CHAPITRE PREMIER LES INTERPRÈTES DES PREMIÈRES TRAGÉDIES
Voltaire n'avait pas encore vingt-cinq ans, lorsque, le manuscrit d'OEdipe en poche, il vint frapper à la porte des comédiens. Œdipe n'était pas sa première œuvre dramatique : étant au collège, il avait écrit un Amidius et Niimitor (1), et le vieux bonhomme Arouet, s'il n'eût pas pensé que l'état d'auteur était <( celui d'un homme qui veut être inutile à la société, « à charge à ses parents, et qui veut mourir de « faim », (2) aurait pu dire avec fierté :
Mon fils en rliétorique a fait sa tragédie.
Mais on le sait, le payeur des épices était un esprit positif. Il aimait les lettres, mais ne voyait en elles
(1) Voltaire déchira cet essai, qu'il ne trouvait pas digne d'être conservé. Il nous en est cependant parvenu deux fragments.
(2) Cf. Duvernet, Vie de Voltaire, Genève. llSr,.
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qu'un déJassement, qu'une distraction. Il ne comprenait pas qu'on en fit le but de sa vie, qu'on s'y livrât exclusivement : aussi voulut-il que son fils suivît les cours de l'école de droit.
Le jeune liomme se lassa bien vite de l'étude des lois : il abandonna les graves magisters de la Faculté pour se rendre auprès de l'abbé de Chaulieu, du marquis de la Fare, du duc de Sulli et de l'abbé Gourtin, tous gens d'esprit et rimeurs aimables, au milieu desquels le futur auteur de Zaïre allait faire briller les facettes de son précoce génie. Ses réparties spirituelles, quelques poésies légères lestement troussées, de mordantes épigrammes ne tardèrent pas à faire prédire au poète un brillant avenir dans la carrière littéraire.
Arouet s'émut de la conduite de son fils, qui n'ouvrait plus guère Barthole et Gujas, Pour mettre un terme à sa vie dissipée, il l'envoya en qualité de page chez M. de Chàteauneuf, ambassadeur de France en Hollande (1).
L'exil fut de courte durée. A-^oltaire revenait bientôt à Paris, mais ne parvenait pas à fléchir la colère paternelle. Il dut se résoudre à entrer dans une étude de procureur, oii d'ailleurs il ne resta pas longtemps.
Est-il besoin d'ajouter que le nouveau clerc n'avait pas cessé de rimer ? Il concourt pour le prix de poésie à l'Académie. L'abbé Dujarry, protégé par Lamotte, obtient la récompense briguée par notre poète, qui se venge de sa défaite en publiant la satire du Bourbier contre son illustre rival. L'humeur du vieil Arouet
(1) Sur le séjour de Voltaire en Hollande : Cf. Desjioiresterres, la. JeiDifsse de Voltaire, ch. ii.
redouble devant ces vers. Fort heureusement pour Voltaire, M. de Caumartin, marquis de Saint-Ange, lui offre un asile dans son château, oii, loin des sociétés « allarmantes pour la tendresse paternelle », il pourra réfléchir sur le choix d'un état.
C'est pendant ce séjour à Saint-Ange que l'auteur de Zaïre retouche sa tragédie à'OEdipe, depuis longtemps commencée, mais à laquelle une existence fort agitée n'a pas permis et ne permet pas encore de travailler régulièrement. Il reprend son manuscrit, le laisse de côté pour le reprendre ensuite, et durant ces intervalles, il demande conseil à ses amis, à M. et à M™^ de Mimeure, à Chaulieu, à l'abbé de Bussy, à la duchesse du Maine (1). De tout côté, il ne reçoit que des encouragements.
Cependant, avec la mort du grand roi, la société où fréquentait Voltaire devenait de plus en plus libre, de plus en plus licencieuse. On oubliait toute retenue, toute prudence. Les œuvres les plus osées étaient les plus applaudies. Entraîné par le courant, le jeune satirique écrivait deux pièces fort acerbes, l'une contre le Régent, l'autre contre la duchesse de Berry, et recevait bientôt l'ordre de s'éloigner de Paris. Ce nouvel exil allait retarder les représentations à'OEclipe, qui, désormais au point, n'attendait plus que l'approbation des comédiens pour être donné.
Au bout d'un an, Philippe d'Orléans accordait sa grâce au coupable. Ce dernier — fort peu repentant — rentrait dans la capitale, où il allait s'occuper de faire joiicr sa tragédie.
(1) Cf. Lettre de Voltaire à Chaulieu, 20 juin 1716.