‹ Voltaire et les GenevoisChapitre 3 sur 3 · TAIRE A FERNEY · texte numérisé non relu

TAIRE A FERNEY

Voltaire àFerney. — Son genre de vie. — Sa passion de louanges. — Les badauds de Genève. ~ Le curé de Saint-Claude. — Le quatrain de Guibert. — L'empereur Joseph IL » Le magnat hongrois. — Le peintre Huber. — Le quaker Claude Gay.

Voltaire avait acheté Ja terre de Tournai d'un magistrat de DijoD, le président De Brosses : la correspondance de ces deux personnages dévoile un côté bizarre du caractère du philosophe Tout poète qu'il était, Vol* taire poussait l'esprit d'ordre jusqu'aux plus minutieux détails ; il entendait à merveille les affaires d'intérêt, et soignait sa fortune comme un négociant consommé. 11 acquit Tournai par un marché à vie : la terre rapportant mille écus. Voltaire payait d'avance 24 ans d'intérêts, soit 72,000 francs, et le domaine lui appartenait jusqu'à sa mort ; la spéculation était bonne pour l'acheteur, si son existence devait se prolonger au delà du terme de 24 ans. Or il se trouva qu'une forêt indiquée comme devant produire, à la première coupe, environ douze moules de bois, n'en fournit que trois : pour cette somme, s'élevant à peine à cent écus, Voltaire écrivit plus de quarante lettres au président, le chargea d'injures, et remplit sa correspondance générale dedôléan-

ces à propos de ces bûches. Il avait du temps pour tout (1).

Une fois établi aux Délices et à Perney, voici les habitudes intellectuelles qu'adopta Voltaire. Sa célébrité ayant promptement fixé l'attention universelle sur sa somptueuse retraite, elle vit affluer bientôt les plus illustres visiteurs. Voltaire se prétendait constamment malade ; était-ce pour exciter Fintérêt, noifs ne savons ; mais nous pensons plutôt que c'était le stratagème à l'aide duquel il pouvait se ménager k volonté des heures de travaS, {mis étonner le monde par rid)ondance des productions émanées d'une tête soi-disant affaiblie par la souffrance; cette petite ^an^é était encore fort utile à Voltaire lorsqu'il voulait se dérober aux importons : «B tout cas, c'est un fait qu'elle ne Tempêchait point, selon Mallet-Butini, son ami et son voisin, de travaillet" quatorze heures par jour, et de regagner sur ses nuits le temps qu'il consacrait à kt société. Son secrétaire, Wagnière, dormait dans un réduit au-dessus de sa cbttnbre à coucher, et au moindre bruit descendait par une trappe écrire sous sa dictée^ Pendant l'été, Voltaire ^oiiposait en se promenant à l'ombre de ses •cbakmilles ; pendant l'hiver, il travaiUait dans son lit.

Alable, Voltaire taisait les honneurs de sa maison atec une politesse Ipleine de gaieté : le soir, au salon, U fTéaidftit le cercle, regardant le parquet tandis qu'il parlait, ipuis «promenant soudain ses regards de flamme 9UT «es auditeurs, comme pour s'^^urer qu'il était

(1) Une famiUe geneToise, dont Taîeul était un des conseillers à'aftaires de Voltaire, possède une collection de lettres autogf âjAieAs du )>oete, où Mû tifiMbdè Htm petits démêlés «it Son àprMé Tîs^à^ ^ seb voîstet se dévoilent de la maaièie la plus curieuse.

compris ; survenait-il un imporhin, il prenait f exté* rieur d'un vieillard maussade et moribond, et ci Fétran- Çer montrait qu'il n'était pas indigne d'entendre Voltaire, aussitôt reparaissaient son entrain et sa sérénité. L'es* prit railleur du maître de la maison s'exerçait surtout contre ceux qui avaient eu le malheur de hii déplaire, ou le tort bien plus grave encore de blâmer ses écrite : pour eux il était sans pitié, usant de toutes armes, déchirant, calomniant, ne dédaignant même pas des inju-r res qui ne se trouvent ordinairement que éans le Iwh gage des halles ; plus d'une fois sa verve en ce genre jeta dans un grand embarras ses convives habituels. En effet Voltaire, qui publiait incognito des oeuvres fort licencieuses, pour mieux dissimuler sa paternité, mettiât la conversation sur leur chapitre, les blâmant tout k premier : souvent ses interlocuteurs renchérissaient sur sa sévérité; puis les malheureux, pris «h piège, se voyaient assaillis des plus piquantes plaisanteries, dont ils saisissaient trop tard le motif.

Voltaire aimait fort la louange, mais il voulait qu'elle fût exprimée en termes spirituels, ou parût au moins venir d'un sentiment sincère ; toutefois ordinairement il contenait sa satisfaction, souvent même il prenait un ipalin plaisir à déconcerter ses admirateurs. Ainsi sa présence à Genève, oii il se rendait toujours dans un carrosse attelé de quatre chevaux, ne manquait jamais d'occasionner beaucoup de rumeurs : une foule nom^ breuse se précipitait autour de la voiture jusqu'à gêner sa marche ; on ne peut douter que cette manifestation ne flattât grandement celui qui en était l'objet, mais il n'en laissait rien voir. Ses visites les plus fréquentes avaient pour but le comptoir de MM. Hacaire, ban-

quiers, au bas de la Cité. Un jour, voyant les curieux entassés jusque sur les marches de cette maison, il s'arrêta sur le seuil et s'écria d'une voix tonnante : «Qu'est-ce a que vous voulez, badauds que vous êtes! voir un « squelette?.,. Eh bien I en voilà un !... » Puis, écartant les revers de son habit, il exhiba un grand corps efiOanqué, et remonta dans son carrosse, au bruit des applaudissements de la foule. — Plus tard, un bon curé de Saint-Claude vint à Ferney et désira lui être présenté : le brave homme expliqua à M"»« Denis que, malgré son grand âge, il avait fait à pied cette longue route pour voir celui qui remplissait le monde de son nom. On le fit entrer : à la vue de Voltaire, le pauvre ecclésiastique demeure toutà fait interloqué et finit par balbutier timidement : « Monseigneur, quand je vous vois, « je vois la grande chandelle qui éclaire l'univers. » — « Madame Denis, réplique vivement le poëte, allez (( vite chercher des mouchettes. » Et à une dame qui l'avait interrompu pour lui dire : « Ah I Monsieur, « vous avez bien travaillé pour la postérité î » — « Oui, <( Madame, j'ai planté quatre mille pieds d'arbres dans « mon parc. »

La louange la plus extraordinaire et la plus scandaleuse qu'il ait eu l'occasion d'entendre lui fut administrée par Guibert, auteur d'une tragédie intitulée : le Connétable de Bourbon, Guibert avait passé huit jours à Ferney sans parvenir à voir le maître du logis : en pai> tant il pria un domestique de remettre à Voltaire les vers suivants :

• Je croyais voir ici le vrai dieu du génie,

« L'entendre, lui -parler, l'admirer en tout point;

« Mais, tout semblable aa Christ en son Eucharistie» « On le mange» on le boit et Ton ne le voit point. »

A peine Voltaire a lu, qu'il fait atteler son carrosse, court après Guibert, le rejoint, l'embrasse et le ramène : il le garda longtemps auprès de lui.

Cette soif d'admiration causa souvent d'amers désappointements au grand poète ; le plus cruel fut le procédé de Joseph II, empereur d'Autriche, fils de Marie- Thérèse. Ce jeune souverain devant parcourir la Suisse, sa mère lui avait expressément recommandé de visiter M. de Haller à Lausanne, mais d'éviter M. de Voltaire. Joseph II vint effectivement de Lausanne à Genève, sans se détourner à Versoix pour passer chez Voltaire, quoiqu'un poteau placé à l'angle du chemin portât en lettres énormes route de ferney (1). Voltaire avait calculé le moment où l'empereur d'Autriche devait arriver chez lui, et invita tous les habitants riches des environs pour assister à l'entrevue : il était lui-même au salon dans sapins splendide toilette... Une heure, deux heures se passent.. . Point d'empereur. La conversation commençait à languir lorsque survient un ami venantde Genève et qui ne sachant pas le but de la réunion, dit dès l'abord : ((Il y a bien du mouvement dans la ville : Joseph II vient (( d'arriver; toutlepeupleest amassé devant son auberge; (( mais 11 part demain matin. » Chacun se regarda interdit. Voltaire sort à pas de loup; au bout de quelques instants, pâle, en robe de chambre et bonnet de nuit, on le voit entr'ouvrir la porte ; puis d'une voix cassée :

(l) Dans une lettre à son ami Haller,^ Bonnet ajoute que Voltaire avait eu rattentico de faire enlever toutes les pierres sur la portion de route qui joint Versoix à Ferney.

Qu'est-ce que tou8 ces importons font là? dit-il. Ne (( laissera-t-on pas mourir en paix un pauvre vieux « malade comme moi ? »

Toul le monde n'était pas comme Joseph U, et l'empressement que mettaient certains étrangers à visiter Voltaire donna lieu souvent à des scènes plaisantes. Un jour un inconnu demande à le voir. — « Dites que je a n'y suis pas, — Mais je l'entends, dit l'étranger. — « Dites que je suis malade. ^ Je lui tâterai le pouls, « je suis du métier. — Dites que je suis mort. — Je « l'enterrerai : ce ne sera pas le premier, je suis méde- (( cin. — Voilà un mortel bien opiniâtre. . . qu'il entre ! . .. a Eh ! Monsieur, vous me prenez donc pour une bête u curieuse ? — Oui, Monsieur, pour le phénix. — Eh « bien, sachez donc qu'il en coûte douze sols pour me « voir! — En voilà vingt-quatre et je reviendrai de-- « main. » — Voltaire fut désarmé et combla son interlocuteur de politesses.

Les Genevois qui fréquentaient Voltaire étaient trèsscrupuleux sur le choix des personnes qu'ils présentaient k Ferney. Un magnat hongrois, homme de fort peu d'esprit, tourmentait ses relations pour en obtenir la faveur d'une visite. Afin de débarrasser leurs parents de ses obsessions, les jeunes Ghauvet se chargèrent de satisfaire le magyar. Un soir, on le conduit à la campagne dans un carrosse fermé : les arrivants sont reçus par deux laquais à la livrée de Voltaire ; l'étranger, introduit dans un salon où règne une clarté douteuse, dislingue sur un sofa un vieillard enveloppé d'une robe de chambre et la figure abritée par une immense perruque, lequel toussant creux et parlant à demi-voix, reçoit l'étranger fort poliment, lui fait raconter ses voyages, lui débite

quelques gaies aeecdotes. Le magyar lui deman de si les papiers qu'il voit sur la table ne sont pas quelque chefd'œuvre nouveau. — a Moins que rien. . . , un faible enfant « de ma vieillesse ^... une trs^édie.— Peut-on en savoir le (( titre? — Oh ! ma tragédieest un sujet cher aux enfants n de Genève : c'est l'histoire du fameux Empro Giraud; a les principaux personnages sont ses non moins célèa bres compagnons, Carrain^ Carreau^ Dupuis^ Si- <i mon, etc. (1). » Puis il déclame quelques vers du chefd'œuvre nouveau... La visite terminée, le Hongrois enthousiasmé mit une large offrande dans la main des laquais, frères et amis du pseudo- Voltaire; la mystification continua aux dépens du magyar, car avec son or ses perfides amis lui offrirent un souper où, devant un cercle nombreux, ils lui firent narrer son aventure dans tous ses détails. — Lorsque Voltaire apprit cette plaisanterie, il voulut voir son Sosie costumé et lui dit : Je partagerais bien volontiers ma gloire avec vous, si a vous vous chargiez de la moitié de mes admirateurs. )> Voltaire avait une grande répugnance à se laisser peindre, et gardait à ce sujet une sérieuse rancune contre le Genevois Huber, artiste distingué et homme de beaucoup d'esprit, qui savait en un instant croquer la physionomie du poète. Il avait même imaginé une plaisanterie fort désagréable à Voltaire; il aplatissait un large morceau de mie de pain, et, le faisant mordre à son chien, il dirigeait si adroitement les dents de l'ani* mal que le fragment qui lui restait entre les doigts représentait fidèlement le profil du philosophe de Ferney. Celui-ci finit cependant par prendre son parti des opé-

(1) €e8 mots forment un jeu familier aux écoliers genevois.

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rations du malicieux peintre et Tinvita souvent à dtner. La scène suivante» qui se passa devant l'artiste genevois, lui fournit le sujet d'une de ses meilleures compositions.

Un quaker de Philadelphie, nommé Claude Gay, passa quelques jours à Genève : entendant vanter sa science et sa simplicité, Voltaire désira le voir; le quaker s'en défendit ; enfin il accepta une invitation à dtner. Charmé d'abord de la belle et calme figure de son hôte, le philosophe se regarda bientôt comme piqué au jeu par sa sobriété; l'Américain le laissa rire avec le plus grand sang-froid. Puis la conversation tourna sur les premiers habitants de la terre et sur les patriarches, et Voltaire de lancer quelques épigrammes contre les preuves historiques de la révélation. Claude Gay discuta sans s'émouvoir : irrité par sa froideur, la vivacité de Voltaire devint de la colère, si bien qu'à la fin le quaker, se levant de table, lui dit : « Ami Voltaire, peut- « être un jour tu entendras mieux ces choses : en attena dant, trouve bien que je te quitte. Dieu te conserve <( et surtout te dirige..., » puis il partit sans écouter aucune excuse. Voltaire, honteux de lui-môme, prétexta un travail pressé et se retira dans son appartement. — Hubert dînait ce jour-là à Ferney : il esquissa la scène dont il n'avait rien perdu, mettant en opposition le calme du quaker et la violen<!e du philosophe. Ce tableau, qui portait comme légende : les Adieux de Claude Gay y eut un succès des plus populaires.

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IIENFAISAIICE »E TOIiTAIAE. -- TOLTAIAB ET ■iE CLBAGE €ATHOI«If|IJE

Bienfaisance de Voltaire. — Les agriculteurs de Ferney. — MM. De Prez de Crassier. — Les dragées d'Arnaud. — La malle de Thiriot. — M"* Corneille. — Sévérité du clergé savoisien & regard de Voltaire. — Mahomet et les faucheurs. — Communion de Voltaire. — Son sermon dans Téglise de Ferney. — Lettre de révoque d*Ânnecy. — Voltaire capucin. — Ferney décrit par un auteur ultramontain.

Voltaire avait un grand plaisir à faire du bien ; il donnait beaucoup, faisait un noble usage de sa fortune (deux cent mille francs de rente), et ses générosités étaient rehaussées par des paroles et des procédés empreints d'une spirituelle délicatesse. Un jour on Finforma qu'un laboureur de Ferney était en prison pour une dette de 7,500 fr. Voltaire donna l'ordre de payer cette somme, et comme on lui représentait que ce pauvre homme n'aMni pour tout bien qu'une nombreuse famille, cet ^i^nt serait entièrement perdu : « Tant < mieux, dit-il, on ne perd point quand on rend un père « à sa famille, un citoyen à l'Etat. » — Une autre fois, une veuve des environs, mère de deux enfiints, étant poursuivie par ses créanciers, eut recours à Voltaire, qui, non-*seulement lui prêta l'argent sans intérêt, mais encore l'aida à remettre son bien en vdeur. Ce fonds

étant plus tard vendu, Voltaire le racheta beaucoup plus cher qu'il ne valait réellement et remit la différence à la veuve. — Un habitant du village, qui lui devait 600 livres, perdit ses bestiaux : Voltaire lui envoya deux belles vaches et la quittance de sa dette. -:- Un agriculteur, ayant perdu un procès et se trouvant ruiné, alla trouver le seigneur de Ferney et lui conta s«$ Hialbeurs : celui-ci Gt examiner son affaire par des légistes genevois, qui déclarèrent que la condamnation était injuste ; lorsque le pauvre bomoie vint reprendre ses papiers, Yol^ taire les. lui rendit, enveloppant une somme de mille écus, et lui dit : « Voilà» mon ami, de quoi réparer les a torts de la justice. Un nouveau procès ne serait qu'un « tourment : ne plaidez plus, et si vous voulea vous éta- « blir sur mes terres, je m'occuperai de votre sort. » — Les jésuites d'Ornex voulaient agrandir leur territoire en acquérant à vil prix un bien de mineurs engagé pour 95,0(^0 francs et valant quatre fois cette somme. La ruine des possesseurs, la famille De Prez de Crassier, était inévitable, lorsque Voltaire fournit les 15,000 livres pour dégager leur bien, et leurs affaires furent depuis si bien dirigées qu'à l'époque de l'expulsion de l'ordre des jésuites, ce furent précisément les De Prez qui pD^ rent acheter tous les immeubles de ces religieux.

C'était surtout quand il s'agissait d'hommes de lettres que Voltaire savait entourer ses dont de procédés qui ajoutaient encore au prix du service. Un auteur, Arnaud de Baculard, jeune homme fort pauvre, reçut de grosses sommes de la main du poëtte, qui voulait Vw^ courager dans ses essais dramatiques. Lorsqu'il obtint ses premiers «voce», il voulut recuire cet argent à sua protecteur, qui le refusa en disant : a Un eola^t ne r^od

<( |ias lés &thgée& que lui a données son père, d «^ Ua M. ThWot, qui avait été clerc de notaire avec lui, se lfH)tiv^t danâ ui)e tiiisère prcrtonèe : Vohaire le gardia p€lWlànt utt an à Ferney, puis il lui procura la place de corf espoftdant liftét^aire du grand Frédéric ; ettifin^ Jusque Thitiot le qtlrittisi, Voltaire, tout eu Taidaut à faire sa tiialte, y^ssia dnquantc lou>is. -^ Le trait le f^lus regiàri^lsMe dé 1^ bièfyf tttsaftfce esl du reste bien connu : on sait t(U'iil^tltt)<nit objet la nièce du grand Corneille, jeune persMinô fort pauvre. Voltaire la reçut à Ferney, Ta- ^opta, soigna son éducation, et pour iuifaii^ une dot convenable, il composa une^îtion desoètfvresde Corneille, accompag&ée de remarques de satnnân. Le livre se tendit f6,00e fmncs, et M"« Corneille fut mariée à un M. Dlip^is^ iju pays de Oex. Dans un moment d^embarr«s, le jetfwe métiage emprunta 12,000 francs à Vdtaire : tors de lia naissance du premier enfant, le bienfaiteur vint faire une visite à la jeune fetnme et laissa sur la table un beau vase d'argent dans laqEielle se trouvait la quittance des 12,000 livres.

On sait enfin que Voltaire avait fait bàlir la presque totalité du vilfage lie Ferney etentretefeail la prospérité cbez les habitants, ses voisins, par te nHiuvemeit énonne d'étrangers qui affluaient poar le voir.

Malgré tous cesacteâ de bienfaisance, 4es attaques incessantes de Voltaire contre la religion sottlevaient contre kû le clergé de la vallée, et souvent il put s'apercevoir delà tnéfilBince antipathique que ce clergé inspirait à son •égard aux habitants de la campagne : les curés savoyards Surtoiitlereprésetttaient comme l'Antechris/t, et faii^ent de sft personne, à leurs ouailles, des peintures effhyyables. Tout impatienté qu'il était de ces bruits, Voltaire

trouva plaisant de leur donner du corps : un jour que des ouvriers du Vuache fauchaient près du château de Ferney, il sort soudain de la charmille, revêtu du costume de Mahomet, et leur lance les imprécations du conquérant Les pauvres Savoisiens s'enfuirent à toutes jambes, et dès lors l'identité de Voltaire et de Satan fut très-solidement établie sur la rive gauche du Rhône. Joutefois cette antipathie alla si loin qu'elle lui devint absolument désagréable, et il ne craignit pas d'essayer de la conjurer en jouant, de sa personne, une impie comédie en deux actes : il communia dans l'église de Ferney, et se fit recevoir capucin.

Instruit que Tévéque d'Annecy faisait de sérieuses plaintes contre lui à la cour de France, pour détourner le coup, il décida de faire ses pàques à Ferney. La veille, il se confesse à ce père Adam, son aumônier, duquel il disait : « Il ne faut pas s'y tromper... ce n'est pas le (( premier homme du monde, nil signe une profession de foi des plus orthodoxes au point de vue romain, et le matin du jour de Pàques il se rend à l'église, accom"pagnédes gens de sa maison, des paysans portant des hallebardes et des fusils, sans compter les tambours et les trompettes. La messe commence : Voltaire se pré* sente à l'autel d'un air humilié et contrit, et reçoit la communion des mains du curé de la paroisse. Jusque-là tout allait bien, au moins au point de vue extérieur ; mais voilà que le moment du prône arrive, le seigneur devance le prêtre, escalade la chaire et commence un sermon sur le vol ; quelques jours auparavant on lui avait dérobé une vache : croyant découvrir son larron dans l'église, il l'apostrophe, l'engage à se réconcilier avec Dieu et l'exhorte à rendre grâces à la Providence de

ce qu'il n'a pas été pendu ; il l'engage enfin, si sa confession n'est pas faite encore, à venir au plus tôt la faire à son curé et à lui, M. de Voltaire, son seigneur. Malgré le respect qu'on avait pour lui, cette prédication parut un peu forte ; le curé sortit brusquement du temple, une partie des paysans le suivit, et cette manifestation mit fin au scandale. L'évéque d'Annecy écrivit à ce sujet à Voltaire une lettre qui est un modèle de sagesse et de dignité : a Le temps presse, lui dit-il, un corps a exténué et déjà abattu sous le poids des années vous « avertit que vous approchez du terme où sont allés les « hommes fameux qui vous ont précédé, et dont à peine « aujourd'hui reste-t-il la mémoire ; en se laissant « éblouir par une gloire aussi frivole que fugitive, la « plupart d'entre eux ont perdu de vue les biens im- € mortels. Fasse le Ciel que, plus prudent et plus sage « qu'eux» vous ne vous occupiez plus à l'avenir que de « la recherche de ce bonheur souverain, qui seul peut « remplir les désirs de l'homme fait à l'image de Dieu. » Cette lettre reçut la réponse suivante : « Ce n'est pas assez « d'arracher ses vassaux aux horreurs de la pauvreté, « de contribuer autant qu'on le peut à leur bonheur « temporel ; il faut encore|les édifier, et il serait bien « extraordinaire qu'un seigneur de paroisse ne pût faire <( dans l'église qu'il a bâtie ce que font tous les prête tendus réformés dans leurs temples à leur manière. » Ce fut pour continuer cette mauvaise plaisanterie qu'il sollicita la faveur d'être admis dans l'ordre des capucins, au couvent de Gex ; il se vanta d'avoir reçu de Rome la patente du général de l'ordre. Quand à Paris on apprend cette grosse nouvelle, on témoigne ^elque incrédulité : « N'en riez point, écrit-il à la

tt Hairpe, je Bois capucin, pêne temporel du couvent de « Gex ; j'*ai le droit de porter Tliabit et j'ai reçu la pt- « teftte de notre révérend père le général d'Attatmti bella. » A Madame de OhotseMEil il mande : « Je recevrai (( incfessaioffient le cordon de saint François qui, je le « crains, ne me rendra pas la vigueur de la jemesse : (( en attendant, daignez agréer le respect palemel <et « les piières de frère François, capucin indigne* n

Le comte de Saint^Florevtit), ministre de Louis X.V, lui manda 4'être plus circonspect à Tav^enir, vu cpie le roi était très^méconitent de cette aiftiire ; VoMre lui répondit : <i J'édifie >les habitants d« mes terres €t de <(t tous les environs en communiant. Le roi veut qu'on « s'ucquitte de ses devoirs religieux, non-seulement a je les remplis, mais j'envoie régulièreicwDt mes domes- <( tiques •catholiques k l'é^eet les prote^nts au ternie pie : je pensioime un maître d'école pour enseigner « le catécMsme aux enfants ; je fais lire publiquement « les sermons de Massiikiiii à mes repas. J'ai soind'ina fermer M. le curé 'des désordres de sa paroisse, « quand je les apprends le premier ; je l'invite à y « mettre fin par ses remoutrances-età insiîrer le respect « pour la religion et les mceurs. »

Ptmt résumer œtte rapide et rnsfUieuireusement bien rncomplète esquisse du genre de vie udopté pair Voltaire, nous citerons quelques lignes de M. Nioeiaiivlot, auteur ultrumontain, qui a déployé la plus injuste sévérité à regard du grand poète : sa descrij^iondef^ney n'en est que plus saillante. « La victoire, dit-il, le commerce « «et l'opulence ont eu leur métropole; Femey fut pen- K dant vingt années la capitale de l'esprit :4oi8 lesmo- « nar^ies s'empvessèftieat de reconoaltre cette prtuoi-

« paiité, ys la saluèreal i l'eovi cinrae la reine d^ peu- « ples^ \e flambeau de la civiUsatioo. Ce ^e le roi de « la civilisation abhorrail, ils Tabborralent ; ce qu'il (( aimait, ils l'aimaient ; ce qu'il aspirait k détruire» ib <( s'efforj|§|bnt de le détruire. Ils lui envoyaient des tt courriers presque toutes les semaines ; ils donnèrent <( l'ordre à leurs ambassadeurs de respecter toutes c( ses fantaisies, de favoriser toutes ses entreprises, a d'oublier toutes ses fautes. Les Parlements avaient « brûlé d'envie de sévir contre la cour de Ferney, mais « la cour de France laissait faire, L'évéque d'Annecy a le menaçait de ses foudres, mais la ville aux sept (( collines, la ville du vicaire de Jésus-Christ tolérait <( ses insolences continuelles et ses injures grossières... <( Des flots d'étrangers y affluaient sans cesse, ducs, « maréchaux, gentilshommes, académiciens, présidents, <( coudoyaient l'avocat, l'officier, le prêtre, lerobin, le « journaliste. Tout chemin conduisait à Ferney comme « autrefois à Rome. Se proposait-on de parcourir Venise, a Gênes, Florence, Naples, on passait par Ferney. Dé- « sirait-on baiser la mule du pape ou les pieds de l'imjk pérairice de Russie, on traversait Ferney. Quel que fût a le sujet du départ, amour, intrigue, affaires, guerre, « persécution, plaisir, curiosité, santé, on faisait halte (( à Ferney. C'était la capitale autocratique de l'esprit « dans un siècle oii tout le monde se piquait d'avoir de « l'esprit. »

Ainsi parle l'auteur uHramontain, et nous ajouterons qu'à une lieue de Ferney se trouvaient douze pasteurs huguenots et autant de magistrats religieux qui, considérant comme leur devoir de maintenir la foi chrétienne dans la conscience du peuple confié à leurs soins, ne

craignirent pas de lutter pendant vingt années avec cette royauté si universellement reconnue de Tesprit et de l'irréligion. Ce sont les détails de cette lutte que nous devons maintenant essayer de retracer.

MŒURS ET USACSBS GENETOIS Jk I«*AmAlTBK »B TOIiTAlAB

Sous le rapport social et religieux, Genève était organisée de manière à présenter une vigoureuse résistance à l'invasion des nouvelles idées françaises. Quoique, au milieu du XVIIP siècle, la législation de Calvin eût subi, cela va sans dire, de nombreuses modifications, néanmoins les principales dispositions de ce remarquable ensemble, organisé plus de deux siècles auparavant par la vigoureuse conception du réformateur, étaient encore pleinement appliquées et observées. Un coup d!œil rétrospectif sur les lois ecclésiastiques de Genève est donc nécessaire pour Tintelligence de la période que nous avons à étudier.

Calvin, en établissant dans Genève la réforme religieuse, avait voulu la rendre sincère, complète et solide, en la plaçant sur sa véritable base, la réforme des mœurs publiques et privées. Suivant donc ce plan avec sa rigoureuse logique, à côté des modifications aux institutions religieuses, il créa tout un système parallèle d'ordonnances, destinées à atteindre et à régler la vie pratique, et frappées au coin d'une exemplaire austérité. Sous sa main puissante, la rigidité du législateur de Sparte, doublée de toute la sévérité morale du christianisme à son

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premier &ge, formèreot, à côté de la constitution républicaine de Genève, un ensemble de lois aussi fondamentales pour ce petit pays, aussi constitutionnelles, en un mot, que sa constitution politique elle-même. C'est ainsi qu'en partant du principe, alors universellement adopté, de la religion d'Etaly Calvin fonda un Etat réellement chrétien, parce qu'il força^ c'est le mot, chaque' citoyen d^i^tre chrétien. Ces lois, dites lois sotnptuaireSf introduisaient une surveillance générale, accompagnée de l'action des tribunaux, dans les plus petits détails de la vie ordinaire ; non-seulement , au point de vue social , elles punissaient par l'amende, Texil ou la prison, les violations des commandements de Dieu, et par conséquent plus d'un délit que ne prévoit pas la législation civile, mais encore elles pénétraient fort avant dans l'existence privée : le logement, la nourriture, les vêtements, les divertissements, la dépense en général, étaient déterminés par des règlements inflexibles. Calvin avait cherché et obtenu, au moyen de la contrainte légale, ce que l'Evangile ne demande qu'au libre exercice delà volonté, et, pénétré des idées de son siècle, il ne croyait point avoir outrepassé son mandat en infligeant des châtiments matériels pour des fautes que Dieu jugera sans doute, mais que les lois humaines doivent laisser dans le domaine de cette juridiction divine.

Du reste, si l'action du tribunal moral institué par Calvin, sous le nom de Consistoire, était rode à notre point de vue moderne, ce corps se montrait rigoureusement impartial, ne faisant aucune distinction entre les classes sociales, et censurant ou punissant avec uiie égale sévérité le premier magistrat et le plus mince botir-

geois, k millionaaire etlepaysao^le chefmililaire elle simple soldat.

Cette législation, qui obligeait les citoyen» à la plus grande simplicilé dans leur genre de vie et réduisait leurs dépenses au strict nécessaire, imprima au caractère genevois une austérité dont on ne retrouve guère l'équivalent que dans Thistoire de Lacédénone ou celle des premiers temps de la ^publique romaine. Â Genève, la journée commençait pour tout le monde à six heures en hiver et à quatre heures en été : nos ancêtres paraissent avoir été beaucoup moins sensibles au froid que leurs héritiers actuels, puisqu'un seul feu s'allumait dans chaque ménage, quelle que fût la saison, celui de la cuisine; à peine, chez les familles riches, une brazière se voyait-elle dans la chambre de réunion. On ne connaissait que les meubles de bois ordinaire. Des fenêtres hermétiquement fermées passaient pour un véritable luxe, et Ton s'inquiétait fort peu en général des larges ouvertures qui donnaient passage à la bise. Une grande frugalité s'observait dans les repas, et cette simplicité a survécu un certain temps au naufrage des vieilles coutumes de la Réformation, car la loi portant (f de n'avoir sur sa table, en jour ordinaire, que deux plats au plus, viande et légume, sans pâtisserie, o est encore de nos jours régulièrement observée dans un grand nombre de ménages genevois. La simplicité des mœurs allait pins loin encore : les habitudes du culte de famille, les conversationé sans cesse tournées vers les sujets religieux, avaient beaucoup rapproché les maîtres et les serviteurs ; elles les réunissaient à la même table, et le plus souvent il n'y avait pas d'autre salle à manger que la cuisine ; après les repas, la conversation

entre voisins s'engageait dans les cours intérieures des maisons^ que maintenant nous jugerions peu confortables pour un semblable usage.

A côté de cette austérité, en même temps morale et matérielle, trouvait place chez les Genevois, et c'est un caractère saillant de Vinstitution de Calvin, un large développement littéraire et intellectuel. Le collège, où tous les enfants s'instruisaient jusqu'à seize 'ans, avait considérablement élevé le niveau intellectuel de la nation. Un voyageur du XVIP siècle, Davily, s'étonne de voir qu'à Genève on fasse des lettrés des fils des plus humbles artisans : a Car chez ce singulier peu- (( pie, dit-il, on enseigne le grec et le latin aux gens « qui ailleurs ne savent ni A, ni B. »

Ce mélange de simplicité républicaine et de fortes études favorisa certainement les développements du négoce et de l'industrie. Le commerce des soies et des velours fut pour, Genève une grande source de richesse durant le XVIP siècle : de 1700 à 1730, de grandes entreprises commerciales, habilement conduites, ajoutèrent encore à ces féconds résultats. La ville, exténuée et ruinée peu auparavant par les sacrifices qu'elle s'était imposés en faveur des réfugiés de la révocation de l'Edit de Nantes , ne s'en trouva pas moins, à l'époque que nous indiquons, dans la situation la plus prospère.

Les riches Genevois employèrent dès lors une notable partie de leur fortune à renouveler l'aspect de la ville. Habitués que nous sommes aujourd'hui aux belles et solides constructions des quartiers d'en haut, nous pourrions penser qu'il en fut toujours de même ; cependant , au fond, c'est aux façades de la Pelisserie et aux baraques du nord de l'Ile que nous devrions nous

adresser pour trouver dans la ville actuelle des morceaux d'architecture propres à nous donner une idée de Taspect qu'offrait, avant le XVUP siècle, aussi bien la zone élevée de la colline genevoise que sa partie inférieure. Mais en quelques années tout avait changé de face : Beauregard, la Treille, la rue des Granges, celle des Chanoines, la Grand' Rue, la Cité, la rue de l'Hôtelde- Ville, la place S^iint-Pierre , la Taconnerie, l'Hôpital, le Temple- Neuf, le Grenier à blé, la façade neuve de la cathédrale, s'élevèrent avec une rapidité que les constructions parisiennes dépassent à peine aujourd'hui. D'autre part, ce développement de prospérité matérielle ne pouvait manquer d'introduire une profonde modification dans les habitudes sociales : «c Nous avons (( des portes cocbères, dit un pasteur , mais par ces « portes cochères le luxe entre à deux battants. » En effet, un assez grand nombre de citoyens faisaient ds longs séjours à Paris, et ils en revenaient, cela se comprend aisément, fort peu charmés de leur précédente manière de vivre. A des hommes qui venaient de briller sous des habits de velours et de soie , de voir de près les splendeurs de la cour et les magnificences du théâtre, de jouir du charme des conversations et de l'esprit de ces admirables causeurs du XVU* siècle , il faut avouer que la puritaine Genève devait paraître bien sombre et bien froide. Il était dur de renfermer, de par la loi, les habits brodés, les dentelles, les bijoux, pour revêtir la banne serge et le drap noir, seuls autorisés par les ordonnances. Ces privations excitaient d'amers regrets, et les fêtes, les comédies et les violons de la capitale retentissaient en bruyants souvenirs dans une vie monotone, compassée et plus sévèrement ré-

glée qae celle de bien des couvenhr. Sous celte impression, on lançait des épigrammes d'abord, puis on donnait des fêtes en dépit des amendes et des peines consistoriales ; on murmurait, on se révoltait fréquemment de fait contre les ordonnances sompluaîres ; Tantipathie qu'inspiraient leurs prescriptions surannées ne se donnait. pas la peine du raisonnement, et nul, parmi leurs adversaires, ne songeait à se demander si la République pourrait subsister en adf^tant le luxe, les usages de la France, et surtout son élégante corruption.

Ainsi, vers le raiKeu du XVIll* siècle, la nation genevoise était divisée en deux classes Wen tranchées : d^ine part, les citoyens invariablement attachés à Tantique simplicité protestante; deTautre, ceux qui, placés sous Tinfluence immédiate de la civilisation étrangère, se montraient hostiles à des lois qui ne portaient q«e trop le cachet de leur vieil âge*

Voltaire eut bientôt jugé de l'état des choses et s'empressa de calculer les moyens « de corrompre la pédante ville. » L'établissement d'un théâtre lui parut la mesare la plus urgente pour atteindre ce but ; c'est lui-même qui le dit.

Le théâtre à GenèTe avant VoHaire. — Les orages potitiqaes et la comédie. — Les garçons barbiers jouant la tragé^e. — Reprébeotations dramaltiques aux Déitoes et ^ Tournay. — Opposition du Conseil et du Consistoire. — Lettim de Roqseeau contre lé théâtre à Genève. — La comédie ii Châtelaine. — Lekain à Ferney et enthousiasme des Genevois pour le célèbre tragédien. ^Voltaire dans les couHsses. — Voltaire et les inagnifiques seigneurs qui le sifflent. -- Les Chasse^guiux au théfttre de Châtelaine. — Opposition des citoyens et incendie du théâtre de Genève. — Mot de Voltaire : perruques et t-fgnasses.

Dix*huit ans avant l'arrivée de Voltaire à Genève, cette ville avait dû permettre temporairement Pétablis- ^ment d'un théâtre, et voici quelle occasion fut plus forte que les vieilles prescriptions interdisant a toute représentation comique. »

En 1737, il s'était élevé dans Genève de terribles discordes, dans lesquelles les A&m partis politiques en lutte eureat des torts à peu près égaux; le sang des citoyens fut répandu et la ville >se divisa en deux camps animés l'un contre l'autre d'une baine implacable. Les cours de France , de Sardaigne et les cantons suisses offrirent leur médiation , qui réussit à ramener dans la République une paix apparente. Les ambassadeurs et teur isuitci, trouvant fort peu de récréations dans Genève, demandèrent instamment l'établissement d'un

tbéâlre, et, malgré sa répugnance, le gouvernement dut y consentir. Un bâtiment en bois fut élevé à côté de la Place-Neuve : le Consistoire adressa, à ce sujet, les plus sérieuses remontrances, et obtint que la permission ne dépasserait point le terme d'un an ; ce délai expiré, il réclama la clôture des représentations, et voici les considérants qu'il émettait à l'appui de cette requête : « Il est triste de penser que les comédiens finistt sent leur campagne en déclarant qu'ils n'ont trouvé à « vivre qu'ici et que cette ville est le Pérou. Ils ont rai- « son, car tous frais payés, l'hôpital subventionné, ils « emportent 15,000 francs, et malheureusement ce sont « les personnes gagnant leur vie qui ont fourni la ma- « jeure partie de cette somme. De plus, ce qui doit faire « penser que la comédie convient ici moins qu'ailleurs, tt c'est le goût extraordinaire qu'on a fait paraître pour « les plaisirs et le spectacle : ce goût est si prononcé a qu'il a eu la force de suspendre l'impression des mal- (( heurs publics les plus effrayants. Quand on pense que « des visages sur lesquels on voyait la crainte et la douce leur empreintes à la suite de nos désastres politiques, « ont paru dès le lendemain de la première comédie x( tout brillants de joie et désireux de se divertir, on ne « peut s'empêcher de croire qu'il y a dans cette ville « un goût prodigieux pour le plaisir, auquel il est bien « important de ne pas fournir de nouveaux aliments. » Le résultat de la démarche du Consistoire fut la fermeture du théâtre, mais les paroles mêmes que nous venons de citer nous dévoilent l'énergie du penchant des Genevois pour ce divertissement et l'impossibilité de conserver, en 1740, la rigueur des coutumes du XVI* siècle. Les faits ultérieurs se chargent bien, du

reste, de le prouvera eux seuls. En effet, on transporta dans les maisons particulières des essais dramatiques destinés à remplacer le spectacle, qui n'était plus légalement autorisé, et le Consistoire dut, à maintes reprises, réprimander des citoyens prévenus du délit de « comédie à domicile. » Si nos ancêtres eussent choisi leurç pièces dans les ignobles répertoires de la foire et des carrefours, on pourrait approuver la sévérité ecclésiastique de l'époque ; mais l'esprit des Genevois, formé par leurs éludes du collège au goût de la bonne littérature, se manifestait, d'une manière remarquable dans le choix de leurs récréations dramatiques. La haute comédie et les plus belles tragédies étaient invariablement étudiées par les acteurs bourgeois, et quelle que fût la classe sociale des amateurs, ce fait ne présente aucune exception. Chose singulière, parmi les ouvriers, les gens les plus passionnés pour le drame étaient les garçons barbiers et perruquiers. Voici quels furent, à l'occasion de ce fait, leurs rapportsavec le Consistoire. On les mande pour les censurer parce qu'ils ont représenté Polyeucte^ Cinna, ou Mahomet et lie Registre s'exprime en ces termes : « A comparu le sieur Aubert, maître à danser, « appelé céans pour avoir prêté territoire aux fins de « représenter la tragédie de Mahomet : il avoue qu'il a « prêté sa salle et qu'il a dansé en habit de paysanne (( durant les intermèdes, ce dont il est gravement ré- (( primandé. »

Un autre jour « ont comparu quinze garçons perru- « quiers et barbiers, appelés pour avoir été acteurs dans « la tragédie de la Mort de César^ représentée chez le « sieur Joubert; ils ont été censurés et exhortés à mieux « observer les ordres de leurs supérieurs, et de s'atta-

(( cher à leur profession sans s'arrêter au jeu ou à d'au- (( très excès. » Ces censures consistoriales, fréquemment répétées, ne corrigeaient du reste personne, et les représentations dramatiques étaient des plus fréquentes lorsque Voltaire vint s'établir aux Délices.

Nous avons vu les succès qu'il obtint à Lausanne en faisant jouer ses pièces par des acteurs vaudois ; Voltaire supposa qvaa recevrait à Genève des encouragements analogues, et son théâtre se trouva prêt avant ^ que la maison fût terminée. Plusieurs familles riches acceptèrent ses invitations, et le poëte n'eut rien de plus pressé que d'organiser des comédies, sur lesquelles il comptait « pour dominer la société genevoise. 9

Aussi fut-il grandement irrité lorsqu'il apprit que la majorité du Conseil d'Etat et le Consistoire blâmaient son entreprise. Voici la délibération qui eut lieu à ce sujet le 31 juillet 1755 : « M. le pasteur de Roches a c dit que le sieur Voltaire se dispose à jouer des tragé- • dies chez lui, à Saint-Jean, et qu'une partie des' acte teurs qui suivent les répétitions sont des particuliers (( de cette ville : dans ce but , il a fait bâtir un théâtre «et préparer des décorations... Le Conseil déclare a qu'il maintiendra la défense, qui est la même pour tt tous, et il invite Messieurs les pasteurs de la ville à « visiter les personnes à qui M. de Voltaire distribue a des rôles, pour les engager à s'abstenir. »

M. le professeur Tronchin rapporte que, dans une visite qu'il fit quelques jours plus tard à Voltaire, celui-ci lui témoigna « être fort fâché d'avoir donné lieu (( à quelques plaintes au sujet d'une tragédie qu'on dece vait représenter chez lui, mais que c'était moins sa ( faute que celle de ses visiteurs, lesquels ne l'avaient

a pas averti. Qu*à présent qu'il est bien informé, il se « donnera garde d'y contrevenir , son intention ayant « toujours été d'observer avec respect les sages lois du (( gouvernement. »

En effet, durant trois années, Voltaire, passant les hivers à Montrion, s'abstint d'organiser aux Délices des représentations théâtrales « avec costumes et décorations. )> Mais ne pouvant se passer de ce plaisir, et la majorité du Conseil demeurant inflexible, il fit construire une salle à Tournay (Pregny), sur la frontière genevoise. Dès lors il avait pleine liberté, et, pour mieux attirer les amateurs, il y fit jouer plusieurs artistes de la Comédie-Française, que le fameux Lekain avait conduits aux Délices auxquels voulurent bien se joindre plusieurs dames genevoises pour compléter la troupe de Tournay. Pour le coup, le scandale parut trop grand ; on allait répétant dans les cercles : a A quoi « servent les lois si, pendant qu'on nous défend déjouer (( la comédie dans nos maisons, les dames peuvent la « jouer chez M. de Voltaire ?» — Et la Compagnie des Pasteurs finit par adresser au Conseil une remontrance dont voici la partie la plus saillante : « II est contre la (( décence publique et bien affligeant pour tout bon ci- « toyen que des personnes destinées par leur naissance, n leur éducation et leurs talents, au gouvernement de M l'Etat se produisent sur un théâtre presque public a pour mériter les éloges de vrais comédiens : de jeu- « nés dames, qui devraient donner des exemples de (( modestie , osent se mettre en quelque sorte au rang « des comédiennes, en sorte que le goût pour le théâu tre fait des progrès dangereux et fortifie le penchant, (( qui ne règne que trop, pour la dissipation, le luxe et

(( la dépense. Ces dissipations iofluent nécesBiûreiBent « sur les mœurs et font naître des sentiments dlniiiffé- « rence pour la religion et la patrie. L'exemple des « personnes riches peut être suivi par des gens de tout « état qui y perdront leur argeat et leurs principes. c( Pour remédiera ce mal, il faut qu'on fasse au sieur de « Voltaire une défense expresse de faire jouer ou per- « mettre qu'on joue aucune pièce de théâtre, soit par « représentation publique, soit par répétition, |)our « éviter tout sujet équivoque. Puis le Petit Conseil fera « défense expresse à tous sujets de cet Etat de repré- « senter des pièces, tant sur le territoire que dans les «environs. » A la suite de ces observations, le Conseil fit tout ce qu'il pouvait faire : il prit des mesures sévères contre les acteurs de Tournay.

Voltaire, on le comprend, ne voulut pas laisser au Conseil ledernier mot ; « On jouera la con>édie auxDéli- « ces, s'écria-l-il ; on la jouera malgré les perruques ge- « nevoises ! » Et Lekain lui fut un merveilleux instrument pour déjouer la résistance des magistrats genevois : « J'attends Lekain, écrit-il à d'Argental ; il dé- (( clamera des vers aux enfants de Calvin : leurs mœurs « sont fort adoucies, ils ne brûleraient plus Servet, A c( propos de Calvin, je vais leur jouer un tour dont ils « me sauront mauvais gré : je me suis procuré un vieux « fauteuil qui servait de chaise ou de chaire à leur ré- « formateur; je l'emploierai dans l'entretien d'Auguste € et de Cinna; le beau bruit quand les prédicants le « sauront I d Et, quelques jours plus tard, il peut ajouter ; « Eh bien, j'ai réussi; j'ai fait pjeurer tout le H Conseil de Genève; Lekain a été sublime, et je cor- ; romps la jeunesse de celte pédante ville. »

Plût à Dieu que cette corruption se f&t bornée à faire entendre Lekain à la jeunesse genevoise !

D'Alembertse trouvait alors aux Délices : il composa, sous la dictée et les inspirations de Voltaire, l'article Genève, qu'il inséra dans V Encyclopédie, et sur lequel nous reviendrons ,plus tard à un aulre point de vue. Voici le passage qu'il y consacre au théâtre : « On ne « souffre point de comédie à Genève : ce n'est ,pas (t qu'on y désapprouve les spectacles en eux-mêmes, (( mais on craint le goût de la parure, la dissipation , a le libertinage que les troupes de comédiens ap- « portent avec elles. Cependant ne serait-il pas pos- « sible de remédier à cet inconvénient par des lois sé- « vères et bien exécutées sur la conduite des comé- « diens Par ce moyen Genève aurait des spectacles. et « conserverait ses mœurs : les représentations théâtFa- « les formeraient le goût des citoyens, leur donneraient « une finesse de tact, une délicatesse de sentiments (( qu'il est bien difficile d'acquérir sans ce secours. »

Rousseau écrivit alors un traité de 200 pages sur l'usage et l'abus des spectacles ; il montra tous les dangers de cette institution pour Genève au point de vue • patriotique. Le Consistoire se joignit à Rousseau, et le ^ mandement qu'il publia à ce sujet (17 novembre 1760) reflète, au pc^nt de vue religieux, les idées et lesprincipes défendus avec tant de chaleur par notre illustre concitoyen.

L'opposition que Voltaire rencontrait ne fit que le fortifier dans ses résolutions : ne pouvant introduire officiellement la comédie dans les murs de Genève, il annonça à grand bruit l'ouverture du théâtre de Châtelaine. Les Genevois, amis des anciennes coutumes de

la République, les citoyens,' partisans des principes de Rousseau, s'employèrent à Tenvi pour entraver ce projet. La Compagnie des Pasteurs ordonna une visite générale des paroisses, a aux fins d'obtenir des adhésions <( contre le théâtre de M. de Voltaire. » Les promesses d'abstention furent si nombreuses qu'on put croire que les comédiens joueraient dans le désert. « Mais (( quelle déception, écrit un témoin oculaire, M. Mou- « chon. Le théâtre est achevé, le jour de l'ouverture « fixé. Des assemblées ont eu lieu dans les cercles ; (( les vrais patriotes, amis de la religion et du pays, « s'engagent volontairement à n'y pas mettre les pieds ; « ils vouent les comédiens à l'abandon et à la misère : « on se roidit, on se prépare à lutter contre la tenta-

« tion; mais, hélas! le jour arrive et le soir de ce

« jour tout le monde va à Châtelaine... c'était comme n une procession ! » Un peu plus tard, M. Mouchon écrit encore : « Tout l'intérêt que devait causer le ti- « rage de la loterie a été absorbé cette semaine par la (( passion pour la comédie; il semblait qu'on allait « chercher le gros lot à Châtelaine par la fureur avec a laquelle on s'y portait. Ce grand concours a été « excité par le sieur Lekain, célèbre acteur de Paris, ({ qui, étant venu visiter Voltaire à Ferney, a été solli- « cité de représenter sur le théâtre de Châtelaine, et y « a joué effectivement trois fois la semaine dernière M dans trois pièces de Voltaire, Adélaïde Du GuescUn, « Mahomet et Sémiramis. Je ne saurais vous peindre « toutes les folies qui se sont faites à l'envi pour voir « représenter cet homme-là, et les foules de monde qui fi y couraient dès le matin, malgré le mauvais temps. « On a payé jusqu'à un louis le louage d'une voiture ;

« on D'en trouvait plus. .. l'on faisait venir les plus maa- « valses carrioles de Chênes et de Garouge. Moi qui « vous parle, j'ai participé à la folie générale et je n'ai a pu résister à la curiosité de voir le célèbre acteur. a Je me réservais pour samedi, qu'on devait jouer Se' « miramis : je savais qu'il brillait le plus dans le rôle « de Ninias. Je réparai à force de travail le temps que « je devais donner le lendemain, car j'étais à Ghâte- « laine à onze heures et demie du matin, et encore trouce vai-je le parterre rempli. Mais je vis tout aussi bien a -depuis les secondes loges, et j'eus l'avantage d'avoir « la compagnie de M. Mussard, ancien syndic, qui, lui « aussi, avait fait une exception de ses principes patrio- « tiques contre la comédie en faveur de l'acteur en « question, — Je vis des choses sublimes et qui surce passèrent encore l'idée que la renommée m'avait « donnée de ce parfait acteur. Gomme toutes les pasce sions venaient se peindre sur son visage I Quelle « magnifique récitation ! quels gestes cadencés? quelle (i brillante pantomime I Mais c'est encore moins l'art « que l'on admire en lui, ce sont ces écarts, cette fou- « gue impétueuse, cet involontaire oubli de soi-même « qui enlève au spectateur le temps de l'examen et au « critique le froid compas de l'analyse. Tel est le mo- « ment où il sort du tombeau de Ninus, croyant avoir « frappé Assur, tandis qu'il vient de tuer Sémiramis. « C'était le triomphe de la nature : aussi le frémisse- (c ment était-il universel. Mais ce qui ne fut pas une « des moindres parties du spectacle, ce fut Voltaire lui-même, assis contre la première coulisse, en vue « de tous les spectateurs, applaudissant conjmeun poste sédé soit en frappant avec sa canne, soit par ses ex-

(( domations : « On ne peut pas mieux ! — Ah ! mon « Dieu, que c'est bien ! » soit en prêchant Tattendris- (( sèment d'exemple et portant son mouchoir à ses yeux. « Il fut si peumaître de son enthousiasme que, dans un. c< moment où Ninias quitte la scène après avoir bravé « Assur, sans crainte de déranger toute l'illusion il cou- (( rut après >Lekain, le prit «paria main *et l'embrassa (c ^vers le fond du théâtre. On ne pourrait imaginer un « ambiguplus comique, car Voltaire ressemblait à un « de ces vieillards de comédie, les bas 'roulés sur ses (( genoux et habillé suivant le costume du bon vieux « itemps, ne pouvant se soutenir sur ses jambes Irem- (( blantes qu'à l'aide de sa canne. Toutes les traces de « la caducité sont empreintes sur son visage, ses joues « sont caves et ridées, son nez (prolongé, ses yeux <( presque éteints ; mais, comme dit Fréron, cette tète « glacée renferme un volcan toujours en éruption, « quoique avec des flammes il jette aussi de la fumée « et des cendres. »

Voltaire ne négligeait rien, comme on le voit,!pour produire de l'effet sur les Genevois et les Attirer à lui ; il employait des acteurs de grand talent et faisait jouer à Châtelaine ses meilleures pièces; les "habitués montraient leur gratitude pour ces procédés enapplaudïssant à outrance les œuvres du poète. Toutefois, un beau soir, les choses tournèrent autrement. Voltaire- faisait, par exception, représenter une de ses plus insignifiantes productions, intitulée CAar/o< ; c'est la vieille histoire d'un enfant de la campagne changé en nourrice contre le fils d'un seigneur. D'après les idées du temps sur la noblesse innée, le paysan anobli commet toutes les grossièretés imaginables, malgré la bonne

éducation qu'il reçoit dès le berceau, tandis que l'enfant noble fait et dit naturellement les plus belles choses sous le sarrau du laboureur.

Celte donnée ne plut guère aux spectateurs républicains de Châtelaine, et comme, du reste, ce drame est fort médiocre, le parterre fit preuve de goût, sinon de politesse, en sifflant sans miséricorde ; il ne voulait pas laisser terminer la représentation. Tout d'un coup, au plus fort du tumulte^ s'avance hors de sa loge le grand corps de Voltaire, qui, gesticulant de sa canne vers les spectateurs, leur crie de sa plus tonnante voix : c( Magnifiques et très-honorés Seigneurs ! je suis chez « moi, et si vous ne vous tenez pas tranquilles, je vous « fais administrer la plus robuste volée que votre Répu- « blique ail jamais reçue! » Les applaudissements et les rires accueillirent cette boutade, qui fit écouter jusqu'au bout la pièce menacée.

Une plaisanterie d'écolier mil Voltaire dans un nouvel accès de fureur. Un jeune Anglais, le fils de lord Mahon, demeurait à Genève. Il imagina de faire habiller de neuf les chasse-gueux (valets de voirie ) de la ville, et puis il leur remit l'argent nécessaire pour prendre des billets de loges au théâtre de Châtelaine. Lorsque les Genevois reconnurent ces étranges spectateurs, il s'éleva un tumulte difficile à décrire. Les chasse-gueux persistèrent longtemps, déclarant qu'on les avait payés pour voir le spectacle et qu'ils ne sortiraient point de la salle. Ils se rendirent néanmoins aux injonctions réitérées de la foule. Voltaire elle Président français seplaignirent amèrement au Conseil, qui désapprouva fort celte sotte manifestation ; mais toute la répression dut se borner à écrire uneleltre de blâme au jeune lord.

Le théâtre de Châtelaine resta ouvert jusqu'en 1766 ; cette année-là, des troubles survenus à Genève nécessitèrent une nouvelle intervention diplomatique de la France, de Berne et de Zurich. L'envoyé français, M. de Hauteville, fortement sollicité par Voltaire, demanda que les acteurs de Châtelaine vinssent jouer à Genève. Le Conseil, soutenu par un grand nombre de chefs de famille, refusa d'abord ; mais il n'était pas en position de faire cette fois une résistance sérieuse ; bientôt il dut céder à l'action de la diplomatie française, et le théâtre s'établit à Genève (avril 1766). On put voir alors combien l'influence de Rousseau était grande sur ses concitoyens : notre grand philosophe désapprouvait hautement l'introduction de la comédie au sein d'une république dont la vraie sauvegarde était, à son avis, « la dignité personnelle et la sévérité des mœurs. » Les amis de Jean-Jacques écoutèrent ses conseils et les mêmes hommes qui avaient été à Châtelaine prirent sur eux de ne pas mettre les pieds au théâtre de la place Neuve. Tout au contraire, les commensaux de Ferney et un certain nombre d'artisans profitèrent largement des récréations dramatiques. Voltaire en prit occasion pour couvrir Rousseau d'injures et proclamer un triomphe fort contestable, a Le théâtre est dans Genève, s'é- « crie-t-il. En vain Jean-Jacques a-t-il joué dans cette « aflFaire le rôle d'une cervelle mal timbrée, les plénipoa tentiaires lui ont donné le fouet d'une manière publi- (( que. Quant aux prédicants, ils n'osent lever la tête : « lorsqu'on donne le Tartu/feM peuple saisit avec transie port les allusions qui les concernent. »

Cette joie de Voltaire dura peu. Si ses partisans étaient assez nombreux pour garnir les loges et le par-

terre de la nouvelle salle de spectacle, la grande majo* rite du peuple désapprouvait encore cette institution, et le seigneur de Ferney put s'en convaincre par une désagréable expérience. Le 5 février 1768, vers six heures du soir, une lueur épouvantable rougissait le ciel du côlé de la place Neuve : chacun d'accourir, portant, selon l'usage, sa seille ou son seillot pleins d'eau. Près de L'Hôtel-de-Ville,un certain nombre de personnes stimulaient le zèle des arrivants. Mais lorsque, du haut de la Treille, les hommes et les femmes découvraient le foyer de l'incendie, ils versaient brusquement leurs seaux le long de la rampe en disant : «Ah I c'est le théâtre « qui brûle I Eh bien ! mes beaux messieurs, que c( ceux qui l'ont voulu J'éteignent!» Ces paroles excitèrent llndignation de Voltaire, qui s'écria : « \h ! «cette Genève! quand on croit la tenir, tout vous « échappe ! Perruques et tignasses^ c'est tout un I »

Voulant parer aux inconvénients qui, selon son opinion résultaient pour la ville de la destruction de son théâtre, il fit rouvrir celui de Châtelaine et, en outre, favorisa de tout son pouvoir les représentations à domicile chez les Genevois. Son principal coadjuteur fut un sieur Papillon, très-souvent mis à l'amende pour délit dé comédie. Voltaire payait pour lui, et, voulant pousser à bout le Consistoire, il imagina la plaisanterie d'écolier que voici : Un matin on trouva aflBché sur les portes des temples un placard portant ces mots : « Par permission de la Vénérable Compagnie des pasteurs^ Le sieur Papil' Ion et sa compagnie à lui jouer ont le Barbier de Séville. » Le sieur Papillon fut incarcéré pendant quelques jours ; puis, traduit devant le Consistoire, il voulut lire pour sa défense une apologie du théâtre composée par Voltaire :

on lui en refusa la permission, el il répondit avec une insolence sans égale. Le Conseil le punit de nouveau, mais son autorité fut impuissante à empêcher les représentations, qui recommençaient presque chaque semaine. Cet état de choses dura jusqu'en 1782. A cette époque, une troisième médiation française ayant eu lieu pour calmer de nouveaux troubles politiques dans Genève, le théâtre fut reconstruit, et dès lors a subsisté sans interruption dans notre ville, sauf durant les temps de révolutions et de calamités publiques.

édirriiiVA'^oiv de i.a i.vT'i'G ateo tolv.<irb

L'impératrice de Russie et les institutrices genevoises. — Colère de Voltaire contre les magistrats. — Robert Covelle et le Consistoire. — Rôle de Voltaire. — Respect du peuple pour ses pasteurs. — yémeute 4e Saint^Gervais.

Si ropposilion d'une partie des Genevois à l'endroit de la propagande dramatique de Voltaire échauffa maintes fois sa bile contre a la cité pédante et la parvulissime République, » il ne manqua pas d'autres griefs à reprocher aux « intraitables magistrats calvinistes, » et l'impératrice Catherine de Russie fut cause d'un violent démêlé entre Genève et Ferney. Le poëte avait conçu pour cette souveraine un enthousiasme qui allait jusqu'au délire; il lui adressait les formules de louange que la religion consacre à la Divinité; il l'ornait de toutes les vertus, lui prêtait les vues les plus larges et les plus libérales pour la civilisation de son empire, et lui souhaitait toutes prospérités dans sa guerre contre les Turcs {Corresp.^ 1765). A Genève on jugait les choses un peu différemment : le gouvernement se montrait peu partisan de l'agrandissement d'une puissance déjà colossale, et Voltaire fut très-scandalisé de ce que, les armées de Catherine ayant été battues, deux ou trois conseillers avaient allumé des feux de joie dans leurs campagnes.

Il s'empressa de le mander au prince Galitzin. Il eut bientôt un nouveau et plus grave sujet de plainte. L'impératrice envoya à Genève un M. de Buldw, recommandé à Voltaire et chargé d'emmener à Saint-Pétersbourg un certain nombre d'institutrices et de domestiques destinées au service de la cour impériale. Nous lisons à ce sujet dans les registres du Conseil (20 août 1765): « M. Sales, syndic de la garde, ayant avis que « le sieur de Bulow, colonel au service de Sa Majesté « l'impératrice Catherine, vient d'arriver en cette ville (( avec charge d'engager des demoiselles pour les em- « mener en Russie, il a été attentif, depuis l'arrivée « de cet oflScier, à éclairer sa conduite. Cet officier a (( essayé de débaifcher quelques personnes ; sur quoi « l'avis a été de la part du Conseil que, de tels engage- « ments étant opposés à nos lois, qui ne permettent (( pas ces sortes de voyages, on prierait le sieur de « Bulow de se désister volontairement de ses efforts, « afin de n'être pas obligé de lui faire de la peine. » M. de Bulow parla très-fièrement, déclara qu'il ne partirait pas avant d'avoir rempli sa mission, à moins qu'on ne le fît saisir par des soldats. Sa résistance fut inutile ; Berne et (îenève se mirent d'accord pour empêcher cette émigration, et l'envoyé de Catherine dut s'éloigner sans emmener personne. On s'était retranché derrière la loi, qui pourtant n'empêchait pas les demoiselles genevoises d'accepter des places d'institutrices en Angleterre : mais il y avait un autre motif, et Voltaire le sut. Tout ému de cette insolence, il interrogea là-dessus M.Tronchin, qui ne se gêna nullement pour dire à l'adorateur de Catherine ces mots significatifs : «Monsieur de Voltaire, le Conseil se regarde comme le père de tous

- Si —

(( les citoyens ; en conséquence il ne peut souffrir que (c ses enfants aillent s'établir dans une cour dont la « souveraine est violemment soupçonnée d'avoir laissé « assassiner son mari, et où les mœurs les plus relâ- « chées régnent sans frein. » Voltaire netfit pas grand bruit de cette réponse, et quand il raconta l'affaire à son ami d'Argental {Corresp.y 1765), il se borna à lui dire : « Voici des choses d'une autre espèce. Je crois « vous avoir mandé que l'impératrice de toutes les n Russies, souveraine de 2,000 lieues de pays et de (( 300,000 automates armés qui ontbattules Prussiens, « batteurs des Autrichiens, etc., que ladite impératrice (( daignait faire venir quelques femmes de Genève « pour montrer à lire et à coudre à des jeunes filles de a Pétersbourg ; que le Conseil de Genève a été assez « fou et assez tyrannique pour empêcher des citoyen- « nés libres d'aller où leur plaît, enfin assez insolent « pour faire sortir de la ville un seigneur envoyé par (( cette souveraine ! Monsieur le comte de Schouvalof, « qui était chez moi, m'avait recommandé ces demoi- (( selles. Je ne balance assurément pas entre Gatheu rine II et les vingt-cinq perruques de Genève. Cette « aventure m'a été fort sensible. 11 y a dans ce Conseil « trois ou quatre coquins, c'est-à-dire trois ou quatre <( dévots fanatiques qui ne sont bons qu'à jeter dans « le lac. »

Un incident qui préoccupa longtemps la République fournit à Voltaire le moyen de répandre ses plus amères plaisanteries sur ces dévots fanatiques et sur le clergé protestant de Genève. C'est en 1764 ; un citoyen nommé Robert Covelle, homme d'un caractère violent et menant une conduite fort relâchée, fut appelé devant

le CoHsistoire pour être censuré d'une faute grave; après qu'il eut avoué ses torts, le président du Consistoire lui dit de s'agenouiller, suivant l'usage, pour entendre la réprimande qui devait lui être adressée et demander pardon ^ Dieu. Covelle déclara qu'il lui fallait une semainede réflexion pour décider s'il pouvait se soumettre à cette formalité. Au bout de quinze jours il revint, refusa absolument de s'humilier et présenta un mémoire danis lequel il prouvait que nulle part, dans les ordonnances ecclésiastiques, la génuflexion n'était exigée. Le mémoire était remarquablement écrit, et comme il était bien notoire que Covelle ne possédait nullement les facultés intellectuelles nécessaires pour la composition d'un semblable traVail, on le pressa de questions sur sa véritable origine ; il finit par convenir qu'il avait été conduit à Ferney, et que Voltaire l'avait fort engagé à braver le Consistoire; deux ou trois citoyens genevois présents à cette visite l'avaient euxmêmes encouragé à la résistance, et avaient remis à Voltaire les matériaux nécessaires pour la rédaction du mémoire qui venait d'être présenté au Consistoire. « Maintenant, ajoutait Covelle, je suis parfaitement déa cidé; non-seulement je ne me soumettrai pas à ces « messieurs, mais encore je vais faire imprimer ce « travail contre la génuflexion. »

Le Consistoire vit bientôt que cette affaire prenait les ;propor4ions d'une question générale. En eff'et, le mémoire de Covelle- Voltaire reçut la plus grande publicité ; on y répondit en montrant qu'un usage qui . avait deux cents ans d'existence, et auquel tant d'hommes distingués s'étaient soumis, valait bien un .paragraphe d'ordonnance : bref, les citoyens se divisèrent

en , deux >Gamps.Xes adversaires de la génuflexion déclarèrent que lors même que cette humiliante formait lité aurait été inscrite dans les ordonnances, les teo^ps « étaient changés, et qu'un Genevois ne devait point « être soumis à»cette pénible coutume. Le repentir, it ajoutaient-ils, est une affaire entre la •conscience u humaine et le juge souverain : Fhomme qui pense « avoir violé la loi divine doit s'humilier, s'agenouiller « devant son Dieu ;.mais, d'après les paroles mêmes de a .Jésus-rChrist, cet acte s'accomplit dans le plus profond a secret, sans témoins, nul ne pouvantântervenir entre «la créature qui se repent et le Créateur qui par- « donne. » -'^

La raison .était • certainement du côté des citoyens, mais le Consistoire ne voulut pas céder : les brochures se multiplièrent; leur réunion forme trois gros volumes qui sont de la plus indigeste lecture. Voltaire, en particulier, défendit vivement Covelle k l'aide de cette raillerie acérée qu'il possédait si bien ;, puis,. saisissant le moment où il jugea que, grâce à sa tactique, le ridicule commençait às'attacher aux prétentions du Consistoire, il crut porter le dernier coup en lâchant sur. les fanaii" ques son poème intitulé : Guerre de Genève^ libelle aussi scandaleux dans son genre que la Jeanne <fArc dans le sien. Voltaire y critique jles mœurs des Genevois avec une malice, chose singulière, un peu lourde ; il assaille les. pasteurs de plaisanteries, dont quelques-unes sont fort spirituelles ; mais bientôt il abandonne la satire permise pour s'abaisser aux plus odieuses calomnies; les pages les plus infâmes s'adressent à Rousseau. Le dégoût le mieux motivé vous saisit à la^ecture de ce pamphlet. Les Genevois de l'époqueà laquelle nous

nous reportons en éprouvèrent, du reste, cette impression.

Quoi qu'il en soit, peu après l'apparition de cette pièce odieuse, la querelle s'apaisa : le Conseil abolit la génuflexion et Robert Govelle vint demander à être admis à la Sainte-Cène ; le Consistoire lui répondit qu'il acceptait volontiers tout repentir véritable, mais que, pour prouver sa sincérité, il devait désavouer publiquement les douze lettres écrites sous son nom par Voltaire, et surtout renoncer à la subvention annuelle de 300 francs que le seigneur de Ferney lui faisait pour avoir le privilège d'imprimer sous son couvert des choses impies et scandaleuses. Covelle nia la réalité de la subvention, on lui prouva la vérité de l'accusation ; il persista dans son dire, et le Consistoire décida de ne plus s'occuper de cet individu : c'était certainement ce qu'il pouvait faire de plus sage.

Il semblerait, d'après ces circonstances, que Voltaire pût se féliciter d'une victoire remportée sur le clergé de Genève, mais il ne paraît pas qu'il l'ait estimée bien haut, car, à cette époque, il publia, en tête de sa tragédie des Scythes^ une préface que l'on n'a pas réimprimée dans ses Œuvres complètes, et où il exhale sa mauvaise humeur contre les Genevois (1). « Il y avait, « dit-il, en Perse, un bon vieillard qui cultivait son (( jardin ; ce jardin était dans une vallée immense, ence tourée des montagnes du Caucase, couvertes de nei- « ges étemelles. Ce vieillard n'écrivait ni sur la populace tion, ni sur l'agriculture, comme on le faisait par

(1) Collection de M. le docteur Coindet, Brochure contenant la tragédie des Scythes^ chargée des corrections de la main de Voltaire, faites après la première représentation.

« passe-temps à Babylone, ville qui tire son nom de « Babil. Il a fait représenter des tragédies par sa fa- « mille et quelques bergers du mont Caucase. Ce fait (( lui attire de violents ennemis dans Babylone, c'esta à-dire une douzaine de gredins qui aboient sans cesse a après lui et lui imputent les plus impertinents livres « qui aient jamais déshonoré la presse (1) ; il les laisse a griffonner et calomnier, et pour être loin de cette « racaille, il se retire auprès du mont Caucase avec sa « famille et cultive son jardin. » Cette citation, qui se reporte à la date de 1767, ne paraît guère provenir de la plume d'un homme qui jugerait avoir réussi dans les plans que nous connaissons, et le fait suivant, qui eut lieu dans la même année, prouve que si les railleries de Voltaire avaient flétri le caractère du clergé genevois auprès de quelques incrédules ricaneurs, la masse du peuple ne partageait nullement cette impression.

C'était au mois de décembre 1766, au plus fort des discussions politiques du moment ; la disette commençait à se faire sentir. Les citoyens de Saint-Gervais, murmurant fort contre un accapareur de leur quartier, s'ameutèrent un soir devant la maison de cet homme, et voulurent s'emparer de ses provisions de blé. Le pasteur du quartier, homme fort âgé, averti du tumulte, revêt à la hâte son manteau et son rabat, et, précédé de sa servante portant une lanterne, il s'avance vers le rassemblement ; on lui fait place, il arrive sur le seuil de la porte, qui était déjà brisée ; puis, se tournant vers la foule, il se mit à genoux et dit ces simples mots :

(1) Les douze lettres de M. Covelie, aujourd'hui imprimées dans es éditions complètes de Voltaire.

« Mes frères, .prions Dieu ! » Ces hommes irrités demeurent un ineiant indécis, puis toutes les telles, se découvrent et le ,pasteur demande à Dieu de faire rentrer la justice et le calme dans les cœurs agités ; puis il récite les dix Commandements et le sommaire de la Loi, et conjure ses auditeurs de faire le sacrifice de leurs ressentiments... Pas une parole ne s'élève .pour le contredire, la foule se dissipe en silence, et le lendemain l'accapareur, soit .peur ou émotion généreuse, livrait ses provisions à un taux raisonnable.

Voltaire conjprit cette leçon indirecte, et vit que le ridicule jeté sur la personne des pasteurs n!atteignait pas son but, et cette défaite lui fut aussi sensible que celle qu'il avait* éprouvée neuf ans auparavant, lorsqu'il voulut dénaturer la doctrine des pasteurs genevois auprès de l'Europe chrétienne. .C'est par cet incident que nous commencerons l'exposé de la lutte des idées religieuses entre le philospphe de Férney et le clergé de Genève.

JL?éCUUI«f: Ofi «KLlÈirE CV «i«ll€irC»«0|PÉIME

D'Alembert aux DéHôes. — 'Description de Genève dans l'Encyclopédie. -* Doctrine des pasteurs exposée d'une manière erronée. — Manifeste dogmatique de la Compagnie des Pasteurs. — D'Âlembert obligé par le ministre Vernes d'avouer que nul pasteur ne lui a fait des confidences antichrétiennes. — (Caractère éminemment chrétien du Mémoire justificatif de la Compagnie et son éloge par Rousseau. — Approbation do toute l'Europe protestante. — Chagrin de Voltaire.

Voltaire savaitfort bien que les opinions et les croyances sont les biens les plus précieux pour les hommes sincères et convaincus, mais il ne pouvait concevoir que Ton admît sérieusement des vérités que lui-même considérait comme de lourdes erreurs ; aussi la prédi* cation journalière des dogmes chrétiens dans Genève lui agaçait les nerfs d'une façon toute particulière. Il conçut, dans son irritation, le plan de compromettre les ministres genevois aux yeux des chrétiens orthodoxes eux-mêmes et disposa sa nouvelle machine de guerre avec une grande habileté. Sachant que les pasteurs genevois proclament que leur foi chrétienne est uniquement fondée sur l'autorité divine des

saintes Écritures, et que, satisfaits de cette base de leurs croyances, ils exposent leurs doctrines avec les seules expressions tirées de la Bible, Voltaire, dans cette position si claire et si logique, parvint à trouver un côté à exploiter. Le clergé genevois, ne donnant point un caractère infaillible et divin aux expressions de Trinité^ de péché originel, etc., consacrées par l'Eglise et conservées dans les professions de foi des réformateurs, le philosophe incrédule saisit cette circonstance pour déclarer que ce clergé enlève à la religion tout caractère surnaturel et divin : il lui était d'autant plus facile de faire des ecclésiastiques genevois des Sociniens que l'Eglise romaine envisage comme tels ceux qui n'admettent pas le texte même de ses dogmes.

On était en 1767. D'Alembert, Diderot et leur entourage publiaient le fameux ouvrage de V Encyclopédie : son succès dépassait toute prévision humaine ; il atteignait toutes les parties du monde civilisé oti avait pénétré la langue française, et pour ne nous occuper que de- Genève, il avait causé dans cette ville une véritable émeute intellectuelle. Les gens peu instruits acceptaient sans contrôle les affirmations les plus hasardées de ce livre ; les maîtres et les ouvriers employaient un temps considériable à l'étudier ; l'engouement était poussé jusqu'à la passion, et véritablement l'entreprise, par sa grandeur et son originalité, méritait la faveur populaire, bien que certains articles fussent indignes de vrais philosophes et de savants consciencieux. Au plus fort de cette vogue, d'Alembert vint passer un mois chez Voltaire ; il fit quelques visites à Genèyg. et témoigna le désir de connaître dans ses détails l'histoire de la Répupublique; on lui remit un mémoire à ce sujet. Il

compléta . ses notions sur la cité de Calvin dans la conversation «de Voltaire, et, au mois d'octobre 1757, le célèbre article intitulé Genève parut dans V Encyclopédie. D*Alemb(3rt débute par un exposé passablement exact de son histoire ; il offre ensuite une description très-favorable et très-bienveillante des mœurs et des coutumes genevoises, et vient enfin à parler du clergé protestant. Voici le tableau qu'il en trace : « La conâ- « titution ecclésiastique de Genève est purement pres- « bytérienne : point d'évêques, encore moins de chanoi- « nés; on ne croit pas l'épiscopatde droit divin, et Ton (( pense que des pasteurs peu riches et moins impor- « tants que des évêques conviennent mieux à une petite « république. Le revenu des pasteurs ne va pas au delà « de 1,200 francs; ils n'ont point de casuel. Quant o aux mœurs, il serait à désirer que la plupart de nos tf ecclésiastiques romains suivissent leur exemple ; le . « clergé de Genève a des mœurs exemplaires ; les mi- (' nistres vivent dans une grande union; on ne les « voit point, comme dans d'autres pays, se persécuter « mutuellement ni s'accuser auprès des magistrats ; il « y a peu de contrées où les théologiens soient plus enu nemis de la superstition et de l'intolérance, et comme « la superstition et l'intolérance ne servent qu'à multi- « plier les incrédules, on se plaint à Genève moins « qu'ailleurs des progrès de l'incrédulité. Les ecclésiastt tiques font encore mieux à Genève que d'être tolé- (( rants; ils se renferment uniquement dans leurs « fonctions, ils donnent les premiers l'exemple de la « soumission aux lois. — Le service divin est très- « simple; point d'images, point de cierges, point d'or- « nements dans les églises ; il faudrait seulement une

« unisîque meilleure ; mais la vérité nous oblige à dire « que rÊtre suprême est adoré dans Genève avec une « décence et un recueillement que Ton ne remarque « point dans nos églises. » Ah I si Y Encyclopédie n'eût contenu que de semblables paroles, certes le clergé de Genève aurait pu se croire en paix avec Voltaire ! Mais attendons la fin ; in eauâa venenum, dit l'ancien adage. — Passant au dogme, d'Alembert ajoute : « Plusieurs « ministres ne croient point à la divinité de Jésus-Christ ; « ils prétendent qu'il ne faut jamais prendre à la lettre « ce qui, dans les saints Livres, pourrait blesser l'huu manité et la raison : leur religion est un socinianisme « parfait, rejetant tout ce qu'on appelle mystère révélé. « Ils s'imaginent que le principe d'une religion véritable « est de ne rien proposer à croire qui heurte l'intelli- « gence. »

Le 23 décembre \ 151, M. le professeur de la Rive parle avec une profonde douleur, à la Compagnie des Pasteurs, de cet article, qui avait paru dans le tome VII de

Y Encyclopédie; la Compagnie désigne aussitôt une commission composée de MM. Sarasin, de la Rive, Vernet, Trembley, Maurice, LeCointe, Tronchin, Eynard, «pour composer avec toute la maturité possible une déclaration « de principes en réponse à l'ouvrage français. »

Pendant que la commission travaille, une violente discussion s'engage dans le public sur les assertions de

Y Encyclopédie. Rousseau, le premier, prend la défense des pasteurs, et il découvre aisément la main qui avait dirigé la plume de d'Alembert. Dans une lettre imprimée, qui eut un immense retentissement, comme tout ce qui sortait de la plume de notre illustre compatriote, il

• dit à d'Alembert : a Plusieurs pasteurs de Genève n'ont,

« selon vous, qu'un socioianisme parfait : voilà ce que « vous déclarez à la face de l'Europe. J'ose vous de- « mander comment vous l'avez appris ? C'est sur le té- « moignage d' autrui ou l'aveu des pasteurs. L'aveu des « pasteurs? Vous seriez bien embarrassé d'en citer un a seul qui vous ail confié de pareilles choses I Le témoi- « gnage d'autrui? N'avez-vous pas de fortes raisons de « douter de son impartialité ?

D'Alembert persistant à déclarer que ses informations sur la doctrine lui étaient fournies par plusieurs pasteurs de Genève, M. Jacob Verneslui écrivit et lui demanda de nommer ces ecclésiastiques et d'articuler leurs paroles. Refus de d'Alembert, qui déclara «ne vouloir trahir ni le « seoret, ni les noms dans une affaire dite en confi- « dence. m— Monsieur,» lui répliqua M. le ministre Ver- « nés, « feu M. lepasteurLullin, M. de la Rive et moi, c< sommes les seuls ecclésiastiques que vous ayez vus à « Genève; aussi notre surprise est profonde en lisant ce « que vous avez dit de notre théologie. Rien dans nos « paroles n'a pu vous autorisera cette publication, car « nous avons fait devant vous une profession franche « et complète de notre foi à la divinité des Saintesce Écritures. » A quoi d'Alembert répondit : « Monsieur, « je ne me rappelle pas les discours qu'on a tenus dea vant moi; je serais au désespoir de vous compro- « mettre : je n'ai point prévu que ce que j'écrivais dût « faire tant de peine aux pasteurs de Genève. Mais « comme, selon moi et selon Bossuet, dès qu'on n'adcc met pas l'autorité et la tradition de l'Eglise romaine, « on est socinien, c'est ce que j'ai voulu dire, et je ne c( saurais empêcher que ce que j'ai écrit soit écrit. Du a reste, j'ai prié M. Voltaire d'arranger toute cette a^

tt faire avec M. Tronchîn ; mais en vérité, on fait bien a du bruit pour peu de chose. »

Maintenant voici comment le plénipotentiaire de d'Aiembert accommoda la difficulté ; il écrivit à M. Vernés : « Je n'ai point encore vu le nouveau tome de YEn- « cyclopédie. M. d'Alemberl me dit que vous vous plaic< gnez de lui ; je sais seulement qu'il a voulu donner à a votre ville des témoignages de son estime. Il dit que c le clergé de France l'accuse de vous avoir trop loués, « tandis que vous vous plaignez de n'avoir pas été loués « comme il faut. Que vous êtes heureux dans votre pe- (( tit coin de monde de n'avoir que de pareilles plaintes a à faire, tandis qu'on s'égorge ailleurs ! — Or' çà , a voyons : êtes-vous bien fâchés dans le fond du cœur « qu'on dise dans Y Encyclopédie que vous pensez comme a Origène et les deux mille prêtres qui protestèrent « contre Athanase ? Vous voilà bien malades que quel- « ques gros Hollandais vous traitent d'hétérodoxes ! Sea rez-vous bien lésés quand on vous reprochera d'être « des infâmes, des monstres qui ne croient qu'en un « seul Dieu plein de miséricorde ? — Allez ! vous n'êa tes pas si fâchés I Soyez comme Dorine qui aimait « Lycas. Lycas s'en vanta. Dorine, qui en fut bien aise, « dit :

Lycas est peu discret D'avoir traJii mon secret.

« D'Alembert est Lycas, et vous autres vous êtes « Dorine.»

La discussion en était restée là, lorsque parut le manifeste de la Compagnie, en février 1758. Voici les principaux passages de ce remarquable document : « La

« Compagnie a été surprise et affligée de voir que dans (( V Encyclopédie, on donne une très-fausse idée de notre «doctrine: on avance, contre toute vérité, que plu- « sieurs pasteurs ne croient plus à la divinité de Jésus- « Christ; que notre religion n'est qu'un socinianisme « parfait. On s'efforce d'exténuer notre christianisme « en disant que, parmi nous, la religion est presque a réduite à l'adoration d'un seul Dieu, du moins chez « presque tout ce qui n'est pas peuple, et que le res- « pect pour Jésus-Christ et pour l'Ecriture sont peut- « être la seule chose qui distingue du pur déisme ce « christianisme de GeAève. — De pareilles imputations «( iSont d'autant plus dangereuses qu'elles se trouvent « dans un livre fort répandu, et qui d'ailleurs parle fa- « vorablemenl de notre ville et de son Eglise. Or, contre <( ces assertions, nous protestons que notre grand prin- « cipe, notre foi constante est de tenir la doctrine des « saints prophètes et des apôtres, contenue dans les « livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, pour « une doctrine divinement inspirée, seule règle infailc< lible de notre foi et de nos mœurs. Pour nous, la vie « éternelle est de connaître le seul vrai Dieu et Celui a qu'il a envoyé, Jésus-Christ, son Fils, en qui a habité « corporellement toute la plénitude de la divinité et « qui nous a été donné pour Sauveur, pour Médiateur et « pour Juge, afin que tous honorent le Fils colnme ils « honorent le Père. Par cette raison, le terme de respect « pour les Ecritures nous paraissant trop faible ou trop « équivoque pour « exprimer la nature de nos senti- V ments à son égard, nous disons que c'est avec une foi « complète, une vénération religieuse^ une soumission « entière d'esprit et de.cœur, qu'il faut écouter ce divin

« Maître et le Saint-Esprit parlant par les Ecritures. « C est ainsi qu'au lieu de nous appuyer sur la sagesse « humaine, si faible et si bornée y nous sommes fondés et « enracinés sur la Parole de Dieu, seule capable de « nous rendre véritablement sages à salut par la foi en a JésuS'Clirist. »

Cette déclaration, traduite dans toutes les langues européennes, fut envoyée à toutes les Eglises. Tous les journaux du temps Tatlendaient avec impatience et Tinsérèrent à Tenvi ; eUe fut lue et commentée dans tous les lieux où l'Encyclopédie elle-même avait pénétré. Son effet fut profond, universel; des adresses arrivèrent de toutes parts à la Compagnie, énonçant toutes, sous les formes les plus diverses, ce vœu commun que la citadelle qui avait tenu ferme contre les papes et les souverains catholiques fût de nouveau le boulevard de la foi chrétienne, en défendant cette foi contre les incrédules la divinité des saintes Ecritures. Rousseau ne voulut pas rester en arrière, et dans une nouvelle lettre à d'Alembert, il exprime sa joie de voir son premier jugement ainsi confirmé.

Jaa malice de Voltaire lui causa donc encore cette fois un amer désappointement. Il avait cru déconsidérer le clergé de Genève, en comptant sur son silence, dans un temps où les croyances religieuses osaient à peine se formuler d'une manière timide. Il se trouva tout au contraire appeler l'attention de TEurope sur TËglise de Genève, pour la lui montrer tenant haut et ferme le drapeau de l'Evangile. Ce fut certes un beau jour pour les pasteurs de Genève que celui où leur voix proclama dans la presse, .devant les cours, les académies et les Eglises, ces grandes vérités religieuses qui étaient à la fois tout

le christianisme et le protestantisme tout entier, jour d'autant plus beau que grandes étaient alors les douleurs causées par les attaques incessantes de la philosophie matérialiste. Voltaire lui-même sentit combien toute son habileté avait porté à faux, car jamais il ne fit dans la suite la moindre allusion à cette affaire ; or, on sait s'il s'épargnait lesouvenir de ces triomphes, grands et petits. Du reste, une causp des plus intéressantes s'offrit bientôt à son esprit inquiet : ce fut celle de la tolérance et de la liberté de pensée, pour lesquelles il entreprit une lutte de plusieurs ftnnées qui, nous en sommes convaincus, lui procura plus de pures jouissances que tiant d'autres victoires où sa vanité seule se trouvait intéressée.

▼OliTAinE ET MmA lilBERTÉ DE COWSCIENCE

Intolérance française en 1760. — Voltaire se décide à la combattre.— AfTaire des Galas. — Procès de Sirven. —La Èarre etd'Etallonde. — Le galérien protestant Chaumont. — Les oreilles du grand inquisiteur. — Le seigneur allemand et les Galas. — Le curé de Moëns rossant ses ouailles. — Les serfs du mont Jura. — Influence de Genève sur les efforts de Voltaire en faveur de la tolérance. — Jugement de Gharles Bonnet touchant les travaux de Voltaire en faveur de la tolérance. — Motifs qui mirent Voltaire au service de cette cause.

La liberté de conscience, ou le droit pour chaque homme de choisir ses opinions religieuses et de les professer sans entraves, est un des principes dont l'admission a rencontré et rencontre enéore les plus sérieuses diflGicultés dans la vie morale des nations. Cette indépendance, proscrite par les catholiques, fut considérablement restreinte, durant près de deux siècles, par les protestants eux-mêmes. Longtemps les Eglises réformées, infidèles à l'un des principes sur la base desquels elles s'étaient constituées, traitèrent elles-mêmes d'hérétiques les hommes qui n'admettaient pas tous les points des confessions de foi de Luther ou de Calvin, et cette grave erreur ne fut abandonnée que vers le commencement du XVIP siècle. Ce fut encore Genève qui eut honneur de précéder le monde réformé dans cette no-

ble voie, et son Eglise donna la première l'exemple d'une liberté complète sous le rapport religieux. Cette seconde émancipation de la conscience était un fait accompli dans notre ville depuis soixante-dix ans, lorsque Voltaire conçut le projet de faire goûter les idées de tolérance au peuple français. *

La tâche était rude et périlleuse. En 1760, les hommes qui rejetaient l'autorité du pape étaient encore emprisonnés et confondus sur les galères du roi avec les voleurs et les assassins ; leurs femmes étaient ensevelies dans des cachots infects, et leurs enfants, élevés par des moines, apprenaient, de par le roi, à maudire sur la croix de Jésus le souvenir et la religion de leur père et de leur mère. Les montagnes de France recelaient encore dans leurs déserts des populations désireuses de servir Dieu en esprit et en vérité, et les troupes royales faisaient feu sur ces rebelles comme sur les plus dangereux brigands de grands chemins ; puis les hauts dignitaires de l'Eglise romaine louaient et bénissaient Dieu lorsqu'ils recevaient ces lugubres et sanglants rapports !

Si les réformés souffraient durement dés abus du fanatisme, ils n'étaient cependant pas seuls à en ^émir : sur divers points de la France les chanoines et les prieurs traitaient leurs ressortissants comme vassaux et serfs taillables et corvéables à merci ; les emprisonnements et les confiscations s* opéraient sans enquête judiciaire, à la demande des seigneurs ecclésiastiques, et la voix des catholiques opprimés était aussi soigneusement étouffée que les plaintes des protestants eux-mêmes.

En vain quelques personnes, aussi hardies que généreuses, s'efforçaient de parvenir jusqu'aux oreilles du

roi : nulle réclamation n'abordait le trône qu'après avoir passé par le confessionnal. Des .mémoires retraçant ces iniquités étaient iii^primés, mais ;ls demeuraient sans résultats, leurs auteurs n'ayant pas le talent qui fixe l'attention des foules, ou l'influence sociale qui force l'opinion publique à se prononcer. Dans les hautes sphères de l'intelligence. on frappait de rudes coups sur la superstition et sur l'autorité. romaine, mais le but était la démolition des croyances religieuses : la liberté de conscience, le droit de conserver sa foi et de la publier restaient inconnus sur la terre de France, et, il faut le dire, la plus dédaigneuse indifférence accueillait les faits qui transpiraient .dans, le public et les bruits lointains des persécutions religieuses ; le genre môme de leur crime rendait les victimes odieuses au grand nombre, et ridicules aux yeux de ceux-là seuls que leurs opinions avancées eussent pu appeler à les défendre.

Tout d'un coup, en face de ce dédain matérialiste des philosophes, de ces juges qui punissent le délit de culte par l'exil, les galères et la potence, de ces parlements qui laissent passer la justice de Rome, de ces piinistres d'Etat qui s'inclinent devant elle et de ce rqyal libertin qui échange des billets de galère contre des billets de confession, se lève un homme à la fois historien, philosophe, poète et satirique, qui possède la réputation la plus étendue, le crédit littéraire le plus incontesté, qui correspond avec tous les souverains de l'Europe, que les papes tolèrent lors môme qu'il foule aux pieds leur dogme et leur puissance, un homme dont tous les journaux, tous les salons, toutes les académies, tous les théâtres, tous les peuples se disputent les. écrits, et à cet homme il^monte au cœur de descendre dans la lice

et de prendre en main la cause de la liberté religieuse. Cette résolution prise, il met au service de son œuvre toute son immense influence, une persistance qui n'est égalée que par sou infatigable activité, et il ne s'arrête que lorsqu'il a fait réprimer les excès du fanatisme par les mêmes lois et par les mêmes tribunaux qui naguère les sanctionnaient.

Voici Févénement qui amena Voltaire à. se faire le champion de la cause de la tolérance.

Un jour, c'était au mois d'avril 1762, un réfugié français, M. de Végobre (1), faisait une visite à Voltaire. « Qu'y a-t-il de nouveau? — Du nouveau? Il arrive « la plus horrible histoire que les fastes judiciaires « puissent enregistrer ! — Quoi donc ? Racontez « vite ! — Il existe à Toulouse une famille de réfor- « mes, digne de considération et possédant une posi- « tion honorable. Ils se nomment Galas. Un des fils « s'est fait catholique, et le père, quoique sincèrement « affligé de son changement de religion, lui a continué « sa pension alimentaire. Le frère aîné mène une vie « d^ordonnée : il hante les salles d'armes et les bil- « lards, et se tient dans un état d'ivresse à peu près (c continuel, et comme il est criblé de dettes, son père « refuse d'apaiser ses créanciers et de lui donner les « moyens de continuer ses désordres. Dès lors une « exaltation furieuse s'est emparée de ce jeune homme : « il a lu des ouvrages qui font l'apologie du suicide, « et un jour on a trouvé ce malheureux pendu à la tra-

(1) M. de Végobre fils, de qui nous tenons ces détails, a été durant toute sa vie le protecteur zélé de ses coreligionnaires français, et Tun des membres les plus respectables et les plqs actifs de TÉglise de Genève.

a verse d'une porte. Aussitôt le bruit s'est répandu que « son père l'avait pendu lui-môme parce qu'il avait « manifesté le désir de se faire catholique : son père ! « pauvre vieillard de soixante-neuf ans ! faible, infirme, « fort incapable de soulever seulement le corps géant a de son fils, dont la taille dépassait six pieds I Pour « corroborer cette accusation, la confrérie des péni- (( tents blancs a fait célébrer des messes pour le repos H du défunt ; on a exposé une peinture qui le représente « tenant d'une main la palme du martyre et de l'autre I la plume qui devait signer son abjuration : on a fait « courir le bruit que les réformés assassinent fréquema ment en secret ceux de leurs enfants qui veulent « passer au catholicisme. Bref, on a si bien fanatisé la « population de Toulouse qu'elle a demandé à grands tt cris la mort du vieux Calas ; c'est un magistrat « nommé David qui a conduit le procès, et malgré touu tes les invraisemblances, les absurdités accumulées « dans cette affaire, le malheureux a été déclaré coupait ble, condamné au supplice de la roue et exécuté le « 9 mars dernier ! Il est mort comme un martyr, pro- « testant de son innocence et pardonnant à ses juges i( qui sans doute, disait-il, avaient été égarés par de (c faux témoins... Sa femme et ses filles étaient éga- « ement accusées de ce meurtre : on a pourtant reculé a devant l'idée de les mettre à mort ; on leur a rendu « la liberté, et elles sont arrivées à Genève depuis trois « jours. — Elles sont k Genève! Que je les voie au « plus tôt ! » s'écrie Voltaire qui pleurait à chaudes larmes et dont le corps frémissait à ce récit. M. de Végobre court chercher les dames Galas. Voltaire écoute le récit détaillé de leurs infortunes, et, convaincu de l'in-

nocence de cette famille, il veut obtenir pour son chef une éclatante réhabilitation.

La tâche qu'il venait de prendre était lourde et dangereuse : il fallait combattre et réduire au silence une magistrature puissante, un clergé fanatisé, des préjugés les mieux enracinés peut-être entre tous" Mais les obstacles ne firent qu'exciter l'ardeur du philosophe. Il intéressa à cette cause le duc de Choiseul, ministre du roi ; il écrivit à tous les grands personnages sur lesquels il pouvait avoir quelque influence ; la duchesse d'Anville, arrière-petite-fille de Larochefoucault, étant venue à Genève consulter Tronchin, celui-ci, d'accord avec Voltaire, la gagna entièrement à la cause des Galas. Enfin la révision du procès commença : Voltaire se fit remettre les longs et difi'us mémoires des avocats qu'il transforma en pages brèves, concluantes, élincelantes d'esprit et d'éloquence. Il remplit les journaux des détails de cette affaire, multiplia les brochures, tint en haleine l'opinion publique, écrivit à tous les souverains. Enfin, au printemps de 1 766, après quatre années d'efforts et de travaux dont Ferney fut le centre et Voltaire le directeur, l'arrêt qui condamnait Galas fut cassé et son innocence reconnue ; l'accusateur David, accablé sous le poids de la réprobation universelle, perdit la raison ; le roi, cédant à l'entraînement général, accorda 36,000 livres à la veuve du martyr, et les Français reçurent de Voltaire une des plus hautes leçons de tolérance qui aient jamais frappé le coeur d'un peuple.

Une nouvelle occasion se présenta bientôt pour continuer le grand procès de la liberté humaine contrelefanatisme. Pendant que Voltaire était dans le premier feu de ses travaux au sujet des Calas, un de ces horribles drames»

qui s'étaient joués par milliers durant les dragonnades sans que personne songeât à s'en formaliser, eut lieu dans Hne petite ville du Languedoc, et les Genevois n'eurent rien de plus pressé que de raconter le fait à Voltaire. Gela se passait en 1762 : une famille du nom de Sirven s'était vu arracher une jeune fille qui, disaiton, avait manifesté quelque penchant pour le catho- ]icisn»e, et qu'une lettre de cachet avait livrée à des religieuses. Les sœurs, rencontrant une vive résistance chez leur catéchumène, la traitèrent avec tant de rigueur qu'elle s'enfuit du couvent, et dans sa fuite nocturne ayant heurté la margelle d'un puits, elle y tomba et se noya. Au bout de quelques jours on retrouva son corps : l'opinion publique, adroitement égarée comme à Toulouse, s'acharna sur la famille Sirven et accusa le père et la mère du meurtre de leur fille î Ges infortunés, prévoyant leur arrestation, s'enfuirent au cœur de l'hiver : la femme mourut de fatigue et de froid dans les neiges du Jura. Sirven, arrivé à Genève, fut conduit à Voltaire, qui frémit à la vue des souffrances physiques et des tortures morales endurées par ce malheureux père. Il embrassa sa cause avec autant d'ardeur que ceHe des Calas, et bientôt il put voir que l'opinion publique avait déjà fait des progrès véritables. Dès qu'à Paris on apprit que Voltaire patronnait la cause d'un nouveau martyr protestant, des avocats du premier ordre s'offrirent pour le seconder. Avant que le procès s'engageât, il fallut que Sirven se constituât prisonnier à Toulouse. Voltaire, sûr de la majorité du Parlement, lui conseilla cette démarche dont le péril n'était plus qu'apparent, grâce à ses efforts ; et , en effet, ses amis remportèrent sur ses adversaires, et

après neuf années de travaux, Sirven fut déclaré innocent : c'était une nouvelle leçon de liberté religieuse donnée autant à TEurope qu'à la France, grâce aux brochures, aux incessantes correspondances de Voltaire.

Il peut paraître singulier, au premier abord, que nous parlions de liberté religieuse et de liberté de conscience à propos de choses que de notre tempe on appellerait simplement impartialité judiciaire. Mais, à la honte de la civilisation française du XYIII*" siècle, cette impartialité judiciaire n'existait pas pour les réformés : c'était un véritable non-sens que de croire qu'il y eût réellement une justice faite pour autre chose que pour poursuivre et condamner des gens qui étaient hors la loi dans toute la force du terme. Ce fut donc véritablement une double conquête de la tolérance, une double victoire de la liberté de penser, remportée à grand'peine sous l'égide de Voltaire, que d'avoir pu obtenir justice pour des protestants et réhabilitation tardive pour des hérétiques. >

Les deux affaires des Calas et des Sirven ne furent pas, du reste, les seules occasions dans lesquelles Voltaire lutta contre le fanatisme religieux. Peu après, un procès qui, sans lui, eût passé sans doute inaperçu comme tant d'autres analogues, jugés par l'inquisition, vint encore effrayer le monde civilisé, et ce fut Voltaire, qui se chargea de mettre au ban de l'opinion publique les juges X[ui avaient fait trancher la tête du chevalier La Barre, dénoncé par un bourgeois d'Abbeville comme* ayant profané, pendant la nuit, un crucifix de bois placé sur un pont. — En outre, un des ooaccuifés de Tk Barre, le jeune d'Etallonde, fut recueilli à Ferney. Vol

UiréAôtgûa Sôti ëdctcatmn et le fitftotnmer lieuten^iitt Att géûie par te rd de Prusi^e, qtil se mûAtra heureux de particSpôr à cet acte de rèpamîoii.

n ne faut pas croire cependant qtre, fttalgré Tardeur qu'il y mettait, Voltaire fût si fortement absorbé par ces haiites qnestiWïs Judiciaires et ces vastes procétûYé^ ^6, iuraùi leur cours, son esprit satiricfoe dor- YUtt te IDCTiAs du monde. Son in^nct maHcl^fux perçadt encore & tottt propos n dotHiail une touleur excentrique aut faits les plus intéréssactts. Ainsi les umis deGe^ nète lui âvatent recèmmandé tin At leurs cMnpalrioteB tourné Cthaufliont, qiâ depuîs vin^t atts «tait ^hx g^ tèfes pour cause de protestantisme. Par IVfnttefiriie Aett. detibùisetti, tûMus cibfint ladénvrancedece mafliétttemt, tit Vtiiti comment U. Peyronet, pasteur de Oardagny, neictmte & PMd Rriyaut la tfsite de reHiert!ment fiatitè par Cfriumoat à son libénatetir : « H y a trais Il jmirs )e toqdtdsls mon peSI p^^sounteràPertieyi. t ttnus pai^&meslomgtemps de h }tisSceet de laméoes^ « site de la tolérance ; en6n je ffisft M. 4e Voltaire qtte tt }élid atais amené un petit tomme ^td yimdtse jeft ter l m pieds t^emr le remerefér de «e qM, par «m tt intef oêsSton, R avait été ^Bvr* des galères. -*- C'est « Cîbatrmont, que f ai laissé dans vMrevntidi&mbm, <it tt }e ttnts prie de mis petiaett^e de le fàrè (^nwm. ^ (t ku nom de (ftattmunt, M. tfe Veltefire m« tétoolgne tt m tfanspmt de joSe et some ttmt de sttts |Kmr qu'on ^ nmrodntee. ïamais scène ne me pMin plas bouffonve tt irt pins ré Jiîmlssante. ^ t <ïuo{, hii ék^, miMi pautt trc pefit fcroutd'îromme, m vousawJt misaux galères? t Qte ihMifâSt-t)ft "fôire 4e t^ust QueHe cmscÉence ée ^ nnMre ti la chaîne un petih éM qui «^vmit oonnds

-^ Puii, [changeant de ton^ VpU^re se tourna vçr* « moi et s'ei^priawi de la manière la plusi Yîoteflla con^» (Ure la persécutionu II ftt venir dans ea cbambrQ pluc( «ieurg personnes qu'il avait chez loi pour q;u'on parti- « cipàt à la joie (pi'U ressentait en voyant le petit Çbau^ « mont: celui-ci, quoique proprement vêtu selon son « état, était tout stupéfoit de se voir si bien fêté. Quel^ « ques piastres que Voltaire lui glissa dans la poche, a achevèrent de le rendre le plus heureux des hommes. »

Le pape Clément XIV, dont Tesprit élevé et le coeur profondément chrétien détestaient le fanatisme, avait approuvé ces grandes œuvres de Voltaire, et celui-ci^ connaissant les opinions du pontife, pensa qu'il accepterait volontiers une bonne plaisanterie. IJ profita, dans ce but, delà présence d'un seigneur irlandais qui visitait Femey en se rendant h Rome, «^ « N'avez-vous point a de commissions pour le saint-père^ Monsieur de Vpl- « taire? Je m'en chargerais volontiers. » — a Oui, Mîa lord, remettez-lui ceci.. » Et, profitant de ce que Tétrangar ne savait pas un mot de français, il lui confia un carton sur lequel il avait écrit ; a 3a Sainteté «est priée d'envoyer au philosophe de Ferney les oreil- « les du grand inquisiteur dans un papier de musique, a L^Anglais s^acquitta scrupuleusement de sa commission dans la première audience qu'il obtint du pape. Clément XIV sourit et écrivit au revers de la feuille : « Sa « Sainteté est bien fâchée de ne pouvoir exécuter vptra « commission, mais sous le pontificat actuel, le {;rand « inquisiteur n'a ni yeux ni oreilles, »

Coflune nous l'avons dit plus haut, l'affaire des Calas fut, pendant plusieurs années, la plus constante préoc*

cupation de Voltaire ; il ne souffrait aucune contradic* tion sur ce sujet, et un visiteur en fut un jour la victime. C'était un gros seigneur allemand qui, sorti des solitudes d'une lointaine résidence, connaissait fort peu les événements du jour ; il est introduit dans le salon de Ferney, et, immédiatement après les premières révérences : « Monsieur, lui dit Voltaire , que pensez- « vous du pauvre Galas qui a été roué ? — Il a été (( roué?... Ah I il faut que ce soit un grand coquin I... » — Voltaire se précipite surla sonnette.— «Le carrosse « de Monsieur est-il dans la courî — Oui, Monsieur. — « Qu'on attelle à l'instant ses chevaux et qu'il parte (( vite ! » Le pauvre Allemand s'en alla sans pouvoir s'expliquer cette boutade. Lorsqu'il la raconta à Genève, on lui fit comprendre le sujet de l'indignation de Voltaire, et il déclara qu'il avait pris Calas pour quelque brigand des environs que le seigneur de Ferney avait fait rouer à bonne fin.

Si Voltaire prit chaudement la défense du faible opprimé contre le puissant oppresseur, ce ne fut pas seulement en faveur des protestants. H sut aussi protéger sérieusement les habitants du pays de Gex et du mont Jura, ses voisins, contre la tyrannie des prêtres et des abbés. Dans ces circonstances, sa verve railleuse se donna largement carrière, et des faits peu importants prenaient sous sa plume une effrayante publicité. — Ainsi deux jeunes hommes de Moëns, village situé près de Ferney, soupaient un soir bruyamment dans une maison du hameau : cela déplut au curé ; mais, au lieu de faire une remontrance paternelle à ces étourdis, il crut trouver des arguments plus solides en soudoyant des paysans, qui guettèrent, par son ordre, le départ

des inculpés et les accablèrent de coups de bâton ; Tun d'eux demeura longtemps sans connaissance. Le père Ya sur-le-champ confier ce fait à Voltaire , qui dicte rapidement quelques phrases à son secrétaire ; puis, re* mettant la feuille de papier au paysan : a A merveille, <( mon ami ! tenez , voici une plainte toute rédigée « contre votre curé ; signez-moi cela, et nous le ferons « aller loin ! — Moi, Monseigneur I signer cette plainte <x contre mon curé!... mais demain je serais assommé c( h mon tour. — Tant mieux, mon ami, tant mieux ! Si « cela arrive, son affaire n'en sera que plus mauvaise I « — Permettez, Monseigneur, il y a déjà assez d'os « cassés sans y joindre encore les miens. » — Voltaire dut se passer de la signature du prudent plaignant, mais il n'en réussit pas moins à faire punir le curé de Moëns, et il égaya sa correspondance des détails de cette anecdote.

La lutte ne resta pas dans le domaine des faits isolés, et bientôt elle prit un caractère plus élevé : les habitants du mont Jura furent l'occasion d'un des plus éloquents et des plus irréprochables écrits de Voltaire. En 1770, les habitants de quelques communes du Jura étaient serfs ou esclaves, comme on voudra, des moines de l'abbaye de Saint-Claude ; ces malheureux, opprimés de diverses manières, s'adressèrent au philosophe de Femey, qui prit aussitôt la plume en leur faveur. Il va sans dire qu'à l'aide de ce puissant auxiliaire ils gagnèrent haut la main contre les moines leur procès, dans les détails duquel nous ne pouvons entrer ici.

Nous venons de présenter, bien que d'une manière rendue nécessairement fort incomplète par le cadre restreint que nous avons adopté, les grands travaux

entrepris et exécutés par Voltahre en (av^r de la tolérance. Peut-être nous reprochera-t-on d'avoir trop exalté ces efforts, sans assez pénétrer les principes mondains qui peuvent l'avoir dirigé, comme le désir d'occuper l'Europe du bruit de sa généroûté et de Té^ tonner par le spectacle de son influence, conune le besoin de se mêler de tout et de primer partout, comme enân sa passion insatiable de louanges.

Charles Bonnet, qui se montra l'un des plus rudes adversaires de Voltaire, Charles Bonnet, qui ne lui pardonna jamais ses railleries contre le christianisme, met les efforts de Voltaire sur le terrain qui nous occupe, complètement à part de la généralité de ses actes, et n'étend pas à ceux-là la sévérité d'appréciation qui lui est ordinaire ; les lignes suivantes en font foi : elles ont été écrites au grand Haller, et portent la date du 9 avril 1765 {Lettres de Bonnet^ n*97)... a Vol- (( taire a fait un livre sur la tolérance qu'on dit bon ; il « ne le publiera qu'après que l'affaire des malheureux a Calas aura été décidée par le conseil du roi. Le zèle a de Voltaire pour ces infortunés peut couvrir une mul- « titude d'écarts ; ce sèle ne se ralentit point , et s'ils a obtiennent satisfaction, ce sera principalement à ce « protecteur qu'ils le devront. Il reçoit biew des ap- « plaudissements pour cette affaire, et il les mérite « pleinement. »

A ces paroles du philosophe chrétien de Genève, qu'il nous soit permis d'ajouter que, si nous étions dans un monde où les belles actions fussent en grande majorité dépouillées de tout motif d'intérêt humain, de tout désir de gloire, de toute tendance secrète, dissimulée avec soin au dehors, il serait naturel de sonder rigou-

reusement l'œuvre de Voltaire et de chercher à en juger la cause première. Mais comme tel n'est pas le cas, et qu'il n'y a que trop lieu d'appliquer aux actions pures de toute influence intéressât le fameux raraaois in ter-* ris, nous dirons avec saint Paul : « Chacun ^porte (à a l'édifice) ses matériaux d'or, d'argent, de bois ou de a chaume. » A INeu seul app«rtieot de tw^ le grand triage des intentions et des motifs.

▼aiiTAims KT m. iMiJiiTaD

Influence des Genevois sur Voltaire au sujet de ses travaux en faveur de la tolérance. — Relations de M. Moultou avec Rous* seau. — Correspondance avec Voltaire au sujet des Galas. — Gorrespondance au sujet des Sirven. — Lettre de M. Moultou au père du condamné La Barre. — Relations entre Moultou et son parent Ripert de Montclar, rapporteur touchant l'expulsion des jésuites de France. -^ Révélations touchant la mort de M- de Montclar et ses prétendus remords de la condamnation des jésuites. — Lettres de Voltaire à Moultou sur les protestants du Désert. — Travaux des Genevois pour obtenir la liberté des protestants français. — Jacob Veraet et Malesherbes.

II y a quelques années, lorsqu'on publia les ouvrages de Dumont, plusieurs Français se refusèrent à admettre que le publiciste genevois eût corrigé souvent les discours prononcés à la tribune par Mirabeau, son intime ami. Je pense qu'une incrédulité analogue accueillera la thèse que je vais développer, à savoir que les Genevois, amis de Voltaire, eurent une très-notable influence sur ses efforts en faveur de la tolérance religieuse : cette prétention peut paraître, en effet, ambitieuse ou du moins fort nouvelle.

Il était difficile néanmoins de croire que Genève fût demeurée complètement étrangère à cette grande œuvre entreprise à ses portes, et qui est le couronnement des sacrifices sans nombre que depuis quatre-vingts ans

notre ville accomplissait silencieusement pour soutenir et consoler les protestants persécutés. Isoler Genève du travail de Voltaire en faveur de la liberté de conscience serait même peu logique : un homme, si grand que soit son génie, peut-il échapper à toute influence exercée par le milieu dans lequel il p^sse ses jours? Voltaire, vivant dans la société matérialiste de Paris ou de Berlin, eût sans doute continué ses pamphlets moqueurs contre le fanatisme de Rome ; mais aurait-il joint l'action à la parole?... Aurait-il pris la défense des Calas, des Sirven, des galériens protestants ? Au milieu des fêtes scandaleuses de ces cours, la nouvelle des supplices infligés aux réformés français serait-elle seulement parvenue à ses oreilles? Aurait-il rencontré ces Genevois, fils de réfugiés ou réfugiés eux-mêmes, qui surent faire vibrer les cordes les plus sympathiques de son âme? Voltaire, si impressionnable, ne fut-il pas ému d'entendre répéter ces détails des misères éprouvées par les fugitifs de la révocation ? Les papiers de famille contenant ces horreurs que les enfants des martyrs lui communiquaient, n'enflammèrent-ils pas son courage et sa persévérance ? £t quoi de plus naturel que le projet de délivrer l'Europe du fléau des persécutions religieuses fût conçu sur le seuil même de la grande hôtellerie où se réfugiaient, depuis un siècle, les victimes de toutes les persécutions (1)?

Mais nous avons plus sur ce sujet que de simples in-

(1) Cette idée est admise par un historien français, M. Mary- Ls^on (Histoire de la France méridionale)^ qui, partisan delà culpabilité de Calas, exhale sa mauvaise humeur « contre ces Genevois sans lesquels Voltaire n'aurait jamais songé à prendre la défense du roué de Toulouse. »

dùotions : hms avoDS des faits. La Correspondance §4-^ nérale oontient déjà les lettres à M. Vernes, pasteur genevois, lettres dans lesquelles Voltaire lui fait confidence de ses travaux et de ses efforts en faveur des Galas. Nous avons aujourd'hui sous les yeux une collection toute nouvelle ^ documents précieux à cet égard : ce sont les lettres de Voltaire au ministre Moultou, lettres entièrement inédite et que nous sommes heareux d'of^ frir à nos lecteurs, car cette correspondance est mm honorable pour le philosophe français qui l'écrit que pour Tecclésiastique genevois qui la reçoit.

Deux mots d'abord au sujet de Moultou. Il était fils de réfugié ; dans sa jeunesse il voyagea longtemps, et ses facultés distinguées lui valurent un favorable accueil de la part des hommes marquants de l'époque avec les* quels il eut occasion de se rencontre^. Voltaire, avec qui il entra en relations, charmé de son esprit, lui voua une amitié qui ne s'est jamais démentie, malgré les principes chrétiens que Moultou professait et plaçait au-dessus de toute chose. Les hommes familiers avec les œuvres de Rousseau contesteront probablement cette assertion ; en effet, une lettre de Rousseau (U février 1769. Carresp,^ t. IIL Edit. Delerville) contient ces mots : « J'ai vu, mon ami, que le torrent de la mode « vous gagne et que vous commencez à vaciller dans « des sentiments où je vous croyais inébranlable, etc. » Un ministre genevois qui vacille dans la croyance à la vie à venir ! Il faut avouer que ce passage semble bien fait au premier coup d'œil pour jeter quelque doute sur le caractère religieux de l'homme auquel il est adressé : or, on ne peut avoir la clef de cette lettre de Rousseau qu'en consultant, comme je l'ai iûi, lea héritiers de

Moultou. Voici ce qui l'explique. Un jour on discutait devant Moultom sur les convictions religieuses de s&a malheureux ami : « Rousseau, disait-on, Rousseau n'a c que des doutes dans le cœur ; il est heureux de ces a doutes : il jouit lorsqu'il peut par ses sopbisnes ar< « rucher la foi des âmes dans lesquelles elle règne en (t tvœ. » •- « Et moi j'affirme, répondait Moultou, que <c rMis êtes dans l'erreur, Roinseau, s'il ne peut ada mettre complètement la base miraculei^ des Evan- « gMeS) croit à te nécessité, à la vérité des dogmes n chrétiens, aux effets de la missicm de Jésus-Christ tt touchant la vie à venir, à la compensation des dou- « leurs de ce monde dans l'existeace céleste et la rétri- « bution des justes «t des injustes, et je me iais fort de Q le lui faire écrire, o ^ « Nous serions fort curieux de « Kre cetttê profession de foi, d s'écrièrent les asrastauls. Lèrdessos Moultou demande un secret qui , il fsfft te dire, u été parfaitement gardé, M entame avec Rousseau vue correspondance dans laquelle il feint d'être ébranlé dans ses convictions chrétiennes* Bientôt liMltott put montrer aux sceptiques de tout k l'heure oelte aidmiraMe page de Rousseau, cette démonstration de l'existence de Dieu et de la vie à venir, la plus belle et b plus simple peut-être que fournissent les monuments de la langue française : « Voul^-vous rejeter « l'intelligence universelle?... les causes finales vous « crèvent les yeux. Voulez-voifô4&to«ffer l'instinct mo- « rai? la voix interne s'élève dans votre cœur, y fou- « droie les petits arguments à la mode et vous crie « qu'il n'est pas vrai que l'honnête homme et le scélé- « rat, le vioe et la vertu, ne soknt rien ; car vous M êtes trop bon raisonneur pour ne pas voir à l'ioB-

a tant,. qu'en rejetant la Cause Première on ôte « toute moralité de la vie humaine. Ëh! quoi, mon n Dieu! le juste infortuné en proie à tous les maux de « cette vie, sans même en excepter l'opprobre et le (( déshonneur, n'aurait nul dédommagement à attendre (( après elle, et mourrait en bête après avoir vécu en <x Dieu? Non, non, Moultou, Jésus, que ce siècle a mé- « connu, parce qu'il est indigne de le connaître, Jésus, « qui mourut pour avoir voulu faire un peuple illustre « et vertueux de ses vils compatriotes, Jésus ne mou- (( rut point tout entier sur la croix, et moi, qui ne suis u qu'un chétif homme, plein de faiblesse, c'en est assez (( pour qu'en sentant approcher la dissolution de mon « corps, je sente en même temps la certitude de vivre. » Les relations de Moultou avec Voltaire furent des plus sérieuses. Voltaire savait que Moultou ne pouvait supporter la raillerie touchant le christianisme ; aussi retenait-il volontiers sa verve ironique en lui écrivant. Du reste, leur correspondance ne parait être devenue active et suivie qu'à l'occasion de l'aflfaire des Calas. Après la visite à Ferney de M. de Végobre, dont nous avons parlé précédemment. Voltaire fit mander M. HouU tou et le pria de lui donner quelques directions touchant les meilleurs moyens à employer : Moultou se chargea de lui remettre l'attirail historique et les pièces de jurisprudence nécessaires à la composition des mémoires en faveur de la tolérance. Voltaire paraissait un peu effrayé du poids et de la responsabilité de cette entreprise; Moultou , avec M. et M"« de la Rive, qu'il affectionnait beaucoup, l'encouragèrent de toutes leurs forces : « C'est une œuvre à vous, M. de Voltaire, lui « dirent- ils; joignez le fait à la parole, la gloire du

« bienfaiteur de l'humanité à la gloire de l'écrivain... (( Votre nom sera plus grand par la destruction du fa- « natisme que par la production des plus beaux chefs- « d'œuvre de poésie. » Voltaire serra les mains de ses amis, et l'événement lui prouva que, pour cet autre levier d'Archimède qu'il avait en main, son immense influence littéraire, il pouvait trouver un point d'appui dans l'opinion publique.

Voici la première lettre de Voltaire à Moultou (1), écrite par le philosophe après la rédaction d'un mémoire en faveur des Galas, en mai 1762. Il consulte son ami dans les termes suivants : « Voila à peu près, « Monsieur, comment je voudrais finir le petit ouvrage (c en question ; ensuite j'en enverrais des exemplaires (( aux ministres d'Etat sur la protection et la prudence « de qui je puis compter, à M""^ la marquise de (( Pompadour et à quelques amis discrets qui pensent « comme vous et moi ; j'accompagnerais l'envoi d'une (( lettre circulaire par laquelle je les supplierais de ne « laisser lire l'ouvrage qu'à des personnes sages, et « d'empêcher que leur exemplaire ne tombât entre les a mains d'un libraire. J'en enverrais un au roi de Prusse (( et à quelques princes d'Allemagne, et je les supplierais (( de se joindre à ceux qui ont déjà secouru la famille a Galas, plongée dans l'indigence par l'arrêt injuste et « barbare du Parlement de Toulouse. Le reste demeu- (( rerait enfermé sous la clef en attendant le moment , « favorable de le rendre public. — Voyez, Monsieur,

. (t) Cette correspondance est malhearensement incomplète ; un grand nombre des lettres de Voltaire à Moultou ont été perdues durant les bouleversements que la révolution de 1793 occasionna dans plusieurs famiUes genevoises.

« si le plan est de votre goût, et oe qa'on doit ajouter « OQ retranctier à la feuille que j'ai rhonneur de tous « soumettre, w

Après cette lettre, où Voltaire déploie toute la prudence et la di{rfomatie du dévoueoieiit en faveur de ses pixytégés, nous trouvons plusieurs pages éoritcs vers le moment où l'affaire des Galas était portée devant le conseil du roi, qui devait décider si le procès serait ou non revisé; elles &ont empreintes en plusieurs endroits de ragitation que l'attente causait k Voltaire.

(5 janvier 176S.) « L'aventure des Galas peut servir € à relâcher beaucoup les chaînes de vos frères qui (( prient Dieu en mauvais vers. Je suis convainai d'ail- « leurs que, si l'oo a quelque protection k la cour« on « verra clairement que des ignorants qui portent une u éiole ne gagnent rien à faire pendre des savants à « manteau noir, ce qui est le comble de l'absurdité a comme de l'horreur.

« Je TO«s supptie de vouloir bien envoyer chez « MM. Séchehaie et Le Fort le commentaire de Bayle « sur le Cgniraim^es d'entrer et la lettre de l'évèque f( d'Agen par laquelle cet animal veut vous contrain- « dre d'entrer.

« On m'a mandé é^ TouUuse qu'un jeune homme qui « allait prier tous tes jours à l'église de Saint-Ëtienne, « sur le tombeau éa saint martyr Marc-Antoine Galas « (celui qui s'était pendu), est devenu fou pour n'avoir « pas obtenu de lui le miracle qu'il lui demandait, et ce « miracle... c'étjait de l'argent.

a On ne peut rien ajouter, Monsieur, ni à'ma com- 4c passion pour les fanatiques, ni à ma sincère estime « pour vous. »

(♦ janvier 1765.) « Voici nn mémoife qtf on envoie ; « y avait été fait à Tonloase il y a trcs-Iongtémps; je « 6uis fôché que les avocats de Paris ne l'aient pus (I connu : il y a des choses bien essentielles dont ils « auraient fait usage. Votre indignation et votre pitié « redoubleront, s'il se peut, à la lecture de ce mémoire, • On est tenté de se faire d^[>apti$er quand on lit la « Saint-Bartbélemy, les massacres d'Irlande et l'hisa toire des Galas ; on aurait du moins grande raison de « se décatholiciser. — Je vous supplie, Monsieur, de « vouloir bien envoyer le mémoire à M. de Brus, quand « vous l'aurez lu.

« Vous savez que l'affaire ne sera rapportée que le « huit février. Je ne dormirai point la nuit du 7 au 8. a Mon Dieu I que d'abominations ! Je prends la liberté a de vous embrasser de tout mon cœur. »

Pendant qu'on délibère à Paris, Voltaire prépare toutes les armes nécessaires pour faire pencher la victoire de son côté, et cet écrivain, si léger k l'ordinaire dans ses productions, cet auteur dont la plume facile entasse les pages à heure fixe, multiplie cette fois les soins et les travaux, et laisse de côté tout amour-propre de poète , afin de donner la plus grande valeur possible à ses plaidoyers pour la liberté religieuse. C'est sons cette impression qu'il écrit encore à Moultou :

(26 février 1763.) « Je suis en peine d'Olympie et de « la tolérance; je trouve qu'il y a beaucoup à faire au « premier ouvrage et que le second est bien délicat ; je i vous soumets l'esquisse d'un nouveau chapitre ; il « ne tient qu'à vous qu'il soit meilleur.

« N'auriez -vous point de livres sur ce sujet? Mais « quelques lignes de votre main vaudraient mieux que

c( tous les livres. Je suis sûr que le contrôleur général, € M. leducdePraslin, M. leducdeChoiseulont detrèstt bonnes intentions ; il faut assurément en profiter; ne « pourriez-vous point quelque jour en venir causer « avec moi ? Votre jeunesse est faite pour éclairer tous (( les âges. »

Enfin le rapport sur les Galas est terminé; le préavis du conseil du roi est favorable à la révision, et il est décidé que cette révision sera faite par le Parlement de Toulouse. Voici le chant de triomphe que laisse échapper Voltaire :

(Samedi 12 février 1763.) a C'était un bien vilain jour « pour moi, Monsieur, que celui où j'étais à Ferney a quand vous me faisiez l'honneur de venir aux Délices ; a mais c'est un bien beau jour, malgré* la bise ou la « neige, que celui où nous apprenons l'arrêt du conseil « et la manière dont le roi a daigné se déclarer contre c( les décrets fanatiques qui voulaient qu'on abandon- « nât les Galas. Nous devons beaucoup à M. le duc de « Ghoiseul et à M. le duc de Praslin. Le règne de l'hu- (( manité s'annonce : ce qui augmente ma joie et mes c( espérances, c'est l'attendrissement universel dans la « galerie de Versailles ; voilà bien une occasion où la « voix du peuple est la voix de Dieu ! Je parie que vous « avez pleuré de joie en apprenant cet heureux succès ; c( je vous demande pardon de vous avoir fait lire mes « esquisses informes, mais je crois vous devoir des pré- « mices comme un tribut que mon cœur et mon esprit « payent au vôtre. »

Nous n'avons retrouvé qu'une lettre qui appartînt à l'époque où la révision du procès s'opérait à Toulouse ; c'est la 'seule qui ait probablement échappé au pillage

révolutionnaire de Genève, et son contenu fait vivement regretter la perte des autres, car, sans nul doute, elle n'a pas dû être isolée ; la voici :

(2 mars 1764.) « Mon très-cher et très-aimable prô- « tre, vous avez très-grande raison de vouloir qu'on a fasse sentir que la mauvaise métaphysique, jointe à la « superstition, ne sert qu'à faire des athées. Les demia philosophes disent : Saint Thomas est un sot^ Bosa suet est de mauvaise foi^ donc il n'y a point de Dieu. ({ — Il faut dire au contraire : donc il y a un Dieu qui a nous apprendra un jour ce que Thomas d!Aqmn ne u savait point et ce que Bossuet ne disait pas. Je me (( suis fort étendu sur cette idée dans un chapitre pré- « cèdent. — L'affaire des Calas prend le meilleur train « qu'il soit possible ; je me flatte toujours qu'on tirera « un très-grand parti de cette horrible aventure. Je finis (( en vous embrassant avec le plus tendre respect. »

L'affaire des Sirven occasionna entre Voltaire etMoultou une correspondance aussi active que celle des Galas. — Lorsque, en 1762, Sirven atteignit Genève, le cœur brisé par la fin tragique de sa fille et la mort récente de sa femme, il se rendit chez M. Moultou, son compatriote. Celui-ci le présenta à Voltaire, et l'entrevue ne fut pas moins touchante que celle qui avait eu lieu précédemment entre le philosophe et M"* Calas. Moultou estime que la résolution prise alors par Voltaire de faire rendre justice à ce malheureux père fut peut-être plus méritoire que la défense des Calas, puisqu'il savait celte fois, par expérience, toutes les fatigues attachées à une œuvre de ce genre. S'il avait travaillé uniquement pour la gloire d'un succès, ses premiers travaux étaient suffisants, il pouvait craiudre même d'en compromettre

Téolât |Mir un échec subi dans la seconde liUte qui 8*offrail à lui. Heureusement Voltaire n'était pas mû par ces seuls sentiments ; il ne recula pas devant des considérations égoïstes, et sans tenir compte des obstacles, il poursuivit avec uo véritable acharnement la justification de Sirvea. La longueur du procès ne ralentit point son dévouement, ainsi qu'on en peut juger par les fragmefits de lettres qui vont suivre.

(i8 décembre 1767^ Femey.) « Mon cher philosophe (Moultou), l'affîeire des Sirven devient d'une impor- « tance extrême ; le rapporteur me demande un écrit « imprimé depuis quelques mois à Toulouse, dans lett quel on justifie l'assassinat juridique des Calas ; les « maîtres des requêtes, qui ont déclaré unanimement « la famille innocente, y sont très-maltraités; leur tri- « bunal y est déclaré incompétent et leur jugement in- « juste. J'ai malheureusemeut perdu cet écrit précieux, « qui doit être une pièce produite au procès; je ne me « souviens plus du titre ; il me semble que c'était une « lettre adressée à un correspondant imaginaire, comme « celle de Vernet. Je vous demande en grâce d'écrire suret le-champ à vos amis du Languedoc qu'il faut qu'ils « déterrent cette lettre et qu'ils l'envoient en droiture à <( M. de Chardon, maître des requêtes, sous l'enveloppe a de M. le duc de Choiseul. Cela est de la dernière im- « portance, il n'y a point de peine qu'on ne doive pren- « dre pour recouvrer cet ouvrage : c'est un prélimic( naîre nécessaire pour casser le dernieV arrêt de Tou- « louse qui révolte tout le monde.

u Je me porte fort mal, mais je mourrais content « avec l'espérance de voir la tolérance établie ; l'in- « tolérance déshonore trop la nature humaine ; nous

a avons été trop longtemps an-dessous des Juifs cftdes « Hottentols. Je vous embrasse bien tendrement, moA « cher philosophe. Vous devriez bien venir quelque jour coucher chez nous, nous causerions. »

Du reste, les incidents désagréaUes ne manquaient pas autour de Voltaire, qui vit plus d'une fois ses efforts compromis, aussi bien par ses partisans que par ses adversaires. Quelques jours après la lettre que nous venons de citer, le 29 décembre il écrivait : a Ëh bien I (( le diable qui se mêle de toutes les affaires de ce « monde, et qui détruit toutes les bonnes œuvres, ne a vient-il pas d'arrêter tout net M. de Chardon lors- « qu'il allait rapporter l'affaire des Sîrven ? Le Parle- « ment ne lui fait-il pas une espèce de procès criminel « pour avoir rapporté devant le roi l'affiedre de Gayeone 7 c( Le roi est, & la vérité, indigné contre le Pariement^ « mais le procès des Sirven n'en est pas moins retardé, a levais animer M. de Chardon, il est un de nos « philosophes, et l'on verra k la fin que la philosophie « est bonne à quelque chose. — La facétie de la Sorti bonne (1) contre Bélisaire parait enfin; elle ressemble « aux pièces nouvelles de cet hiver: elle est sifflée, d mais le nonce la dénonce à Rome comme scandaleuse, « et cette dénonciation dudit nonce est encore sifllée ; « la condamnation de Rome le sera aussi, et de rire. « — Je ne ris pas sur les Sirven ; je suis surtout trèsci sérieux quand je vous renouvelle mon tendre et in- «c violable attachement. i>

Voltaire, qui agissait avec un tact égal à son zèle et qui

(I) Le Bélisaire de Marmontel avait été mis à Tinterdlt parla ^orbonne.

dictait à ses amis genevois toute la prudence possible dans leurs démarches, était sur le brasier à la seule idée d'une publication qui pût irriter les parlements dans ce moment délicat. Or, un protestant célèbre. Court de Gebelin, fit justement alors imprimer à Lausanne ses Lettres toulousaines y où il écrase le fanatisme méridional sous la plus généreuse indignation. L'œuvre était juste et vraie, mais inopportune au plus haut degré ; c'était faire feu avant l'ordre, et Voltaire fut outré de cette imprudence : « Vous partagez, mon cher Moula tou, mes craintes et ma douleur ; les Lettres touloua saines s'étendent beaucoup sur l'affaire de Sirven et a de sa fille : voilà ce qui nous perdra. — L'affaire de a Sirven n'a point été jugée. — Le Parlement de a Toulouse joindra ces deux affaires ensemble et jus- « tifiera l'une par l'autre : il soutiendra que les pro- « testants sont en possession d'assassiner leurs fils et a leurs filles quand ils veulent changer de religion; a ils feront voir, en trois mois de temps, deux pères de a famille accusés par la voix publique de ce crime a épouvantable ; ils diront qu'ils ont cru absolument a nécessaire de faire un exemple. J'avais recommandé à a nos trois avocats de ne jamais parler de l'affaire a des Sirven : ils ont tenu parole. — Vous écrivez a sans doute à Lausanne et à Vevey. Si vous pouvez a obtenir que l'auteur supprime le débit du livre jusce qu'à la fin du procès, nous sommes sauvés ; sinon tout est perdu. L'auteur ne risque rien en différant ; « il détruit tout noire ouvrage en se pressant. Qu'il a attende la fin de notre procès, il aura de quoi faire a un second volume intéressant : je lui fournirai plu- « sieurs pièces et plusieurs anecdotes. J'espère beau-

(( coup du pouvoir que votre aimable éloquence doit a avoir sur tous les esprits. »

Voltaire avait raison dans cette confiance, car Court de Gebelin attendit.

Lorsqu'enfin ses e^orts sont couronnés de succès, comme dans l'affaire Calas, c'est encore M. Moultou qui reçoit le premier Tépanchement de la joie du phi- Josophe ( 3 février 1768) : « Mon cher Moultou! Enfin, et après cinq ans de peines et de soins 'incroyables, la « requête des Sirven fut admise au conseil samedi 23 «janvier, après un débat assez long, et le procès doit a avoir été rapporté vendredi dernier, 29,'devantle roi. « Il n'est plus douteux que cette famille ne soit réta- (( blie dans son honneur et dans ses biens, et que l'ar- (( rêt infâme qui la condamnait à mort ne soit cassé a comme celui des Calas, — Vous le voyez, mon cher « philosophe, il ne faut désespérer de rien ; mandez « cette nouvelle à vos amis du Languedoc. Mais quand « le pauvre vieillard aura-t-il la consolation de vous «revoir? »

Des mois s'écoulèrent en effet dans les lenteurs judiciaires, et ce fut seulement le 17 novembre de l'année suivante que Voltaire put mander à son actif collaborateur, alors dans le Midi : « Si vous ne savez rien « des Sirven, je vous envoie la Gazette de Berne : vous «y verrez que, le 17 septembre 1769, Sirven a été « élargi avec mainlevée de son bien; il en appelle au « Parlement pour avoir des dédommagements. »

Enfin le? affaires pécuniaires de cette malheureuse famille sont réglées, et, le 6 décembre 1771, Voltaire écrit à Moultou : « Mon cher philosophe, vous m'avez tt cruellement abandonné ; vous ne venez plus coucher

4 dans non enaîtage ; il faut pourtant que je tous a dise que le nouveau Parlement de votre Languedoc 4 vient de rendre une justice pleine et complète à Sir- <( ven : il lui accorde des dépens considérables et la a restitution de ses revenus, malgré l'ancien usage, a Nous allons prendre les premiers juges à partie» au « nom des filles de Sirven. C'est M. le premier prési* dent qui a la bonté de mè mander ces nouvelles. Sou- « veneu-voos qu'il n'a fallu que deux heures pour con- « damner cette vertueuse famille à mort, et qu'il nous « a fallu neuf ans pour lui faire rendre justice.

« Mes respects à la sainte Vierge, devant qui les as- « sassins du roi de Pologne ont communié et fait serment (c d'assassiner leur roi légitime. »

Au sujet de la condamnation de La Barre, la correspondance de Voltaire avec Moultou prit un caractère encore plus intime et plus confidentiel que précédemment. Un des griefs allégués contre cet infortuné portait qu'il s'était agenouillé devant le Dictionnaire philosophique de Voltaire, et les juges menaçaient sérieusement le défenseur de La Barre de l'impliquer dans l'affaire comme complice du prévenu. Voltaire dut se condamner au repos pendant quelques semaines, mais il ne pouvait se résoudre à un silence absolu, et ce fut Moultou qu'il chargea de transmettre aux parents des condamnés le témoignage de sa vive sympathie. « Le « vieux malade, lui écrit-il, espère mourir bientôt pour « ne plus voir de ces horreurs : il ne voit que trop que a le même esprit qui les fit naître les maintient et les « maintiendra.

c On nous trompait quand on nous promettait de la « douceur envers cet infortuné jeune homme : un tigre

« mangera toujours des agneaux, ma» ne le deviendra (( pas. La lettre que oe pauvre père de famille m'écrit n me déchire le cœur , je me trouve moi-même dans « une position bien pénible pour avoir pris hautement a son parti ; ceux qui sont payés et honorés pour faire a du mal au nom de Dieu sont les maîtres absolus dans « leur tripot infernal et sacré. J'ai reçu des lettres ano- « nymes dans lesquelles on me menace beaucoup «i je « continue à prendre parti dans cette afiaire...

(( Je vous prie, mon cher philosophe, de vouloir bien « écrire au pèfre de famille l'état où je ma trouve, ians (( me nommer ; M*"* la duchesse d' Anville serait la seule (( personne qui pourrait me rendre service dans cette a affaire auprès d'un athée qui cherche à plaire à des « fanatiques.

« Je vous embrasse bien tendrement et ne puis vous tt en dire davantage, ni ne puis écrire au père de fo- « miHe. — Je vous supplie instamment ée lui mander a que de très-tristes raisons me forcent à ne pas écrire a un seul mot par la poste sur la tolérance et sur la jus- (T tice qu'on doit aux hommes. Vous, mon cher Moul- « tou, vous pouvez mander ce que vous voudrez, vous « êtes libre ; vous êtes né libre, et je suis né esclave. »

Un scandale d'un autre genre, qui remua fortement les esprits dans le midi de la France, tient aussi une large place dans les relations épistolaires de Voltaire avec Moultou. i

M. Ripert de Montclar venait de mo«rir ; on sait que les éloquents et courageux réquisitoires prononcés par ce magistrat contre les jésuites furent une dc« principales causes de leur bannissement de France; en 176$, le roi, entraîné par la pussance das Taisonnenonts de

son procureur général , signa leur expulsion. Neuf ans plus tard, le 12 février 1773, M. de Montclar mourut ; le bruit courut partout qu'il avait, à ses derniers moments, rétracté sa conduite et fait amende honorable envers la Société de Jésus. Aujourd'hui ce fait est consigné dans les livres et les biographies qui ont trait à rhistoire des jésuites. « Son confesseur, affirme-t-on, (( par ordre de Tévèque d'Apt, exigea de lui qu'il rétrac- « tât ce qu'il avait avancé de défavorable au clergé en « général, et il se résigna à cet acte de repentir et de (( soumission. »

Or, M. Moultou, proche parent des Montclar, reçut, peu de temps après la mort du procureur général, une relation détaillée de ses derniers moments, relation que la famille du défunt le priait instamment de communiquer à Voltaire. Voici cet étrange document, qui est livré ici pour la première fois à la publicité:

« M. de Montclar, ancien procureur général au Par- « lement de Provence, étant malade à Saint-Saturnin, « diocèse d'Apt, fut administré, le 12 février 1773, par (( le vicaire de sa paroisse, nommé Jouval, en présence « de Madame sa femme, de son frère, de M. de Salonet, « capitaine de cavalerie, de quelques parents, de tous « ses domestiques, de quoi fut dressé procès-verbal. — « L'évêque d'Apt, nommé Boçon, gouverné par quelques « ex-jésuites, mande le H février le vicaire, lui fait un « crime d'avoir conféré les sacrements à M. de Mont- (( clar ; il le menace, l'intimide et exige de lui une (( fausse déclaration , dans laquelle il est dit en termes « exprès que M. de Montclar , en mourant, a protesté « d'être soumis à la bulle Unigenitus, qu'il rétractait (( ce qu'il a fait et dit contre ladite bulle, qu'il de-

« mande pardon d'avoir persécuté les saints jésuites, « qu'il leur rend hommage et se repent d'avoir prêté « son ministère à la destruction d'une Société si a utile. »

« Ce sont les propres termes de l'écrit signé par le « vicaire Jouval.

« Ce malheureux prêtre remontre humblement à l'é- « véque que rien de tout cela n'est vrai ; que lui, Jou- « val, a déjà attesté tout le contraire dans la famille, « de vive voix et par écrit ; qu'enfin il ne peut se ré- «soudre à mentir avec tant d'impudence. L'évêque « l'assure que c'est pour la plus grande gloire de Dieu; « un ex-jésuite lui fait comprendre que, si M. de Mont- « clar n'a pas proféré exactement ces paroles, il doit « les avoir dans le cœur. Enfin le malheureux signe « cette pièce calomnieuse. — De retour à Saint-Satur- « nin, il est troublé de remords ; il demande pardon à « M"* de Montclar et à toute sa famille de la faiblesse «qu'il a eue; il désavoue, les larmes aux yeux, les « mensonges que l'évêque d'Apt avait arrachés à sa ti- « midité. Ce désaveu, signé de quatre témoins, est du « 16 février 1773. — Dès lors, Jouval, pressé entre « les reproches de la famille du défunt et les menaces « de son évoque, supplie M. de Montclar, le frère, de «vouloir bien supprimer les pièces qui pourraient « prouver cette manœuvre. M. de Salonet lui répond le « 23 février, de Marseille, où il était pour lors : «Je ne « puis me prêter à la proposition que vous me faites ; « quand on nous représentera cette déclaration que l'é- « vêque d!Apt vous a fait signer chez lui contre la vérité, «que pourrons-nous j'épondre ? On ne trafique pas « ainsi de la vérité ; nous ne le pourrions pas pour nous-

« nôBies, enedre moins pour larépotation d'un père de « famille respectable. »

Lorsqne M. Moultou eat pris connaiesBace de cette déclaration de ses parents de Montclar, il communiqua, selon leur désir, ces faits à Voltaire ; celui-^ci lui écrit, en date du 25 avril 1773 : «En vous remeriçjanl du fond « de mon coeur, le yùlfe doit être bien ulcéré. Je ne « doute pas que ipous ne fassiez voir le jour h des pièa ces aussi importantes, et que vous ne mmfesties^ ces « excès de llmpostm^ d'un évêqiie et de la (eîblease ic de ce pauvre vicaire. Ce sera servir k la fois tes rois « de France, d'EsfMigne, de Portugal et de Vaples, jus- « tifier la mémoire de M. de Montclar et n»p4re s^vice « à tous les honnêtes «ens de l'Ettrope. hA publication «d'une teUe calomnie est d'autant plus nécessaire t qu'une pareille firipouerie est en Hsage dans presque (( toutes les paroisses cathirikiues ; on gtee, on perse-* c cute les vivants, et on calomnie les mourants. B ne 41 faut pas manquer une telle oecseion de démiksquer fi les lonps qui as caebeot S9itf la peau des egu^ux « qu'ils ont mangés. »

M. Moultou hésitait ; il lui répugnait de frapper on ennemi terrassé, les jésuites «^ant alors ehassés de toutes parts. L'esprit de liberté religieuse faisait d'ailleurs de jour en jour de plus grands progrès, et il lui paraissait inutile, en môme tempsque peu généreux, d'accabler des adversaires désormais impuissant. Il témoigna ses scrupules à Voltaire, qui lai rendit : « Mon <( cher philosophe, &ites comme il Yom plaira ai^ vo- « tre maudit évéque. Vos papiers sont à vous : cl^un « est le maître de son bien, mais il est tristeque la fraude «pieufle de ce sycophante ne scât pae laseip oPisiie. »

M. VMhM MivH son presûetf mouTtnwi^ et la déda* ration des Montdar nt fat pas imprimée. Aujourd'hui les jéêJàitm sont plus poissants qve jamais ; exilés ou présents, Ms troublent et âonûiient également les pays chrétiens, sous ne voyons dono pas qu'il y ait lieu k avoir les mêmes scmpulet que Moultou, et qu'il soit convenable, au point de vue de la vérité historique, de retenir par devers soi quelque pièce attenant au grand procès que leur ûntenient devant l'oiânion publique les amis de la liberté.

hCR faits particuliers dont nous nous sommes occupés jusqn'td ne sont pas les seuls qui aient alimenté la correspondance de Voltaire avec Moultou. La question générale de la liberté due aux protestants français et de leur rétablissement dans le droit civil commun les préoccupait également tous les deux : Voltaire était soigneusement instruit de toutes les démarches qu'on essayait à la cour de Louis XV, mais souvent les a&ires lui paraissaient fort mal conduites; ainsi le 11 mars 1 764 « il écrivait à Moultou 3 «Il est bien étrange, cher et « aimable philosophe, qu'on propose le rappel des pro- « testants en France^ car assurément on ne les en a pas « chassés ; au contraire, on les retient malgré eux, et on tt confisque leurs biens quand ils viennent déjeuner k < Genève ou à Lausanne. Ce qu'on devrait pr(^oser, ce a me semble, ce seraient des conditions raisonnables, « moyennant lesquelles ils ne seraient plus tentés d'à- « bandcmner leur patrie. Mais on m'assure que, dans le « livre de M. de la Morandière, on avance qu'il ne doit « pas être permis à deux familles de se réunir pour prier « Dieu :^ c'est conseiller la persécution sous le nom de c la tolérance ! mais il se pourrait qu'on m'ait trompé ;

« je n'ai point vu ce livre ; tout ce que je sais, c'est « que les Parlements brûlent à présent tous les li- « vres qui îeur déplaisent. Vous savez que Fauteur « de Tapologie de la Saint-Barthélémy est à Rome en « personne, tandis qu'à Paris il est au carcan^en pein- « ture. — Dieu le récompensera, il sera peut-être car- « dinal. »

Et (même date) : « Comptez, mon cher Monsieur, <( que nous sommes tous des imbéciles : ce n'est point « avec des livres qu'on obtient les grâces de la cour, et (( Y Apologétique de Tertullien ne fut pas lue seulement « d'un marmiton de la cour de l'empereur. Les bons « livres peuvent faire des philosophes, encore n'est-ce (( que chez les jeunes gens ; les autres ont pris leur pli. a C'est ce qui fait que monsieur de Crosne est enlière- « ment pour nous, indépendamment même des formes » juridiques. Mais il faut des formes à MM. d'Agues- (( seau et Gilbert, qui ne sont point du tout philo- « sophes ; il faut auprès des ministres d'Ëtat de très- « grandes précautions, et point de livres : un bon ou- « vrage peut porter ses fruits dans quinze ou vingt ans, (( mais aujourd'hui il s'agit d'obtenir la protection de « M"' de Pompadour; le grand point est d'intéres- (( ser son amour-propre à faire autant de bien à l'Etat « que M"* de Maintenon a fait de mal. Je répondrai (( bien de sa bonne volonté, et de celle de MM. de « Choiseul et de Praslin ; mais, avec tout cela , cette (( tolérance ne serait pas encore accordée, tant il est (( difiScile de changer ce qui est une foi établi. C'est « assurément une très-belle entreprise, et je mourrais « tranquille si j'avais mis une pierre à cet édiflce. — (( Nous raisonnerons de tout cela avec M. Moultou,

a l'homme qae j'estime le plus, et en qui j'ai la plus n grande confiance.

En nùhy M. Moultou travaillait à une histoire des premiers siècles de l'Eglise; il en communiqua des fragments à Voltaire. A cette occasion, la verve railleuse du philosophe de Ferney reprit le dessus, et il enfourcha, pourrait-on dire, son dada, qui était, ainsi que nous l'avons vu, de confondre le christianisme avec le fanatisme romain. « Il fallait, écrit-il à son ami le 17 (( mars 176/», il fallait que les premiers chrétiens donce nassent d'eux une bien mauvaise idée, pour qu'on les « accusât d'être anthropophages ; pour moi, je vous (( avoue que j'aimerais mieux qu'ils eussent mangé au- « trefois un ou deux petits garçons, que de faire brûler (f tant d'innocents et de se rendre coupables des massait cres des Albigeois, de Mérindol, de Gabrières, de la <f Saint-Barthélémy, et de tant d'autres horreurs. Cette <( abomination nous esl particulière ; il faut que notre a religion soit bien vraie, puisqu'on n'a jamais craint de (( lui nuire en la préchant ainsi. Adieu, Monsieur, je c( regarde comme la consolation de ma vie l'amitié d'un « homme tel que vous. »

Un peu plus tard, en 1766, nous retrouvons encore, dans la correspondance de Voltaire avec Moultou, l'expression de cette horreur que lui inspirait le fanatisme : « J'ai avec vous la conformité d'un très-grand « mal aux yeux; mais les vôtres sont jeunes, et jeper- (( drai bientôt les miens, ils lisent en pleurant cet amas « d'horreurs rapporté dans le livre que vous m'envoyez : « en vérité, cela rend honteux d'être catholique ; je c{ voudrais que de tels livres fussent entre les mains de a tout le monde. Mais l'opéra-cdroique l'emporte, et

(T pttÉqûQ tout te monde ignon itoe In gdkr«t Mot « pleines de malheureux condamnés pont* «foîf cbanté t de xnM^s pÉmaéÈ. Ne pourraU'oa point faire qoel- « que livre tpA pût se faite Itne aVee qwdqiio pkiflir par « les genè mêmes qui n'atment j^intà lire, et qui por^ « tftt les toMrs k ia «omi^ssion T -^ nui j*y penst^ phtfi a a me garait dii&oile d'avettir qoe les fruita d*un arbre tt sont mortels saâs faire sentir mk esprits exercés que « rarbfe est dPuÉe bien mantaSse natarti «-^ lie per^ <t mettref^ifOus de garder qttelqoea JoutB le compte de « vos frères (pit^testants égorgés ou baoats) 7 II me paie ralt, par leur nombre, que vous n'auriaa pas dû vous A laisser pendre; mais, entre nous, je eroisce nombre n terriblement exagéré; je vais écrire dans une pro* « vince dont je pourrai recevoir des instructions, et ce tt qu'on m'apprendra de ce canton me servira de règle k pour les autres. ^ Je voudrais iHen que votre confTèra « de Géligny (M. Vemes) vous envoyât le petit chat( pitre en question ; je ne sais s'il n'est point trop plaiti sant pour être mis dans un ouvrage sérieux; mais il t( me parait essentiel de le faire lire par to«t le monde, (( si on peut. Ge n'est pas assez de prouver que l'into- <( lérance est borrOrie, il feut prouver aux Français (c qu'elle est ridicule. — Je vous embrasse de tout mon fx cœur, comme un véritable ami des hommes ; vous u êtes au-dessus des cérémonies. »

L'année suivante, Voltaire charmé de l'expulsion des jésuites hors de toutes les terres de la domination espagnole, voudrait que ce grand travail fOt couronné par la rentrée en France des protestants, laquelle semblait avoir quelques chances de succès (24 avril i 767). a Voilà « deux grandes nouvelles, mon cher Monsieur; voilà

« «ne espèee de persécateiirs bannie de la moilié de « f Burope, et une espèce de persécutés qui peut enfin « espérer de jouir des droits du genre humain que le tt Père Lachaise et Michel Letellier leur ont ravis. Il fau- « drait piquer d'honneur M. de Maupeou : je réponds « bien de MM* de Ghoîseul et de Prasiin; mais, dans <t une affaire de législation, le chancelier a toujours a une voix prépondérante* M"^ la duchesse d'Anville « est à la Roche^ruyon» mais écrivex-lui ; flattez la « grande passion qu'elle a de faire du bien, qui vous est « commune avec elle ; elle est capable d'aller exprès à « Versailles. Le succès d'une pareille entreprise rendrait « le na chéri de toute TEurope. £st-il possible que les « Turcs permettent aux ohiens de chrétiens de porter a leur Dieu dans les rues, de cbanler à fiUÛ à filiœ à « (uc4ôte, tandis que les Welches ne permettent pas à « d'autres Welches de se marier? La conduite welcbe . a «st si folle et si odieuse qu'elle ne peut pas durer. — <t le vous embrasse tendrement. »

Si les démarches des deux amis, le philosophe incrédule et te philosof^ chrétien, ne purent amener encore le triomphe complet de la liberté religieuse en ^ fVanoe, du moins bien des injustices isolées furent ^ réparées grâce à leur zèle. Ainsi, le I S décembre 1769, Voltaire écrivait k Moultou : « Je vous fais compliment « de vos deux galériens mis en liberté ; si c'est par « M"* d'Anville que vous êtes parvenu à cette bonne « œuvre, cela prouve qu'elle a du crédit auprès de « M. de Saint-Florentin; si c'est par vous-même, vous « ferez casser la révocation de l'édît de Nantes (1)* »

(l) La famille Moultou consenrait une volumineuse t orrespon-

Enfin, six ans plus tard, la cause de la tolérance avait fait de sérieux progrès, puisque (9 août 1775) Voltaire pouvait écrire : « L'archevêque de Toulouse a « parlé il y a quelque temps des mariages protestants, (( et il a montré dans ses propos autant de tolérance que « de politique. M, Turgot est en train de rendre les plus « grands services à la nation et à la raison; sa sagesse et sa « bienfaisance s'étendent jusque sur nous, pauvres ha^ <( bitants ignorés du mont Jura. Attendez-vous, vous a autres Genevois, aux choses les plus agréables, c'est « tout ce que je puis vous dire. Ceux qui vous mandent « que le clergé français n'a jamais eu plus d'activité et (t de crédit se trompent de moitié, ils n'ont raison que « sur l'activité. -— Je vous embrasse avec tendresse et « joie, quoique fort malade. »

Dès ce moment, en efTet, on put prévoir en France que l'heure allait sonner où la liberté de conscience devait rentrer sur ce sol qu'elle avait quitté depuis si longtemps : son principe était décidément inoculé à la nation, il ne restait plus qu'à en développer les progrès et la pratique, en se résignant aux lenteurs inséparables d'une semblable révolution. Toutefois, ces retards empêchèrent les ardents promoteurs de la tolérance de contempler le résultat de leurs efforts : avant-garde dans la lutte, ils succombèrent avant de voir leur drapeau fixé dans la place conquise ; mais en emportant l'assurance qu'ils seraient victorieux. — Heureusement

dance entre sqq-» chef et la duchesse d*Anville. Ces lettres qui paraissent aFÔ'ir^été du plus ^jaut intérêt touchant la question delà liberté religie^jise, ont été détruites par les pillards révolutionnaires, et nodJHj^mes privés d'un travail qui aurait fait le plus grand honneur ànl^^émoire de M. Moultou.

les ministres d*Elat ne songeaient point à revenir en arrière ; Rulhières et Malesherbes mirent à cette cause le plus sérieux intérêt. Dans le but de s'entourer de toutes les lumières possibles, ils s'adressèrent à Genève, et le professeur Jacob Vernet fut chargé de répondre à cette question venue de Versailles : « Que doit-on^ que peut-on faire actuellement en faveur du protestantisme fran-çais? » Le mémoire que Vernet rédigea à cette occasion fut très-goûté par les hommes placés alors à la tête des affaires en France, et en 1788 Louis XVI, écoutant les inspirations de son cœur généreux, termina l'ère des persécutions antichrétiennes sur le sol français en signant l'acte qui rendait la liberté religieuse et la sécurité personnelle aux réformés de son royaume.

Soixante-dix années ont passé depuis que Voltaire et ses amis genevois obtinrent la victoire légale sur le fanatisme romain ; mais l'adversaire de toutes les libertés est loin d'être vaincu ; et lorsque de nos jours les incessantes manifestations de sa mauvaise volonté pénètrent d'inquiétude les amis de la vérité philosophique et religieuse, ne devons-nous pas conserver une vive reconnaissance envers des hommes qui ont délivré l'Europe française de la tyrannie sanglante des Lachaise et des LeTellier?

Confuftioù Ikite pAr Voltflin wm U dirfsliaiDiitfie 9i le ùamtiÊÊùê. •^ Criiotes deâ Gfhoi^»!» toHgiêliz ru «ujei 4a s^our de Vo^ Uit«. ^ PuUication de la Jêonne (PArc. — Elle est brûlée & Genève par la main du bourreau. — Législation gienet ohe mit la liberté de ta ptWêb. «^ Le cattoMe de f oltaire Tiiitô à Teo* ttd. -^ CmuHde et lé Dieêêimëlrê pkihiepkiquê brOlés» —Propagande organisée par Voltaire pour inonder GenëTO de ses pamphlets. -^ Résistance des pàsteurs et jugement porté par RouMeot sor ùtm afl^re.

Noua avons éprouvé une satisfaction véritable m rendant justice aux nclbles eflbrts de Voltaire en fkveur de la tolérance, mais maintenant la scène chan|;e, et nous sommes obligés de transporter nos lecteurs sur un ter-^ rain où le philosophe de Femey est loin de paraître 6 son avantagé. Si Voltaire est grand lorsque, suivant les inspirations de son cœur, 11 travaille & la Cause de Phu^ manité, il s'abaisse singulièrement lorsqu'il veu(^ par les efforts de son esprit, détruire les principes chrétiens.

Nous avons déjà constaté à quelle tactique il empruntait ses armes agressives contre le christianisme, et quel merveilleux parti il savait tirer de la confusion qu'il affectait de faire entre la loi de l'Evangile et les erreurs ou les crimes que les passions humaines ont, depuis des siècles, cherché à vêtir du manteau de cette religion. Voici du reste quelle était, pour Voltaire, la définition

4e la loi de Jésus, « la plus farte et la mieuap conçue, n (Corresp. génér. , 1768, p. 399) : « Je la trouve absurde, « extravagante , injurieuse à Dieu , pernicieuse aux ik hommes, facilitant, même autorisant les rapines, les (f séductions, l'ambition, l'intérêt de ses ministres, la « révélation du secret des familles. Je la vois comme « uue source intarissable de meurtres, de crimes, d'atrocités commises sous son nom ; elle est le bouclier () de la tyrannie contre les peuples qu'elle opprime^ et u, la verge des bons priuces quand ils ne sont point su- <f perstitieux : je sui9 donc dans l'obligatiou de mépri- ^ ^ ceux qui la prêchent, et de vouer à l'exécration publique ceux qui la soutiennent de leurs violences a ^t de leurs snp^rstitions. »

Evidemment, pour Voltaire, j'Evangile et la politique de Sorgia c'était tout un.

A peine jsurlvé à Genève, Voltaire avaifjçonçu des intentions réformatrices à l'endroijt de « cettp ville bargueuse » Q]i^ l'pn prêchait publiquement, chaque dimanche, les dogmes de cet Evangile détesté. Toutefois, trop Jbabile pour dévoiler dés l'abord ses projets, il se posa en brave et digue homm^, incapable de prononcer jiue parole contre la religion ou la morale ; il en fit même la déclaration^ formelle au professeur Jacpb Vernet, qui entretenait avec lui de^ relations littéraires. On était au mois de ju^ 1755; ce pasteur lui avait écrit la lettre suivante; «^Monsieur, la seulechose qui trouble laisatisfaction « générale de voir arriver parmi nous un homme aussi « célèbre que vous êtes, c'est Tidée que des ouvrages .0 de jeunesse ont donllSe au public sur vos sentiments « par rapport ^ la religion : je ne vous dissimulerai point « que les gensfiages qui nous gouvernent, et la bonne

(( bourgeoisie, ont manifesté, dans leurs discours, de « graves inquiétudes à ce sujet : j'espère que vous les « dissiperez complètement. Si chez nous les théolo- « giens, les jurisconsultes et les philosophes sont d'acte cord sur la religion, c'est que les pasteurs ont la sa- (( gesse de s'en tenir au pur Evangile, et les gouvera nants savent que l'Evangile est nécessaire. Ainsi, c( Monsieur, nous espérons que vous entrerez dans nos « vues, et que vous vous unirez à nous, quand l'occa- « sion s'en présentera, pour détourner notre jeunesse (( de Tirréligion, qui conduit au libertinage. Soyez sûr (( qu'alors vous serez honoré, chéri de tous, et craint de personne. »

Voltaire lui répondit : « Mon cher Monsieur, ce que a vous me dites est fort raisonnable. Je déteste l'into- « lérance et le fanatisme ; je respecte vos lois religieu- « ses, j'aime et je respecte votre République; je suis trop « vieux, trop malade et un peu trop sévère avec les (( jeunes gens. Vous me ferez le plaisir de communitt quer ces sentiments à vos amis. »

Cette lettre rassura les amis de la religion à Genève ; mais cette tranquillité dura peu. Déjà en 1756, le re* gistre du Conseil porte : « Messieurs ont reçu la visite « de Spect. LuUin, modérateur de la Vénérable Comte pagnie, au sujet d'un écrit fort licencieux qui court <( la ville : c'est 14 vers extraits d'un poëme sur la « vie de Jeanne d'Arc. Ce poème est un des écrits les « plus détestables contre la religion et les mœurs : on (( l'attribue au sieur de Voltaire. » Le Conseil ordonne là-dessus « une visite des anciens et des dizainiers, qui Cl ramasseront toutes les copies de ces vers qu'on « prarra trouver dans la ville. » M. Vernes, qui était

alors en correspondance avec Voltaire, lui écrivit à ce sujet : « On m'a communiqué un exemplaire de cette (( détestable poésie ; je crains beaucoup qu'elle ne soit c( de vous ; tous ceux qui vous connaissent sont navrés c( que vous ayez rabaissé votre génie jusqu'à mettre au <( jour une aussi scandaleuse production. » — « Moi I « lui répondit l'auteur, il faut que je sois tombé bien « bas dans votre estime, puisque vous me croyez capa- (t ble d'une pareille saleté ! » Et vingt lettres écrites à ses amis nous reproduisent les mêmes dénégations ; mais Voltaire voulut en outre se jouer des magistrats genevois : il s'adressa à eux, feignant une grande colère contre un libraire de Lausanne, nommé Grasset, qui, ignorant que ce poème fût de Voltaire, vint lui en offrir une copie manuscrite ; il faut avoir lu l'original de cette lettre envoyée aux syndics de Genève (1756), pour croire qu'un homme puisse être capable de se couvrir lui-même d'aussi violentes injures : a Vos bontés et ce celles du magnifique Conseil m'ayant déterminé à a m'établir ici sous votre protection, je désire assurer tt mon repos en ayant recours à votre prudence et à la « justice du Conseil. Je vous informe qu'un nommé « Grasset est parti de Paris, chargé d'un manuscrit « abominable qu'il veut faire imprimer sous mon nom. u J'ai pris les mesures nécessaires pour empêcher cette « indignité. Grasset, se voyant empêché, est venu me « proposer ce manuscrit pour 50 louis, et me dit que. Cl si Je ne l'achetais pas, il le vendrait à d'autres. Je tt fus saisi d'horreur à la vue de cette feuille, qui in- « suite avec autant d'insolence que de platitude à tout « ce qu'il y a de plus sacré. Grasset, prenant mon silence pour une approbation^ m^offrit de me faire une

dbyGooQk

dn' /ieùf' juger* d'^aprés''ciela quels lurent 'ses sentiraSiii , l^qo11' apprit'' que le û'août, 1756 ; 'clevk'htthôièrUé Vilfe'de Genève, â 1a 'réquisition du pi^o'cJfyiif .'éfénêr^l, troiictiïn ,' uà^tes^ôlerievôîs qu'il eslfmau le pliis, et aux^'applâudissemeh^^^^ foule

nombreuse, on WafCbrûlépar'la main du bourreau les

lAik- a :..

■ / ." : ''J'* ^uir'^îj't ; ry- < «vi .^ l'ion ^r m'' exemplaires manuscntsde çe^poëme g^u on ayautlrouvés

dans la ville. Toutefois^ ne nous y trompons péiM cettç exécution légale,* souvenir affaibli de rihquisition^' servait à merveille le plan de Voltaire ;^U savait bien que les livres trûlés étaient lus avec une avidité sans exemple i)ar tous les amateurs du fruit déf'enclu. '

Puisque nous y soinmes amenés, disons ici en deux mots en quoi consistait à Genève la législation en matière de presse. Là ïoi était sur ce isujet aussi simple que brève : a 11 est défendu d'imprimer dans des lieux « occultes : on ne jse servira que d'imprimeries âéctaa rées, à peine de 50 écus d'amende; défendu de rien (( imprimer sans la permission des seigneurs scôlarques « (c'étaient trois conseillers chargés (de surveîlfer l'ins- « Iruction publique). » Ce régime, qui sous un gouvernement autocratique eût pu facilement aboutir à détruire toute liberté dépensée, n'iempêchait nultemén^ à Genève, grâce au bon sens des gouvernants^ l'opinion publique de se faire jour sur toutes les questions : le pour et le contre s'imprimaient largeDôént en toute etfaire ; les seigneurs scôlarques n'arrêtaient la publication que des écrits décidément scandaleux *sous le rapport moral.

Les mauvais livres étaient, à l'époque dont nous parlons, ordinairement importés du dehors i trois libraire^,' Chirol, Grasset et Gando furent punis â cette occasion, mais les brochures impies n'en continuèrent pas moins à circuler dans la ville ; aussi le gouvernement ordonna que les visiteurs de l'octroi surveilleraient rigoureusement lés ballots, surtout ceux qui viendraient du côté de Femey. Lés prépittséis cumulèrent dés lors avec leurs fonciîons ordiiiaires une cliassè active aux feùitlés*

d^mprimerie. Une scène burlesque eut lieu par suite dé cette mesure. On savait que maintes fois le carrosse de M. de Voltaire, que par considération on ne visitait jamais, avait déposé des caisses suspectes à la porte du libraire Ghirol. Ordre fut donné d'y prendre garde. Un jour ledit carrosse vient à passer au grand trot : le chef du poste l'arrête, le domestique insiste pour continuer la route et il s'engage une querelle dans laquelle les plus gros mots sont lancés contre M. de Voltaire. Malheureusement la voiture était vide, en sorte que Voltaire put se plaindre amèrement du procédé, et le Conseil dut prendre acte d'une missive peu agréable du résident de France (Portef. historiq. Archives de Genève, n»/i962) : a Messieurs les syndics, j'apprends c( par beaucoup de témoins que sous prétexte de vi- « siter le carrosse de M. de Voltaire, le sergent et le via siteur ont vomi mille injures contre sa personne : (c je vous demande que ces gens soient punis exemplai- « rement ; il parait inutile de vous dire que c'est moins a le moment que jamais de mécontenter le ministre a de France. »

Après la Jeanne (PArc^ le premier ouvrage qui fut prohibé fut Candide^ publié en 1759, sans nom d'auteur. Malgré tout le respect que l'on doit porter à la réputation de lord Brougham et malgré les éloges que dans son livre sur Voltaire et Rousseau il a donnés au roman soi-disant moral de Candidey nous ne pouvons, pour notre part, l'envisager que comme un livre vraiment infernal : c'est l'histoire de gens qui, candidement et sans penser à mal, commettent tous les crimes connus sur cette terre. Ingratitude, débauches, vols, meurtres de divers genres sont accomplis comme les

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choses les plus naturelles : naturellement aussi les peines et les châtiments les plus intimement liés à ces actes tombent sur les héros du livre qui chargent alors l'Être suprême de la responsabilité de leurs misères et trouvent qu'il eût bien dû arranger les choses de manière à ce qu'on pût tuer son prochain sans être poursuivi par la justice et déshonorer la maison de son bienfaiteur sans en être chassé. Il est peu de livres mieux calculés pour anéantir les scrupules d'une conscience encore mal affermie dans le sentier du devoir. — Tel fut aussi le jugement de la Compagnie des Pasteurs : le 2 mars 1759, la présence de ce livre dans Genève étant dénoncée au Conseil par le Modérateur, sur sa réquisition, l'on arrêta que tous les exemplaires seraient immédiatement détruits. — Voltaire, pour composer ce livre, s'était enfermé trois jours, ne voulant ouvrir sa porte qu'à ses repas et à son café : au bout de ce temps, M"»' Deiiis, effrayée d'une pareille séance, voulut forcer la consigne ; Voltaire lui jeta le manuscrit à la figure en lui disant : a Tenez, curieuse ! voilà qui est bon pour (( vous ! » Ses amis lui demandèrent s'il était réellement l'auteur de ce pamphlet. A M. Vernes il répondit: a J'ai lu a enfin Candide, et comme pour la Jeanne d*Arc je vous a déclare qu'il faut avoir perdu le sens pour m'attribuer

a unepareille » (Ici une épithète qui n'a de place que

dans le dictionnaire du langage des halles.) A un autre il dit : « Plus j'ai ri en lisant Candide, plus je suis fâché « qu'on me l'attribue. Dieu me garde d'avoir la moina dre part à cet ouvrage ! » On devine que, malgré les soins du Conseil, Voltaire et son libraire en introduisirent bon nombre d'exemplaires dans Genève. Il en fut de. même peu après pour une tragédie inti-

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tutée tïau/, dans laquelle Voltaire se faituD jeu de tronquer le sens déè récits' scripturaires, transforme te prophète Samuel en grand inquisiteur, et se servant de traductions infidèles, cite des faits qui ne furent jamais consignés dans la Bible.

La publication de Voiltaire qui Tut accueillie avec le plus dé sévérité de la part du gouvernement genevois fut le Dictionnaire phiosophique porttaif. C'est, en effet, dans ces deux' petits volumeà que Voltaire a condensé les plus tristes assertions concernant TEvangile. Ils furent inîprimés à Londres et à Amsterdam, et de nombreux exemplaires en arrivèrent èi Genève au mois de septembre 176/i. Dès l'abord, M. Trontbin, sur le rapport du Consistoire, fait saisir ces ballots, et le Coûséil déclare ce livre tmpte, scandaleux^ téméraire^ des^truciifdé la religion. Un peu plus tard, il apprend que le libraire Chirol eh a vendu 12 exemplaires : mandé à rhôtél de ville, cet homme déclare qu'ils lui ont été remis par la femme yie son collègue Grasset. Grasset, mandé à son tour, répond qu' a il ne sait ni ce qui sort, a ni ce qui entre dans son imprimerie. » Le Conseil l'obligé à demander pardon à Dieu,le condamne à 50 florins d'amende, et il lui déclare qu' «il sera cassé d'imprÏDaeùr s'il ne veille mieux à ses affaires. » Puis la délibération s^engage sur Voltaire lui-môme, et l'on cherche les moyens de manifester Te plus rudement possible le mécontentement que l'on éprouve à son égard. Sur ces entrefaites, M. Tronchin, Faisant une visite à Perney, reprocha à Voltaire la publication de cet ouvrage, et lui dit qu'il pourrait bien passer par la main du bourreau, ft Vraiment, Monsieur le magistrat, répondit-il,' « on croirait que vous regrettez d'avoir brûle rJErni/c

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tt de Jean^ Jacques,, et que vous voulez vous ïaire bien (( venir auprès des citoyens représentants^ ses amis (1). a — Vous détournez la question, répliqua' tronchih ; te- « tirez c^ livre, exigez de vos compîîceis la remise de « tous les ballots, ou Je meveîrrai âans1'ob)igation dé « faire contre vous le plus désagréable réquisitoire, et « je vous avertis que, dans ce moment, les ministres « du roi de France sont peu disposés en votre faveur/» —^Voltaire haussa les épaules^ mais le lendemain i^ écrivit au Coniseil une lettre qui fait le pendant dé celïè qu'il lui avait déjà envoyée 1i propos delà ^èofine }tArci « Je suis obligé, dît-il^ d'àvertirle majgnifique Consetf « que parmi les libeUés pernicieux (Ipiit ceïté' vilfe esf « inondée, et qui sont tous imprimés, à 'Ainsterdanl' « chezMïchelRçy/il arrivera lundi procï^fa chëîsile ïî- « brmrè'^cW61,de,6enèvej> un bd^^^ « iionndires phUosophiques, Evangiles de la ràisan\ei « autré^ sottise^ que je méprisé autant crue lést^ùres'ile a la Montagne du sieur' Rousseau. Je crôiis faire mon a devoir en donnant cet* avîsi et^je m'en remets èn- « tiëremëni & la sagesse du Conseil, 'qui saura liienré- « Winier toutes les inlfraciions a la paix publique*èt^au «non ordre. )> MaisToltaire, Chirol él G^do'se W^ mettaient d'employer une ruse familière aux contreDandiers littéraires, comme aux autres. ï^ëndant qù^ on saisissait les ballots de Gbirôl, une fortç cargaison passait la frontière sur un autre point, ^ Padressi^ de Gàn^o, qui put fournir largement Genève !ie ta denrée probi-

(\) Cq fait, antérieur e(&ctivemeat ^ r^poqq^ où #ei passaient les choses que nous raççptons dans, cette page, trpuvera sa place dans ie chapitre suivant, consacré plus spécialement à Rousseau.

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bée. M. Tronchin, indigné de se voir aiosi joué par Voltaire, lança contre lui un réquisitoire des plus énergiques, et son ouvrage fut hrnlé par la main du bourreau, le 26 septembre 1764* L'auteur, malgré toute sa susceptibilité, ne jugea pas à propos de se brouiller, pour cet affront, avec le procureur général, qui connaissait trop bien sa vie privée pour qu'il voulût s'en faire un ennemi.

Cette vigilance et cette sévérité paraissant par trop désagréables à Voltaire, il essaya de s'en débarrasser au moyen d'une ruse des plus malicieuses. Il fit imprimer ses plus tristes productions sous des titres religieux, ou tout au moins de nature à faire illusion au premier abord. Afin de tromper mieux les autorités genevoises, il avait soin de faire débuter la plupart de ces pamphlets par trois ou quatre pages du meilleur aloi, et qui servaient d'introduction aux plus indignes blasphèmes contre la doctrine et la personne du Sauveur. Ainsi, sous les titres de : Almanach philosophique, Pensées sérieuses sur Dieu, Sermons du Rév. Jacques Rossetes, Homélie du pasteur Boum, Evangile du jour. Lettres d'un proposant à M. le pasteur De Roches, Adresse des pasteurs de Genève a leurs collègues. Conseils aux pères de famille. Lettre sur la Terre-Sainte établissant la réalité des miracles de Jésus Christ, Voltaire vida dans Genève tout l'arsenal de son incrédulité.

A la vérité, le Consistoire faisait bonne garde, les pasteurs multipliaient les visites, conjuraient les chefs de famille de ne point acheter ces mauvais livres, et souvent ils réussissaient, témoin le fait suivant. Un horloger avait une nombreuse collection des pamphlets de Voltaire, et la tenait soigneusement cachée. Un jour.

après le dîner : « Il avait bon goût, le fricot ? lui demande sa mère. — Mais oui, très-bon, et surtout « chaud à point. — Ah ! pour chaud, je le crois bien f « si tu veux savoir de quel bois je l'ai chauffé, va voir « ta cachette à Voltaire ! » La bonne femme avait trouvé le nid, et il n'y restait pas une plume des oiseaux de contrebande. — Mais Voltaire, afin de déjouer cette surveillance ecclésiastique, inventa des moyens où parfois le burlesque le dispute à l'impudence ; l'attention une fois éveillée sur le procédé des faux titres^ la vente chez les libraires était devenue impossible : Voltaire, qui voulait continuer son œuvre, fût-ce au prix de grands sacrifices d'argent, fit distribuer gratis toutes ses productions, en recourant à toutes les petites manœuvres qu'il put imaginer. Des Genevois, entièrement à sa dévotion, et qui du reste appartenaient aux plus hautes comme aux plus basses classes de la société, ne se firent aucun scrupule de seconder ses vues, et leurs services furent complétés par ceux d'une troupe de colporteurs chèrement payés. En fin de compte, les prétendus sermons se trouvaient partout : en entrant dans les boutiques, les affiliés, sous prétexte d'une petite emplette, glissaient quelques brochures impies sous des papiers ou des ballots ; de jeunes femmes se trouvaient-elles au comptoir, ils avaient soin de choisir les écrits les plus propres à corrompre leur imagination. Les colporteurs parcouraient les rhontées et fixaient ces libelles au cordon des sonnettes, ou les glissaient sous le seuil des portes ; on en trouvait des piles dans les cabinets des horlogers, et les petits messagers avouaient qu'un Monsieur leur avait donné six sous pour déposer le paquet sur l'établi du patron. Chaque soir, sur les

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bancs des pi^omeDadès;setrôuvaiént des feuilles oubliées à dessein. Bien plus on réussissait à s'introduire dans tes classes du collège, et les enfants rencontraient ces petits livres parmi leurs cabièrs ; ceux qui connaissent Tatlrait des choses mystérieuses pour cet âge, peuvent comprendre que ces ouvrages n'étaient livrés aux matfres et aux parents qu'après avoir été lus et dévorés. La propagande voltairienne allait plus loin encore : dans les locaux où se donnaient les leçons de catéchumènes, souvent les catéchismes furent remplacés par des brochures, reliées dans le même format et contenant ces dialogues perfides où l'incrédule triomplie à plaisir de son interlocuteur chrétien ; on reliait les dictionnaires philosophiques portatifs avec le titre et Papparence des psaumes, et on les laissait sur les bancs du temple de la Madeleine, au service des jeunes gens.

Plusieurs familles genevoises, comme nous l'avons déjà dit, fréquentaient Voltaire, et celles qui n'applaudissaient pas formellement à ses paroles satiriques et à sa croisade contre le christianisme , ne paraissaient pas tout au moins se formaliser beaucoup des petites agressions dont elles ne pouvaient manquer d'être les témoins dans l'intérieur du seigneur de Ferney, Ainsi, un jour, une dame lui rendait visite, accompagnée de sa petite fille. Voltaire trouve l'enfant fort à son gré et se hâte de chercher à lui rendre service à sa manière : « Quelle « charmante petite créature ! Elle est, je pense, ^ussi a studieuse que belle ? — Oh ! oui, Monsieur ; cepen- « dant il y aune chose qu'elle ne peut apprendre. — Quoi a donc? — C'est son catéchisme. — - Et pourquoi donc « cela î — Elle n'y comprend rien î — Oh ! que vous « avez de tésprit," ibà petite ! Vous ne comprenea^ pas...

« Ab I de la bouche des enfants sor(. la vérité : vous ne « comprenez pas votre catéchisme!... Tenez, mpn en- (( fant, voici un magnifique pêcher,cueillez tant que vous ' « voudrez ! » — Grâce au silence de ia mère, la leçon de Voltaire faillit porter son fruit, et plus tard l'enfant, devenue une personne pieuse, a raco^ité les longs efforts qui lui avaient été nécessaires pour çffacer, l'impression produite sur elle par cette scène.

Un voyageur qui visitait. Genève à qette époque se trouva dans un embarras qui pei^t assez bien I9. bigarrure gu'pffrait la société genevoise, d'alors au point de vue des sentiments religieux, a Un jour, dit-il^ je.dî- « nais dans une maison où un feu roulant de plaisante- « ries rapportées de Femey égayaient l'assemblée. Le « lendemain, je mp trouvais chez des personnes du ipéme « nom ; je voulus redire quelques bons mots antijchré- « tiens dont on m'avait régalé la yeilie,, mais une phrase «polie de la dame du logis m'avertit que ses hôtes resf( pectaient rEvanjgile. Toutefois, il me paraît que près « du tiers des familles riches sont infatuées de Vola taire, et son succès n'est pas moins grand chez les c( artisans. »

Ainsi se réalisaient les éloquentes appréhensions de Rousseau, adressées en 1 760 au professeur J. Vemet : « Lorsque le soi-disant philosophe de Perney vint à Ge- « nève, je prévoyais ce qui arrive. La satire irréliii gieuse, le noir mensonge, les libelles sont devenus les « armes de M, de Voltaire; il paye ainsi l'hospitalité « dont, par une funeste indulgence, Genève use avec « lui. Ce fanfaron d'impiétés, ce beau génie et cette « âme basse, cet homme si grand par les talents et s^ « vil par leur usage , laissera de longs et cruels sou-

« venirs parmi nous ; la ruine des mœurs, la perte de a la liberté qui en est la suite inévitable, seront chez a nos neveux les monuments de sa gloire et de sa recon- « naissance. S'il reste dans leurs cœurs quelque amour « pour la patrie, ils détesteront sa mémoire ; il sera (( plus maudit qu'admiré. Je sais toutefois qu'il reste t « beaucoup de vrais citoyens qui respectent les lois, les <x mœurs et la liberté : mais ceux-là diminuent, les au- <( très augmentent. — La pente donnée, rien ne peut (f arrêter le progrès du mal. La génération présente l'a « commencé, celle qui vient l'achèvera ; chaque ci- « toyen qui meurt est remplacé par un agréable. Le « ridicule, ce poison du bon sens et de l'honnêteté, la « satire , ennemie de la paix publique, la mollesse, le « faste arrogant forment parmi nous un peuple de petits « plaisants, de bouffons , de baladins, de philosophes « de ruelles et de^eaux esprits de comptoirs, gens re- « niant la gloire de leurs pères et ses causes, et qui « n'auraient jamais voulu sortir de leur lit à l'Escalade, « non par lâcheté, mais par crainte de s'enrhumer. »

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Efforts de Rousseau contre les satires irréligieuses de Voltaire. — F&cheuse influence des affaires politiques dans les questions religieuses. — V Emile et les Lettres de la Montagne» — Conduite des pasteurs envers Rousseau.

Si Genève, au lieu de renfermer des hommes généralement développés par les études littéraires de son collège , eût contenu une classe lettrée peu nombreuse et une population ignorante et soumise à une Eglise qui ordonne de croire sans examen, l'action de Voltaire fût devenue irrésistible, la religion et la morale eussent disparu, et cette ville eût subi le sort des républiques ses aînées, grandes et petites, qui sont tombées en dis* solution sous le poids trop lourd d'une liberté pourrie par le vice et par le despotisme. Mais les grands patriotes du XVP siècle connaissaient mieux que personne les causes de la durée ou de la décadence des Etats, et font, dans la constitution genevoise, avait été calculé pour développer Tintelligence et la moralité des citoyens, ces deux conditions indispensables à la vie des républiques* Les réformateurs^ ainsi que nous l'avons déjà

vu, n'admettant pas que la moralité pût exister sans la religion chrétienne, avaient introduit celle-ci dans toutes les parties de la carrière du citoyen ; la religion, d'abord enseignée, puis librement examinée, se mêlait intimement à toutes les phases de la vie genevoise. L'enfant la rencontrait d'abord comme portion essentielle de ses études au collège; dans le sein de sa famille, il la retrouvait, sous la forme de prières et de lectures ; il entendait son père et sa mère invoquer le nom de Dieu dans toutes les occasion's où le secours du Ciel peut-être imploré. La santé ou la maladie*, la réussite ou le malheur, le gain ou la perte étaient placés sous la garde du Seigneur. Tous les événements dont l'enchaînement formait l'histoire de Genève, avaient la^ religion pour pivot : c'était en elle qiie tous lé&^ beaux dévouements avaient puisé leur source, en même temps que dans l'amour, de la. liberté; les infortunes inèmes de la république étaient des sacrifices acceptés pour la conservation de la foi autant que pour celle deTindépendance nationale, et rien, plus que les sacrifices, n'attache à la cause qui les exige. Ghi^que famille genevoise avait, de plus, ses archives religieuses, ses souvenier d'exils, de persécutlpns^de ruines, et môme d'échafauds. La religipn, par uqq conséquence logique de ces circonstances, étai( devenue, pour les Genevois, une affaire nationale, une affaire. dQ.famiUe, une affaire, d'intelligence et de conscience.

. i^ussi, ne. faut>*il pas s'étonner ai au milieu du X\UV siècle , lorsque l'irréligion et, l'incrédulité envabisss^çnteQjFr^ce les collèges, les académies, la presse, Geç^ve pr^^^ta , un étrange contraste avec sa puissante voisine» On vit la philo/sophieet la science, qui en

Fiance formaient dés incrédules,' demeurer dans la cité de Calvin les alliées du christianisme ; bien plus, ces philosophes, ces savants qui battaient en brèche la religion, virent à Genève leurs discîpfes, leurs émulés, leurs maîtres peut-être, devenir les défenseurs de l'Evangile.

Lès philosophes genevois furent donc religieux, et par là même engagés plus ou moins dans la lutte aveë Voltaire. Nous citerons en premier lieu Rousseau... Rousseau défenseur de la religion ! cette assertion étonne, car la'pensée se reporté immédiatement k ses malheureuses Le^^re^ de La Montagne^ et Ton se démandé comment Thomme qui nie le caractère surnaturel de la révélation pëiit être considéré comme un champion dés croyances religieuses. Malgré ce fait nous persistons à dire que Rousseau défendit la religion, et qu'il sut inspirer à èes amis dd respect pour les choses sainteà et pour les idées religieuses. Pour admettre éette affirmation, il faut se reporter au temps dont il s'agit ; sans doute, aujourd'hui , dans des sociétés où les princi][)es chrétiens se sont de nouveau largement développés, où Ton s'incline devant les convictions sincères, où les œuvres qui portent un cachet vraiment évangélique sont respectées de tous les hommes aii cœur droit ; aujourd'hui, on ne pourrait peut-être pas émettre la même appréciation.

Mais, il y a cent ans, les circonstances étkiéiit tout autres; alors des auteurs impartiaux pouvaient écrire : « La Suisse elle-même, où le bonheur, le bon sens et la « ifoi avaient trouvé un dernier asile, la Suisse com- « mêncé à produire de petits docteurs incrédules. c( Danë Genève, des gens qui entendent \ peine leur

« métier et des femmes beaux esprits argumentent un Il Voltaire à la main contre Jésus-Christ et font les « agréables sur l'histoire de l'Evangile. » — ïly a cent ans, l'ironie et la satire se déversaient sur les Livres saints, le respect pour les choses religieuses se flétrissait chez beaucoup dès l'enfance, l'incrédulité gagnait de haut en bas, de long en large, dans la société française, habituée à considérer l'intelligence, la réflexion, la science comme incompatibles avec les convictions chrétiennes ; le ridicule , en un mot , était attaché à l'Evangile et couvrait en même temps ceux qui ne consentaient pas à le renier en ricanant. Gomment, dans un pareil milieu, ne pas considérer comme un défenseur de la religion un écrivain qui, n'écoutant que sa seule conscience, vient adorer publiquement ce que ses admirateurs s'attendent à le voir brûler avec mépris 7 comment ne pas estimer à l'égal d'une sincère profession de foi chrétienne cette belle page dans laquelle Rousseau s'écrie : « Pour moi, la majesté des Ecritures m'étonne, « leur sainteté parle à mon cœur. Voyez les livres des « philosophes avec toute leur pompe, qu'ils sont petits « près de celui-là ! Se peut-il qu'un livre , à la fois si c sublime et si simple, soit l'ouvrage des hommes 7 Se <( peut-il que celui dont il raconte l'histoire ne soit « qu'un homme lui-même ? Est-ce là le ton d'un en- « thousiaste ou d'yn ambitieux sectaire 7 Quelle dou- (( ceur, quelle pureté dans ses mœurs I Quelle grâce a touchante dans ses instructions! Quelle élévation (( dans ses maximes! Quelle profonde sagesse dans ses a discours. Où est l'homme, où est le sage qui sait agir, a soufTrir et mourir sans faiblesse et sans ostentation T « — Où Jésus avait-il pris chez les siens cette morale

< élevée et pure dont lui seul a donné es eçons et a l'exemple? Du sein du plus furieux fanatisme la plus « haute sagesse se fit entendre et la simplicité des plus « héroïques vertus honora le plus vil de tous les peu- « pies. La mort de Soerate, philosophant tranquillement f( avec ses amis, est la plus douce qu'on puisse désirer. (( Celle de Jésus expirant dans les tourments, injurié, « raillé, maudit de tout un peuple, est la plus horrible « que Ton puisse craindre. Soerate, prenant la coupe « empoisonnée, bénit celui qui la lui présente et qui (( pleure. Jésus, au milieu d'un supplice affreux, prie « pour ses bourreaux acharnés. Oui, si la vie et la mort (( de Soerate sont d*un sage, la vie et la mort de Jésus a sont d'un Dieu. — Dirons-nous que l'histoire de l'E- (( vangile est inventée à plaisir? Mon ami, ce n'est pas « ainsi qu'on invente, et les faits de Soerate, dont per- <( sonne ne doute, sont moins attestés que ceux de Je- (( sus-Christ. Au fond, c'est reculer la difficulté, sans la a détruire ; il serait plus inconcevable que plusieurs tt hommes d'accord eussent fabriqué ce livre, qu'il ne « l'est qu'un seul en ait fourni le sujet. Jamais des au- (( teurs juifs n'eussent trouvé ni ce ton, ni cette morale, « et l'Evangile a des caractères de vérité si grands, si « frappants, si inimitables, que l'inventeur en serait f( plus étonnant que le héros ! »

Et Voltaire comprit bien , lui aussi, la page que nous venons de citer, comme une profession de foi véritablement chrétienne, car lorsqu'il l'eut sous les yeux, il entra dans une violente colère : « Rousseau, s'écria-t-il, (( Rousseau est le Judas de la confrérie ! Le Vicaire sa- <( voyard est digne de toutes les peines imaginables ! « Quel temps, grand Dieu ! a-t-il pris pour rendre notre

c( philosophie odiçuse ? Le temps même où elle allait « triompher. » {Corresp. génér., 1762.)

A Genève, l'effet des paroles de Rousseau fut puissant sur le cœur des citoyens ; il ranima chez un grand nombre le seriliment religieux détruit par les sarcasmes et les sophismes de Voltaire. Des hommes qui ne voulaient point entendre la défense du christianisme de la * bouche des pasteurs , parce qu'ils ne faisaient que leur métier, étant payés pour cela, rafraîchissaient leui âme à la lecture dé V Emile. Néanmoins, commeV Emile niait les miracles de Jésus-Chpst, les pasteurs ne pouvaient Taccepter tel quiel, et M. Ternes , entre autres, acc({mpaçnà' le morceau sur les Evangiles d'observations qui sont un type 'admîral)le de controverse éloquente et digne en môme temps. Il réimprime le fragment que nous avons transcrit, puis il ajoute : « Oui, cher compatriote, votr^ peinture des Evangiles est admirable. Mais si Jésus n'a pas*fait"les miracles, toute cette beauté n'èstelle pas flétrie ? — Que devient la piété de Jésus, s'il usurpe un titre qu'il ne 'tient point du Dieu qu'il sert'et qull invoqué t — Que devient le support de Jésus pour les pécheurs, si ce n'est pas avec une autorité divine qu'il leur dit : Vos péchés vous sont pardonnes. — Que devient f 'humilité de Jésus? se dire sorti du sein du Père! L'orgueil le plus efïréné porta-t il plus loin ses téméraires prétentions? — Que devient Vaffection lie Jésus pour ses disciples? il les fait tout quitter pour' le suivre, et il les trompe par des promesses qu'il sait bien ne pouvoir tenir. — Si Jésus n'est pas le distributeur des grâces immortelles, sa plus belle parole : Que voire ccsur he se trouble point, il y a plusieurs demeures dans le ciel et je vais vous y préparer des places,' est doné le

phis' odiéttx des [menéëriges ? — Poilr moi, je Tapt^^lle le Fils unique quS était dans le sein du Père, parée que j'ai conùu qu'il est un Docteur venu dé Dieu, car nul ne peut faille' les œuvres qu^l fait si DteU h'ést pals avec luiV»

La discussion, réduite à ces proportions, eût tourné ^toilt entière à Tavant^gé de l'Evangile, et l'on autait vu la religion naturelle de Rousseau ramener peu à peu les incrédules' au christianisme révélé, si une politique aussi tiôlénte qûé maladroite n'était venue se jeter à la traverse. Nous voulons parler de la ^côiidàmnatiôn de Y Emile et de^sa destruction par la main du bourreau.

L^s auteurs de la condamnation de V Emile firent par cet acte preuve' de peu de clairvoyance et de prudence: nous n'avons 'lias & nous occuper de ses suites au point dé vue politique, mais en tout cas il nuisit considérablement à la religion danà Genève.

Dès son apparition, cet ouvrage avait été accueîlGpar un mandement désapprobateur de l'archevêque de Paris; le il juin 1762, le parlement l'avait condamné à être brûlé par la main du bourreau. Le 18 juin, le Conseil genevois reçut de M. de Sellon, représentant de la république à Paris, le texte de ce jugement. Aussitôt, sans consulter l'opinion publique ni le Consistoire, le procdreûr général' Tronchin, que nous avons vu si énergique contre les libelles de Ferney, cède à l'influence française bien évidente dans toute ôette affaire ; le Conseil se laisse aller au désir de faire quelque chose d'agréable à la cour de Versailles ; il ne sait pas résister aux petites rancunes qu'il garde à ceux des Genevois qui aiment Rousseau, et le lendemain du jour où il a reçu l'arrêté de Paris, le 19 juin 1762, Sans prendre la|)eine

de formuler une opinion, empruntant dans ses considérants le jugement et les paroles même de Tarchevêque de Paris, il décide que VEmile sera lacéré et brûlé par l'exécuteur de la justice. Voici comment un témoin oculaire raconte cet acte , qui eut lieu le jour même : « Le 19 juin, une délégation du Conseil se transporta « sur l^s degrés placés devant la façade de l'hôtel de « ville, où Ton prononçait les jugements. L'exécuteur (( attisait un brasier. La proclamation concernant YE^ a mile avait amassé une foule considérable ; la sentence (( fut lue à haute voix : le bourreau déchira lentement « les pages du livre et les jeta sur le feu. Au lieu des aptt plaudissements qui éclataient naguère lorsqu'on brù- « lait les saletés du vieunc diable de Femey, on voyait « une rage muette, une stupéfaction profonde sur le via sage des citoyens, et il était facile de prévoir à quel « débordement de haines politiques Genève allait être a livrée. »

Ce qui blessait surtout le cœur des citoyens, c'était l'influence positive de laFrance : on avait vu le résident auprès des magistrats ; il avait obtenu communication du jugement avant son exécution, et il le transmit à Paris comme un témoignage de la bonne volonté de Genève. Si l'on trouvait juste la condamnation des ouvrages de Voltaire où débordaient l'immoralité, l'impiété, l'ironie et l'injure, on ne pouvait aisément consentir à placer au même rang les œuvres de Rousseau, qui, en attaquant quelques idées chrétiennes, le faisaient avec tout le sérieux et le respect exigés par un semblable sujet : on trouvait étrange surtout que certains magistrats, amis déclarés de. Voltaire et s'opposant toujours à la condamnation de ses livres, eussent réservé pour

leur concitoyen une rigueur exceptionnelle et signé la flétrissure imprimée à Y Emile. M. Pictet, membre des Deux-Cents, publia une remontrance énergique à ce sujet, mais il fut obligé de se retracter.

On se tromperait, néanmoins, si Ton croyait qu'une émeute intellectuelle ou politique suivit la condamnation de VEmile^ les bons Genevois étaient las des discussions sociales et durant une année l'affaire fit peu de bruit, mais la lettre par laquelle au mois de mai 1763 Rousseau renonçait à la bourgeoisie , souleva les esprits. La ville entière prit parti pour ou contre Rousseau: les citoyens représentèrent que la con damnation des mauvais livres ne devait avoir lieu que sur le rapport du Consistoire, et que ce corps n'avait pas été consulté. Le Conseil répondit que le Consistoire, consulté après coup, avait déclaré qu'on n'avait point violé ses droits. Le Conseil ajoutait que Y Emile éidii d'autant plus dangereux, qu'il était écrit dans le style le plus séducteur , qu'il avait pour auteur un citoyen de Genève, et que, dans l'intention de celui-ci, il devait setvir à l'instruction de la jeunesse. Ces raisQns ne parurent pas concluantes à tout le monde. Neuf fois dans l'espace de trois ans les citoyens réclamèrent le retrait de la condamnation du livre de Rousseau : neuf fois ils reçurent une réponse négative. Puis la question s'agraùdit : les opposants prétendirent qu'ils avaient le droit de porter au Conseil des représentations sur divers objets, les Conseils répliquèrent qu'ils répondraient quand ils le trouveraient bon ; et Genève se trouva de nouveau divisée en deux partis acharnés l'un contre l'autre.

Rousseau était alors à Motiers-Xravers. Exaspéré des injures que plusieurs Genevois lui adressaient, il perdit

toute toesure, et,'dans ses falalésXettre/'dè' /a Jfo tàyne, la colère lui fit envelopper dans ses attaques, la religion elle-même qu'il avait si fort louée auparavant. On comprend fort bien l'état d'irritation auquel ont correspondu, dans i'esprit de Rousseau, ces pages aussi futiles que violentes ; mais' lorsqu'on cherche aujourd'hui k peser la valeur des arguments du philosophe jeté horsdes gonds, on a peine à se figurer, par exemple, que tout ce qu'on y peut trouver de plus concluant contre les miracles, se réduit à ces ridicules déclamations: « Les miracles, où sont-ils? Jadis les prophètes fai- ' « saient descendre à leur voix le feu du ciel, aujour- « d'bui les enfants en font autant avec un petit mor- « ceau de verre. Josué fit arrêter le soleil ; un faiseur « d'almànachs va le faire éclipser. Les foires fourmîla lent de miracles : j'ai vu un paysan hollandais rai- « lumer sa pipe avec son couteau ; en Syrie, il eût été (( prophète. J'ai vu ijuelque chose de plus fort, desaca- « démiciens et des savants qui couraient aux convul- « sions de l'abbé Paris et revenaient convaincus. On « n'est point parvenu aux limites de Tart de guérir ; « qui sait? on arrivera peut-être à remettre un mort (( sur ses jambes ; on a trouvé le secret de ressusciter « des noyés, on parviendra à rendre la vie à des corps « qu'on en avait privés. »

Les pasteurs, quoique séparée d'opinions sur les objets politiques, s'entendirent pour s'imposer un silence absolu dans'celte déplorable affaire, et ne dirent pas un mbï, en bien ou en mal, de la condamnation de V Emile. Cette ligne de conduite ne leur fut pas aisée à tenir. Lés citoyens voulaient les forcer â s'expliquer : leur at* tention était devenue si soupçonneuse que , durant ces

.troiiJl)l,es, 01^ allfût au sermon , poi^ po|ir 8*.é^fter ,,ipf^is ppuf s^yoir s'il serait prononcé un mot contre Rousseau^ La p]us lointaine allusion aux miracles était pr^se pour une ^ttfigue politique. Chaque repmentaitr, ayant açlppté.la cause, de Rousseau comme une affaire personnelle, ne pouvait souffrir qu'on ajoutât les^ dogmes .^révétéil k la religion çj^turelle, flu, philosophe ; .chaque négatifs iefi^i à vpir V Emile Idfi^ré en c^ai^e comme il ray^dt été s^r 1^ place de ^'Hôte^-d€^ Ville, blâip,^it amé- .remeat|es prédicateurs mo,4^rés qui jefusai^nt de faire 4esçen(}re la çjiau*e ph^éti^ennçfiu jôle çle^Jribunepoli- . |i(iue. Ala Sa^utç-Cène, n()uyç^)i,scandale : dan^ un t'einplç on .voyait se presser le pfu*t^g.ouyfirnenaen^al, tandis , que d^ns un is^utre cçipinuniai^t les seulç représentants. Jia tatte était . d'jautant plus vive, que les dlçfix, p^tis ,,n!étaiçnt pa§.très:jyi$çaïçm<;pt part^éi^ squs Iç, rapport luînérique, quatre cents citoyens, çnyiron, étant favorables à Rousseau, tandis que^çix ce^ats^j^pp^^tenaient au parti contraire.

Plusieurs pasteurs genevois, MM.^Yjçjç^et, Perdriau, ,.]^ojvstan, Claparède, Mpultpu, (étaient rçstés ^n correspondance avec^ Rousseau» espérant le nuneqer, adoucir son cœur ulcéré^ et se. flattant d'éviter une ^rupture qui, selon leurs prévisions» ne pp^yaitqiji^'.^f^e jfuneste k la cause du christianisme i.Geqève. I^eurqgspérançes furent trompées, La fureur deç. partis pplitj^ques l'emporta sur toutes les^considératipns, et Iprjsque ^]|fvint la publication des Lettres <U /^ Montagne ^ ils se yirent contraints de rompre leurs i:elatipns aveq, j^o^sseau, mais ce fut par des teUres plei^ei^fie^ dignité , fie ,4ouçeiir et de regrets, où Uçdéplaraient que leurç seq^injent^de^çhrétiensétaient trop grièvement froissés pour leur permettre

de conserver avec lui leurs anciens rapports fraternels. Rousseau se trouvait malheureusement dans un de ces moments de crise où il n'avait pas une vue très-distincte du juste et de l'injuste : « M. Perdriau, écrivit-il, « si juste et si bon, est possédé de la rage cléricale ; « M. Vernet s'éloigne de moi, il va sacrifier au bel air « voltairien; M. Roustan donnait des espérances, il a s'est traîné dans la fange; M. Vernes avait fait con- « cevoir la meilleure opinion de lui, c'est le plus bypoa crite et le plus fanatique de mes détracteurs. » Ces injures de Rousseau avaient du reste à ses yeux une apparence de fondement. Le vieux diable de Femey^ imitant le style des ministres genevois, s'était bâté d'écrire un pamphlet adressé par les pasteurs à Rousseau; l'infortuné rêveur tint cette indigne brochure pour authentique. M. Vernes se justifia pleinement, et produisit même une déclaration du secrétaire de Voltaire ; Rousseau, néanmoins, ne voulut pas lui dire autre chose que ces mots : a Monsieur, vous êtes le plus digne ou le plus « vil des hommes. »

Lorsqu'on lit aujourd'hui^ loin des passions du temps, les brochures écrites par les pasteurs pour réfuter soit V Emile ySoiX les Lettres sur la Montagne^ on est frappé de leur ton calme et mesuré ; à plus forte raison cette modération dut*elle se faire apprécier au moment du plus fort de la lutte. Cette conduite ramena plusieurs personnes aux sentiments chrétiens ; MM» Vernes, Mercier, Vernet, Glaparëde et Roustan furent considérés comme des médiateurs naturels entre le peuple et les magistrats, et grâce à la prudence en même temps qa'& l'activité de leur zèle, ils purent enfin amener les deux partis à se faire le sacrifice mutuel de leurs rancunea,

Cette réconciliation eut lieu en 1768, après six ans de disputes acharnées, elle produisit des résultats très-heureux pour l'Eglise de Genève qui avait rudement souffert des luttes politiques. Aussi la joie fut grande, lorsque les citoyens purent enfin prendre part de nouveau à la Sainte-Gène, réunis dans un même esprit, comme dans les mêmes temples.

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I«E0 PHILOSOPHES «BNBVOIfi ET WOLTAIRE

Caractère chrétien des philosophes genevois au XVIII* siècle. — Abauzit, Galandrini, De Saussure, Tronchin, Odier, Tingry, De Luc, Bonnet. — Relations de Charles Bonnet et de Voltaire.

En France, les philosophes sensualistes étaient tous incrédules. A Genève, les disciples de cette école se montrèrent, au contraire, franchement chrétiens. Les médecins, les naturalistes, les géologues, peu soucieux d'imiter les allures de leurs confrères de Paris et de Berlin, prenaient hautement la défense de la religion, et manifestaient en toute occasion leurs croyances. Les exemples sont nombreux, et prouvent que, si Voltaire avait de Tinfluence sur des hommes légers ou superficiels, son action n'atteignait guère les penseurs d'élite. Cette circonstance, qui ne lui échappait pas, lui causait beaucoup de chagrin» aussi ne leur ménageait-il pas ses railleries. Un seul des philosophes genevois trouva grâce devant son ironie : ce fut Abauzit.

Abauzit, fils d'un réfugié français et naturalisé Genevois, était doué d'un véritable génie investigateur^ et

soin caractère moral renlôùrait d'un respect universel : on en peut juger par ce seul fait, qu'il mérita les louanges sans réserve de Voltaire et de Rousseau.

Un jour, un grand seigneur visitait Ferney : « J'ai' ifait, « dit-il, un bien long voyage pour voir un homme su- « périeur. — Vous êtes donc allé à Genève voir Abau- « zit? » répondit Voltaire. Et Rousseau lui adresse le seul éloge sans restriction qu'il ait jamais accordé à une personne vivante': a Non, ce siècle de la philosophie « ne passera point sans avoir produit iin vrai philàbo- « phe. J'en connais un, un seul, j'en conviens'; mais « c'est beaucoup, et, pour comble de bonheur, c'çst « dans mon pays qu'il existe. Savant et vertueux Abau- « zit, que votre sublime simplicité pardonne à mon « cœur un zèle qui n'a point votre nom pour objet ; « non, ce n'est pas vous que je veux faire connaître à « ce siècle indigné de vous admirer ; c'est Genève que « je veux illustrer de votre séjour. Ce sont mes conci- « tayens que je veux honorer de l'honheur qu^'fls vous « rendent. Heureux le pays où le mérite qui se cache « est d'autant plus honoré I Heureux le peuple où la « ^"eunesse altière vient abaisser son ton dogmatique « devant la docte ignorance du sage ! Vénérable et verce lueux vieillard, vous n'aurez point été prôné par de « beaux esprits : leurs bruyantes académies n'auront « point retenti de vos éloges ; au lieu de déposer, comme' a eux, votre sagesse dans des livres, vous l'aurez misé « dans votre vie pour l'exemple de la patrie que vous « aimez et qui vous respecte. Vous avez vécu conime (( Socrate, maié il mourut de la main de ses conci- « toyens, et vous êtes chéri dés vôtres. »

Abauzit "était profondément chrétien; il avait pour

principe qa'ane conTiction religieuse n'est vraie qu'autant qu'elle réagit réellement sur la conduite morale, sur la dignité de caractère de celui qui la professe, et il se fit une sincère application de cette règle, à l'aide de laquelle, comme le philosophe athénien auquel le compare Rousseau, il parvint à corriger ses défauts naturels. C'est ainsi, entre autres, qu'à force d'énergie employée sur lui-même, il arriva à dompter assez une grave disposition à la colère, pour qu'on puisse citer de lui le trait suivant. Abauzit s'occupait avec le plus grand succès de l'étude de plusieurs points de l'histoire naturelle; les variations du baromètre étaient alors l'objet d'une attention générale. Abauzit, qui ne publiait aucun fait sans l'avoir analysé à fond, travaillait depuis vingt'$ept ans à recueillir des observations atmosphériques. Dans ce but, il avait disposé dans son cabinet un baromètre fixé contre une large paror, et le papier qui la recouvrait s'était jour par jour couvert de notes indiquant tous les phénomènes constatés à l'aide de l'instrument. Une servante nouvellement installée vient ranger ce cabinet en l'absence du maître ; celui-ci, en rentrant, pousse une exclamation : a Qu'avez-vous fait de « ce papier qui était autour du baromètre? — Holà I (c Monsieur, il était si sale que je l'ai brûlé, et j'ai mis (( à la place celui-ci, qui est tout battant neuf. » Abauzit se croisa les bras, et, après quelques secondes de lutte intérieure, lui dit du ton le plus calme : a Vous (c avez détruit vingt-sept ans de travaux... à l'avenir ne a touchez à rien dfins ce cabinet. »

Abauzit fut du reste essentiellement un homme d'étude ; il ne prit pas une part active et personnelle à la grande lutte de la philosophie et du christianisme, et se

borna à publier quelques remarquables brochures sur diverses questions d'un ordre général, sans faire de polémique directe avec ses adversaires.

Ses confrères les naturalistes et les médecins se montraient plus tranchés et plus positifs dans leurs appréciations religieuses. Tous, sans exception connue du moins, furent chrétiens, non pas de ces croyants qui dissimulent leur foi lorsqu'ils écrivent pour des incrédules, mais de ceux qui savent l'honorer aux yeux de tous, et prendre au besoin la plume pour la défendre directement. Si cette observation s'appliquait à des savants dont la réputation toute locale n'eût pas franchi les six lieues carrées d'espace qu'occupait la petite république genevoise, elle n'aurait que peu d'importance. Mais les naturalistes genevois, par leurs travaux, leurs découvertes, et grâce à la marche rapide qu'ils surent imprimer à certaines parties de la science, possédaient une haute position dans les académies et les journaux du XVIir siècle. Dans la géologie, De Luc et De Saussure ; Charles Bonnet et Abraham Trembley, dans l'histoire naturelle ; Odier, Tingry, Vieusseux, Tronchin, dans la médecine, étaient connus et appréciés de toute l'Europe savante. Or, ces hommes distingués professérent hautenient le christianisme, qui se retrouve comme une partie intégrante de leur pensée, soit au chevet des malades, soit dans les leçons publiques, soit dans les publications qui rendent compte des découvertes de la science au monde incrédule et sceptique de l'époque.

On eût donc pu, pour la rapporter aux savants genevois, retourner avec vérité le sens de la phrase que, dans V Encyclopédie y d'Alembert avait avec tant de légèreté appliquée aux pasteurs, et dire : (t A Genève,

siôn ta plus complète aux ùngûede leurs' corifrèrei^ '

était peu satisfait àe ces lis èrând prix & i'éricens sérieux, Qu'aux applaunt'il n'était flatté qu^un irdinaire, il ne manquait ' de' Içs ridiculiser. Ainsi ' carbolier.'^i c'est de son lorsqu'il dit (Evangile du 'adore l'intelligence su- * dans les millions de so- 5 éternelle^ » Lorsque Di' ; que la mer a recouvert léibris qu'elle y a laissés, été peuplé que de poisce sons, donc lorsque les eaux se sont retiréeçet ont ' « laissé le terraiq à sec^ les poissons se sont changés « en hommes I Cela est'fort beau, mais j'ai peiné àî croire a 'qv^e je descende d'une morue! »

De (pus les savants genevois, celui ^ue Voltaire poursuivit avec le plus d'acharnement fut Gh. Bonnet. Bonnet, tQUt en adoptant la philosophie de Gondillac, a été le' ^çhrétfen peut-être le plus convaincu qù^ait ojflfert ' l'Eglise de Genève. Son respect pour la Divinité fut tel que le nom lie Dieu se trouve toujours écrit en grandes lettres îusque dans ses plus intimes correspondances^ et son amour pour les croyances évangéli'ques lui fit publier une Défense du christianisme qui est l'apologie la plus complète qu'on puisse présenter de la religion de Jésus-Ghrist. Gharlês Bonnet faisait' peu 'iieçàs

de la scîeSicè' de Vollfàirè,' et ses' sarcasïàés sur les nôu- ' velles décôiive'rles ne rétonnsiieiit pas dé la pâti; 'd'tln c( garçon naiuràlxste qui', d\é^iiA\, traitait le mande exiérieùfcomVhe la Bible, )) Lé 'Naturaliste de Ceùtfrdd ayahit pùb\îé un 'teémôiré éur les Feuilles, oii il étaWîksait la volôhté divine dans Teis lois de la crémation, Voltaire lui jolia un t'olir d*éc6liér en faisant réîmprimei* uné'pdrtie de ce travail av'ec de légèires mbdîttcatiotas i loré'qùie Bonhk pdWàit ' de i)téM, Voltaire metlaitla nature et les /bmi avewgf/ei du destin k la placé de b' volonté intelligente au Créai eur. Mais Bonnet ne jugé^ pas'à propos de relever celte mauvaise plaisanterie.

Lorsqiie, en 1769, il publia la Palingenésiè^ Voltaire, indigné dé ce qu'un auteur quî" vivait dans ôôn voisinage 'eût osé éc'rîre en îaVeîui* de la religtota contre laquelle il épuisait ses raiîlerieà, s'empressa de chercher à ridiéulîser à la fois le livre' et l'écrivaiti, jugieant cela phis aisé'qùé de le réfuter. Dans la pi*eface Â'une brochiii^e intitulée Dieu et les hommes, îl leur consacra' les lignes suivantes : « Étrange imaginatiôh de Gharleà Bonce net ! .Te ne sais quel rêveur nomnié *Bonnet de Gen- (( tho'd, dans un recueil de facéties appelé par M Pa- « lingénèsie, paraît persuadé que nos corps ressuscite- « ront sans estomac. » — Puis vient la plus ignoble'pal'odie de ces paroles de Jésus-Christ : « Après la résurrec- (( tion, on ne se mariera point, mais on sera comme les <( anges dans le ciel... » — « Nous aurons donc des fibres c( intellectuelles et d'excellentes têtes. Celle de Bonnet « me paraît un peu fê!ée, il faut la mettre avec celle de « notre Dilton : je lui conseille, quand il ressuscitera» « de demander un peu plus de bon sens et des fibres

un peu plus intellectuelles que celles qu'il eut de son

« vivant. Mais que Gh. Bonnet ressnscite ou non, Hi- « lord Bolinbrocke, qui n*est pas encore ressuscité, a nous prouvait pendant sa vie comment toutes ces chii< mères tournaient la tête à des idiots, subjugués par tt des enthousiastes. » — Cette brochure était à Fimpression lorsqu'une personne qui fréquentait Femey supplia Voltaire de modifier ces paroles : il y consentit , tout en ajoutant a qu'il ne pouvait souffrir les gens qui « prenaient la défense de cette religion. » La personne en question ayant rapporté ces détails à Charles Bonnet, celui^i la pria de dire à Voltaire a qu'il préférait « ses railleries à ses éloges, et que si Voltaire réimpri- (( mait sa brochure, il l'obligerait en rétablissant le « texte primitif. » Voltaire n'eut garde d'y manquer, et dans une autre occasion il dit, en parlant du philosophe genevois : « Figurez-vous un certain Bonnet de . « (xenthod. Connaissez-vous cette célébrité? Non. Je (c n'ai pas de peine à le croire, il est assez ignoré pour « cela. Croiriez-vous que ce Monsieur admet la résur- « rection des corps 7 Ce sera un drôle de spectacle au « dernier jour, dans les cimetières et sur les chainps « de bataille, lorsque les ressuscites se disputeront les « bras et les jambes qui leur manqueront I » Bonnet dit à ce sujet : «Il paraîtrait que M. de Voltaire n'a aimé « personne dans ce monde, il n'a su regretter ni son « père ni sa mère, car si son âme était susceptible d'up c( attachement ou d'un regret, il n'aurait pas le triste « courage de plaisanter sur les plus douces espérances « des malheureux et des déshérités de ce monde. » Plus tard il prononça sur son antagoniste un jugement qui n'était pas propre à le faire rentrer en faveur auprès de lui : a Je n'ai guère lu, dit-il, des tragédies du

« seigneur de Tournay qu' Afetre et Zaïre ; vous voyeï « que je m'en suis tenu à ses chefs-d'œuvre. J'ai par- (c couru ses ouvrages en prose ; je Tai vu terrasser tt cette idole (Rome) dont on baise les pieds, et porter « ensuite sur la croix ses mains sacrilèges ; je l'ai vu a chercher à la Chine des arguments contré Moïse et « puiser dans les almanachs, des calculs contre Daniel ; a je l'ai vu remplir les montagnes de pétrifications en a dépouillant les pèlerins et les cuisines des grands a seigneurs; je l'ai vu commenter Locke qu'il n'a jacc mais lu et insulter à Leibnitz qu'il ne peut entendre ; « je l'ai vu expliquer Newton par vanité et critiquer « Montesquieu par jalousie; je l'ai vu déchirer Fréron <c et Pompignan, Tun parce qu'il a trop d'esprit, l'autre « trop de religion.; je l'ai vu représenter Maupertuis « aplatissant de sa main savante le globe de la terre et « l'inonder ensuite de ses sarcasmes.... etc. »

Il faut avouer quHl y en avait assez pour mettre hors des gonds un homme essentiellement irritable, et cependant Voltaire conserva au fond, pour Bonnet, une considération qui le portait à s'informer soigneusement des faits et gestes de son adversaire, et il ne cachait qu'à demi sa satisfaction lorsqu'il apprenait que quelques paroles honorables sorties de sa bouche avaient été ré« pétées à Genthod.

Les philosophes et les savants étant chrétiens à Genève, il pourrait sembler que le peuple de celte ville dût être victorieusement préservé de l'irréligion par Texemple des élus de la science et de la pensée ; mais tous ceux qui s'occupent d'éducation savent que, pour les jeunerïiommes élevés au milieu des plus nobles exemples et des meilleures doctrines, il suffit d'un seul

mauvais conseil pour les çntr^ner au mal. Le même phénomène se présente chez les grandes familles qu'on appelle peuples. Dans la ville natale» comme dans la maison paternelle, on éprouve qu'en morale, aussi bien qu'en médecine, le mal vient au galop et s'en retourne au pas.

Plan de la Vénérable Compagnie des Pasteurs pour combattrejes brochures de Ferney. — Jacob Vemet et les imprl'nféà'tfe Vol*

' "tiiiW. ^ JacôU'Véï^net dans le carrèsse de'Véltaire. — M. Perdriau au^ Délices : le pasteur et la brçlns. -7 Le ministre Roustan. -7 Semions patriotiques du professeur Claparède. -^ Coliiorta^e religieux. — La lettre chrétienrie au Ûinèi* de Voltaire. — Le pàfistéur Picot loué chez Voltaâne. -^ Le professeur Glapai;èd^ et le chaj^itre de saint^ Pa^ul touchant la charité.

Lorsque les pasteurs genevois entreprirent la défense de leur Eglise contre les arguments et les plaisanteries de Voltaire, ils firent volontairement le sacrifice de toute paix en ce monde, sachant bien que la lutte durerait autant que leurs forces et leur vie. Elle s'ouvrit par un mandement dans lequel la Compagnie annonçait à ses membres qu'elle verrait avec plaisir que quelques pasteurs entreprissent de réfuter les attaques de Voltaire contre l'Evangile et la Réforme, en dbservant les règles les plus exactes de la modération et de

la vérité, « car plus nos adversaires s'abaissent aux in- « jures, plus nous devons nous élever dans notre lance gage,-afin qu\)n voie en nous l'esprit de notre Mat- « tre. M On arrêta que, dans les sermons proprement dits, on insisterait sur la certitude d'une autre vie, sur les devoirs moraux et sur leur existence (I) ; que, dans les catéchismes, on ramènerait sans cesse l'instruction sur la personne du Sauveur et les sentiments qui lui sont dus, afin de combattre les tendances railleuses qui flétrissent chez les jeunes gens la vénération et le culte dus à Jésas-Ghrist. Les ecclésiastiques habiles à manier la plume devaient, dans des ouvrages et des traités aussi brefs que possible, défendre la divinité des Ecritures et les miracles qui en pojit la preuve pour les hommes*

Le plan était logique et sage. Toutefois, dès l'abord, on pouvait deviner que le rôle de la défense serait plus difficile que celui de l'attaque. Les objections se font en trois mots, et les réfutations sont nécessairement trèslongues ; cependant cet obstacle fut souvent surmonjté avec habileté, et même plus d'une fois les rôles cbangèrent,et l'agresseur se trouva à son tour attaqué dans son camp, et avec ses propres armes. Hais une autre cause d'insuccès tenait au caractère des pasteurs, et à la nature de leurs écrits : décidés à en appeler seulement à la froide raison, et à ne se départir jamais d'une modération vraiment chrétienne, ils attiraient comparativement beaucoup moins l'attention que les saillies de l'ironique esprit qu'ils avaient pour adversaire. « Allez, avait dit celui-ci, qui du premier coup avait compris la « position, allez, vieilles perruques ! ce n'est pas votre n piate douceur qui vous tirera de mes griffes ! »

Ce fut M. Vemçt qui le premier toiuba sou3 sa griffe, c'est-à-dire sous ses épigramiœs. {1 avait publié deux petits traités, courts, serrée bien raisonné^ contre les assertions de Voltaire, relatives aux miracles. Voltaire pour se venger, publia en 1760, un libelle intitulé : Dialogue chrétien^ ou préservatif cm^r^ l'Encyclopédie^ par M. F., prof^^se^r à Genève. Ce pamphlet débute par quelques pages sérieuses, puis tourne graduellement k Tincrédulité, et enfin M. Vernet, qui est censé l'interlocuteur, avoue qu'il ne croit pas en i^ieu, et déclare que tous ses collées sont des hypocrites ou des individus immoraux fais^ut leur métier pour l'argent qu'il leur rapporte. — I^e Conseil d'Etat ordonna que tous les exemplaires qui pourraient être saisis seraient brûlés par la main du bourreau, et la générosité de Voltaire à faire distribuer ce libelle avait été si grande que, le jour de l'exécution (17 septembre), on put croire un instant, aux Bues-BasseSi qu'il y avait un incendie à l'hôtel de ville. IJue proclamation des syndics et du Consistoire rendit, en outre, pleine et en* tière justice à M. Vernet : « A votre aise, Monsieur le a professeur I dit alors Voltaire, y^m devez être bien ^^ satisfait, l^e Conseil a déclaré que vous n'avez ni tué, « ni mis la main dans la poche d' autrui, n

Quelques aunées plus tard, c'était en 17^6, et à la suite de divers travaux pleins de douceur et de jugement, par lesquels M. Vernet avait de nouveau réfuté Voltaire, celui-ci eut recours ^ une nouvelle machination. Il publia, soit dans la Qwrre civile de Genève j soit dans une lettre imprimée sous le nom de B. Covelle, la note suivante : n Vernet, professeur en théologie, très^ « plat écrivain, fils de réfugié. — Nous avons des lettres

« originales de lui, par lesquelles il prie M. de Voltaire if de vouloir bien lui confier l'édition de V Histoire uni- « verselle et Taccepter pour correcteur d'imprimerie. Il a fut refusé et se jeta dans la politique. »

Cette affaire causa beaucoup de scandale : un professeur de théologie de Genève avoir sollicité d'imprimer V Essai sur C Histoire universelle, qui fourmille d'erreurs et de calomnies contre la religion ! La Compagnie voulut éclaircir cette accusation ; heureusement M. Vernet, homme de beaucoup d'ordre, avait soigneusement conservé les lettres de Voltaire et ses réponses. Ces pièces authentiques prouvèrent d'abord que Vernet avait été sollicité par Voltaire de soigner l'édition de VHistoire universelle, comme il avait soigné celle de Montesquieu; ensuite que Vernet, après y avoir découvert des erreurs et des attaques contre le christianisme, avait prié l'auteur d'accepter ses rectifications, et, sur son refus, avait abandonné l'ouvrage, en exprimant à Voltaire son blâme et son regret. Le Conseil publia un nouvel arrêté dans lequel il donnait une approbation formelle au professeur Vernet.

Quelques jours plus tard, celui-ci apprenant que Voltaire nie tout haut la réalité de ces faits et lit à ses amis des lettres supposées qui donnent à Vernet tous les torts, il se rend à Ferney où il est reçu avec une poli-4 tesse affectée ; il profite de la présence au salon d'un as'ez grand nombre de personnes, sort de son portefeuille deux lettres relatives à l'impression de VHistoire imiverselle et en lit une. Voltaire l'interrompt : « Qu'est- « ce que cela prouve ? — Cela prouve que vous avez « tort de dire que j'ai sollicité l'impression de votre ou- » vrage ! — Allons, vous avez raison : nous avons tous

« de vienx péchés et de vieilles paroles à nous repro- (( cher; touchez là et qu'il ne soit plus parlé de cette « affaire ; dînez avec nous. » — M. Vernet refusa et voyant qu'il ne pourrait rien obtenir, se retira. Voltaire le pressa d'accepter son carrosse qui ramenait en ville deux hôtes de Ferney. Arrivé à la porte de Cornavin, M. Vernet veut descendre : le cocher qui a ses ordres n'écoute rien, fouette les chevaux, traverse Goutance au grand trot et vient s'arrêter au milieu de la place de Bel-Air. La foule s'amasse comme d'ordinaire, et la stupéfaction est grande quand du carrosse de Voltaire on voit descendre M. Vernet. Déjà plusieurs personnes se hâtaient de déclarer la chose scandaleuse, mais Vernet eut bientôt sa revanche : « Motisieur le professeur, « vous n'avez pas de commission pour M . de Voltaire? lui (t dit ironiquement un des amis du philosophe. — Je « vous demande pardon; veuillez dire à votre hôte que a je suis charmé de ce que sa petite malice m'ait fourni « l'occasion de répéter devant mes concitoyens ce qu'il « vient de m'avouer devant vous à Ferney, c'est que « ses calomnies à mon égard sont de vieux péchés qu'il (( espère qu'on voudra bien oublier. » Le personnage ne dit mot et Vernet compléta la confusion des gens du carrosse par les explications qu'il donna à ceux qui entouraient la voiture.

M. le pasteur Perdriau eut aussi le privilège de s'attirer la rancune particulière de Voltaire pour avoir déclaré dans un sermon a que les idées d'un grand philo - (c sophe du voisinage étaient fort confuses touchant la « Divinité, » et pour avoir réfuté à l'aide de la th^rie de la liberté morale de l'homme , les armes que ce philosophe se forgeait coutre l'existence d'un Dieu puis-

sànt, sage et bon, en attribuant à son ceuvre le caractère « d'un cloaque épouvantable de toisères et de for- « faits. » tJn peu plus tard, M. Perdriau, qui était pasteur de l'église du Petit-Saconnex , toisant sa visite de paroisse (il devait, selon la loi, inscrit*e sur son registre tous les habitants de sa circonscription), se présente aux Délices, demande le secrétaire et lui explique le motif légal de savetitre. Lé ftet^tftit^ communique la chose à Voltaire, qtiî étAît ati fefelohj etttoUré d'une nombreuse compagnie i t( PiaitêS ëiiti^ei', dit«-il, ce pasteur « de l'église de Saconnèl , de c^é ëgliie oàfaim btmc. y^ M. Perdriau entre : frappé de sa figuré, dont l'expression était simple et douce. Voltaire lui dit : « Qui êtes* t( vous. Monsieur? — Monsieur, ainsi que M. Va* « gnières â dû voafe le dire, je suis le pasteur de la pa-

« roisse. — Vous, pasteur! Je vous aurais pris

« plutôt pour une brebis. » Ecllat de rire général après lequel M. Perdriau répond : « Monsieur, le pasteur vous « aurait peut -être répondu, mais la brebis restera « muette. » Voltaire prend son parti de rester court cette fois, ce qui ne lui arrivait pourtant pas souvent ; il lui tend la main, puis il lui dît : « Voyons, vous avez quelque chose à faire avec ce gros livre? — Oui, « Monsieur, je dois inscrire toutes les personnes qui a habitent cette maison. — Eh bien ! commenceB par « le niaîlre. Ecrivez : J. -Marie Arouet de Voltaire, gen- « tilhomme ordinaire du roi. — C'est fait, Monsieur I « — Ensuite, catholique apostolique et bon romain. •-* « Pas tant. Monsieur, pas tant! dit M. Perdriau, tenant « sa plume en l'air. — Pas tant ! Ecrivez, vous dis-je. « — Impossible, Monsieur, la page est finie après gett- « tilhomme ordinaire du roi; il n'y a plus de place pour

« le* aiWre« titres* --' Ah çà ^ Moosieur Perdriau, avec « votre ûgore de moutOD, vous êtes un malin*.. Touchez « là*et dînez avec noua. » — M» Peidriau reïusa et se relira. Le tendemain il vit arriver chez lui Vagnières porteur d'une ^ile de piastres ({ue Voltaire lui envoyait pour les pauvres dé sa farcisse, a Remerciez M. de « Vdraire, lui dit-H, et dites-lui qu'il vaut mieux pour « lui de faire bémr Dieu avec son argentque de le faire « iM«ipdtre ave» «es écrits ! h Vagnières osa-t-il rap- |Mrter ces moits i sen maître ? Je ne sais> mais dès lors Vohaire fit remettre son vent de fortes sommes pour les pMivres Ad Petit^aconnexv

\în «otre ecclésiastique genevois, M. Roustan, soutint avec Voliaire nàe dâscussiott des plu^ vives, et ses écrits lui tirent passer de mauvais moments^ si Ton en juge parle torrent d'il^tres qu'il loi prodigue en maintes ■occasioBR.

Voici comment Antoine Mouchon décrit cette lutte: « La majorité ée& citoyens flottent encore indécis en- « tre h. foi de leuns pères ^t l'incrédulité des philosoa pties. ils ont peur de Voltaire et de ses satellites. <( Honneur donc à ceux qui se mettent au-dessus des a polissonneries du vieux diable de Ferney. Notre bon « Aoiâstan est de ce nombre : il ne craint pas de saisir c( le taureau par les cornes. Il vient de publier une séff rie de lettres sur le christianisme, ouvrage rempli de « traits lumineux et de réflexions victorieuses qui font « honneur k la touche mâle et hardie de l'auteur. — « Ces lettres ont fait éclore une lettre de Voltaire où (( il raille M. Roustan d'une manière assez plate : a M. Roustan, enlevons une lettre de votre nom , vous

« devenez Rmtan^ ce qui peint votre caractère Votre

« style ressemble beaucoup, pour la grâce, aux vieux « souliers que fabriquait votre père... vous n'auriez c pas dû sortir de sou échoppe de savetier.» — Roustan « a répliqué par deux nouveaux traités, intitulés : Ré- « ponse aux difficultés d*un théiste^ et : V Impie démos- « que. Dans la préface de ce dernier, il s'honore de de* a voir le jour à un honnête homme, et prie M. de Vol- « taire de laisser en paix les cendres de son père ; il « rassure qu'il ne voit rien de si plaisant dans l'état de a cordonnier ; il lui affirme qu'il n'achètera pas le moin- « dre petit domaine pour ajouter un nom de terre au « nom paternel, et lui demande si, par hasard, il trou- « verait que lui, Roustan, ferait un bien beau trait c d'esprit en lui ôtant son 7, au lieu d'Arouet le laissant (c Aroué de Voltaire »

Ce qui vexa le plus Voltaire, ce fut cette apostrophe de Roustan : a Monsieur, vos paroles sont dignes de la a société qui se rassemble autour de votre table. Quand a nous aurons prouvé la vérité du christianisme , nous a savons qu'il est impossible de demander à vos jolis (C messieurs et è vos élégantes dames d'interrompre la c( lecture de vos petites œuvres et leurs petits soupers « pour s'occuper de leur Créateur , de leur âme, de a leurs fautes, et de Celui qui peut seul les pardonner. « En effet, il n'y a pas là le moindre mot pour rire,, et <( c'est surtout pour rire que nous sommes en ce monde. (( Passe encore qu'on se désespère quand un acteur c( parfait, une actrice délicate sopt attaqués d'un rhume « qui les empêche déjouer ! Mais dans ce siècle philoa sophe, tout honnête homme doit être ravi qu'on lui « prouve qu'il est le frère aîné de la brute, et qu'il a finira sa brillante existence entre quatre planches de

a sapin, delà importe peu, pourvu qu'on puisse se a plonger dans toutes sortes de débauches, enlever a l'honneur à son meilleur ami, ou faire des épigrama mes sur Jésus-Christ entre la poire et le fromage, a C'est ainsi que, dans les cours de Charles II et du « régent de France, on a su jouir de la vie, et vous, a les descendants de ces messieurs , vous êtes dignes « de ces maîtres. » -^ Dans une autre lettre, Roustan, examinant les sources de l'incrédulité, dénonce comme la principale les abus de la religion romaine ; il lui demande un compte sévère de toutes les idées fausses dont elle a revêtu le christianisme, et de toutes les horreurs dont elle l'a rendu responsable aux yeux des hommes ; mais, toujours équitable dans ses jugements, il supplie ses lecteurs de ne pas confondre les catholiques avec le papisme, « parce que, dit-il, beaucoup d'entre eux vaa lent mieux que leur religion, comme beaucoup de a protestants sont au-dessous de la leur. »

Le professeur Glaparëde porta la lutte sur un autre terrain, et chercha surtout à parler au cœur des Genevois, à faire vibrer leur patriotisme en leur rappelant tout ce qu'ils devaient à cette foi chrétienne que Voltaire poursuivait de ses sarcasmes. On peut citer comme exemple de sa prédication cette rapide péroraison d'un de ses discours : a Je vous retracerai brièvement les a fléaux qui désolent l'Europe. Dçs armées innombra- « blés descendent du nord au midi ; une flotte formic< dable, après un circuit de mille lieues, presse la cac< pitale du plus vaste empire ; les couronnes s'ébrana lent de tous côtés; la famine, la peste exercent en di- « vers lieux leur cruelle influence; la terre est un théâa tre derévolutions qui s'enchatnent les unes aux autres,

« el Genève, la petite Genève, sabàfete encore. Pourquoi « les souverains là laîssent*ife debout? C'est qu'elle est « un foyer de religion qui a édairé plusieurs peuples, (c c'est qu'elle doit à la religion Si6n crédit, sa spleûdeur, son existence. — Vous donc, ^toyetts genevois, en « abandonnant cette religion, n'abandonnez*vous pas cf votre pays t — Les Juiîs disaient : PeuWl sortir quel- « que chose de bon de Na2areth ? . . .Que sont devenus les a Juifs? Et pensez- vous que si Genève éteint voloûiaic( rément les rayonà du soleil de justice qui bliite ena core suV sa couronne, elle ne descendra pas^ comaie a les nations d'autrefois, dans les sombres demeures des a ténèbres et de l'oubli? »

Toutes ces prédications immédiatement fïnpriméeis <et répandues à profusion dans te pays ainsi t^aé le^ diverses brochures que nous avons mentionnées, irritaient d'autant plus la Cour de Femey que l'on se wrvait contre Voltaire des mêmes armes dont lui-même avait enseigné l'usage. Des colporteurs zélés et adroits répandaient partout ces écrits chrétiens, dans les maisons, les boutiques et les ateliers. On alla même plus loin et l'on rendit exactement au philosophe la monnaie de sa pièce. — J'ai parlé d'un pamphlet intitulé : Lettre ^un proposant à M. le professeur de Roches, dans lequel Voltaire avait condensé toutes ses railleries contre Moïse et l'Evangile. M. Vernes et M. Claparède, profitant dé ceqae l'attention publique était fixée sur ce sujet, répondirent . à Voltaire par une lettre qui concentre en quelques mots les principaux arguments relatifs à la 'divinité du christianisme. — a Vous placez mal vos sympathies... c< écrivaient ces Messieurs, car les Egyptiens, pères de « la science, adoraient les serpents et les légumes. —

« Athènes et Rone» mères de la philosophie et des arts, « adoraient tous les vices et toutes les passions, — Vos (( Chinois^ que vous aimez psur-dessus tout, immolent « leurs èafants et abrègent les jours de leurs vieillards» a "-- A notre tour, nous voulons vous poser quelques a brèves questions, vous priant d'y répondre aussi ionce guement qu'il vous plaira. — Gomment douze bate- « liers et péagers juifs eurent-ils Tidée de changer la « face du monde ? — Gomment, s'ils étaient d'ambi- « tieux fourbes, eurent-ils la bêtise de consigner par « écrit tous leurs torts envers Jésus-Ghrist ? — Gom- « ment, sans être fous ou visionnaires, ont-ils pu se « tromper sur les miracles de leur Maître 7 —Gomment « des insensés et des visionnaires inv'^ntèrent-ils la a doctrine et la morale qu'ils enseignèrent à l'univers 7 a -^ Gomment des ouvriers et des idiots exécutèrent- « ils ce que les Socrate et les Platon n'ont pas su faire, u savoir le renversement de l'idolâtrie et la destruction 1 des faux dieux 7

(t G'est une grande affaire. Monsieur, que la conver- « sion de l'univers. Voyons, Monsieur de Voltaire, vous « qui n'êtes pas comme les apôtreSi» batelier ou visie Ceur d'octroi, mais le plus grand esprit et le plus vaste « génie de ce siècle, entreprenez une mission, prêchez « par tout Ie»monde le culte de ce qui est pur, de tout «I ce qui est honnête et digne de louange, sans offrir « aux hommes d'autre motif que l'amour du beau et du « bon, et dans trente ans venez nous raconter vos con- « quêtes, les Eglises que vous aurez fondées et les nae tiens que vous aurez converties I » Cette petite brochure, contenant, oomme on le voit, à peine une page d'impression, mit Voltaire en fureur, voici comment. Un

domestique de son château fut gagné par des étudiants en théologie, et un jour que Voltaire avait quarante-cinq personnesià dîner, chaque convive irom^h Réponse de M. de Roches dans sa serviette. On la lut, mais la figure du maître exprimant une rage concentrée, et ses yeux lançant des éclairs, ses hôtes gardèrent un prudent silence. Nous pourrions prolonger nos citations, mais les faits précédents suffiront pour donner une idée du caractère de cette lutte où la foi et le bon sens avaient pour adversaire le plus redoutable esprit du siècle. Seulement, pour être justes , nous devons ajouter que quelquefois Voltaire témoigna moins d'hostilité jet d'emportement vis-à-vis des pasteurs genevois. Ainsi, un grand vicaire de l'archevêque de Lyon qu'il avait à demeure à Perney, étant curieux d'assister à un sermon hérétique^ se rendit un dimanche au Temple-Neuf, y entendit M, Picot prêcher sur ces paroles de saint Jean : « Travaillons pendant qu'il fait jour. De retour à Ferney, enchanté de l'éloquence et de la force des paroles de l'orateur, le grand-vicaire le loua sans réserve devant Voltaire ; M. Rieu, de Satigny, paroissien de M. Picot, était présent, a Mon cher Rieu, dit le philosophe, veuillez faire mes compliments à Vabbé Picot et lui dire qu'il a à a peu près converti M. le grand^vicaire. — Ces éloges c( me touchent peu, répondit M. Picot, le lendemain, a quand M. Rieu s'acquitta de sa commission ; mais a dites à votre ami, si vous l'osez, que c'est sa |cona version à lui que je voudrais essayer.

Une autre fois, M. Glaparède étant allé à Ferney en compagnie de Vernes, qui connaissait intimement le maître du logis, il le trouva dans son cabinet ayant entre les mains une Bible, a Vous le voyez. Monsieur le

a professeur, dit Voltaire, moi aussi je m'occupe de « l'Evangile. — Malheureusement oui, répondit M. Clan parëde, car je n'ose supposer que ce soit dans un « autre dessein que de le travestir comme toujours. — a Non pas, s'il vous plaît, non pas! Je lisais le treizième chapitre de la première Epitre aux Corinthiens : il a faudrait n'avoir ni cœur ni âme pour oser plaisanter a sur cette description de la charité, qui contient les a plus belles et les plus saintes paroles qui soient a jamais sorties d'une bouche humaine I d M. Glaparède eût bien désiré pouvoir continuer la conversation sur ce ton, mais elle fut interrompue par plusieurs personnes et elle changea aussitôt de cours. Du reste le pro* fesseur Glaparède, en provoquant une discussion religieuse avec Voltaire, n'avait aucunement la prétention d'agir sur son intelligence, il désirait rendre témoignage à la vérité chrétienne, en face d'un écrivain qui souvent réduisait au silence des hommes amis de leur religion, mais trop timides pour affronter les coups de son impitoyable ironie.

.- iîîC ^

Relations littéraires d» Voltaire et de Vemes, et amitié 4e VoUaire pour ce jeune ecclésiastique. — Vernes aux dîners de Voltaire. — Les objections à la Bible. — Le figuier stérile, le massacre des innocents, les vases d'or des Égyptiens, les prisonniers des JuiJb torturés. — Confidence phiiosophique de Vernes.— Jugement du publiciste Linguet touchant ce livre. — Vernes et les vieux incrédules. — Désintéressement de ce pasteur. — Dernier voyage de Voltaire à Paris. — Ses derniers jours et sa mort décrits par les correspondants genevois. — Lettres de Beauchâteau, de Tronchin et de d*Âlembert. — Situation de TÉglise de Genève après la mort de Voltaire.

Les détails dans lesquels nous sommes entré jusqu'ici montrent que Voltaire aimait peu les Genevois : ne pouvant supporter la contradiction, surtout en matière de discussions religieuses, il ne témoignait de la sympathie et n'ouvrait son intimité qu'aux hommes qui applaudissaient à ses bons mots. Cependant nous avons déjà constaté une exception à ce fait en parlant de Moultou, et maintenant nous allons voir cette exception s'é-

tendre à un autre Genevois, le ministre Jacob Vemes. Jusqu'en 1772, Voltaire lui Conserva en effet, une amitié sincère, et même après l'avoir fort maltraité, il regretta vivement la rupture de leur ancienne liaison, puisque, quelques mois avant sa mort, il le faisait sol^ liciter de revenir à Ferney.

Cette amitié de Voltaire s'explique : Vernes avait des talents littéraires distingués. A l'âge de vingt-deux ans, il parcourait déjà l'Europe, et, de même que HouUou, il était admis auprès des hommes les plus marquants de l'é* poque; les encyclopédistes eux-mêmes ne se défendirent pas du charme de sa conversation, et lui surent bon gré de la douceur pleine de fermeté avec laquelle il savait prendre sa place sur le terrain difficile de la lutte euitamée autour des convictions chrétiennes. Il fallait que Voltaire lui-môme tînt bien à l'estime de Vernes pour que, ce ministre n'étant encore âgé que de vingt*six ans, le vieux philosophe crût devoir se disculper à ses yeux, avec une grande énergie, de toule participation aux deux productions de Candide et de Jeanne (F Arc.

Nous devons dire , du reste, que Vernes avait mieux compris que la plupart de ses collègues l'esprit du temps, et la nécessité de ne pas mettre la défense dans des conditions trop défavorables vis-à-vis de l'attaque. Dé* sirant par-dessus toutcongerver dans Genève les grands principes chrétiens et la morale évangélique, il n'atta** chait pas beaucoup d'importance à des pratiques usées, et qui tenaient plus du domaine des formes extérieures que de celui des convictions internes. Les choses noi^velles ne lui paraissiiinit pas mauvaises par ce seul fait qu'elles ne portaient point le caraotère d'une antiquité qui rend fort respectables certaines institutions , mais

dont le culte ne doit pas être poussé jusqu'à exclure des modifications conseillées par l'expérience et imposées par la marche des temps. Il trouvait les lois somptuaires inexécutables avec le développement de la prospérité contemporaine. La prohibition absolue des fêtes et des spectacles, aisée dans les temps de guerres continuelles et au milieu des périls extérieurs de la République, lui paraissait exagérée, fâcheuse même en pleine paix, et il ne concevait pas quel mal pouvaient causer à l'Etat, ou même à la religion, la tragédie et la haute comédie.

Ces idées larges, tout en suscitant à Vernes de violents adversaires, lui avaient valu l'estime et la sympathie des hommes qui ne croyaient pas que le XVIII* siècle pût être contraint à endosser , bon gré mal gré, l'habit du XVI*. L'espèce de popularité dont il jouissait rendit sa position, comme défenseur du christianisme, plus favorable que celle de beaucoup d'autres, et lui permit de défendre la divinité des Ecritures avec plus de succès peut-être que ses collègues.

Vernes se trouvait souvent à Ferney, et les commensaux de Voltaire observaient avec surprise qu'en présence du jeune ministre genevois, le maître du logis s'abstenait de ses plaisanteries habituelles sur la religion, et que, si la discussion venait à tourner sur ce sujet, elle affectait toujours une forme sérieuse à laquelle ils étaient peu habitués. Un jour, un nouveau venu dînait à Ferney ; l'entretien se portant sur des brochures récentes dirigées contre les incrédules par des écrivains hollandais : o Je'iroudrais bien, s'écriaa t-il, être chargé de travailler ces chrétiens (tAmster^ « dam I Quel silence accueillerait mes objections ! Elles

sont si fortes, que je défierais bien le théologien le a plus consommé d'y pouvoir répondre un seul mot ! « — Monsieur, lui répondit M. Vernes en souriant, je « ne suis pas théologien consommé, mais avec la per- « mission de M. de Voltaire, je me chargerais volona tiers de répondre séance tenante à toutes vos assertiens. » Un murmure de satisfaction prouva que les convives ne seraient pas fâchés d'assister à ce tournoi, et le docteur étranger commença par une proposition qui se trouve au moins trente fois répétée dans les brochures de Voltaire : a N'est-ce pas , Monsieur , une « chose absurde que Jésus ait maudit un figuier parce a qu'il ne portait pas des fruits dans ia saison oti il n'y a a pas de figues ? — Rétablissons le texte, répliqua « Vernes; l'Evangéliste dit : Il n'y trouva que des feuil- « les, et ce n'était pas la saison des figues. Or, la saison a des figues, des blés, des raisins ne signifiait pas le a temps où ces .fruits mûrissent, mais bien le moment « où Ton fait la récolte ; le sens des paroles citées est « donc celui-ci : le figuer devait porter des fruits, puis- « que la saison où on les cueille n'était pas encore vea nue. L'acte de Jésus devient dès lors une parabole en « action très- facile à comprendre. — Ah! fort bien.. ^ a passons à l'Ancien Testament. J'ai lu au chapitre XX a des Chroniques que David, ayant battu les Ammoc< nites, fit scier en deux tous les habitants des villes a dont il s'empara... L'esprit de Dieu put-il approuver « une pareille cruauté? — La Bible, Monsieur , n'est « pas responsable des fautes de ses traducteurs ; le vé- « ritable sens de ce passage est que David employa ses a prisonniers à fabriquer des scies, etc., ce qui n'est « pas tout à fait la même chose. — En ce cas, pourriez-

a TOttB me dire si le traducteur est aussi pour quelque a chose dann la sanction donnée au vol, par le fait que ce Jéhovah ordonna aux Hébreux d'emporter les vases « d'or et d'argent des Egyptiens î *-- Ce procédé me « paraît tenir de l'échange ou de la compensation beau- « coup phis que du vol ; d'autant plusque les payements « ne se feraient guère autrement à ceite époque» Les « Israélites étaient forcés par la précipitation de leur « départ de laisser aux Egyptiens un matériel immense et des troupeaux considérables dans le pays de 6oeec cen : les vases d'or emportés par eux n'éiaient qu'une < indemnité. *^ C'est possible ; knais je dédrerais en- « core être éclairé sur le massacre des enfants de Beth- « léem. Des milliers d'enfants égorgésde sang-froid !I... et une aussi horrible action devrait être inscrite dans les « annales du tenps ; cependant ni Josèphe^ ni les écri* « vains romains n'en disent mot. N'est-ce p^ bien sin- « gulier?... -** Puisque vous avez lu la Bible, vous « savez sans doute, Monsieur, que Bethléem est appect lée une des petites ville de Juda : c'était une boura gade de mille à douze cents âmes ; sur une population « semblable, il existe à peine à la fois une trentaine « d'enfantB au-dessous de deux ans : le massacre ne « dépassa pas ce nombre, et ce fait peut bien rester « inaperçu dans lin règne aussi cruel que celui d'Hé- « rode. Du reste , Monsieur , il se passe de nos jours «( des choses qui expliquent entièrement le silence des « auteurs romains stir plusieurs faits de l'histoire évanâ géliquev Pendant que, dans cette heureuse province, « nous sommes en paix , à 8e lieues de nous, au fond « des Gévennes, de par l'ordre du roi, on persécute « les protestants qui se rassemblent dans les déserts

« de leurs montagnes pour y prier selon leur foi , on « égorge des enfants, on fait subir aux femmes les dertt niers outrages, on pend les ministres. Nous avons (c bien d'autres moyens de publicité que les Romains, « nous lisons les gazettes , et cependant la génération « présente et la postérité ignoreront toujours la phfô a grande partie de ces horreurs commises dans un a tempsqui s'appelle le siècle de la civilisation, du goût

« et des lumières » Le docteur, un peu abasourdi,

ne fil pas d'autre question, et Voltaire détourna l'entretien. Toutefois , les réponses de Vemes lui avaittjt mmé une certaine irritation, car à quelques jours de Ut, se trouvant à dîner dans une maison genevoise, lorsqu'il entra dans la salle à manger : a Eh ! que de plats ! que « de plats! s'écria-t-il ; mais il en manque pourtant

« un — Et lequel?.... — C'est leplaî Vernes^ »

Ce ne fut pas cette plaisanterie, ni d'autres du même aloi qui refroidirent la liaison de Vernes et de Voltaire ; mais le poète s'éloigna du ministre lorsque celui-ci |mblia sa Confidence philosophique {illii). Vernes, s'apercevant que la forme sérieuse des brochures par lesquelles les Genevois répondaient à celles de Voltaire, nuisait à leur succès auprès de lecteurs fascinés par le brillant de l'esprit et la finesse des railleries du philosophe de Perney, voulut retourner contre lui ses propres armes, en mettant en scène des philosophes matérialistes appliquant leur morale à la vie pratique et se faisant confidence des résultats de cette expérience. Dans ce roman se trouvent reproduites toutes les objections élevées contre l'existence de la Divinité et contre la réalité des faits évangéliques, avec des réponses brèves, claires et énergiques ; l'auteur, pour amener même

les incrédules à les lire, ne les offre jamais directement, mais il les enchftsse avec adresse dans un récit animé, de telle sorte que le lecteur, entraîné par l'intérêt de l'action, soit forcé à venir de lui-même se placer sous les traits de lumière qui en jaillissenL M. Vernes y flagelle les travers et les ridicules de ses adversaires, tout en montrant la faiblesse de leur logique, en dirigeant contre eux cette arme puissante de Tironie dont ils avaient si bien les premiers usé et abusé. Du reste, cet ouvrage , dont nous souhaitons vivement la réimpression, attaque sans distinction tous les ennemis du christianisme : la superstition qui ajoute y^ est aussi maltraitée que l'incrédulité qui retranche.

Un éclatant succès suivit la publication de la Con^ fidence philosophique : elle eut dès l'abord cinq éditions françaises, trois allemandes, deux anglaises et une hollandaise. Les chefs du journalisme en France manifestèrent hautement leur approbation ; nous citerons entre autres une lettre de Linguet, datée du 25 juillet 1772 : « J'ai reçu. Monsieur , avec le plus grand plaisir la « Confidence philosophique. L'idée de mettre en action « la morale des incrédules est en effet très-heureuse ; (( elle est exécutée comme elle devait l'être , sans sar- « casme, sans malignité, mais avec la décence, la force « et l'adresse qui pouvaient rendre ce roman aussi <( agréable qu'utile. La dixième lettre est de la meilleure « plaisanterie : c'est dans ce genre-là ce que j'ai vu^ « de mieux depuis les Provinciales. Je me rappelle que « vous m'avez dit que cet ouvrage avait trouvé de la (( difficulté à s'introduire dans Paris et que vous en . V étiez surpris, attendu que les circonstances vous pa- (c raissaient peu favorables aux incrédules. Mais ne

u serait-ce pas votre neuvième lettre qui en serait « cause ? Nos prêtres ne seraient- ils pas choqués de a a proposition que vous faites d'écarter le billon théolo- « gique pour ne conserver que l'or de l'Evangile? Cette « opération-là ferait évanouir toute leur opulence, et « ils y tiennent au moins autant qu'à leur religion. a L'Evangile purifié, comme vous dites , ne donne ni a croix pectorales, ni abbayes, ni commanderies, ni (( chapeaux de pourpre, et nous trouvons tout cela fort « bon. Aussi nos prêtres s'accommoderaient peut-être (( encore plus des philosophes qui se contentent de « rire du culte que de vous qui, en bon protestant, « proposez tout d'un coup une réforme. Dans notre « état de choses, des gens qui se moquent de l'Ëvana gile ne sont dangereux que pour les mœurs et ne le « sont guère pour les dignités ecclésiastiques. Prétende dre que le christianisme est absurde, ce n'est pas « prouver la nécessité de renverser notre clergé. Mais « vous qui rendez ce christianisme raisonnable, vous ' <c qui en simplifiez la pratique et la règle, vous portez (( les plus grands coups aux loups déguisés en pasteurs « qui le prêchent pour leurs intérêts. — Au reste, Mon- « sieur, vous devez vous consoler de ces traverses : « votre ouvrage vous conciliera dans tous les temps (( l'estime des âmes honnêtes, et c'est le payement le a plus satisfaisant pour un écrivain qui en est digne. » Le brillant succès littéraire qui accueillit la Confidence philosophique éloigna pour longtemps Vernes de Voltaire : « Il se forme, dit à ce sujet la correspondance <( de M. Mouchon, il se forme contre M. Vernes une a ligue de la part de Messieurs les Genevois qui fré- « quentent le château de Ferney ; ils se vantent d'a-

« voir engagé I^erniite de Perney k une lulte qui nepeut (c manquer d*étre curieuse entre deux champions doiil « Tun prime eu tout lieu par son esprit, mais dont Tau- « tre ne manque ni de fermeté , ni de mordant, ni de « science. On a deniandé à M. Vernes comment il se « conduirait lorsque Voltaire lui déclarerait la guerre. « Il a répondu : « Tant qu'il ne m'opposera que des (( bavardages, des brocards et des plaisanteries stif mon <( ouvrage, je le laisserai se soulager ; mais s'il altÉKjue n sérieusement mes principes et qu'il mette en doute « ma sincérité, je lui ferai voir que, si je n'ai pas un K grand génie comme lui, Au tnoins je sais me défendre, c( et je lui tomberai sur te corps de la bfdle manière. )> Une circonstance imprévue empêcha cette polémique : M. Vernes ftal brisé dans ses plus chères affections de famille, et Voltaire, respectant le malheur d'un ancien ami, ne songea plus à déchirer ses ouvrages.

Un fait particulier qui se passa à cette époque fut peut-être plus sensible encore à Voltaiœ que le succès de la Confiéence. Un vieux magistrat genevois, commensal assidu de Perney, avait plusieurs fois été témoin des franches et solides réponses faites par V-ernes à Voltaire. Bien que fervent admirateur de ce dernier, il n'avait pu échapper à l'impression produite sur lui par la présence d'esprit et le courage chrétien de Vernes. Un jour, se sentant malade, il fit appeler ce ministre,' et, après de longues et amicales conférences, Vernes eut le bonheur de voir le vieillard revenir à la foi de ses jeunes années, et se préparer, par une repentance sérieuse et pratique, à la mort qui l'enleva en 1 778. Il ne laissait que des parents fort éloignés : à l'ouverture d« son testament on trouva qu'il avait institué M. Jacob

Vernes comme son législataire universel. M. Vernes réunit immédiatement la famille du défunt et lui déclai'a qu'il refusait d'accepter le legs, mais qu'il désirait qu'on lui permît seulement de conserver une pièce d'argenterie en souvenir de son ami. — Ce vieillard était du même âge que Voltaire, et sa mort l'impressionna plus vivement qu'il ne voulut l'avouer ; ce fut sous l'influence de cet événement qu'il écrivit sa déclaration : n Je meurs a tranquille, croyant en Dieu , aimant mes amis, ne « baissant pas mes ennemis et détestant le fanaa tisme. ))

Ce fut donc en 1778 que Voltaire quitta sa retraite de Ferney pour se replonger dans le mouvement de la capitale; en réalité ily allait mourir. Il semble doncqu'ici se termine logiquement notre œuvre, puisque, dans la vaste carrière du philosophe, nous n'avons voulu que détacher un tableau dont le peu d'étendue n'excédât pas les dimensions du cadre restreint qu'indique le titre de cet ouvrage. Néanmoins, à un double point de vue, nous ne pouvons nous dispenser d'y joindre encore, à traits rapides, une esquisse de la mort de Voltaire, tracée d'après des documents genevois. En effet, celte mort touche chronologiquement de si près aux derniers faits que nous avons eu à examiner, qu'il serait difficile de n'en pas dire ici deux mots; et du reste, nous ne sortirons pas en cela de notre sujet, puisque nous nous bornerons à citer les documents genevois relatifs aux derniers moments de l'existence de Voltaire. Ces documents peuvent jeter quelque jour sur cette question encore très-controversée : mourut-il comme un philosophe paisible , comme un sage sublime, ainsi que l'afGrment Gondorcet et son secrétaire ? ou bien fut-il tourmenté par les remords.

torturé par les plus horribles visions, selon la version adoptée parles écrivains ultramontain^ ?

M. Beauchâteau, parent de Jean-Jacque Rousseau, écrivant à M. Mouchon (Paris, mai 1778), lui disait : « A « Sk ans faire des tragédies, courir 120 lieues de poste; « le lendemain de son arrivée, ouvrir sa maison , rece- (( voir un monde de visitants, faire lui-même diverses (( visites, lire son Irène à des gens de goût, et sur leurs (( observations, changer totalement un acte et faire « beaucoup de corrections aux deux autres, écrire pen- « dant ce temps-là une foule de lettres en prose et en c vers, tout cela, ce me semble, n'est pas mal singulier; c( aussi court-il le risque de payer cher le tout. A la suite a de toutes ces choses, qui accableraient un jeune a homme dans sa vigueur. Voltaire a fait une répétition « de sa pièce chez lui, et, les acteurs saisissant en gé- (( néral de travers Tesprit de leurs rôles, il s'est donné « autour d'eux une peine incroyable et s'est extraordi- (( nairement échauffé. — Se sentant mal et crachant du « sang, il a demandé M. Tronchin et un prêtre ; voyant « ce dernier, il a dit au docteur : «Faites-moi le plaisir u d'avertir cet homme qu'il est indispensable que je a parle peu. » M. Tronchin espère le tirer d'affaire, a mais c'est douteux... »

Voici maintenant ce que mandait Tronchin lui-même à son frère (Manuscrits de M. le colonel Tronchin) : (( Voltaire est très-malade. S'il meurt gaiement, comme « il l'a promis, j'en serai bien trompé ; il ne se gênera (( pas pour ses intimes, il se laissera aller à son humeur, « à sa poltronnerie, à la peur qu'il aura de quitter le « certain pour l'incertain. Le ciel de la vie à venir n'est u pas aussi clair que celui des îles d'Hyères ou de Mon-

(( tauban pour un octogénaire né poltron et tant soit a peu brouillé avec Texistence éternelle. Je le crois (( fort affligé de sa fin prochaine ; je parie qu'il n'en « plaisante point. La fin sera pour Voltaire un fichu mo- « ment; s'il conserve sa tète jusqu'au bout, ce sera un « plat mourant... »

D'Alembert subit la même impression, et sachant que Tronchin vient de dire à Voltaire la vérité sur son danger, il lui écrit : a Mon cher et illustre confrère, vous « avez fait ce que la prudence et l'humanité exigent ; ce maintenant tranquillisez-le, si possible, sur sa posi- (( tion : je passai hier quelque temps avec lui; il me ïi parut fort effrayé aon-seulement de son état, mais des '« suites désagréables pour lui qu'il pourrait entrai- ;« ner (1). »

Enfin, peu de jours après la mort de Voltaire, voici ce que Tronchin écrit à Charles Bonnet (manuscrits de la Bibl. publ. de Genève) : « Si mes principes avaient « besoin que j'en resserrasse le noeud, l'homme que j'ai c( vu dépérir, agoniser et mourir sous mes yeux, en aua rait fait un nœud gordien ; et en comparant la mort \ de l'homme de bien, qui n'est que le soir (Tun beau « jour, à celle de Voltaire, j'ai va bien sensiblement la « différence qu'il y a entre un beau jour et une tempête. « Ces derniers temps, exaspéré par des contrariétés lit- (( téraires, il a pris tant de drogues et fait tant de folies qu'il s'est jeté dans l'état de désespoir et de démence a le plus affreux. Je ne me le rappelle pas sans horreur. « Dès qu'il vit que tout ce qu'il avait tenté pour aug-

(1) L'original de ceUe lettre est dans les manuscrits de M. le colonel Tronchin, à Genève.

« menter ses forces avait produit un effet contraire, la cr mort fut toujours devant ses yeux ; dès ce moment la « rage s'est emparée de son âme. Rappelez-vous les fu- « reurs d'Oreste; ainsi est mort Voltaire : furiis agita- « tuêobiit. n

11 nous reste, pour compléter cette conclusion, à dire quelques mots de Genève après la mort de Voltaire. Son existence morale en devint aussitôt beaucoup plus calme, et son Eglise, en particulier, eut des jours plus tranquilles. Les écrits impies ne se multipliant plus avec la même abondance, les pasteurs purent s'attacher à neutraliser les f&cheuses influences des luttes récentes, et à détruire les germes dMncrédulité et d'immoralité jetés par le philosophe deFerney, sans avoir en même temps la continuelle inquiétude de surveiller des ouvrages nouveaux et de repousser des attaques sans cesse renouvelées. Pour donner une idée approximative de l'état religieux dans lequel -se trouva notre ville durant les vingt dernières années de ce siècle, dont Voltaire avait accaparé le centre et le cœur, nous citerons seulement encore quelques lignes d'un rapport du Consistoire. On sait que ce corps n'a jamais cherché, dans ses comptes rendus, à déguiser la vérité : « Si nous avons, dit-il, (( la douleur de voir des gens en grand nombre subir (c l'influence de la fausse philosophie et vivre sans Dieu (( et sans espérance en ce monde, nous bénissons Dieu c de compter, dans tous les rangs de la société, des mai - « sons où la piété est héréditaire et Où l'instruction do- (( mestique répond à l'instruction publique. Dans ces « demeures l'union règne, chacun se sent dans l'ordre et chacun emploie utilement sa journée. On la coma mence en priant Dieu. Le jour dû dimanche en par-

(( tie en actes de dévotion et de charité, en partie en « délassements honnêtes. Nous sommes heureux de ren- (( contrer souvent, dans ce jour du Seigneur, la jeune «-mère de famille, accompagnée d'un enfant, qui porte a le secours et la joie dans une pauvre demeure, et (( fait aimer à son fils et à sa fille les premiers devoirs « du chrétien. Le lendemain on se remet gaiement au (( travail, et Ton est plus content dans la médiocrité que « d'autres ne le sont dans l'abondance. L'aliment spi- « rituel qu'on prend chaque jour entretient la santé des « âmes chrétiennes. Survient-il quelque revers, quela que maladie, on s'entr'aide, on se console, on se foret tifie mutuellement, on prie Dieu. Les paroles du moua rant restent gravées dans le souvenir de ceux qui l'en- « tourent ; on pleure un tel homme, on le suit dans la V demeure céleste où la foi, manifestée par ses œuvres, « lui assure la bonne place... »

La richesse, la renommée, l'esprit et le génie, sont de grands moyens pour diriger le monde, et, ce qui n'est pas à l'honneur de notre pauvre humanité, jamais leur action n'est plus puissante que lorsqu'ils^prennent comme point d'appui quelqu'une des mauvaises passions dont fourmille cette terre. Hais si l'expérience nous révèle ce triste fait, elle nous donne aussi la preuve consolante qu'il est un autre pouvoir, plus lent peut-être dans son action et plus difficile à mettre en œuvre, mais, en revanche, plus fécond encore en effets durables. C'est la foi ferme et patiente des hommes résolus à faire prévaloir, avec l'aide de la protection divine, les principes éternellement vrais de la justice, de la sagesse et de la moralité.

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