne sort du théâtre que pour aller se faire baptiser.

— « Je vous ai déjà dit, répondit l'abbé Grizel, que « cela est arbitraire. J'enterrerais de tout mon cœur « M""-' Clairon s'il y avait un gros honoraire à gagner ; « mais il se peut qu'il se trouve un curé qui fasse le « difficile : alors on ne s'avisera pas de faire du fracas

(i) L'édition originale de cette brochure est de 24 pages in-12 (1761).

INTRODUCTION xxxin

« en sa faveur et d'appeler comme d'abus au Parle- « ment. Les acteurs de Sa Majesté sont d'ordinaire des « citoyens de famille pauvre : leurs parents n'ont ni assez « d'argent, ni assez de crédit pour faire gagner un procès ; « le public ne s'en soucie guère ; il jouit des talents de « Mlle Lecouvreur pendant sa vie, il la laisse traiter « comme un chien après sa mort et ne fait qu'en rire. »

Cette dernière phrase résume toute la pensée de Voltaire : la cupidité de l'homme d'Église plus forte souvent que ses scrupules religieux, le manque de fortune et le crédit de l'acteur, l'ingratitude du public, un préjugé ridicule, voilà les causes qui font refuser aux comédiens les droits civils et religieux qui leur sont dus.

Tous les efforts du poète furent vains : il dut renoncer à la lutte et conseiller à M"^ Clairon de quitter le théâtre plutôt que d'y remonter déshonorée « comme une esclave, que l'on fait danser avec ses chaînes » (1).

(1) Voltaire devait si peu réussir à réhabiliter les comédiens aux yeux de l'Église, qu'en 1767, six ans après la publication du Mémoire d-e Huerne, François Richer, le célèbre jurisconsulte, faisait paraître un ouNTage sur l'autorité du clergé, où l'on trouvait les lignes suivantes : « ...On voit par les œuvres de saint Cyprien, que, dans le « troisième siècle, il y avait des évêques qui n'étaient pas assurés si « Ton devait refuser la communion aux gens de théâtre. Il fut consulté « par un évèque nommé Eucratius. au sujet d'un baladin qui instrui- « sait publiquement de jeunes gens dans son art, pour savoir si ce « professeur devait demeurer dans la communion de l'Église. •) Je « crois, lui répondit saint Cyprien, qu'il ne convient ni à la majesté de « Dieu, nia la discipline de l'Évangile de souiller la pureté de l'Église « par une telle infamie. » (Dist. 2, de Consecrat., can. 9.j.) La manière « dont saint Cyprien s'énonce prouve clairement que l'Église n'avait « encore fait aucun règlement par rapport aux personnes de cette « profession. Mais le concile d'Arles tenu en 314 ordonna de refuser

XXXIV INTRODUCTION

Mais cette lutte, dont nous avons essayé de retracer les principaux événements, ce souci de réhabiliter aux yeux de la société un art méconnu, une profession injustement méprisée, de rendre aux comédiens les secours de la religion, voilà les preuves les plus éclatantes de la passion que Voltaire eut toute sa vie pour Tart

<< la communion aux chrétiens qui conduiraient des chariots dans le (( cirque et aux gens de théâtre, tant qu'ils persisteraient dans ces « professions.

« Ces canons, qui furent étendus, dans la suite, à tous les baladins, « farceurs, danseurs de corde, etc., ont été admis même dans la pra- « tique par la puissance séculière, sans qu'il soit besoin de faire le « procès à chaque comédien en particulier, et sur la simple notoriété « de fait, parce qu'elle est double par rapport à eux. Il est notoire que « leur profession est réprouvée par l'Église ; il est également notoire € qu'ils exercent à la face du public entier. Un homme qui monte « tous les jours sur le théâtre est connu publiquement pour comé- « dien ; personne ne l'ignore : c'est la notoriété d'évidence... Il n'y a n donc aucun inconvénient de lui refuser publiquement la cornnni- « nion... etc. J> (Cf. De l'autorité du clergé et du pouvoir du magistrat polit ig ne sur l'exercice des fonctions du ministère ecclésiastique, par M'**, avocat au Parlement (François Richer). A Amsterdam, chez Arkstée et Mercus, 1767, 2 vol. in-16.

Talma, dans ses Mémoires, fixe à l'année 1798 « la levée de l'excommunication, qui pesait d'un poids égal sur les comédiens et le bourreau ». La privation des sacrements était levée en droit, mais non en fait. Talma fut le premier à s'en apercevoir. Le curé de Saint-Sulpice (il faut croire que les prêtres de cette paroisse en voulaient particulièrement aux gens de théâtre) refusa de bénir son mariage. (Cf. Talma, Mémoires publiés par A. Dumas père. Bruxelles, Muquardt, 18j0, 3 vol.)

Rappelons enfin qu'en 1815, une scène analogue à celle que la mort d'Adrienne Lecouvreur avait provoquée, se passa à Saint-Roch, lors de l'enterrement de M'ie Raucourt. Cette tragédienne avait fait des dons importants à sa paroisse. Le curé de Saint-Roch, un nouvel abbé Languet, lés avait acceptés ; mais il refusa de laisser entrer dans l'église la bière de la célèbre actrice. Le peuple indigné força la porte du temple, et le cercueil fut introduit de force dans le sanctuaire. Louis XVIII eut l'heureuse idée d'envoyer un de ses aumôniers célébrer la messe, dont le prêtre trop scrupuleux n'avait pas voulu se charger.

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théâtral, qu'il pratiqua peut-être médiocrement, mais dont il fut un excellent théoricien.

Et maintenant que nous connaissons les idées de Voltaire sur l'art et sur la profession de l'acteur, étudions ses rapports avec les interprètes de ses œuvres ; recherchons en lui le professeur d'art théâtral, l'auteur qui conserve la reconnaissance ou du ressentiment à ceux qui lui ont valu un échec ou un succès. Cette étude fera connaître quel était le talent et quel fut le succès de ces incomparables artistes tels que Lekain et M"° Clairon, qui ont tour à tour ému et charmé le xviu® siècle. L'art des comédiens repose sur une base bien fragile ; ceux qui même y ont excellé ne laissent rien de visible que ia postérité puisse admirer. Si l'on veut apprécier leur mérite, l'on ne peut invoquer que le témoignage des spectateurs qui les ont applaudis, à plus forte raison le témoignage du poète qui les a formés.

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