‹ Voltaire et les comédiens interprètes de son théâtreChapitre 7 sur 71 · VOLTAIRK ET LES COMEDIENS · texte numérisé non relu

VOLTAIRK ET LES COMEDIENS

saurait douter que Mlle Gaussin eût une grande part dans le triomphe que remporta Voltaire. Celui-ci l'avoua lui-même et remercia son interprète par ces vers charmants :

Jeune Gaussin, reçois pour tendre liommage, Reçois mes vers, au tliéàtre applaudis ; Protège-les : Zaïre est ton ouvrage ; Il est à toi puisque tu l'embellis.

Ce sont tes yeux, ces yeux si pleins de charmes, Qui du critique ont fait tomber les armes. Ton seul aspect adoucit les censeurs.

♦L'Illusion, cette reine des cœurs, Marche à ta suite, inspire les alarmes. Les sentiments, les regrets, les douleurs. Le doux plaisir de répandre des larmes. Le dieu des vers, qu'on allait dédaigner. Est, par ta voix, aujourd'hui sûr de plaire. Le dieu d'amour, à qui tu fus plus chère, Est par tes yeux bien plus sûr de régner (i)...

Cet éloge ne contenait rien que de vrai, et lorsque Voltaire envoya son œuvre à M. de Falkener, il rappela de nouveau, dans sa dédicace, que Mlle Gaussin avait été pour lui la Zaïre idéale :

Car le prophète de la Mecque, Dans son sérail n'a jamais eu Si gentille Arabesque ou Grecque.

Son œil noir, tendre et bien fendu.

Sa voix et sa grâce extrinsèque Ont mon ouvrage défendu Contre l'auditeur, qui rebecque.

Mais quand le lecteur morfondu L'aura dans sa bibliothèque.

Tout mon honneur sera perdu (2).

(1) Cf. Epître à M"« Gaussin, jeune actrice qui a représenté le rôle de Zaïre avec beaucoup de succès.

(2) Cf. Première épître dédicatoire à M. de Falkener.

Zaïre fit la réputation de M^'e Gaiissin, mais cette réputation ne fut, hélas ! que de courte durée. On applaudit la tragédienne dans Alzire, comme le témoigne ce quatrain, que l'auteur lui adressa :

Ce n'est pas moi qu'on applaudit, C'est vous qu'on aime et qu'on admire ; Et vous damnez, charmante Alzire, Tous ceux queGusman convertit (1).

Après ce succès, commença la décadence de l'actrice. Elle fit tomber Adélaïde. Voltaire lui en garda du ressentiment (2). Il oublia dès lors ce qu'il devait à la charmante femme et n'eut plus pour elle la moindre considération. Il lui confia dans Oreste le rôle de confidente ; encore rogna-t-il « les cotillons d'Iphise » au profit de la « robe d'Electre » . Il faut élaguer, écrivaitil au comte d'Argental, surtout quand « une Gaussin parle « (3).

(1) Coste d'Arnobat, l'auteur des Mémoires de M^^' Diimesnil, fait également reloge de M"« Gaussin dans le rôle d'Alzire : « Elle prononçait « très savamment, dit-il, toutes les nuances du caractère d'une femme, « née chez un peuple qui vient de sortir des mains de la nature, et que' « la civilisation na pas encore égaré. »

(2) 11 lui en voulut plus encore, lorsqu'en 17.52 elle reprit le rôle d'Amélie dans le Duc de Foix, qui, comme on sait, n'est qu'une variante d'Adélaïde Duçjuesclin. Voltaire désirait que ce fût M"* Clairon qui remplît le personnage en question. Mais Gaussin, qui avait créé Adélaïde en 1734, fit valoir ses droits. L'auteur dut céder. La tragédienne fut mauvaise, et Voltaire de faire éclater son humeur. Il écrivait au comte d'Argental : On dit que M"e Gaussin tue le Duc de Foix; au marquis de Thibouville :

Traufiuillc dans le crime et fausse avec douceur,

{7Mïre, III, 7) elle n'est pas fâchée de faire des niches à l'oncle et à la nièce. » (Cf. Lettre au comte d'Argental ; Berlin, 18 décembre 1732; au marquis de Thibouville, même date.

(3) Cf. Lettre au comte d'Argental; Versailles, janvier 1750.

M'" Gaussin créa encore dans le théâtre de Voltaire les rôles sui»

Ajoutons que la tragédienne eut un travers de jolie femme : elle ne sut pas vieillir et se résigner à jouer les mères, quand son âge l'exigea. A cinquante ans, elle remplissait des rôles déjeunes filles, et Voltaire de se moquer de la « vieille enfant » (1). Lorsque M^'® Gaussin prit sa retraite, il n'eut pas un mot de regret. Zaïre allait se marier en Berry et être « dame de château » ; le poète était bien aise qu'il y eût a des châteaux pour les talents » (2).

Cet exemple de l'ingratitude de Voltaire pour un de ses interprètes n'est malheureusement pas le seul que nous aurons à relever. L'auteur à'OEdipe aurait dû garder une profonde reconnaissance à l'actrice qui lui valut le succès le plus éclatant de sa carrière dramatique.

Les noms deGrandval et de M"® Gaussin terminent la liste des acteurs qui interprétèrent les premières œuvres de Voltaire, et que l'on a désignés sous le nom de

vants : Alide {Zulitne, 1740) ; Palmyre (Mahomet, 1742) ; Nanine {Nanine, 1749) ; Amélie {le Duc de Foix, 1732) ; Acante [VEcueil du Sage, 1762).

(1) Cf. Lettres de Voltaire à Thiériot, 14 septembre 1761 ; au comte d'Argental, 16 septembre 1761.

Diderot ne partageait pas sur ce point l'avis de Voltaire. Il disait : « .. A quel âge est-on grand comédien ? Est-ce à l'âge où l'on « est plein de feu, où le sang bout dans les veines, où l'esprit s'en- « flamme de la plus légère étincelle, où le moindre choc porte un « coup terrible au fond des entrailles ? Nullement ; c'est lorsque la « longue expérience est acquise, lorsque les passions sont tombées, « que l'âme est froide et que la tête se possède... M"« Gaussin excel- « lait dans la Pupille (comédie de Fagan) à l'âge de cinquante ans. »

Cf. Diderot, Observations sur Garrick.)

' 1^2) Cf. Lettre de Voltaire au comte d'Argental ; 28 août 1760.

VOLTAIRE ET LES COMEDIENS o3

« tragédiens de la vieille école », en les opposant aux Lekain et aux Clairon.

Nous avons examiné les principales créations de chacun d'eux; nous avons vu qu'aucune d'elles — si l'on excepte les rôles établis par Adrienne Lecouvreur — ne se distingua par un trait saillant. Elles ne furent jamais, selon le mot de Voltaire, « des peintures vivantes. » Et cela est si vrai, que les renseignements que nous avons recueillis à leur sujet, soit dans le Mercure, soit dans les Mémoires de l'époque, ne sont que de vagues épithètes. On ne pouvait qualifier d'une façon précise ce qui manquait sans cesse de relief. [Quin^^t et la Duclos furent toujours les mêmes, qu'ils jouassent Orosmane ou Pyrrhus, Hermione ou Salomé. Ils firent de leurs personnages des marionnettes conventionnelles, a^x habits somptueux, aux gestes compassés,;!^ rappelant davantage les élégants de^Versailles que les héros de l'antiquité. Ils récitèrent leurs rôles plutôt qu'ils ne les jouèrent. Ils ne furent pas « agissant »; ils n'animèrent pas une tragédie par des passades, par des jeux de scène, mais ils la réduisirent à une suite de conversations, dans lesquelles ils détachaient un morceau de bravoure ou une tirade d'amour qui fasse valoir les qualités de leur voix. Ainsi donnée, une représentation tragique n'était guère qu'une récitation dialoguée] et différait fort peu, à vrai dire, de ces réunions de l'ancienne Rome oii Sénèque faisait lire ses œuvres devant une assemblée d'amis.

Il est vrai qu'en agissant ainsi les tragédiens de la vieille école continuaient les traditions léguées par THôtel de Bourgogne, avec lesquelles ils n'osaient pas rompre. Leur seule excuse, c'est que la façon dont

la tragédie était écrite prêtait parfois à la déclamation emphatique ou cadencée, et que les conditions dans lesquelles on la représentait, interdisaient les jeux de scène compliqués. N'oublions pas que le théâtre était encombré d'un public souvent turbulent, et que les acteurs n'avaient pour se mouvoir que quelques pieds carrés.

Or Voltaire, à partir de Zaù'e, allait de plus en plus

élargir le cadre de la tragédie classique, donner une

place considérable à l'action, introduire sur notre

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