VOLTAIRK ET LES COMÉDIENS
ne nous font part que de quelques malentendus, survenus entre l'auteur et l'acteur au cours des répétitions (1). Aussi ne pouvons-nous pas étudier avec détail la création du tragédien. Et certes cela est à regretter, car
(1) Ces malentendus survinrent entre la première et la quatrième représentation, pendant les répétitions de » raccord ». Voltaire avait modifié un assez grand nombre de vers dans Zaïre. On sait que les comédiens n'aiment pas ces corrections. Ils se sont fatigués à étudier leur rôle; ils se sont logés deux à trois cents vers dans la mémoire, et l'auteur vient leur donner à refaire un pénible travail. Dufrêne ap[K)rta une forte résistance à ces changements. Chaque jour le poète était à la porte du comédien pour lui demander un peu de complaisance et pour lui communiquer les corrections de son rôle. L'acteur, pour se débarrasser de son « tyran », faisait dire qu'il était sorti. Voltaire ne se décourageait point. Il montait à la porte de l'appartement et glissait ses nouveaux vers. Quinault ne les lisait pas. L'auteur de Zaïre eut alors recours à un plaisant stratagème. « Sachant qu'Orosmane devait donner un grand diner, il fit faire un pâté de perdrix et le lui envoya, avec défense à la personne qui en était chargée, de dire d'où venait le présent. Il arrivait dans des circonstances trop favorables pour qu'on ne lui fît pas bon accueil. Dufrêne le reçut avec reconnaissance, et remit à un autre temps le soin de connaître son bienfaiteur. Le pâté fut servi aux grandes acclamations de tous les convives. L'ouverture s'en fit avec pompe. La surprise égala la curiosité, et le plaisir surpassa la surprise, à la vue de douze perdrix, tenant chacune dans leur bec plusieurs billets qui, semblables à ces feuilles mystérieuses des sibylles, contenaient tous les vers qu'il fallait ajouter, retrancher, ou changer dans le rôle de Dufrêne. Il ne fut pas dithcile de connaître l'auteur du présent, et chacun loua cette façon noble et ingénieuse de faire agréer les corrections. Le public ne tarda pas à s'apercevoir qu'on avait eu égard à ses remarques ; mais il ignora longtemps que c'était à un pâté de perdrix que Zaïre devait une partie de ses succès. » (Cf. Aneololes dramatiques, tome II, page 274.)
Disons enfin que Voltaire, qui cherchait à se concilier la bienveillance des femmes et à capter la faveur de leurs jugements, avait prié Quinault de supprimer à la première représentation de Zaïre les deux vers suivants, si le sort de la tragédie était incertain :
Ce sexe daugereux, qui veut loul asservir,
S'il régne dans l'Europe, ici doit obéir. (111, 7.)
(Cf. Tableau de quelques circonstances de ma vie. OEuvres posthumes de Michel-Paul-Gui de Chabanon. Paris, IWà.
elle fut sans contredit la meilleure et la plus originale de sa carrière.
Nous sommes plus renseignés sur Grandval, qui reprit le rôle d'Orosmane à la retraite de Dufrêne, et qui le joua jusqu'en 175G, époque oii Lekain devait s'en emparer.
Après s'être fait entendre pendant deux ans sur les principales scènes de province, Grandval (1), qu'AdrienneLecouvreur protégeait, fut appelé pour débuter aux Français. Il s'essaya dans Andronic (2) et dans Mélicerte (3) et sut plaire au public parisien. Son succès fut plus grand encore lorsqu'il parut sur le théâtre de la Cour. Le roi, l'ayant entendu, le reçut au nombre des sociétaires.
Grandval tenait les rôles de jeunes premiers dans la comédie et dans la tragédie. 11 avait tous les dons physiques pour réussir dans cet emploi. 11 était fort bien de sa personne ; sa tournure et sa démarche étaient élégantes ; sa voix chaude et persuasive ; aussi
(1) François- Charles Racot de Grandval naquit à Paris le 23 octobre niO. Il résolut d'entrer au théâtre à Tàge de dix-sept ans, et joua pendant deux années à Mçtz, à Lille et à Rouen. Il débuta à Paris le 12 novembre 1729. A la retraite de Dul'réne, il prit en chef les premiers rôles tragiques et comiques ; mais en 17.JG il abandonna à Lekain son emploi dans la tragédie et ne conserva que ses rcMes de comédie.
Grandval prit sa retraite en 1702, jouissant d'une pension de 1000 livres sur la cassette du roi et d'une autre del.'JUO livres que lui faisait la comédie. Le 0 février 1701, après avoir donné quelques représentations à Lyon, il reparut aux Français. Ses camarades lui firent un accueil glacial. Il se retira définitivement le 1er avril 17ti8, et mourut le lij août 1783 dans une petite maison de campagne qu'il s'était achetée.... à Montmartre.
(2) Tragédie de Campistron, représentée en IGS'i.
(3) Ino et Mélicerle, tragédie de Lagrange-Chanccl, représentée en 4713. La reprise que les comédiens iirenl de cet ouvrage pour les débuts de Grandval, obtint un grand succès.
obtint-il bientôt les faveurs du parterre ; ce ne fut que Lekain qui les lui disputa,
Orosmane, si nous en croyons les contemporains, fut une de ses meilleures créations. Grandval, écrivait un critique, « se surpasse w dans ce rôle. « Qu'il justifie « bien le goût de Zaïre. Ce n'est pas ainsi que dans « toutes nos tragédies on pardonne aux princesses leurs « passions pour des héros taillés à guérir l'amour le « plus violent » (1). Cet éloge flatteur laisse deviner ce que fut le jeu de l'artiste. Ce dernier fit d'Orosmane un amant accompli, mais un amani français et gentilhomme, et non pas un oriental aux fortes passions, qui aime et qui hait avec une égale violence, qui, poussé par le désir de la vengeance, va jusqu'à commettre un crime. L'acteur peignit son personnage avec les mêmes couleurs dont Scudéry avait peint Cyrus. Il le campa, comme il campait les petits-maîtres de Marivaux, qu'il excellait à jouer.
Grandval n'avait rien du tragédien. Nous ne pouvons pas nous l'imaginer sous les traits d'Oreste ou de Polyeucte. On le verra toujours, tel que Lancret Ta représenté, avec une perruque à catogan, un habit gorge de pigeon, des talons rouges, un visage fardé, réveillé par une assassine. Il fut parfait dans le Legs et dans la Surprise de Vamour; mais il joua à contre-sens les héros de Voltaire et en général tous les personnages de tragédie(2).
(1) Cf. Essai sur la connaissance des théâtres français, h Paris, chez Prrult, quai de Gèvres : au Paradis.
(2) Voici la liste des créations de Grandval dans le théâtre de Voltaire. Aucune d'entre elles, sauf le rôle de Ducarage dans le Droit du seif/aeur et celui du marquis dans l'Eciieil du Sage, ne lui valut un succès digne d'être constaté.: Valérius Publicola {Brutus, 1730) ; Né-
Il faut cependant reconnaître qu'il eut dans Orosmane un vif succès. Les spectateurs, n'ayant pas encore le goût formé par les sublimes créations de Lekain, ne furent pas choqués en voyant un Soudan de Jérusalem aux genoux d'une de ses esclaves, dans la pose de Dorante déclarant son amour à Sylvia.
Le rôle de Zaïre fut créé par M^l^ Gaussin (1). De toutes les actrices qui jouèrent les œuvres de Voltaire, celle-ci est peut-être une des plus originales, à coup sûr une des plus charmantes, une de celles dont le nom — bien qu'il ne rappelle pas un talent de premier ordre — n'a jamais été oublié.
Mlle Gaussin naquit au milieu des coulisses : son père était domestique de Baron et sa mère ouvreuse à la Comédie-Française. La jeune fille fut élevée entrt « Cour » et « Jardin » ; elle passa ses premières années au milieu des comédiens. Dans de telles conditions, le
restan [Zaïre, 1732) ; Coucy { Adélaïde, 1134) ; Junius Brutus {Mort de César, 1743) ; Eghiste [Mérope, 1743); Mahomet [Mahomet, 1743) ; le ;,Tand prêtre (Sémiramis, 1748 ; Oreste (Oreste, 17o0) — Le Mercure constate que Grandval a joué ce rôle avec « l'intelligence que tout le monde lui connaît. » (Cf. Mercure, juin 17o0.) — Zaniti {l'Orphelin de la Chine, 17;j5) ; Orbassan [Tancrède, 1760); Ducarage {le Droit du seioneur, 1761) ; le marquis (l'Ecueil du Sage, 1762).
(1) Jeanne-Catherine Gaussem, dite M"» Gaussin, naquit à Paris en 1711, le jour de Noël. De bonne heure elle prit le parti de jouer la comédie. Elle essaya d'abord ses talents sur le théâtre du duc de Gesvres au château de Saint-Ouen, ensuite en province, sur la scène de Lille. Le 28 avril 1731, elle débutait à Paris dans le rôle de Junie et était reçue. En 17;J9 elle renonça au tragique et ne parut plus que dans les ingénues de comédie. Elle prit sa retraite le l'J mars 1763. Son éioge fut prononcé -^ la rentrée, après Pâques, par Dauberval.
Le 23 février 1759, M"« Gaussin avait épousé un ancien danseur du Hom de Tavalaïgo, qui possédait en lîerry la terre de Labzeany. Les deux épou.x. n'y passèrent que peu de temps. Tavalaïgo mourut en Hdo. Sa femme vint alors habiter une petite maison qu'elle avait à la Villette. M"» Gaussin ne survécut que deux ans à son mari.
goût du théâtre ne tarda pas à lui venir ; mais cette éducation forcément quelque peu relâciiée influa sur le caractère de la future actrice. Il y eut toujours en elle quelque chose de bohème et de désordonné, que l'on retrouve dans sa vie privée et même dans son talent.
La légèreté de M^e Gaussinfut célèbre au xviii^ siècle. A cette époque, oii l'on était d'une morale facile, personne n'eut plus d'amants que la tragédienne, mais personne ne les aima avec plus de sincérité. Un grave moraliste lui reprochait un jour le trop grand nombre de ses adorateurs (1) : « Que voulez- vous, réponditelle, cela leur fait tant de plaisir et me coûte si peu. » Toute la psychologie amoureuse de notre héroïne se trouve renfermée dans ces mots : elle ne connut jamais les amours vénales. Ses passions ne durèrent qu'un temps, mais prirent leur source dans un sentiment vrai; elle n'aima qu'avec son cœur, et comme les gri-
ll i Voltaire fut de ce nombre. Il composa pour sa maîtresse ce délicieux couplet :
Le plus puissant rlc tous les dieux, Le plus aimable, le plus sage, Louison, c'est l'Amoui' dans vos yeux.
De tous les dieux le moins volage, Le plus tendi-e et le moins trompeur, Louison, c'est l'Amour dans mon cœur.
Mais M'i« Gaussin n'aima pas le poète d'un amour plus constant que celui dont elle avait aimé ses autres amants. Voltaire conçut un vif chagrin en se voyant délaissé. Il se souvenait encore à la fin de sa vie de la peine qu'il avait éprouvée, et écrivait dans une épître à Mme Denis:
Attends, bel étourdi, que les rides de l'âge Mûrissent ta raison, sillonnent ton visage, Que Gaussin t'ait quitté
Tu verras qu'il est bon de vivre enfin pour soi. Et de savoir quitter le monde, qui nous quille.
(Cf. Epitre à Mi"» Denis sur l'agriculture, iimars 1761.)
settes de Murger, elle oublia toujours de le fermer à clef.
Même inconstance dans son talent : tantôt excellente, tantôt médiocre ; elle faisait triompher Traire et tomber Adélaïde. Telle était l'actrice à laquelle Voltaire allait \ iconfierle principal rôle de sa tragédie.
Si Grandval justiliait les sentiments que Zaïre avait pour lui, M"<^ Gaussin par sa grâce et par sa beauté faisait comprendre la passion d'Orosmane. A ses charmes extérieurs elle en joignait un précieux, celui de l'ingénuité : « L'amour semblait l'avoir fait naître pour prouver que la volupté n'a pas de parui'e plus piquante que la naïveté (1). « Aussi l'auteur était-il rassuré sur le sort de sa pièce dès les répétitions. Sa tragédie pouvait avoir des défauts, mais la seule voix de l'actrice suffirait « pour tromper quelque temps le public » (2).
Le succès de Mlle Gaussin fut au delà de toute expression. On vit en elle Zaïre « telle que le poète l'avait rêvée ». Le cœur de Tarliste, dit le critique que nous citions précédemment, régla ses mouvements ; l'art ne lui fit jamais changer un seul geste. Ce fut dans « la belle nature » qu'elle les « puisa ». Par combien de \ larmes le spectateur ne la reconnut-il pas pour la ^ « Reine de la tragédie » (3) !
Il y a de l'emphase dans ces louanges, mais on ne
(1) Cf. Compliment prononcé à l'ouverture du TIiéàtre-Frani;ais, le 11 avril 1763. Ce discours a été attribué avec peu de vraisemblance à Voltaire, [yiercure, avril 17(13.)
(2) Cf. Lettre de M. de Voltaire à M. D. L. R. sur la tragédie de Zaïre. (Mercure, août 1732.)
(3) Cf. Essai sur la connaissance des théâtres français. A Paris, ciiez Prrult, quai de Gè\Tes, au Paradis.