RUE DE SEIKE-SAINT-GERMAIN, IS
'RÉFACE
Puisque riiistoire populî^irc consacre aujour- (l"liui une de ses parties (la l)iographie nioi-ale) à exposer, clans son mouvement et son ensemble', Texislence intime des deux principaux écrivain du xviir" siècle, c'est qu'elle les estime singulièjcment dignes tl'un tel honneur, c'est qu'elle le ; accepte en ce qu'ils ont d incontestable et d'eîlicace. Aussi, sans vouloir exagérer l'importance de la présente publication, il me semble que, par cela seul qu'elle se produit actuellement, elle annonce un(3 adhésion instinctive, elle équivaut presque à un jugement, — et à un jugement favorable.
On tient à connaître familièrement Voltaire et J«\in-Jacques Rousseau, à déterminer l'accord qui règne chez eux entre la vie et les ouvrages: on \ tient d'autant plus c[ue nous sommes nousmêmes, de notre aveu raisonné, le résultat et !:• prolongement de leur œu>iire. On veut donc — désir bien légitime — appuyer l'œuvre sur la vie, les paroles sur les acies, et chercher dan^: le détail des faits domestiques une garantie et une lumière de plus.
Toutefois, si l'on se bornait à dire purenu^ni et simplement ique ce petit livre est une nouvelle ailirmation d«? Rousseau et de \'ol taire, on serai! loin de lui donner sa véritable signification, et r<^n ne se montrerait qu'à moitié juste envers l'auteur. (>' qui constitue l'originalité, l'attiait, cl sm'tnut le mérite éducateur t-u travail de
M. Eugène Noël, c'est que nous y voyons clairement comment l'esprit du xix^ siècle peut agréer t^( embrasser celui du xviii^, à condition, tantôt de le modifier, tantôt de le transformer; comment Voltaire et Rousseau se concilient, et, au lieu de se neutraliser, se fortilient l'un l'autre dans la conscience d'un honnête homme de notre temps, et comment, en défmitive, le meiileurparti que nous ayons à prendre à leur égard consiste à choisir, à conserver, à augmenter ce qu'ils offrent, je le répète, d'incontestable et d'efficace.
Ici, j'en conviens, se rencontre une difficulté sérieuse, s'élève une grave objection : <( Que parlez-vous de parti à prendre, de choix à faire, s'écrieront quelques personnes plus ardentes c[ue réfléchies, tout n'est-il pas bon dans Voltaire ? tout n'est-il pas bon dans Rousseau? il n'y a envers eux qu'une ligne de conduite à suivre : c'est de les approuver, de les imiter si possible. Vous manquez de respect à ces grands hommes en vous permettant de les discuter; vous offensez doublement leur mémoire, en essayant de décider, d'une f< çon plus ou moins arbitraire, ce qiii, dans leurs écrits, doit périr ou subsister. Laissez à la postérité cette délicate besogne d'émondeur éclectique, et ne vous abandonnez pas aux hardiesses d'une critique prématurée. »
Je n'hésite point à le déclarer, ce langage me paraît être en plein désaccord, en pleine opposition, non-seulement avec le goût de la vérité, mais encore avec l'essence même de la démocratie. On reconnaîtra aisément qu'à ce dernier point de vue il présente de réels inconvénients.
En effet, qui ne se plaît à penser que le propre de la démocratie éclairée et organisée sera de plus en plus d'avoir des admirations et non des teticliismes, des croyances et non des idolâtries, des initiateurs, des guides, et non de jaloux dominateurs. Sans doute, il est indispensable qu'une démocratie possède l'intelligence et entretienne le culte de sa tradition, qu'elle éprouve pour ses précurseurs, ses prophètes, ses inspirateurs, une gratitude généreuse, un noble enthousiasme; mais il faut veiller à ce que cette disposition (excellente en soi) ne tourne point à l'adoration aveugle. Ces égarements, ces déplacements de religiosité seraient funestes. On n'obtiendrait ainsi, — dans un ordre d'idées qui naturellement implique le libre assentiment et le libre examen, — on n'obtiendrait qu'un empressement dévotieux, un entêtement fanatique. On ferait ce que j'appelle du catholicisme retourné, on se flatterait d'avoir fondé une légende, l'on n'aurait inventé qu'une mythologie. Ce ne serait vraiment pas la peine d'humaniser les dieux pour s'évertuer aussitôt à diviniser les hommes.
Aimons les morts comme ils voudraient qu'on les aimât s'il leur était accordé de revenir parmi nous ; aimons Voltaire et Rousseau raisonnablement : c'est l'unique hommage qui soit de nature à les honorer. Eux-mêmes, les premiers, nous convieraient à ce discernement équitable entre les parties éteintes et les pi incipes encore agissants, fécondants de leur philosophie. Mais l'objection résolue quant au fond n'en laisse pas moins entière la difliculté d'exécution. Lorsqu'on
a fini par admettre qu'un choix est nécessaire ri Icgilime, on t:e demande avec embarras de ([nul point il faut paitir, quelle méthode il faut ( njployer, quelle rrgle observer.
Voilà deux hommes qui, venus à une certaine •'•poque, ont élé frappés et révoltés des imper- Jcctions, des vices, des servitudes de celte époque, et qui, s'instituant à la fois adversaires et juges, ont entrepris contre les formes politiques et religieuses de leur temps une lutte à outrance. Forts de leur droite intention, soutenus par leur conscience, poussés par le vague instinct d'une mission à remplir, confiants en la justice de leur cause, doués d'une intelligence incomparable, ils ont mis en usage, avec autant d'habileté que de persévérance, toutes les armes, toutes les ressources, toutes les puissances de l'esprit. Chose jare et qui témoigne en leur faveur, qui les met au rang des génies utiles ; leur négation a eu .sa fécondité ; elle appelait et contenait une affirmalion. Ils ont non-seulement combatlu Terreur, ils lui ont aussi substitué , dans la mesure de leur science et de leur influence, quelques précieuses parcelles, quelqiies beaux rayons du vrai.
Mais, je l'ai dit, c'étaient des hommes, surtout c'étaient des combattants. S'ils ressentij-ent peu de défaillances, si la notion de leur tâche leur demeura toujours claire et ne subit point d'éclipsé, ils eurent leurs incertitudes de direction, leurs tâtonnements, leurs moments de cri.se, leurs jours d'excès. C'est le cas de répéter et d'appliquer le vieux mot : A la guerre comme à la .uMierre. De là, les agitations, les hasards, les
inégalités , les soudaines alternatives de louiexistence, bien des fautes plus apparentes que réelles, de fâcheux entraînements de polémique, des paroles téméraires, d'audacieuses d(hnarrhes: de là aussi la complexité passionnée de leur production. Ainsi s'expliquent Candide et la Pucelle, à côté de VFssai sm' les mœurs et du Dictionnaire philosophique ; les Lettres de la Montagne et les Dialogues, auprès des Rêveries. des Confessions et de V Emile.
Ajoutons enfin qu'ils ont triomphé, et que retendue même de leur victoire nous dérobe la plus grande partie des obligations que nous avons contractées à leur égard. Il en est de l'ancien régime comme de la Bastille : la Révolution les a si terriblement bouleversés etdétruits, qu'on ne se les représente plus et que Ion n'en a pas suffisamment horreur. Nous manifestons mèm<', en ce qui concerne le passé, — ce passé-là, — une sentimentalité assez puérile et qui avoisine le ridicule. Par une illusion d'optique malheureusement trop fréquente dans les choses morales, les ruines nous cachent les constructions nouvelles, ou plutôt, avouons-le nettement et marquons la différence, les ruines sont visibles et matérielles, tandis que les forces destinées à les remplacer sont spirituelles et invisibles. Certes, on ne voit pas. on ne touche pas la raison, le sentiment religieux; ce sont pourtant des réalités avec lesquelles on doit compter ; ce sont les éléments constitutifs, les moyens d'action et d'éducation que \ol taire et Rousseau ont légués au xix" sièclt'.
Ce qu'il y a d'inconlesLable et d'elîicace dmH leur œuvre, nous le savons maintenant; nous avons dégagé ces deux dominantes caractéristiques,— la raison et le sentiment religieux. Si nous voulons faire un choix, voilà sur quoi, sai s crainte de nous égarer, nous pouvons nous gi. der désormais. Pour sortir de ces labyrinthes c. • cinquante, de cent volumes, nous possédons lu ni d'Ariane. A coup sûr, ce n'est point moi qui ai découvert cela, et je ne songe nullement à m'en attribuer le mérite ; mais en nos temps troublés, où l'hypocrisie florissante favorise les lâchetés de cœur et le vertige d'esprit, on ne saurait trop insister sur certaines vérités utiles, comme on aiguise avec soin les bonnes épées de combat.
Le service que Voltaire a rendu et continue (If: vendredi l'humanité, c'est d'avoir vulgarisé la raison. Grâce à lui, elle nous est devenue familière, habituelle, indispensable : elle est entrée en quelque sorte dans notre hiimeur et dans notre sang. 11 est permis de l'afTirmer sans exagération : en Europe, depuis Voilante, tout un ordre d'absurdités est radi'^alement impossible, et qui dit absurdités dit atrocités, car tout sectaire imbécile est doid^lé d'un furieux persécuteur.
Le service que Jean-Jacques Rousseau a rendu et continue de rendre à l'humanité, c'est d'avoir sécularisé le sentiment religieux. Il n'a porté d'atteinte directe qnau sacerdoce. Il s'est attaché à réduire le nombre et à restreindre l'autoi"ité des intermédiaires qui se plaçaient entre Dieu et l'homme. Il a été le plus fervent et le
plus éloquent apôtre de la relip:ion intérieure. LCn ce sens, nous devons considérer Rousseau comme l'introducLeur, comme le prédécesseur de Channing. l/unitarisme est en germe et plus tju'en germe ; il est déjà presque complétemonl lormulé dans la P/ofes^ion de foi du Vicaire savoyard. Si la question religieuse est la plus importante de notre temps (et c'est, je crois, lopinion de la plupart des hommes sérieux), peu d'écrivains sont plus dignes d'attention et de sympathie qiîe Rousseau. Lui seul a bien vu que la polémique ardente n'agissait qu'à très compte dislance et ne comportait, pour être toléj-able, qu'une médiocre durée. 11 a compris que, devant le cœur de chacun de nous transformé en mi temple, en un autel sacré, les nécessités et les hiérarchies pontificales s'évanouissaient. Enfin, il a établi jusqu'à l'évidence que la voie la plus simple, la plus logicjue qd nous fût ouverte vers Dieu, — en dehors du Médiateur, — c'était la prière immédiate.
A résumer ma pensée sur ce point , je ne I")alance pas à maintenir cette d .unie assertion: nous avons le goût, le besoin et l'habitude de la /'f/igion raisormnhle: c'est à Voltaire que nous (levons ce bienfait; nous avons la pratique, finlelligence et l'amour de la raiaon religieuse: nous en sonmies redevables à Rousseau. Le Dictionnaire philosophique et YFnule, en se rejoignant et se complétant, n'ont fait de tort irréparable qu'à l'athéisme et à la supersiition.
S'il me fallait fournir une preuve vivante du résultat que j'avance, si Ton me demandait de
montrer dans l'âme d'un de nos contemporains l'étroite alliance, la parfaite fusion des dii-ectioiis parallèles, mais non opposées, où s'avança le \vin« siècle, je produirais et nommerais surle-champ M. Eugène Noël. Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il ait enlevé et réussi ce livre . il était né pour l'écrire.
M. Noël est fidèle à la tradition -voltairicnuL' par sa gaieté sincère , sa promptitude de jugement, son aimable légèreté de plume ; cela lui vient de Ferney , c'est sa part tl'héritage. Il se rapproche davantage de Jean-Jacques parle sentiment vif de la nature, par la sensibilité (beaucoup plus vraie d'accent que celle du philosophe), par la chaleur des convictions démocratiques , par la profonde émotion religieuse. Et qu'on ne se méprenne point sur ma pensée. Je suis loin de prétendre que M. Eugène Noël se soit fait et fabriqué d'après les ouvrages de Rousseau et de \'oltaire, que ses qualités soient acquises et artiticielles. Ce serait une sottise , presque un blasohème. Personne, au contraire, plus que lui, ii'est sponlané, naturel, ennemi de cette suffiiance livresque dont parle Montaigne. Assurément l'auteur de Pierre Carlu (un joyeux roman iie campagne, que nous attendons avec impatience) eut été gai, tendre et délicatement ému, sans avoir besoin d'imiter Voltaire et Rousseau (qu'il a lus cependant et de très près), il avait assez de ressources intimes pour se passer d'excitation étrangère et de secours.
jVon, ce que je veux dire, c'est que le courant qui, du xvrn'^ siècle vient encore jusqu'à nous, a
iiiL'r\eilleusement répondu à ses désirs intellecluels et moraux. Cet air lui a été bon: il a respiré avec délices cette atmosphère vivifiante, s'en Obi pénétré, imprégné. Avec tout cela, très distinct de vues, de but et de langage , très affrancîii et maître de soi. Ce qui fait le charme et la valeur de M. Eugène Noël , c'est, au milieu de ses séduisantes et captivantes études, d'avoir su dciiicurer libre , original et de son temps. Il nor.s personnifie dignement , aujourd'hui , non pas le disciple', mais Vami clairvoyant et ferme (lu xvjii« siècle parmi nous.
11 est fort à désirer que ce nouvel liommagr u la mémoire de Voltaire et de Jean-Jacques Ui'usseau , en réveillant , en ravivant de nombreuses sympathies , encourage les possesseurs de papiers émanant de ces hommes illustres ou j-tjlatii's à leur biographie à communiquer et à l'épandre ce trésor. Il y a là une obligation morale que tout le monde ne comprend pas, n'accepte pas également.
Soyons avides de renseignements inédits. En ce qui touche Rousseau, je me suis trouvé à même, depuis quelques années, de constater quelle sécuj-ité de marche, quelle facilité de recherche, quflle inestimable somme d'indications apporte îi liiistoire critique la connaissance de documents intimes, dédaignés, oubliés ou ajournés. Sous ce rapport, il n'y a jamais de supertluité ni de luxe; il n'y a rien d'insignifiant, de surabondant, d'inutile. Je sais des branches considérables, capitales de kl Coirespondance de Voltaire qui sont entn' les mains de personnes respectables, mais pieu-
ses à l'excès, hésitantes sur ce qu'elles en doivent faire, et d'une conscience tellement scrupuleuse qu'elles craignent, en publiant ces lettres, d'augmenter le trouble et le malaise des esprits. Ce serait à nous autres libres penseurs, philosophes, voltairiens, déistes (si nous savions nous entendre), de raffermir, de rassurer ces personnes, de calmer leurs inquiétudes, de les presser d'une douce violence, d'obtenir et de hâter cette publication.
Mais, en bonne foi, je crains, 'à Theure qu'il est, d'employer des mots vides de sens et qui ne correspondent à aucune r alité. S'il y avait encore des philosophes, et si au lieu d'être dispersés, isolés, effarouchés, en méfiance les uns des autres, ils formaient une communion (au moins spirituelle), est-ce qu'ils auraient laissé détruire TErmitage? est-ce qu'ils ne posséderaient pas les Charmettes? Rappellcrai-je Ferney, où bientôt (si l'on n'y met ordre) il ne restera plus trace ni vestige du patriarche? Est-ce qu'une souscription lyoltairienne ne devrait pas le protéger, le racheter, le sauver? Est-ce qu'il n'irait pas de notre honneur à le revendiquer comme propriété inaliénable de l'esprit national? Cela vaut bien quelques milliers de francs? Et puis, chez une nation qui ne s'étonne ni ne se scandalise du Denier de saint Pierre, il serait curieux et instructif de voir ce que produirait le Denier de I oit aire.
St'vres, 22 décembre 1862.
Jules LEVALLOIS.
Opinions contemporaines sur Voltaire et Jean-Jacques.
— Comptez que de tous ceux qui vous oni lu, persoune ne vous es'imr mieux que moi, m.ilgr/mes mauvaises plaisitnterits.
(Voltaire à Jean-Jacques.;
— C'est pour rendre mon admiration plus digne de vos ouvrages que je m'efforce de n*v \)ns tout admirer.
JeA5-JaCQUES à VOLTAIBF.
S'il est vrai que la gloire de Voltaire, dégagée, grâce à Dieu, du culte des voltairiens, ait repris depuis quelques années un éclat nouveau, il ne l'est pas moins que Rousseau, auprès de nos plus fermes esprits, a perdu de son autorité. J'en citerai pour preuve l'opinion de deux écrivains justement célèbres, mais très différents l'un de l'autre : Béranger et Proudhon.
Déranger disait :
— Dans les moindres pamphlets de Voltaire, an sent un grand cœur qui s'agite pour défendre une cause sacrée ; quelque arme qu'il emploie, son émotion est toujours vraie, et toujours il a pour but la justice... Rousseau m'enthousiasmait
à vingt ans, mais toute sa clialeur n'est ql^e chaleur de tête ; il se laisse emporter à sa fougue sans s'inquiéter trop si cette éloquence servira ou non la cause qu'il défend ; ce qu'il veut, c'esf montrer son génie, c'est se produire lui-même. \oltaire, au contraire, ne pense qu'à l'objet qui rinquiète et s'y dévoue sans prononcer jamais le mot de dévouement ; il prend tous les nMes, joue tous les personnages, ment, intrigue, cabale s"il le faut, met de côté sa digaité personnelle, s'oublie lui-même, tant sa passion est vraie pour la cause qu'il défend.
— Mais, lui disait-on, le Vicaire savoyard, la Lettre à V archevêque de Paris...
— Oui, répondait-il, il y a là de belles pages: mais l'auteur n'en est pas moins un homme dont la tête est plus émue que le cœur... I' se passionne pour des idées abstraites; Voltaire, au contraire, écarte les abstractions, ne s'inquiète que de l'homme, etc.
Proudhon, dans son livre De la justice dans la Jiévohdion et dans V Eglise (tome m, page 380), s'est exprimé ainsi :
— « Le bon sens public et l'expérience ont prononcé définitivement sur Jean-Jacques : caractère faible, âme molle et passionnée, jugement faux, dialectique contradictoire, génie paradoxal, puissant dans sa virtualité, mais faussé et affaibli par ce culte de l'idéal qu'un instinct secret lui faisait maudire.
» Son discours sur les Lettres et les arts ne contient qu'un quart de vérité, et ce quart de vt'rité il l'a rendu inutile par le paradoxe. Au-
tant l'idéalisme littéraire et artistique est fa- \orable au progrès de la justice et des mœurs, quand il a pour principe et pour but le droit, autant il leur est contraire quand il devient luimême prépondérant et qu'il est pris pour but voilà tout ce qu'il y a de vrai dans la thèse d(3 ilousseau ; mais ce n'est pas ainsi qu'il a vu
<:hose; son discours est une déclamation que V.i- !nour du beau style, qui commençait à faire perdre de vue l'idée, put faire couronner par des académiciens de province, m;iis qui ne mérite pas un regard de la postérité. Le Discours sur r inégal lié des conditions est une aggravation du précédent. Si Rousseau est logique, c'est dans l'obstination du paradoxe, qui finit par lui déranger la raison. La propriété n'est en fin de compte qu'un problème de l'économie sociale. Et, voyez la misère de l'écrivain, tandis que l'école physiocratique tonde la science précisément en vue de résoudre le problème, Rousseau nie la science et conclut à l'état de natuy^e.
)) Son déisme, suffisant pour le faire condamner par les catholiques et les réformés, est une pauvreté de théologastre, que n'osèrent fustiger, comme elle méritait de l'être, les chefs du mouvement philosophique, accusés par l'Eglise et par Rousseau lui-même de matérialisme et d'immoralité : justice est faite aujourd'hui de rétat de nature et de la religion naturelle.
1) VHéloïse a relevé l'amour et le mariage,
j'en tombe d'accord, mais elle en a aussi préparé
la dissolution. De la publication de ce roman
date, pour notre pays, l'amollissement des âm'^s
xwn 2
par Tamour, amollissement que devait suivre de si près une froide et sombre impudicité.
)) Les Confessions sont d'un autolàtre parfois amusant , mais digne de pitié ; quant au style , excellent par fragments, toujours correct, il est fréquemment déshonoré par l'enflure, la déclamation, la raideur et une affectation de personnalité insupportables. Rousseau a ajouté à la gloire de notre littérature; mais, comme pour le mariage et l'amour, il en a commencé la décadence.
)) En somme, et cette observation est décisive contre lui, Rousseau ne comprend ni le mouvement philosophique, ni le mouvement économique; il ne devine pas, comme Diderot, l'avenir glorieux du travail et l'émancipation du prolétariat, dont il porte si mal la livrée ; il n'a pas, comme Voltaire, l'esprit de justice et de tolérance; il reste fermé au progrès, dont tout parle autour de lui ; il ne comprend, il n'aime seulement pas cette liberté dont il parle sans cesse: son idéal est la sauvagerie, vers laquelle le retour étant impossible, il ne voit plus, pour le salut d;i peuple, qu'autorité, gouvernement, discipline légale, despotisme populaire, intolérance d'église, comme un mal nécessaire.
)) L'inllue.-ce de Rousseau fut immense cependant; pourquoi? Il mit le feu aux poudres que depuis deuK siècles avaient amassées les letti'és français. C'est quelque chose d'avoir allumé dans les âmes un tel embrasement : en cela consiste la force et la virilité de Rousseau, n
Tout ceci paît d'un cœur équitable et sincère; "
Mais ces sévérités ne sonî-elles pas plutôt applicables aux livres de Jean -Jacques qu'à Jean- Jacques lui-même? Ces livres, après un siècle, au point de vue pratique et pris à la lettre, peu- \ent paraître défectueux et le sont en effet; mais ils ont allumé dans le monde une flamme ([ui ne s'éteipdra point. Sans doute, cette flamme a créé pour notre âme des dangers nouveaux, mais elle lui a valu aussi des félicités et des gloires inconnues.
La plupart des écrits de Jean-Jacques ont fmi leur temps; mais n'en peut-on pas dire autant de quelques écrits de Voltaire? Son^théàtre a-t-il aujourd'hui pics d'intérêt que le Centrât social ou les Lettres de lu Montagne? Dans les comparaisons que l'on fait de l'un et de l'autre, on devrait voir que, dans une tâche commune, ils ne se servirent ni des mêmes moyens, ni de Li même langue. Voltaire est à la fois le plus charmant et le plus puissant causeur qui ait jamais été; mais Rousseau commença par être musicien, il arriva à la réputation par le chant, je veux dire par un opéra : le Devin du Village, et il devait terminer sa carrière bien moins en publiciste qu'en anachorète, se faisant dans la solitude le disciple du philosophe, du savant le plus religieux, le plus candide du xviii° siècle, de Linné. La nature et la musique avaient de tout temps enchanté son âme ; il y a en lui plutôt du Méhul que du Démosthènes ; aussi , dans ses écrits, aux moments mêmes où la passion l'emporte, il reste préoccupé de l'harmonie de la phrase, qu'il tourne, retourne de cent façons
(lilTérentes. Sus lettres au libraire Marc-Miclicl Rey, récemment publiées, offrent cent pi'euves de cette préoccupation niusicale : il croit raisonner, il chante. Ecouliez cette période harmonieuse, vous y reconnaîtrez les ineffables mélodies de Suisse et de Savoie , le ranz des vaches «■t parfois les tempêtes alpestres.
M. Alexis Azevedo, dans un feuilleton sur .ft^an- Jacques Rousseau musicien (22 juillet 1862), <iit très bien :
(( L'amour de la mélodie est assurément 1" hait le plus saillant de la vie Jean-Jacques. Eu loutes chose?, il a parfois des défaillances, des incertitudes, des moments d'hésitation douloureuse; avec la mélodie, il ne varie jamais. C'çsL une passion constante, pleine, inaltérable, qu'il exprime sans cesse ; mais aussi comme la mélodie sut le payer de retour ! P^lle fut sa consolation, son soutien, le ilambeau de son style, le germe de son originalité, sa véritable, sa seule compagne, qui le suivit partout, et surtout dans sa prose, où elle chante impérissablement *. »
La plume à la main, devant son papier, Jean- Jacques n'écrit pas, il joue du clavecin; il croit ou rectifier ou réfuter la philosophie de son temps, il la met en musique, lui prête les futurs accents de la Marseillaise, et l'univers entier la chante.
* Celte « passion constante » dont parle si bien .M. Azevedo, se retrouve dans les moindres traits <]«• la vie de Jean-.Jacqaes ; il avait choisi pour cacliot une lyre; c'est bien là en efft^t l'eniblème de cette âme qui a laissé au monde réteruelle mélodie des Cliarmetles.
Pour être vraiment jiisle. il faut presque toujcxirs s'en tenir, avec Jean-Jacques, aux enchantements du langage. C'est là qu'il se mettait tout entier, et c'est par là aussi qu'il eut sa puissante influence. Il y a d'ailleurs en lui du mysticisme, sentiment qui ne se peut vraiment e^p^imer que par une tendresse silencieuse devant la nature, et, au milieu des hommes, que par des actes d'une iniinie bonté. La parole, loin de le traduire, le dénature ou le tue. Un seul art sait en interpréter les élans, et cet art, c'est la mélodie. Rousseau s'applique donc à la faire passer dans l'éloquence et le style. Malheureusement le mysticisme est de tous les sentiments humains le plus dangereux et le plus aisément affolable : il produit ces maladies de l'àme sombres et cruelles qui sont l'éternelle plaie de toutes les religions. Proudhon a donc raison de voir, dans l'influence de Jean-Jacques, un écueil pour la Révolution; mais sans lui cependant, sans les flammes du Vicaire savoyard, se fût-elle allumée d'une façon si rapide et si universelle? Il fut donné à Rousseau de soulever les âmes, non de les diriger.
Dans la lutte formidable du xvni« siècle contre l'ancien monde, à l'heure où les philosophes (si l'on en excepte Voltaire) semblaient disposés à jeter à la mer, pour alléger leur marche, plusieurs des sentiments les plus mystérieux et les plus sacrés de notre âme, Jean-Jacques s'en proclama le défenseur ; mettant en pratique l'admirable mot de Voltaire : a Je ne veux pas être phil(^sophe, je veux être homme » *, il fit sentir
* Dictionnaire philosopliiiiue, au mot Dieu.
à cette société aristocratique et lettrée la puissance de la pauvreté, la sainteté de l'ignorance, telle qu'on la trouve chez l'enfance et chez les sociétés primitives : — Qu'appelez- vous ignorance, disait-il, en des êtres à qui Dieu a donné la conscience? — Lignorance, selon Rousseau, n'était née que de nos prétendues instructions ; elle était un fruit de l'art et non de la nature. Psos éducateurs, moines et pédagogues, avaient déformé les cerveaux au dedans, comme les Caraïbes les déforment au dehors. Toute l'éducation, depuis des siècles, n'avait été qu'un long j'iébètemenl de l'espèce humaine. Les philosophes feraient-ils mieux que les moines? Jean-Jacques eût eu raison d'en douter, si les philosophes avaient formé dans le monde une caste à part; mais la philosophie, au xviii^ siècle, n'eut d'autre but que d'ouvrir à tous les portes sacrées. (Voyez l'admirable Préface de \ Encyclopédie, écrite par d'Alembert). N'était-ce rien pour fortifier une âme que ces sciences et ces arts, qui, dans sa jeunesse, avaient enchanté Rousseau lui-même? Et ces sciences révélatrices des lois de la nature ne devaient-elles en rien augmenter la puissance de l'homme? Rousseau, malade d'abstraction et de mysticisme, ne comprit pas que, par les sciences, allait se fonder la royauté du travail. En ceci, ses rêveries étroites n'étaient guère moins dangereuses c{ue l'oisiveté monacale. Aussi, avec son sens exquis de la réalité, Voltaire s'écriait : « Rousseau est donc un père de l'Eglise? » Le travail, on le sait, était pour Voltaire l'objet d'une préoccupation constante : Le travail est mon Dieu, lui seul régit le monde.
En vers et en prose, il y revient sans cesse :
» 0 philosophes ! les expériences de physique bien constatées, les arts et métiers, voilà la vraie philosophie. Mon sage est le conducteur de mon moulin, lequel pince bien le vent, ramasse mon sac de blé, le verse dans la trémie, le moud également et fournit à moi et aux miens une nourriture aisée. )> {Dict, philosoph., au mot Xéïioplianes.)
Du reste, ne soyons pas trop absolus dans nos jugements, et n'oublions pas que Rousseau aussi proclama la nécessité du travail ; qu'au grand étonnement de ses contemporains, il osa donner aux nobles de son temps l'étrange conseil de faire apprendre un métier à leurs enfants : — (( Vous vous fiez, disait-il, à l'ordre actuel de la société, sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables, et qu'il vous est impossible de prévoir et de prévenir celle qui peut regarder vos enfants. Le grand devient petit, le riche devient pauvre , le monarque devient sujet : les coups du sort sont-ils si rares que vous puissiez compter d'en être exempts? Nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions. Qm peut vous répondre de ce que vous deviendrez alors?... »
Voilà pourquoi il ht de son Emile un menuisier. Mais ces doctrines des deux hardis philosophes étaient alors si nouvelles qu'elles firent presque le scandale du siècle.
Hardiesses philosophiques et timidités littéraires. — Le théâtre au XVIir siècle. — OEuvres scientifiques de Voltaire appréciées par lord Brougham.
.... On s'adresse aux peuples; ils écout< nt , ils ouvrent à d(rai les yeux; ils se défont oquelques erreurs, ils reprennent un peu (!•• leur liberté, cet apanage, ou plutôt cette e-sence de l'homme dont on les avait dépouiH''.-. On peut donc, en parlant, en écrivant, rendre les hommes plu» éclairés et nn-illeiirs.
(VoLTàiKt, Homélie sur la superstition.
Voltaire, né en 1694, n'était que de dix-huit ans plus âgé que Jean Jacques ; mais en réputation il le devança de plus diin demi-siècle. Déjà, dans vingt volumes, il avait éclairé d'une lumière éclatante les abus du vieil ordre social, lorsque Rousseau y porta l'incendie par le Discours sur rimgalité. A partir de cette heure, quoique placés à des points de vue différents, les deux invincibles réformateurs iront s'animant, se fortifiant l'un par l'autre ; et leur désaccord apparent, dans une tâche commune, donnera au xviii^ siècle sa singularité et sa grandeur. Malgré son exi.stence agitée, tour à tour horloger, laquais, scribe, secrétaire d'ambassade, musicien, Jean-Jacques était depuis vingt ans le lecteur le plus attentif et le plus enthousiaste de Voltaire, lorsque luimême, après le succès du Devin du village, il voulut prendre part à la mêlée formidable où combattaient, avec l'auteur d(^ Zaïre , MontesquiiMi . Buifon , d'Alembert, Diderot Clioâc*
curieuse ! son entrée en scène lui le sij,'nnl d'une révolution dans tous les esprits, et surtout dans Tesprit de Voltaire. Jusqu'à celte apparition de Jean-Jacques, en effet, fauteur de la Henriadit conserve dans ses œuvres on ne sait quoi de suranné qui étonne de la part d'un homme que l'on sent au fond si ardent et si jeune. Doué, dans sa pensée, d'une intrépidité sans exemple, il s'en tient cependant avec soin aux formes convenues et conserve des allures écolières : il renverse l'Eglise , mais il respecte l'Académie et n'oserait innover dans aucun des genres littéraires illustrés au siècle précédent. Lui qui, dans ses pamphlets, ses contes, ses romans, ses livres il'histoire et de philosophie, sait si bien appeler les choses par leur nom, il conserve dans ses tragédies le ^Ujle noble, la périphrase inventée au siècle précédent ; il dira dans Alzire :
On presse le secours De cet art inventé pour conserver nos jours ;
au lieu de dire tout simplement que l'on appelle à la hâte un médecin. Mais le mot médecin était alors banni du style noble.
A la fois disciple soumis et novateur plein d'audace, il compose à vingt ans, pour abaisser la puissance cléricale, une tragédie cornélienne, Œdipe, œuvre d'imitation, presque oubliée de nos jours ; mais à la même époque et pour le môme but, il crée une poésie sans exemple, le pamphlet en vers, où pendant soixante ans nous le verrons aller de chefs-dœuvre en chefsd'œuvre. Qu'on relise , parmi les premiers
contes de sa jeunesse, celui qu'il intitule la Muh du Pape *, et qu'on jn^e s'il sait se montrei libre et de forme et de fonds.
Mais s'il reste au théâtre l'écolier timide d« ses devanciers, s'il n'a pas dans la traçédie plus d'initiative que son contemporain Crébiilon, il a ce que n'a pas Crébiilon, la grandeur du but. C'est pour les diriger qu'il veut plaire à ses contemporains, et pour leur plaire il donne à ses pièces la forme précise qui seule peut éveiller chez eux l'enthousiasme; il leur continue Racine et Corneille, et leur semble même les égaler quelquefois (voyez la Harpe, îeP. Tournemineettous les mémoires du temps) ; mais loin d'être dupe de leur enthousiasme, il sent bien que l'art dramatique est en décadence. Dans plusieurs endroits de ses lettres aux d'Argental, il s'écrie : u Le tripot périt, mes chers anges. » Cependant il se rend compte assez mal des vraies causes de cette décadence.
Rousseau, au contraire, comprendra que ces plaisirs exclusifs, destinés aux seules classes aristocratiques, ont fini leur temps ; que l'admirable théâtre du siècle de Louis XIV, très en harmonie avec le petit monde choisi de Versailles, n'est plus ce qui convient aux foules plébéiennes s'éveillant à la vie. Malgré ses paradoxes, ses déclamations d'école, Rousseau fut, en ceci, le vrai prophète des fêtes et des spectacles modernes ; <3Coutons-le dans sa lettre à d'Alembert, lorsque, après avoir protesté contre l'insuffisance des théâtres d'alors, il s'écrie :
* Voir les notes à la fin du volume.
« Ne faut-il donc aucun spectacle dans une république*? Au contraire, il en faut beaucoup; c'est dans les républiques qu'ils sont nés, c'est dans leur sein qu'on les voit briller avec un véritable air de fête. A quels peuples convient-il mieux de s'assembler souvent et de former entre eux les doux liens du plaisir et de la joie, qu'à ceux qui ont tant de raisons de s'aimer et de rester à jamais unis? Nous avons déjà plusieurs de ces fêtes publiques ; ayons-en davantage encore, je n'en serai que plus charmé. Mais n'adoptons point ces spectacles exclusifs, qui renferment tristement un petit nombre de gens dans un antre obscur; qui les tiennent craintifs et immobiles dans le silence et l'inaction; qui n'offrent aux yeux que cloisons, que pointes de fer, que soldats, qu'affligeantes images de la servitude et (le l'inégalité. Non, peuples heureux, ce ne sont pas là vos fêtes : c'est en plein air, c'est sous le ciel qu'il faut vous rassembler, et vous livrer au doux sentiment de votre bonheur. Que vos plaisirs ne soient efféminés ni mercenaires, que rien de ce qui sent la contrainte et l'intérêt ne les empoisonne, qu'ils soient libres et généreux comme vous, que le soleil éclaire vos innocents spectacles; vous en formerez un vous-mêmes, le plus digne qu'il puisse éclairer.
» .Mais quels seront enfin les objets de ces spectacles? qu'y monlrera-t-on? Rien, si l'on veut. Avec la liberté, partout où règne l'affluence,
* Il s'agit, bien entendu, de la République d<- Go-
le bien-être y règne aussi. Planiez au milieu d'une place un piquet couronné de fleurs, rassemblez-y le peuple , et vous aurez une fête. Faites mieux encore • donnez les spectateurs en spectacle; rendez-les acteurs eux-mêmes; faites que chacun se voie et s'aime dans les autres , a (in que tous en soient mieux unis. Je n'ai pas besoin de renvoyer aux jeux des anciens Grecs : il en est de plus modernes , il en est d'existants encore, et je les trouve précisément parmi nous {à Genève). JNous avons tous les ans des revues, des prix publics , des rois de l'arquebuse , du canon, de la navigation. Ou ne peut trop multiplier des établissem.ents si utiles et si agréables : on ne peut trop avoir de semblables rois. Pourquoi ne ferions-nous pas, pour nous rendre dispos et robustes , ce que nous faisons pour nous exercer aux armes? La République a-t-elle moins besoin d'ouvriers que de soldats ? Pourquoi , sur le modèle des prix militaires, ne fonderions-nous pas d'autres prix de gymnastique, pour la lutte, pour la course , pour le disque , peur divers exercices du corps ? Pourquoi n "animerions-nous pas nos bateliers par des joutes sur le lac ? V aurait-il au monde un plus brillant spectacle que de voir sur ce vaste et superbe bassin des centaines de bateaux élégamment équipés , partir à la fois, au signal donné , pour aller enlever un drapeau arboré au but, puis servir de cortège au vainqueur revenant en triomphe recevoir le prix mérité ? Toutes ces sortes de fêtes ne sont dis- ])endieuses qu'autant qu'on le veut bien , el le >eul concours les rend assez magnifiques... »
PiOiisseaii a-L-il été, en ceci, oui ou non, propliète ? Tandis que nous voyons le théâtre arriver d'abaissement en abaissement au derniei' degré de l'ignominie*, les fêtes publiques, au contraire, les courses, jeux, concerts populaires, régates, revues, voyages, ne prennent-ils pas chaque jour plus de développement?
-N'en est-ce pas fait des petits étouffoirs oii nos ]>ères , dans leiu's villes tortueuses et sombres , allaient autrefois senlasser? Rousseau nous a donné le goût du plein air, et la vraie salle de spectacle des temps modernes sera de plus en plus la place publique.
Si vous voulez, toutefois, nous rendre le grau'l art de la France : la comédie (à qui nous devons Tartufe, et Fifjaro) , si vous voulez de nouveau annoblir le théâtre, ouvrez-en les portes au peuple : il est , pour la denrée dramatique comme, pour tant d'autres , le vrai consommateur. Au lieu de places à trois francs , vous crierait Jean- .lacques, donnez-nous, dans des salles immenses, les places à trois sous. Ce qui est exclusif n'a plus vie dans l'atmosphère moderne, himinuer le prix d'entrée au théâtre, c'est y rappeler la famille, et, partant, la moralité. Hors de là pas de salut l Le théâtre , dans ses anciennes données , ne se relèvera pas.
Toutefois , au siècle dernier, l'art dramaticfue conservait encore quelque sève, et Rousseau comprit bien que, de son vivant ces doctrines ne se-
* M. .J. Jaiiin, d.ms son feuilleton du Joumnl des Débats [ûo acùl 186^), tlétri.<sait a les hontes et 1rs langes de l'ait dramatique... »
raient point admises ; aussi fail-il quelqiie part ce aveu, qu'il voudrait, « s'il faut absolument un théâ )) tre, que M. de Voltaire pût le remplir toujoui » de son génie. » Ceci n'est pas un simple compl ment adressé par déférence au grand écrivai dramatique du temps; Rousseau, en condamnai le théâtre sous son ancienne forme , n'en éta pas moins très sensible aux enchantements d'u art qu'au fond il n'eût voulu qu'agrandir pour 1 mettre à la portée de tous. Personne, dans s jeunesse, ne fréquenta plus le spectacle, per sonne ne s'amusait , n'admirait davantage, n riait de meilleur cœur aux comédies de Molière Lui-même a raconté , dans une lettre à M™^ d Warens (13 septembre 1735) , qu'à lune de premières représentations d'^/z/re (il avait aloi vingt-cinq ans) son émotion fut telle qu'il y per dit la respiration et en resta malade plusieui jours.
Lorsqu'il cherchait encore ses voies et sa lan gue, il voulut, lui aussi, faire quelques pièces d théâtre, mais il sentit bien vite que, sous cetl forme, il s'adressait à un auditoire qui n'était pr le sien. ECit-il pu, devant un public aristocrati que, enseigner «qu'il y a vingt contre un à parie que tout gentilhomme descend d'un fripon ? » se préparait autre chose dans son âme que de amusements pour les classes privilégiées, et c n'était pas précisément pour les divertir cju" devait un jour écrire le Cf/ntrat social.
Aussi pourrait-on difficilement imaginer rie de plus nul que ses essais dramatiques, écri! dans un temps où, loin de co.inaître les homme.'
il ne connaissait pas encore sa propre pensée.
Le théâtre, qui avait été la gloire du xvii^ siècle, mais qui, malgré Zaïre, Mérope, Mahomet et le dernier acte de Brutus, n'était plus qu'un heureux et brillant reflet de cette époque, eut pourtant au xvin^ siècle une heure de vrai réveil avec Beaumarchais. Le long drame qui, du Bor- Ifier de Séville aux Noces de Ficjaro et à la Mère coupable, paraissait destiné a remplir trois grands jours de fêtes, était un renouvellement de l'essai déjà tenté par Molière dans ses dernières pièces, de réunir tous les arts, la musique, la danse , les décorations splendides ; joignez à cela un but utile : l'éducation populaire et la représentation d'événements contemporains comme au temps d'Eschyle et d'Aristophane, et vous reconnaîtrez que si le théàlre eût continué de marcher dans ces voies, il n'eût pas, sans doute, comme il l'a fait, succombé sous l'anathème de Jean-Jacques, anathème renouvelé de nos jours par Proudhon, dans sa lettre au poète Jacques Borne t.
Voltaire donc, malgré son habileté, malgré son entente de l'art dramatique, n'a été au théâtre, dans ses meilleurs jours, que le premier disciple de nos grands maîtres. Du reste, on en peut dire autant de quelques autres de ses écrits : la Henriade, ses odes, ses traités de géométrie, d'astronomie, de chimie, de physique, de mécanique, ne sont peut-être, lorsqu'on les isole du grand ensemble de ses travaux, que des œuvres do deuxième ordre; mais réunis, mêlés à sa correspondance, lus chronologiquement, ils forment un
monument litléraire unique dans le monde. Aucun homme n'a laissé une bible de cette importance. Frédéric, dans une lettre qu'il lui adressait à Girey, en 1739, lui disait : « Vous m'êtes un «*^tre incompréhensible ; je doute qu'il y ait un Voltaire dans le monde : j'ai fait un système pour nier son existence. Non, assurément, ce n'est pas un homme qui fait le travail prodigieux qu'on attribue à M. de Voltaire. Il y a , à Girey, une Académie composée de l'élite de l'univers. 11 y a des philosophes qui traduisent Newion ; il y a dos poètes héroïques; il y a des (Corneilles, il y a des GatuUes , il y a des Tluh- Ci/dides, et l'ouvrage de cette Académie se publie sous le nom de Voltaire , comme l'action de toute une armée s'attribue au chef qui la commande. La Fable nous parlp d'un géant qui avait cent bras: vous avez mille génies, vous embrassez l'univers entier, comme Atlas le portait. »
Ses amis, en France, s'étonnaient et s'alarmaient de cette universalité ; il leur répondait : •M 11 faut donner à son âme toutes les formes possibles; c'est un feu que Dieu nous a confié; nous devons le nourrir de ce que nous trouvons de plus précieux. Il faut faire entrer dans notre être tous les modes imaginables, ouvrir toutes les portes de son âme à toutes les sciences et à tous les sentiments; pourvu que tout cela n'entre pas pêle-mêle , il y a place pour tout le monde ; je veux m'instruire et vous aimer. »
Ce qui étonne dans ses traités scientifiques, r',^st que la science y est toujours mise sur le c'iemin dos grandes découvertes. Un pas de plus,
et ces découvertes étaient faites par lui : celles (le Prieslley, de Lavoisier, de Volta, sur la composition de Tatmosphère, y sont, peu s'en faut, indiquées. Dans V Essai sur la nature du feu et su propaqatwn, à une époque où, loin de connaître les lois de la combustion et du calorique, on ignorait jusqu'au principe du refroidissement par révaporation, lorsque la chimie n'en était l)as môme au pJilofjistique, quand l'air passait encore pour un élément, n'est-il pas curieux de voir Voltaire entrer dans les voies mêmes qui, un demi-siècle plus tard, conduiront Lavoisier à la découverte de Toxygène ? 11 constate qu'une raasscdefer, depuis une jusqu'à deuxmille livres, est plus lourde après avoir été rougie au feu, et ne peut expliquer cette augmentation de poids que par l'absorption d'un autre corps.... Il semble que de là il n'y eût pas loin à la découverte de l'oxygène ; cette découverte était d'autant moins éloignée que Voltaire fut un des premiers à prét(îndre que l'air était un gaz composé.
Une de ses plus singulières erreurs fut son refus persistant à croire à l'existence de coquillages fossiles sur les plus hautes montagnes, erreur d'autant plus étrange que l'un des premiers, avant Elie de Beaumont, ilatlirma que <( ce sont les vapeurs qi'i font les éruptions des volcans, les tr*emblements de terre, qui élèvent le Monte- Nuovo, qui font sortir Tîle de Santorin du fond de la mer Egée. »
Lord Brougham a écrit sur Voltaire et Rousseau un livre qu'on peut trouver en bien des points risiblement anglais, mais le noble écri-
xxxii. 3
vain nVn montre pas moins autant de raison que d'équité, lorsqu'il rapporte qu'une académie ayant proposé, pour sujet de prix, une dissertation sur la nature du feu, Voltaire, à cette occasion, publia la brochure dont nous avons parlé : l'auteur de Zf'/Vv?n'(.btint qu'une mention honorable, et le prix fut remporté par Euler. « On conviendra, dit lord Brougham, qu'il n'y avait point de honte à' se voir vaincu par un pareil rival. Toutefois, il s'en faut que le discours de Voltaire soit d'un mérite ordinaire : il y développe des vues nouvelles et hardi 'S , et raconte des expériences qui, s'il les eût poursuivies avec plus de persévérance, auraient probablement placé son nom parmi ceux des plus grands novateurs de son siècle. Impossible de rencontrer une hypothèse plus heureuse que celle qu'il émet sur le poids acquis par les métaux, lorsqu'on les soumet à une température très élevée.
(( Les expériences qu'il fit sur le calorique des fluides mélangés, et qui se trouvent êtrn de température différet; te avant leur mélange, le conduisirent à remarquer la différence de température existant après le mélange, et celle que Ton aurait pu obtenir en additionnant les températures séparées des corps avant le mélange. Ajouteronsnous maintenant que cette suite d'expériences et d'observations fut celle-là même qui, vingtcinq ans plus tard, conduisit Black à sa fameuse découverte du calorique latent? »
Aujourd'hui que la plupart des hypothèses de Voltaire ont été confirmées par l'expérience, qui sait si sa dissertation n'emporterait pas le prix sur celle d'Euler?
ïïl L'Essai sur les Mœurs.
Voyons ensemble, dans la sincérité de nos cœurs, ce que la rai?on, de concert nvec l'intérêt du genre huniiin, nous oriionne de croire et de pr.iliquer... Nous nous affermirons enseniMe... Ct-st une belU- démarclie de l'esprit humain, un clanctniên^ divin >ii no'r" raison... ^VoLTAïKE, Homélie sur l'athéisme.)
Quelque rang que doivent occuper les œuvres scientifiques de Voltaire, il faut reconnaître que son génie a bien autrement de puissance dans le roman, riiisloire, le pamph et, le conte en vers et en prose, et dans son incomparable correspondance.
Le premier en date de ses chefs-d'œuvre est Yllistob^e ch Charles XII, monographie unique, ([Lii instruit, étonne, enchante. L'Essai sur les mœurs, œuvre de bien autre étendue et de bien autre importance, est resté le livre le plus sensé qu'ait inspiré a l'histoire universelle, » titre présomptueux, impossible à remplir, et qu'il se garda bien de prendre. Cet aperçu hardi et sincère de l'histoire des nations est peut-être, parmi toutes ses œuvres (exceptons-en pourtant le Dictionnaire p/iilosophique) , la plus vraiment digne de son génie : qivA prodigieux savoir! quelle pénétration ! quel sentiment d'équité et quelle lumière jetée sur les ténèbres de ce monde!.. L'introduction seule, où il passe en revue les révolutions du globe, est un chef-d'œuvre; elle fut écrite cependant à l'aurore des sciences physi-
qiies ; on ignorait alors ce que c'étaïl que Tair, leaii, le feu; la chimie n'existait pas, la géologie encore moins, dont \'oUaire eut tiré un si grand parti. Il railla Needham et ses anguilles: mais s'il eût connu les belles expériences laites de nos jours par MM. Pouchet, Joly, Mussetet tous les hétérogénisles, son hardi génie n"eùt pas craint peut-être de nous montrer comment la vi(^ est apparue et s'est développée sur la terre *.
Il recula ses investi.,^ations historiques jusqu'aux plus anciens peuples de l'Inde : il voulait surtout se mettre en état d'apprécier cette quesr lion décisive : Aes hommes sont-ils dignes de la liberté 'i car cette q lestion de la liberté, c'està-dire de la responsabilité morale des peuples, fut j)0ur lui la première de toutes. On sait combien il préféra la civilisation à l'état sauvage ; cependant il n'hésite pas à proclamer, dansT^V soi sur les mœurs, qu'il vaudrait encore mieux
* 11 Hût lu'sité d'.nilniit moins à se prouoiK-er on faveur des hétérouénistes de Rouen et de Touionse. • ju'il eût vu se soulever contit' eux plus d'oppositiou de la part de quelque? professeurs d'ignorance.
Sous le bonnel carré qne nia main jette à bas. Je découvre, en riant, la tt'te de Midas.
11 eût été l'ami, le* correspondant, le défenseur le l«lus intrépide de l'illustre [diysioloiriste rouennais. guant à M. Joly, de Toulouse', si Voltaire vivait de nos jours, il reconnaîtrait et saluerait en lui, avec .■utliousiasme,undes discipli-r^et des continuateurs les |ilus courageux d'Ktieune lieotfroy-Saint-Hilaiie. Il n'oublierait non plus son jeune collaborateur .M. Musset, et, dans quelque lettre, comme lui seul eu savait écrire, il redirait à ce dernier le mot de la sibvlle : Tu Mnrrplhis pris...
être libre que civilisé, s'il était vrai que civilisalion et liberté fussent incompatibles: son opinion est en ceci conforme à celle de Jean-Jacques. Voltaire, en écrivant ce livre, voulut se donner à lui-même un tableau général des mteurs et de l'esprit des nations; il voulut continuer l'œuvre de Bossuet, mais en l'agrandissant et en la dégageant de tout esprit de secte. Bossuel s'était arrêté à Charlemagne ; c'est en commençant à cette époque, que Voltaire essaye de se faire un résumé de l'histoire, mais il lui faut souvent remonter à des temps antérieurs. Bossuet avait eu le tort de trop rétrécir la scène historique : dans les temps antiques, il avait oublié les plus anciens peuples de l'Orient, tels que les Indiens , les Chinois ; dans les temps modernes, il avait traité trop légèrement les Arabes, qui fondèrent un si puissant empire et une religion si florissante, et dont il ne parle que comme d'un déluge de barbares.
Voltaire voulut faire de V Essai sur les mœurs une œuvre qui s'élevât au-dessus de toute polémique : s'il s'était montré homme de lutte dans la grande mêlée de son siècle, il se fit, dans cette histoire, le pontife et le juge d'un monde. Cette intention d'équité apparaît dès les premières pages : « Nous cherchons, dit-il, la vérité, et non la dispute. »
Le titre des premiers chapitres témoigne de l'immensité du sujet qu'il embrasse :
i^ Changements dans le y lobe. — Précurseur de nos grands géologues, il annonce des sciences encore inconnues; ce premier chapitre contient
en germe le discours de Cuvier sur les révolutions du globe.
2" J)es difff''rentes roces d'hommes. — On dirait quil lui fut réservé de prendre l'initiative de toutes les sciences modernes; il ne résume pas seulement les sciences du passé, il semble dicter le programme des recherches à venir.
3" De l'antiquité des nations. — Un siècle d'avance il pressent les travaux de nos orientalistes modernes.
4° De la connaissance de Vame. — 11 examine d'abord quelle idée les premiers peuples ont pu avoir de lame : a Voyez nos paysans, dit-il, ils n'en acquièrent qu'une idée confuse, sur laquelle même ils ne réfléchissent jamais. La nature a eu trop de pitié d'eux pour en faire des métaphysiciens ; cette nature est toujours et partout la même. Elle fit sentir aux premières sociétés qu'il y avait quelque être supérieur à l'honime quand elles éprouvaient des fléaux extraordinaires ; elle leur fit sentir de même qu'il est dans l'homme quelque chose qui agit et qui pense... »
Tel était le monologue de Voltaire ; mais Rousseau vint bientôt lui donner la réplique : i\e comparez pas, répondait-il, aux peuples primitifs vos paysans actuels, qui, loin d'être les hommes de la nature, sont les déformés d'une éducation à reboiu'S.
Jean-Jacques, en ceci, s'exagérait le mal. Le paysan a subi, moins qu'il ne semble, l'influence mauAaise de ses éducateurs : pour sauver ses sentiments mstinctifs, sa liberté intérieure, le bonhommx Jacques s'est fait plus diplomate que
Machiavel, plus rusé que le diable de Papefiguière; la natare, en lui, sur plus de points qu'on ne croit, est reslée intacte. Voltaire savait bien cela, lorsqu'il écrivait dans le Dictionnaire philosop/iique, au mot Rare : (( Vous rencontrerez dans les campagnes dix mille femmes attachées à leur ménage, laborieuses, sobres, nourrissant, élevant, instruisant leurs enfants. » savait, par sa propre expérience, combien la nature est ingénieuse et vivace dans ses résistances au faux éducateur. Toutes ces bonnes femmes qui nourrissent et bercent leurs enfants, étaient bien moins aux moines qu'à Dieu et à leur famille. Dans vos collèges, mes bons pères, vous croyez en vain avoir pour toujours formé ces enfants à votre fantaisie. Hélas! parmi eux, celui-ci deviendra Martin Luther, et cet autre, pour vous remercier de vos soins, vous ofl'rira l'histoire de Pantagruel; je vois d'ici, sur vos bancs, un petit garçon très honnête et très doux : dans quelques années, il écrira Tartufe. Ce quatrième, un peu plus espiègle, mais dont vous espérez pourtant faire un théologien illustre, deviendra l'auteur de Candide.
Ce qui est vrai de ces esprits supérieurs est vrai aussi du peuple. Vous vous croyez les maîtres de sa pensée, mais la nature et sa conscience lui faisaient une éducation dont vous ne vous doutiez pas.
Dans y Essai sur les mœurs, Voltaire, après avoir traité de l'état sauvage, passe à l'état social, auquel il donne pour base deux sentiments moraux : la commisération et la justice.
Au milieu des crimes et de la démence qu'il aperçoit sur la terre, les grands hommes sonl pour lui des consolateurs; il se plaît à leur rendre justice ; on sent qu'il est avec eux, en quelque sorte, en famille; il les reconnaît et les salue à travers les siècles, tous ceux qui ont voulu, comme lui, éclairer le monde. « 11 n'est point, dit-il, de véritablement grand homme qui n'ait été un bon esprit, n
Quant aux persécuteurs, il ne se contente pas de les flétrir, il montre l'inutilité de leurs crimes, en leur prouvant que, malgré tant de persécutions, rhérésie va toujours grandissant, des Vaudois aux Albigeois, aux Hussites, aux Protestants.
S"il parle avec liberté de l'Eglise romaine, il en parle avec justice; s'il montre qu'elle s'est toujours décidée pour V opinion qui soumettait le plus l'esprit humain et qui anéantissait le plus le raisonnement, il avoue qu'au milieu de la barbarie universelle il y eut toujours dans ses rites, inalgré tous les troubles et tous les scandales, j/lus de décence, plus de gravité qu ailleurs; et Ton sentait, dil-\\, que tout cette Eglise, quand elle était libre et bien goucernée, était faite pjour donner des leçons aux autres. Mais de tels aveux ne le rendent que plus fort ensuite et plus éloquent pour démontrer comment le saintsiégo devint quelquefois le siège de tous les crimes.
Rien ne l'arrête lorsqu'il s'agit d'être juste. La plupart des beaux esprits, au xviii'^ siècle, se mo([uuient de saint Louis, par la raison qu'il
avait été saint ; Voltaire n'hésite pas à dire qu'il lut « en tout le modèle des hommes. Sa piété, dit-il, qui était celle d'un anachorète, ne lui ôta aucune vertu de roi. Une sage économie ne déroba rien à sa libéralité. Il sut accorder une politique profonde avec luie justice exacte; cl peut-être est-il le seul souverain qui mérite cette louange. Prudent et ferme dans le conseil, compatissant comme s'il n'avait jamais été que malheureux. Il n'est pas donné à l'homme de porter plus loui la vertu. »
Sa joie, c'est de trouver le bien sur la terre. l',u qu'il exalte, c'est la vertu; dès qu'il l'aper- <;oit quelque part, il la montre avec orgueil ; partout il est à sa recherche, comme d'autres à la recherche du mal. Les plus grands scélérats Mième (chose adujirable ! ), il est content s'il peut leur enlever un seul de leurs crimes, s'il peut prouver qu'on leur en attribue plus encore t(u'ils n'en ont commis. Il a ainsi disculpé de deux ou trois crimes Néron, Tibère, et jusqu'au iiiisérahle pape Alexandre \T. L'histoire n'était a ses yeux qu'une longue calomnie de l'espèce humaine. Ce qui l'alïlige, ce qui lui coûte à dire, mais ce qu'il dit pourtant, quoique avec douleur, c'est que <( les hommes sont très rarement digues de se gouverner eux-mêmes. » On peut croire qu'après un tel aveu rien ne saurait lui coûter. La crainte du ridicule ne lui vient même pas; ce nest pas seulement pour ses contemporains qu'il écrit, c'est pour le petit nombre d'âmes justes et d'esprits droits qui pourront, dans l'avenir, trouver là un résumé de l'histoire du monde.
Personne n'expose mieux que lui l'admirable ensemble des événements historiques, et c'est à quoi il revient sans cesse : « Dans la foule des révolutions que nous avons vues, dit-il. d'un bout de l'univers à l'autre, il parait un enchaînement fatal des causes qui eni rament les hommes... »
A la longue il trouve, parmi ce spectacle de ruines, quelques consolations : « Au milieu Of ces saccagements et de ces destructions que nonobservons dans l'espace de neuf cents années, nous voyons un amour de l'ordre q i anime en secret le genre humain, et qui a prévenu sa ruine totale. C'est un des ressorts de la nature qui reprend toujours sa force; c'est lui qui a formé î- Code des nations... »
Et ailleurs, avec plus de force, il dit encore ; (( Comment peut-on imaginer qu'il y ait un ordre, et que lout ne soit pas la suite de cet ordre? Comment, l'éternel géomètre ayant fabriqué le monde, peut-il y avoir dans son ouvrage un seul point hors de la place assignée par cet artisan suprême? On peut dire des mots contraire.à cette vérité , mais une opinion contraire, c'est ce que personne ne peut avoir quand il réfléchit. »
Au moment où toutes les religions étaient attaquées, comme autant d'impostures, par lelibres penseurs anglais, par quelques allemande, •et même par deux ou trois encyclopédistes, lorsque toutes les sectes s'accusaient réciproquement de toutes les horreurs. Voltaire eut le courage de soutenir que : « la reh'gion enseigne la même morale à tous les peuples, sans aucune
exception; les cérémonies asiatiques sont bizarres, les croyances absurdes, disait-il, mais les i)îéceptes justes...
; En vain, quelques voyageurs et quelques missionnaires nous ont représenté les prêtres d'Orient comme des prédicateurs de l'iniquité: c'est calomnier la nature liumame : il n'est pas possible qu il y ait jamais une société religieuse instituée pour inviter au crime...
» On s'est servi, dans toute la terre, de la religion pour faire le mal, continue-t-il, m.ais elle est partout instituée pour porter au bien... »
Quant à ceux qui abusent de la crédulité des peuples et de leur faibli sse, l'Kurope frémit encore, après un siècle, des foudres vengeresses que Voltaire fit éclater contre eux.
« L'ouvrage de Voltaire, dit lord Brougham, peut donc être envisagé comme une histoire de la société, ou, pour njciix dire encore, de la race humaine... Voltaire s'occupe du monde entier, recueillant dans tous lespayset dans lousles temps les détails des changements survenus dans la société ; prenant acte des grands événements arrivés parmi les hommes, racontant la vie des individus éminenls, et traçant de main de maître le tableau des révolutions qui ont agité les peuples et décidé du sort des princes.
» Voilà quel était le plan de cet important travail de Voltaire... Remanjuons qu'il possède à im degré éminent les deux principales qualités de l'historien : Tespi-it de recherche le plus patient et une impartialité absolue. Comme exemple de la première de nos assertions, prenons sa
description du Concile de Trenle, au clxxu- chapitre de VEssai : nulle part il n'en existe de plus exacte; et, dans maint autre endroit de ce bel ouvrage, nous trouverons des preuves de l'assiduité que mettait Voltaire à consulter, pour le fond de ses narrations, les écrivains même les moins connus, et de quelle érudition i\ appuyait ses réflexions personnelles...
)) Nulle part, dans son livre, Voltaire ne cherche à déguiser ses opinions personnelles, mais aussi peut- on dire que jamais il ne leur soumet sa manière d'envisager les faits *. Il serait difficile de se figurer un sujet où Voltaire eût été plus exposé à subir l'influence de ses propres idées que dans tout ce qui touche à Léon X et aux autres papes, et pourtant il rend pleine et entière justice au caractère et aux talents de Léon, comme aussi à ses antagonistes grossiers et rcpof'.ssants **.
)) Mais il y a encore un autre mérite, également grand chez Voltaire, et qui distingue toutes ses compositions historiques, c'est l'extrême précaution dont il use à l'égaid de tout récit improbable, — que le récit soit appuyé df' l'autorité de l'histoire, ou qu'il repose seulement sur des croyances populaires. Ici, sa sagacité ne lui fait jamais défaut, et son scepticisme n'est point un inconvénient. L'admirable traité auquel il a donné
* Le plus bel éloge que l'on ait fait de Voltuii-', comme historieu.
'■■* Nous laissons à lord Brongham la responsabilité de ces deux épitliètes.
e litre fort bioii inuiginé de PyrrlitminDic ih Vliistnire, et qui contient la majeure partie de ses doutes critiques à ce sujet, ne nous otïro en [juelque sorte que la quintessence de cet esprit ^ourageux qu'il mettait à examiner toutes les fa- )uleuses narrations, tous les contes saugrenus in faveur desquels on invoquait notre crédulité, ï^tdont, avant Tâge de Voltaire, le monde ac^^epait étourdiment les extravagances absurdes... Vous sommes persuadé, et nous n'hésitons pas à iflirnier qu'aucun traité historique plus remar- ]uable pour la manière d'instruction utile et solde qu'il renferme, n'a jusqu'ici été livré au niblic. »
Candide. — Les six rois détrônés.
• .tr en(!n. . vous savez...
— io sais, dit Ciudide, qu'il faut cultiver notre jardin. (Voitairi.)
Lorsque l'on passe de V Essai sur les mœurs lux romans de Voltaire, lorsqu'on lit ces étranges listoires : V Homme aux tjuurante écus, Zadifj. 'Ingénu, Candide, son génie paraît plus puisuint encore et plus original. Dans quelle langue fxiste-t-il des œuvres de ce genre? où trouvera- ,-on un chapitre comparable à celui où Candide t Martin rencontrent dans une hôtellerie les six ifois détrônés qui sont venus passer le carnaval Venise ?
(( Un soir que Candide, suivi de Martin, allait
se mettre à table avec les étrangers qui logeaieiU dans la même hôtellerie, un homme à visage couleur de suie l'aborda par derrière, et, le prenant par le bras, lui dit : — Soyez prêr à partir avec nous, n'y manquez pas. Il se retourne et voit Gncambo. 11 n'y avait que la vue de Gunégonde qui pût l'étonner et lui plaire da vanta j Il fut sur le point de devenir fou de joie. Il t.. brasse son cher ami. — Cunégonde est ici, slids doute? oij est-elle? Mène-moi vers elle, que je meure de joie avec elle ! — Cunégonde n'est point ici, dit Cacambo, elle est à Conslantinople. — Ah! ciel! à Constantinople ! mais fùt-elle à la Chine, j'y vole, part' ns. — Nous partirons après souper, reprit Cacambo; je ne peux vous en dire davantage; je suis esclave; mon maître m'attend; il faut que j'ai le le servir à table : ne dites mot; soupez et tenez-vous prêt.
)) Candide, partagé entre la joie et la douleur, charmé d'avoir revu son agent tidèle, étonné de le voir esclave, plein de l'idée de retrouver sa maîtresse, le cœur agité, l'esprit bouleversé, se mit à table avec Martin, qui voyait de sang-froid loutes ces aventures, et avec six étrangers qui étaient venus passer le carnaval à Venise.
)) Cacambo, qui versait à boire à l'un de ces étrangers, s'approcha de l'oreille de son maître, sur la fin du repas, et lui dit : — Sire, Votre Majesté partira quand elle voudra, le vaisseau est prêt. Ayant dit ces mots, il sortit. Les convives étonnés se regardaient sans proférer une seule parole, lorsqu'un autre domestique s'approchant de son maître, lui dit : — Sire, la chaise de Votre
Majesté est à Padoue, et la barque est prête. Le maître fit un signe, et 1.' domestique partit. Tous les convives se regardèrent encore, et la surprise commune redoubla. Un iroisième valet s'approrhant aussi d'un troisième étranger, lui dit : Sire, croyez-moi. Votre Majesté ne doit pas rester ici plus longtemps, je vais tout préparer, et aussitôt il disparut.
h Candiile et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne fût une mascarade d.e carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième maître : Votre Majesté partira qua' d elle voudra, et sortit comme les autres, h-e cinquième valet en dit autant au cinquième maître. Mais le sixième valet parla dilléremment au sixième étranger qui était auprès de Candide ; il lui dit : Ma foi. Sire, on ne veut plus faire crédit à Votre Majesté ni à moi non plus, et nous pourrions bien être coffrés cette nuit, vous et moi ; je vais pourvoir à mes affaires : adieu.
j) Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers. Candide et Mai tin demeurèrent dans un profond silence. Enfin Candide le rompit : <( Messieurs, dit-il, voilà une singulière plaisante- » rie; pourquoi êtes-vous tous rois? Pour moi, » je vous avoue qife ni moi ni Martin nous ne le )) sommes. »
» Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole, et dit en ital en : Je ne suis point plaisant je m'appelle Achmet III, j'ai été grand sultan plusieurs ann^^es; je détrônai mon frère ; mon neveu m'a détrôné ; on a coupé le cou à mes visirs, j'achève ma vie dans le vieux sérail ;.
mon neveu, le grand sultan Mahamond, me per- )nst de voyager quelquefois pour ma santé, et j»^ suis venu passer le carnaval à Venise.
» Un jeune homme, qui était auprès d'Achmel, parla après lui, et dit : Je m'appelle Ivan, j'ai été empereur de toutes les Russies ; j'ai été détrôné au berceau, mon père et ma mère ont été enfermés; on m'a élevé en prison; j'ai quelquefois la permission de voyager, accompagné de ceux qui me gardent, et je suis venu passer le carnaval à Venise.
)) Le troisième dit : Je suis Charles-Edouard, roi d'Angleterre ; mon père m'a cédé ses droits au royaume, j'ai combattu pour les soutenir; on a arraché le cœur à huit cents de mes partisans, et on leur en a battu les joues; j'ai été mis en prison ; je vais à Rome faire une visiîe au roi mon père, détrôné ainsi que moi et mon grand })ère, et je suis venu passer le carnaval à Venise.
» Le quatrième prit alors la parole et dit : Je suis roi des Polaques ; le sort de la guerre m'a privé de mes Etats héréditaires; mon père a éprouvé les mêmes revers ; je me résigne à la J^rovidence comme le sultan Achmot, l'empereur Ivan et le roi Charles-Edouard à qui Dieu donne ime longue vie ; et je suis venu passer le carnaval à Venise.
)) Le cinquième dit : Je suis aussi roi des Polaques; j'ai perdu mon royaume deux fois; mais la Providence m'a donné un autre Etat, dans le- (|uel j'ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates ensemble n'en ont jamais pu faire sur le bord de la Vistule ; je me résigne aussi à la
rrovidence, et je suis venu passer le carnaval h Venise.
» Il restai f, au sixième nionarqr.e à parler Messieurs, dit- il, je ne suis pas si grand seigneur que vous; mais enfin j'ai été roi tout comme un autre ; je suis Théodore; on m'a élu roi en Corse, on m'a appelé Votre Majesté, et à présent à peine m'appelle-t-on Monsieur; j'ai fait I Vapper de la monnaie et je ne possède pas un denier; j ai eu deux secrétaires d'état, et j'ai à peine un valet; je me suis vu un trône, et j'ai longtenjpsété à Londres en prison sur la paille; j'ai bien peur d'être traité de même ici, quoique je sois venu comme Vos Majestés passer le carnaval à Venise.
» Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion. Chacun d'eux donna vingt sequins au roi Théodore pour avoir des habits et des chemises....
» Dans l'instant qu'on sortait de (able, il arriva dans la même hôtellerie quatre altesses séj-énissimes qui avaient aussi perdu leurs Etats par le sort de la guerre et qui venaient passer le reste du carnaval à Venise ; mais Candide ne prit pas seulement garde à ces nouveaux venus. Il n'était occupé que d'aller trouver sa chère Cunégonde à Constanlinople. »
XXSil.
Le Dictionnaire philosophique.
Avouoiis, .itvo.nl Diea, que nous avons î.i îoin (l'u?;:t rcfoiTiic universelle.
(YoLTAïaE, Dieu et les Hommes, c'-. XL.)
Voltaire n'avait que soixanle ans environ lorsqu'il publiait Candide ot V Essai sur les mœurs; mais lorsqu'on le voit, dix ans plus tard, refrdre lui tout seul l'Encyclopédie et publier en neuf volumes les 583 articles du IHctiOnnaire philosophlquf, l'admiration se cliange en respecL Do soiX(inte-dix à quatrt-vingt-quatre ans , c'est l'âge où il montre le plus d'intrépidité et de verve ; c'est le temps de ses plus beaux contes. Qu'on relise celui qu'il intitule les Finances, qui fut en 1775 (Volt. ire avait alors 81 ans) répandu à milliers d'exemplaires, et qui faillit bouleverser le royaume (:2).
Le Dictionnaire ïilnbisophique ne fut pas seulement Tœuvre capitale de Voltaire, il fut peutêtre le plus grand fait social du xvni*' siècle : parlements, clergé, finances, tous entendirent , dans celte œuvre monumentale, sonner inexorablement le glas de le ir mort. L'antique organisation féodale fut maudite. Ce qui augmentait le désespoir de cette société monstrueuse , véritable aucirchie, c'était de pressentir Taurore d'une société nouvelle, plus juste, plus sainte, plus éclairée, plus rapprochée de Dieu (qui est tout ordre), société à laquelle Voltaij-e venait
dicter des lois pour deux siècles ; car limportance du Dictionnaire philosophique était de contenir le programme d'un long avenir. En effet, le plus grand siècle qu'ait eu jusqu'ici riiistoire ne de\ait point suffire à le réaliser, et cependant tous les gouvernements , toutes les révolutions devaient avoir pour tâche d'accomplir une à une les prophéties de cette nouvelle Ecriture.
Le Dictionnaire n'était pas une œuvre seulement philosophique, malgré son titre ; c'était une œuvre de réforme : réforme politique, sociale, administrative, religieuse ; réforme universelle ! c'est l'ancien monde détruit I Aussi, dit-il quelque part (Voy. au mot Axe) :
n Ancienne histoire , ancienne astronomie , ancienne physique, ancienne médecine (à Hippocrate près), ancienne géoaraphie, ancienne métaphysique : tout cela n'est qu'ancienne absurdité qui doit faire sentir le bonheur d'être né tard. »
Ce livre (loi des temps modernes) nous montre combien est vrai le mot du grand capitaine : La France est de la religion de Voltaire.
Et cette religion, tous les gouvernements, depuis un siècle, amis, ennemis, ont dû s'y soumettre ; quelques - uns s'y soumettaient avec désespoir ; mais tous , bon gré mal gré , marchaient dans la voie tracée : Dieu le veut! voilà le secret de la puissance de Voltaire !
Quon ouvre le Dictionnaire philosophique , qu'on y dégage l'esprit qui vivifie de la lettre qui lue , selon l'expression éternellement vraie
(le sailli Paul , qu'y voit-on? Le monde qui demande, par la voix d'un grand homme , à quitter sa vieille forme féodale , injuste , ténébreuse , impie, pour fonder une société plus équitable , plus heureuse et plus sainte.
Cette voix crie réforme aux portes de l'Eglise, au seuil des magistrats, devant les échafauds.
Elle crie réforme à travers les campagnes , dans les champs dépouillés, dans les villages appauvris, dans les grandes villes, dans leurs misérables rues , parmi leurs pauvres abandonnés ; elle parcourt les hôpitaux, les prisons, les établissements publics, les écoles , les laboratoires et jusqu'aux cimetières.
Elle crie réforme sur nos codes , nos règh^menls de police, de commerce et d'administration.
Mais elle proteste surtout contre la manièrt; dont on enseigne Dieu aux hommes , et elle crie plus que jamais : Réforme !
0 sainteté de la France! pas un de ces ciis qui n'ait été entendu!
Réformes dans l'Eglise , — commencées pail'abolition des couvents , l'abolition des dîmes . la suppression d'un grand nombre de fêtes, la création des registres de TEtat civil, etc., etc.
Réformes dans les institutions politiques , — réalisées en partie par trois révolutions...
Réforme dans la magistrature , — réalisée par la suppression de la vénalité des charges, l'institution du jury, etc.
Réformes dans les campagnes, — réalisées par le nouveau mode de percevoir l'impôt, par l'a-
bolilion des douaiîes intérieures, par l'accession de tous à la propriclé , par l'extension aux plus pauvres communes de l'institution gauloise des municipalités , par la proclamation de l'égalité des droits , etc.
Réformes dans les villes, — réalisées en tant de manières par tous les gouvernements et toutes les révolutions , que l'énumération en tiendrait un gros livre devant lequel, pour la FYance seulement , dix millions d'hommes devraient tomber à genoux.
Pxéforme des anciens codes, — réalisée par nos assemblées politiques, par l'empire, par tous les gouvernements.
Voudrait-on que j'entreprisse ici l'histoire des réformes dyns les hôpitaux, les prisons, les établissements publics, les écoles, les monuments, réalisées depuis un siècle, et toutes indiquées, demandées par Voltaire ?
Parmi nos institutions nouvelles, dois-je oublier que, le premier, il demanda :
L(îs lieux d'asile pour l'enfance et pour la vieillesse, les caisses de retraite et d'éfiargne; des juges pour concilier les procès gratis , le droit de défense accordé devant les tribunaux à tous les accusés, la publicité des procédiuTS ; l'accessibilité de tous les citoyens aux emplois publics , l'abolition de la torture , la validité des mariages protestants, les mariaaes mixtes, le mariage civil (ce qui est la sanction des magistratures laïques ; un maire est un pontife) : le droit de sépulture à tous les citoyens ; bibliothèques publiques , instruction gratuite , cours
publics dans toutes les grandes villes ; liberté de commerce, liberté de conscience ; institution du jury, magistratures électives; uniformité des poids et mesures, postes, routes, canaux; sociétés savantes , écoles d'agriculture , écoles d'arts et métiers ; secours aux indigents ; pharmacies publiques, bains publics, etc., etc.
En un mot , protection et instruction à tous. — Voilà les réformes et les créations nouvelles demandées dans le dangereux Dictionnaire, rélormes et créations réalisées depuis en France aux acclamations du monde entier.
Erreurs, préjugés, fraudes, tout est vérifié au crible de la justice. Pas un chailatan vivant ou mort dont la supercherie ne soie mise à nu. (( Charlatans , charlatans . disparaissez de l'histoire ! » s'écrie-t-il ; et il recommence sur son aire à séparer avec intrépidité le bon grain de l'ivraie. 11 faut que tous les trompeurs, que tous les persécuteurs, que tous les perfides y passent, c'est comme un ji gement dernier. Et l'Europe entend avec joie retentir le fléau de Dieu sur tous ceux qui ont trompé ou opprimé les hommes.
Mais en revanche, quel enthousiasme pour les sciences et pour les découvertes modernes , et. ■quelle anxiété, quelle âpre curiosité sur les découvertes plus nombreuses encore qu'il pressent! (^est dans ces sujets que son esprit atteint toute son élévation , et qu'il s'élève au-dessus de son siècle ; à l'article Feu, il s'écrie : « La lumière a quelque chose de si divin, qu'on serait tenté d'en faire un degré pour monter à des substances encore plus pures.
» A mon secours , Empédocle : à moi , Démocrite; venez admirer les merveilles de l'électricilé ; voyez si ces étincelles qui traversent mille corps en un clin d'œil sont de la matière ordinaire...
» Dites-moi si l'Etre-Suprême , qui préside à toute la nature, ne peut pas conserver à jamais ces monades élémentaires auxquelles il a fait des dons si précieux... »
Quant à la guerre contre le fanatisme , elle éclate dans ce livre plus terrible que jamais ; il le poursuit chez tous les peuples, à travers tous les âges :
(( Comptons, dit-il, les milliers d'esclaves que^ le fanatisme a faits , soit en Asie , où l'incirconcision était une tache d'infamie; soit en Afrique, où le nom de chrétien était uq criuie ; soit en Amérique , où le prétexte du baptême étoulïa rhumanité. Çpjm£tonsJesjnill]ers d^'homnies qae l'on a vus périr ou sur les, érhafauds dans les siècles de persécutioa , ou dans les guei^res civiles par la main de leurs conciioyens, ou de leurs / propres mains |>ar d-s nwcératious excessives. ' Parcourons la surface de la terr-^ et, après avoir vu d'un coup d'œil tant d'étendards déployés au nom de la religion , en Espagne contre les Maures , en France contre les Turcs , en Hongrie contre les Tartares , tant d ordres militaires , fondés pour convertir les infidèles à coups d'épées, s'entr'égorger au pied de l'autel qu'ils devaient défendre ; détournons nos regards de ce tribunal affreux élevé sur le corps des innocents et des malheureux, pour juger les vivants, com-
lue Dieu jugera les morts, mais avec une hahincu bien dillérente.
» En un mot , tontes les horreurs de qninzi.' siècles renouvelées plusieurs fois dans un seul , des peuples sans défende ('gorgés aux pieds des autels , des rois poignardés ou emprisonnés, un vaste Etat réduit à sa moitié par ses propres citoyens, la nation la plus belliqueuse et la plus pacifique divisée d'avec elle-même, le glaive tiié entre le fils et le père ; des usurpateurs , des tyrans, des bourreaux, des parricides et des Sacriléges, violant toutes les conventions divines et humaines par esprit de religion, voilà l'histoire du fanatisme et ses exploits. »
Voyez aussi, au mot Tolérance, cette apostrophe adressée aux persécuteurs :
« Insensés , qui n'avez jamais pu rendre un culte pur au Dieu qui vous a faits! Malheureux ! (jue l'exemple des Noachides chinois, des Parsis et de tous les sages n'a jamais pu conduire ! Monstres , qui avez besoiri de superstitions , comme le gésier des corbeaux a besoin de cliarognes!... etc. »
Mais cette œuvre de guerre n'en est pas moins une œuvre de justice ; et voilà ce qui , dans cet océan des connaissances humaines, l'empêche d»^ s'égarer, ce qui sert de fanal à son ferme bon sens. Aussi , au milieu de cette polémique ardente, il reste juste, même pour la Bible. 11 dit <le l'histoire de Joseph : <( Cette histoire, à ne la considérer que comme un objet de curiosité et de littérature, est un des plus précieux monuments de l'antiquité qui soient venus jusqu'à
nous. Elle parait êlre le modèle de tous les écrivains orientaux; elle est plus attendrissante que VOc/i/ssée d'Homère; car un héros qui pardonne est plus touchant que celui qui se venge. — Nous regardons les Arahes comme les pi'emiers auteurs de ces fictions ingénieuses qui ont passé dans toutes les langues ; mais je ne vois chez eux aucune aventure comparable à celle de Joseph. Presque tout en est merveilleux, et la fin peut faire répandre des larmes d'attendrissement. » (Article Joseph.)
Cette justice rendue à la plus belle des traditions hébraïques lui fait d'autant plus d'honneur, que l'on sait combien il fut sévère pour les Juifs et pour tout ce qui tient à ce peuple.
Croit-on que, dans cette œuvre immense, il ne protestât que contre les anciennes institutions? Piien nekii échappe de ce qui lui paraît nuisible, faux ou injuste. Il repousse les opinions nouvelles, lorsqu'elles peuvent avoir sur les âmes un résultat mauvais ; il réfute même les philosophes, ses meilleurs amis ; il leur dit à tous librement sa pensée, même au sage Locke, menu; à Newton, le plus grand des hommes. Une doctrine malheureuse menaçait de se répandre : celle que la nature a tout fait et Dieu rien. — Diderot s'était constitué le propagateur de ce système, et Buftbn, qui aurait pu le renverser, ne l'avait pas fait, au contraire. — Mais qu'on voie l'admirable et invincible réponse de Voltaire au mot Nature! il importe de citer ici cet article tout entier.
^ 58 — Dialogue entre le Philosophe et la ISature.
LE PHILOSOPHE
((Qui es-tu, Nature? Je vis dans toi, il y a cinquante ans que je te cherche et je n'ai pu te irouver encore.
LA NATURE
» Les anciens Egyptiens, qui vivaient, dit-on, des douze cents ans, me firent le même reproche, ils m'appelaient Isis ; ils me mirent un grand voile sur la tête, et ils dirent que personne ne pouvait le lever.
LE PHILOSOPHE
)) C'est ce qui fait que je m'adresse à toi. J'ai pu mesurer quelques-uns de tes globes, connaître leurs routes, assigner les lois du mouvement, mais je n'ai pu savoir qui tu es.
» Es-tu toujours agissante ? es- tu toujours passive ? tes éléments se sont-ils arrangés d'euxmêmes et comme l'eau se place sur le sable, l'huile sur l'eau, l'air sur l'huile? As-tu un esprit qui dirige toutes tes opérations, comme les conciles sont inspirés dès qu'ils sont assemblés, ({uoique leurs membres soient quelquefois des ignorants? De grâce, dis- moi le mot de ton énigme.
LA NATURE
)) Je suis le grand tout ; je n'en sais pas davantage. Je ne suis pas mathématicienne, et tout est arrangé chez moi selon les mathématiques. Devine, si tu peux, comment tout cela s'est fait.
LE PHILOSOPHE
» Certainement, puisque ton grand tout ne
sait pas les mathématiqiieh et que tes lois sont de la plus profonde géométrie, il faut qu'il y ait un éternel géomètre qui te dirige, une inteiligence suprême qui préside à tes opérations.
LA NATURE
» Ta as raison : je suis eau, terre, feu, atmosphère, métal, minéral, pierre, végétal, animal. Je sens bien qu'il y a dans moi une intelligence ; tu en as une, tu ne la vois pas. Je ne vois pas non plus la mienne ; je sens cette puissance invisible, je ne puis la connaître : pourquoi voudrais-tu, toi qui n'es qu'une petite partie de moi-même, savoir ce que je ne sais pas ?
LE PHILOSOPHE
)) Nous sommes curieux. Je voudrais savoir comment, étant si brute dans tes montagnes, dans tes déserts, dans tes mers, tu parais pourtant si industrieuse dans tes animaux, dans tes végétaux ?
LA NATURE
» Mon pauvre enfant, veux-tu que je te dise la vérité ? C'est qu'on m'a donné un nom qui ne me convient pas ; on m'appelle Nature et je suis tout art.
LE PHILOSOPHE
)) Ce mot dérange toutes mes idées. Quoi ! la Nature ne serait que l'art ?
LA NATURE
)) Oui, sans doute. Ne sais-tu pas qu'il y a un art infini dans ces mers, dans ces montagnes que tu trouves si brutes ? Ne sais-tu pas que toutes ces eaux gravitent vers le centre de la terre et ne s'élèvent que par des lois immua-