GO
l)les : que ces iiionlagnes qui couronneiU la lerre sont les immenses réservoirs des neiges éternelles qui produisent sans cesse ces fontaines, ces lacs, ces tleuves, sans lesquels mon genre iuiimal et mon genre végétal périraient ? Et qnan.t :i ce qu'on appelle mes règnes animal, végétal, minéral, tu n'en vois ici que trois; apprends que l'on ai des millions. Mais si tu considères seulement la formation d'un insecte, d'un épi de blé, <le l'or et du cuivre, tout te paraîtra merveilles de l'art.
LE PHILOSOPHE
)) Il est vrai. Plus j'y songe, plus je vois que tn n'es que l'art de je ne sais quel grand être bien puissant et bien industrieux, qui se cache et qui te fait connaître. Tous les raisonneurs, depuis Thaïes et probablement longtemps avant lui, ont joué à colin-maillard avec toi ; ils ont dit : je te tiens, et ils ne tenaient rien. Nous ressemblons tous à Ixion : il croyait embrasser Junon et il ne jouissait que d'une nuée.
L\ NATURE
» Puisque je suis tout ce qui est, comment un être tel que toi, une si petite partie de moi-même pourrait-elle me saisir? Contentez-vous, atomes, mes enfants, de voir quelques atomes qui vous environnent, de boire quelques gouttes de mon Jait, de végéter quelques moments sur mon sein et de mourir sans avoir connu votre mère et votre nourrice.
LE PHU^OSOPHE.
» Ma chère mère, dis-moi un peu pourquoi tu existes, pourquoi il y a quelcjne chose.
LA NATlflK.
)) Je le répondrai ce que je réponds depuis lant de siècles à tous ceux qui m'interrogent sur les |)remiers principes -.je n'en sais rien.
LR PHILOSOPHE.
» Le néant vaudrait-il mieux que cette miillitude d'existences faites pour être continuellem^'Jlt dissoutes? Cette foule d'animaux nés et reproduits pour en dévorer d'autres et pour être dévorés: cette foule d'êtres sensibles formés par tant de sensations douloureuses, cette autre foule d'intelligences qui, si rarement, entendent raison: à quoi bon tout cela, iSature ?
LA NATURE
» Oh ! va interroger celui qui m'a faite. »
Questions métaphysiques.
Je ne veux point étalUr le trône de Dieu dans k'S espaces imnginajres.
(Voltaire, Mélanges philosophiques.
Nous venons de passer en revue les œuvres vraiment monumentales et impérissables de Voltaire; il y faut joindre son immense correspondance, la plus admirable qu'aucun homme ait laissée.
i II y faut joindre également quelques-uns de ses pamphlets. Hélas ! on ne lit plus assez ce père de l'esprit moderne; mais nous le citerons, nous citerons le début d'un pamphlet théologique qu'il publie à quatre-vingts ans (en 1774). et
qu'il inlitule // fo.ut prendre un parti, ou le principe d'action :
({ Il ne s'agit ici que d'une petite bagatelle , de savoir s'il y a un Dieu; et c'est ce que je vais examiner très sérieusement et de très bonne foi , car cela m'intéresse et vous aussi.
» I. Du pjrincipe d/action. — Tout est en mouvement , tout agit et tout réagit dans la nature.
» Notre soleil tourne sur lui-même avec uni» rapidité qui nous étonne ; et les autres soleils tournent de même, tandis qu'une foule innombrable de planètes roule autour d'eux dans leurs orbites, que le sang circule plus de vingt fois par heure dans le plus vil de nos animaux.
» Une paille que le vent emporte tend par sa nature vers le centre de la terre, comme la terre gravite vers le soleil, et le soleil vers elle. La mer doit aux mêmes lois son flux et son reflux éternel. C est par ces mêmes lois que les vapeurs qui forment notre atmosphère s'échappent continuellement de la terre et retombent en rosée, en pluie, en grêle, en neige, en tonnerre.
» Tout est action, la mort même est agissante les cadavres se décomposent, se métamorphosent en végétaux, nourrissent les vivants, qui à lerr tour en nourrissent d'autres. Quel est le principe de cette action universelle?
» Il faut que ce principe soit unique. Une uniformité constante dans les lois qui dirigent la marche des corps célestes, dans les mouvements de notre globe, dans chaque espèce, dans chaque genre d'animal, de végétal, de minéral, indique un seul moteur S'il y en avait deux, ils seraient
ou divers, ou contraires, ou semblables. Si divers, rien ne se correspondrait; si contraires, tout se détruirait; si semblables, c'est comme s'il n'\ en avait qu'un; c'est un double emploi.
» Je me confirme dans cette idée, qu'il ne peul exister qu'un seul principe, un seul moteur, dès que je lais attention aux lois constantes et uniformes de la nature entière.
» La même gravitation pénètre dans tous les globes, et les fait tendre les uns vers les autres en raison directe, non de leurs surfaces, ce qui pourrait être l'effet de l'impulsion d'un fluide, mais en raison de leurs masses.
» Le carré de la révolution de toute planète est comme le cube de sa distance au soleil (et cela pj-ouve, en passant, ce que Platon avait deviné, je ne sais comment, que le monde est Touvrage de l'Eternel géomètre).
» Les rayons de lumière orjt leurs réflexions el leurs réfractions dans toute l'étendue de l'univers. Toutes les véritables mathématiques doivent être les mêmes dans l'étoile Syrius et dans notre petite loge.
» Si je porte ma vue ici-bas sur le règne animal, tous les quadrupèdes et les bipèdes qui n'ont point d'ailes perpétuent leur espèce par la même copulation, toutes les femelles sont vivipares.
» Tous les oiseaux femelles pondent des œufs.
» Dans toute espèce, chaque genre peuple et se nourrit uniformément,
» Chaque genre de végétal a le même fonds de propriétés. Certes, le chêne et le noisetier ne
se sont pas enlendus pour naître et croîli-e de la même façon, de même que Mars et Saturne n'ont pas été d'intelligence pour observer les mêmes lois. Il y a donc une intelligence unique, universelle et puissante qui agit toujours par des lois invariables.
» II. Du principe d'action récessaireet éternel. — Ce moteur unique est très puissant , puisqu'il dirige une machine si vaste et si compliquée. Il e.^t très intelligent, puisque le moindre des ressorts de cette machine ne peut être égalé par nous qui. sommes intelligents.
y, Il est un être nécessaire, puisque sans lui la nature n'existerait pas.
» Il est éternel, car il ne peut être produit du néant qui, n'étant rien, ne peut rien produire: el, dès qu'il existe c[uelque chose, il est démontré que quelque chose est de toute éternité. Cette vérité sublime est devenue triviale. Tel a été, de nos jours, l'élancement de l'esprit humain, malgré les efforts que nos maîtres d'ignorance ont faits pendant tant de siècles pour nous abrutir. »
La Religion de Voltaire.
Moa Dieu, j'ai coml au soixante an» pour tn gloire (Voltaire, Zaïre.
La théologie avait enseigné Dieu aux hommes: Voltaire comprit que le tour de la science était enfm venu; que sur ce point essentiel elle ne pouvait plus, sous peine de déchéance, rester
négative, sceptique ou silencieuse. L'homme le plus clairvoyant du siècle, Frédéric (chose bien remarquable !), crut un instant que Voltaire allait fonder une religion nouvelle; le royal athée écrit au patriarche :
(( Il faut que vous ayez une âme bien jeune. »
(.'ne âme bien jeune l En eiïet, c'était là tout Voltaire.
Aussi, dans la plupart de ses œuvres, et notamment dans le Dictionnaire [ihilosoiihique , son but principal, si enveloppé qu'il soit à dessein, c'est la religion. Il y montre Dieu dans touie sa splendeur , tel qu"il est donné aux peuples modernes de le concevoir, c'est-à-dire (suivant la prophétie de Rabelais) Dieu élargi en magnificerce et en bonté. Si donc le révélateur moderne renverse en riant les anciennes idoles (Voy. aux mots : Inquisition, — Toléraw.e, — Fanatisme, — Sectes...), il fonde en même temps la foi nouvelle, basée sur les axiomes de la raison et de la conscience. Qu'on voie les articles Credo, — Religion, — Dieu, — Tliéiiite,
Dans cettp guerre, déclarée par le xvin" siècle à tous les anciens dogmes, lui seul et Jean- Jacques osent encore accepter la légende chrétienne. Ils n'eurent point cette dureté philoso; hique de demeurer insensibles à ce qui fut renchantement de la terre. 11 reste à Voltaire, toute'ois, une objection contre cette légende, c'est sa mélancolie même : il protesta toute sa vie en effet contre les religions tristes ; il sent que la gaieté est le propre de r homme. S'il manque d'arguments scientiliquespour oser toujours, par exemple, affirmer, au
milieu de ses contemporains sceptiques , l'indesiructibilitéde son être, jamais il ne put consentir; à la nier. Ne s'écrie-t-il pas même quelque part, ' en 1777, à qi;atre-vingL-trois ans:
L'homme, émané des cieux pour l'immortalilé, N'eut que Dieu pour père et jjour maître.
Il n'y a pas sur ce point le moindre doute dans son cœur. C'est en ceite invincible croyance qu'il puise son intrépidité, et c'est par religion qu'il est fort contre les religions. Au plus grand moment de sa vie, lorsqu'éclate l'affaire Calas, il s'écrie : « Je montrerai ma foi par mes œuvres. » Lorsqu'il va se dévouer à la défense des martyrs, il éciit à 1 évêqi'.e d'Annecy ces admirables paroles :
« Chaque homme doit des sacrifices, chaque^ homme sait que tous les petits incidents qui peuvent troubler celte vie passagère se perdent dans l'éternité, et que la résignation à Dieu, l'am.uur do son prochain, la justice, la bienlaisance, sont les seules choses qui nous restent devant le Créateur ûe^ temps et de tous les êtres. »
Il écrit à la vieille sceptique, madame du Dl'Ifant :
<( Soyez tiès sûre qu'on passe des moments bien tristes à quatre-vingts ans quand on nage dans le doute. »
Que d'autres témoignages du même genre ne pourrait-on pas recueillir dans ses œuvres, surtout dans les dtrnières ? Mais le plus décisif, c't^si qu'il reste joyeux, c'ei-tque le ton est d'un homme que rien n'a pu ébranler ; car le ton, le style, cv je ne sais quoi de l'âme qui transpire dans les paroles
et les conî redit même parfois, est ici une suprême et incessante félic.té. le rœnr se réjouit et se réconforte avoir ce vieillard sourire encore un pied dans la fosse ; car, ( li'o.i ne l'oublie pas, Ja plupart des pensées d'i.n homme sont plus celles de son temps que les siennes ; mais ce qui est de lui (Cuffon l'a dit) c'est le style. C'est l.i que l'on connaît un homme, et c'est là que Voltaii-e se montre en possession d'une f me immortelle, intrépide et perfectible jusqu'à l'infini.
Le trait sacré du Dictionnaire philosophique, ■c'est sa gaieté.
On se plaît à ces francs propos dont quelques lignes suffisent plus que cent volumes à rasséréner lame ; on aime ces réflexions joyeuses, ces bonnes histoires, ces plaisants dialogues, ces traits inattendus, ces remarques soudaines et saisissa-ntes. On se sent cievenir meilleur et plus indulgent lorsqu'on entend les raisonnements de la bonne sœur Fessue et de tous ces personnages qu'il invente à plaisir, qu'il fait paraître et disparaître, comme dans une immense comédie. Comédie divine, dans laquelle notre esprit s'élève des joies de la terre aux joies célestes. Nulle part l'âme n'est plus heureuse et plus à Taise que lorsqu'elle entend le sauveur des Calas l'entretenir de Dieu. Qu'on voie à l'article Beligion le passage commençant par ces mots : « Je méditais cette nuit; j'étais absorbé dans la contempfetion de la nature... »
Ajoutons en terminant que, s'il dit quelque part (à l'article Bivit canonique), que le concile de Trente f^era appo.remïntnt le dernier, il en-
t revoit ailleurs que le seul concile probable pour l'avenir doit être la convocation des états fjonéroux du genre humain.
Il faut voir aussi, à l'article F(ji, comment la foi nouvelle, basée sur la science et sur la conscience, renverse la foi aveugle du moyen âge, qui n'était qu'incrédulité soumise, esclavage de l'esprit, anéantissement de la raison.
Mais, objectaient q!:elques penseurs timorés, n'est-il pas dangereux d'agiter ces questions brûlantes? est-il sage de manifester publiquement que Ton pense sur la religion autrement que le vulgaire? La réponse qu'il fait lui-même à cette objection est péremptoire :
« Je sais, dit-il, qu'on prétend que le sage ne doit jamais laisser entrevoir aux profanes ses opinions, qu'il doit être fou avec les fuus. imbécille avec les imb(*cilles; mais on n'a pas vncore osé dire qu'il faliait être fripon avec les fi-ipons. Or, si on exige que le sage soit toujours de l'avis de . ceux qui trompent les hommes, n'est-ce pas de- * mander évidemuicnt que le sage ne soit pas un homme de bien ? Exigera-t-on du médecin qu'il soit toujours de l'avis des charlatans?» (V03'. au mot Philosophe.)
Les religions n'avaient été dans le passé qu'un acte de soumission ; il voulait que tout culte à l'avenir lût au contraire un acte de liberté. A ses yeux, en effet, il ne pouvait y avoir ni liberté sans bien ni Dieu sans liberté; mais il comprit et montra que tous les anciens dogmes étaient l'antipode de l'un et de l'autre. Il jetait donc en réalité, comme Lavait très bien vu Lrcdéiic, les
l)ascs d'une religion nouvelle, continuant en ceci l'œuvre de la R' 'naissance.
Quelles paroles prononça-t-il à l'âge de quatrevingt-quatre ans sur la tète du petit-fils de Franklin, qui lui demandait sa bénédiction : Du^u t't la liberté l C'est ce grand C(3té de \ oltaire que n'ont pas su ou que n'ont pas voulu voir les \olfairiens. Mais Frédéric, mais Franklin l'avaient parfaitement compris sur ce point. Et depuis, ^apoléon a très bien dit r a I.a France <'st de la religion de \ oltaire. )>
Cette mise en liberté du sentiment religieux alteinte terrible à toute papauté et à tout sacerdoce lui donna sa vraie force. Comme littérateur, il se montra quelquefois mesquin. Ses comédies sont d'une insignifiance qui étonne. La Hmriade, très forte comme premier essai d'affranchisseuient religieux, est faible comme conception poétique. La Pncelle, amusement littél'aire, écrit pour plaire à ses contemporains, fut dans sa vie une tacbe qu'il a déplorée lui-même avec amertume ; les bommes les plus estimables (le son temps avaient beau lui dire que ^^s sots pouvaient seuls se scandaliser de cette plaisanterie, il ne se consola jamais de la publi<^ation (jui en fut faite malgi-é lui. Le résident de France et un autre magistrat très honorable le rassuj'aient un jour sur l'effet produit par son poi'me, mais il n'en resta pas moins c au désespoii-. malgré l'indulgence de ces deux bommes graves, car, écrit-il à son ami d'Argental, je sh/s i>l"s (jro.ve qu'eux, ))
Voltaire à Ferney. — Publication des premiers écrits de Rousseau.
Nous nous entendons, Jean-Jacques et moi, mes cUers amis, comme saint Pierre et suint
PciUl.
(Voltaire, Correspondance générale.
Voltaire ne mit pas l'esprit nouveau seulement dans les livres; il se fit le banq lier, l'armateur, le diplomate et le colonisateur de la philosophie. I! eut des va sseaux sur toutes les mers, sa fortune dans toutes les entreprises, il créa des fal)riqaes de soie, de bas, de montres, fut agronome, t'ut une ferme immeuse qu'il dirigea hii-même et où il devint l'éleveur des plus beaux bestiaux de l'Europe; il bâtit un village, une église, un iliéâtre; cela ne swflisait pas encore: il devint l'avociit de tous les opprimés, l'adversaire de tous les abus, de toutes les tyrannies.
En 1755, à soixante et un ans, établi à Ferney, sur quatre seigneuries contiguës achetées par lui, et qui s'étendaient à la fois sur deux royaumes et sur deux républiques, c'est-à-dire sur les territoires de France, de Savoie, de Genève et de Suisse, il devint par ses richesses, par ses immenses l'elations, par son influence et par son génie, le vrai maître du munde. 11 eut pour courtisans tous les rois de la terre. Le pape lui-même, ébloui de tant de gloire, envoyait de Rome sa bénédiction à son « cher lils Voltaire, d
N'être pas en correspondance avec Ferney était la plus grande preave de b?rb:jr:c; qu'on put alléguer centre un monarque;. ou un prince; elle suffisait seule à le déshonorer. Aussi, de la Chine et de l'Inde les ambass ideurs se rendaient chez le patriarche. Quelques-uns, à l'imitation de Frédéric, lui écrivaient eu vers; cek leur valait en réponse les plus étonnantes épîtres que jamais un simple particulier eût pu écrire à des rois :
Reçois mes compHments, charmant roi de la Chine; Ton trône est doue pi leé sur l:i donlde colline ! On sait dans l'occident que., malgré mes travers, J'ai toujours fort aimé les rois qui font des vers; David même me plut...
Le vieux sultan Moustapha eut seul l'impolitesse de ne lui pas envoyer ses hommag s (peutêtre lui en voulait-il d'avoir fait dt^scendre son dieu Mahomet au ranî? d'homme\ Mais Voltaire, en riant, dénonce à lEinope cette incivilité •
... Moustapha, ciché dans son palais, Baille, n'a rien à faire, et ne m'écrit jamais.
On l'a pris pour le flatteur des rois ; étrangeflatteur! en échange de quelques politesses spirituelles et mordantes, il enlève leur prestige à toutes ces majestés, en nous les monirant et se montrant avec elles en déshabillé sur la scène du monde ; sous forme de badinage, il leur fait mille compliments poétiques; mais à ses complimi'nts il mêle la chiquenaude familière, qui souvent fat de sa part un avertissement de génie.
Voltaire, en 1750, était allé à Berlin visiter Fiédéric; il comptait, en partant, que de son
enleiUe avec un philosophe couronné il pourrait résulter les plus grands avantages pour le développement et îeducation du genre humain : j'ai raconté ailleurs en détail * ses déceptions et ses chagrins durant ce voyage en Prusse ; son séjour chez Frédéric n'en dura pas moins trois longues années, qui, après avoir commencé par un enchantement, fmirent comme un mauvais rêve.
Pendant son absence, tout avait été si mal en France parmi les philosophes, qu'une académie de province (l'académie de Dijon) avait osé mettre en question l'utilité des sciences et des lettres. Cela seul parut une impertinence à Voltaire; mais ce qui l'indigna bien plus, c'est que le prix proposé fut remporté par un inconnu, qui n'avait pas rougi de traiter ce sujet au point de vue antipbiiosophique, et qui, dans une déclamation de collège, parlait de mettre un /reîn aux gens de lettres.
L'auteur, a le nommé Rousseau, » ancien garnm horloger, ancien laquais, était, disait-on, de (lenjve ; il avait plus de quarante ans, et jamais on n'avait entendu parler de lui. D'où, comment, pourquoi venait-il à cet âge troubler l'œuvre des philosophes? quel était son but? Lui-même, à cette époque, eût-il pu le dire? cela paraît douteux. Agité de passions contradictoires, ayant besoin à la fois de recherche et de certitude, plein du désir de rester en communion religieuse et sociale avec les autres hommes, mais ne voulant, ne pouvant renoncer à son développement
* Voltaire, 1 vol. in-l^, chez Chamerot.
propre, il lui parais?;ait horrible de substilucr quoi que ce fût à la conscience individuelle, même au nom de la religion et de la philosophie. 11 voyait là l'origine de toutes les monstruosités morales. La tyrannie religieuse en était née dans les siècles passés ; il sentit que la philosophie aussi pouvait devenir oppressive; il voulut rester libre de van i elle aussi bien que devant l'Eglise. Ame chercheuse et tendre, il ne voulut pas surtout que Tune l'empêchât d'aimer l'autre ; mais la religion et la philosophie devaient être pour cela enlevées à leurs tristes et faux docleurs. Les lettres venaient de mettre un frein au sacerdoce, il proposait maintenant de mettre im frein aux gens de lettres. 11 voulait ramener les âmes à la simplicité native , la théologie, selon lui, exigeant des hommes trop de soumission, et la philosophie trop de science. Mais tout ceci n'était que vaguement indiqué dans le discours de Dijon, et ce discours, qui prenait à rebours le siècle tout entier, fut ac- <'ueilli dans les deux camps par un soulèvement général. Sur la foi de l'académie dijonnaise, on m a\ait d"abord admiré le style. Voltaire n'y vit ( pi' une dissertation emphatique et creuse. Heureusement, à l'heure même où paraissait ce malenrontreux Discours, Diderot et d'Alembert \enaient de fonder V Encyclopédie. C'était la '.grande entreprise du xvnr siècle; il s'agissait d'ériger à la philosophie une citadelle où cette reine nouvelle des nations demeurât à jamais invincible.
u Que y Encijclopcdie devienne un sanctuaire
où les connaissances des hommes soient, h l'abri des temps et des révolu Lions ! » disait d'Alembert dans le Discours préliminaire.
Tout ce qui s'était fait un nom dans les sciences et les lettres se montra lier de prêter son concours.
Ce fut le temps où Voltaire, devenu tout puissent, s'établissait au centre de l'Europe, où il allait être, dans la plus étrange des seigneuries, le citoyen libre de quatre nations.
Vers cette époque, l'Académie royale de musique représenta un petit opéra intitulé le Devin du village;. Deux enfants, un vieillard, un chœur de jeunes paysans, quelques couplets nais, deux ou trois airs très simples, voila toute la pièce ; mais ces airs, mais ces couplets étaient la nature même ! Chants de bergers dans, les Alpes, voix de lamour chez deax enfants de seize ans ; on y respirait les parfums enchanteurs des temps primitifs. Les fem lies attendries répétaient le charmant air de Colette :
J'ai perdu tout mon bonheur, J'ai perdu mon serviteur; Colin rue délaisse.
L'effet de ce petit intermède musical ne se pfut dire. Ce fut comme une révolution soudaine ; et c'en était une, en effet : les deux bergers, dans leur douce mélodie, venaient de rappeler à la nature cette société artificielle et brillante. De qui donc était cette œuvre charmante ? Paroles et musique, tout était de ce Jean- Jacquos Rousseau, de Genève, auteur du Discours antiphilosophique couronné par Tacadémie de
Dijon. Son nom devint dans Paris , en quelques jours, un des plus célèbres et des plus applaudis...
Le succès du Devin était encore dans tout son éclat, lorsque Jean Jacques étonna de nouveau ses contemporains en publiant dans V Encyclopédie l'article Economie sociale. Il venait de faire entrer la masiqu^ dans des voies nouvelles, et maintenant il parlait de changer tout Tordre social ! Voltaire, préoccupé plus que personne de Tapparition dans les lettres et les arts de cet étrauG^e personnage , écrivait partout : « O^i'est-ce que ce J'jan-J:icques ? Est-ce un sage, est-ce un fou ? » Diderot, son ami, en faisait les plus grands éloges, et c'était lui qui lui avait ouvert V Encyclopédie. D'AIembert venait d'y publier l'article Genève. Quel ne fut pas de nouveau l'étonnement du pu])lic lorsque Roisseau, en réponse à cet article, donna sa Lettre sur les spectacles. Au milieu des triomphes dramatiques de Voltaire, dont il vantait le génie, au milieu de son propre triomphe, l'auteur du Devin du village osâit attaquer les représentations théâtrales. Le «Roi-Voltaire» aurait don: toujours maintenant en face de lui ce Jean-Jacques qui faisait son éloge et qui, sur tous les points, n'en paraissait pas moins destiné à le contredire ?
Ainsi, au moment où Voltaire achève d'enrôler les princes sous les drapeaux de la philosophie, lorsque plusieurs rois, presque tous les grands, de nombreux magistrats, des prélats et le pape lui-même semblent favoriser sesidéesde réforme, lorsqu'il a placé tout son espoir dans cette no-
blesse de France, légère de mœurs sans doute, mais spirituelle et généreuse ; au moment, dis-je, où Voltaire, qui a été pendant quarante ans l'enchanteur de l'aristocratie européenne, se croit plus que jamais sûr de trouver en elle le véritable soutien de la liberté contre la tyrannie re'ij^ieuse, lorsqu'il s'entoure de tous ces gentilshommes et les flatte et les relève à leurs propres yeux, et triomphe en lui-même de les avoir organisés en une véritable armée réformatrice, voilà que ce Jean -Jacques, avec son discours de Dijon, avec son article d'économie sociale et sa lettre sur les spectacles, sans crainte d'isoler la philosophie et de lui enlever tant de puissants appuis, se met à outrager tout ce qu'il y a d'illustre el de puissant en Europr-. Il devient évident poui- Voltaire que si Rousseau est mis par l'opinion publique au rang des philosophes, il va leuienlever tout cré lit auprès des seuls hommes qui aient une action réelle sur le monde et qui, seuls, soient en état d'y apporter les quelques réformes à l'aide desquelles tout pourra être changé à la longue. Que Rousseau eut du talent, là n'était pas la question pour Voltaire, si par lui il se voyait dérangé dans l'œuvre commencée. Aussi, le voit-on chercher à bien séparer la cause des pbilosophes de celle de Jean-Jacques, en lâchant de l'isoler parmi eux, ou bien s'efforcer de l'a- ■niener dans ses propres voies : pour cela, il va jusqu'à l'inviter à venir partager sa retraite à Ferney, lui promettant de vivre avec lui comme <ui frère. Mais Jean-Jacques persiste à demeurer spul, à rester pauvre et à demander sa subsis-
Uiiict', comme un simple artisan, au produit journalier (le manuscrits de musique qu'il copie ;j tant la page.
Cependant, Voltaire ne le perd pas un moment de vue : et, chose étonnante, qu'à peine il se peut expliquer lui-mênie, il a pour lui des mouvements de tendresse. Il s'informe à tous de ce qu il fait, de ce qu'il dit. de ce qu'il prépare : malheureusement, des envieux, des flatteurs, d^\^ dis^'iples s'interposent entre ces deux grands hommes, qui, personnellement, ne se connaissent pas, et ces intermédiaires ne font qu'augmenter l'opposition qui existe entre eux, comme autrefois entre saint Pierre et saint Paul. Les disciples empêchent les maîtres de voir que, quoique placés à des points de vue différents, leur tâche e^t cotnmune. .Mais Voltaire lui-même n'en fait pas moins très souvent cette comparaison qui l'honore : <( Jean-Jacques et moi, nous sommes comme saint Pierre et saint Paul, n
La Nouvelle Eéloïse, le Contrat social, l'Emile, la Profession de foi du Vicaire savoyard.
Les théologiens, en m'ordonnant d'être humbli^, ne me feront point ttre faux ; et les pliilosoplus, en me t<i\nnt d'iiyp ocrisie, ne me feront point professer!' ncrédulité. je dirai n'.a rdigion. pareff que j'en ai une; et je la dirai hautement, parce que j'ai le courage de li dire.
Ro. ssEAc, Lettre à l'archevêque de Paris.)
Jean-Jacques devait causer à son siècle bien il'autres étonnements : avant et après son succès
musical il n'avait écrit que pour condamner la littérature et les arts; le théâtre et le roman avaient été surtout l'objet de ses anathènios : mais, conséquence imprévue! on le vit aussitôt donner au théâtre le Devin du villa (je; puis, malgré son succès, vint immédiatement la Lettre svr les spectacles, dans laquelle sa colère redouble contre la peinture énervan'e des passions. Cette lettre singulière, et de beaucoup supérieure au discours de Dijon, commençait à circuler dans toutes les mains, lorsque la nouvelle se répandit que Jean-Jacques venait d'écrire un roman d'amour. Autre bizarrerie : le livre n'était point imprimé; Rousseau en faisait, de son admirable écriture, des copies, chefs-d'œuvre de calligraphie, qu'il vendait à prix d'or aux grandes dames. Il ne pouvait suffire aux demandes. Un cri d'enthousiasme s'échappa du cœur des femmes à cette lecture unique. Pour la première fois, dans ce siècle d'obscénité et de galanteries légères, elles entendaient les accents d'une passion profonde. Le sang, la chair, Tàme humaine, leur semblaient à la fois faire explosion dans les lettres de Saint-Preux et de Julie. Jamais les acres voluptés de l'amour n'avaient été exprimées avec cette puissance, jamais la parole humaine, depuis l'antiquité, n'avait eu cette flamme. Un tressaillement inexprimablo agitait les lectrices, lorsqu'au premier aveu do Tamanle elles entendaient cette exclamation terrible de Saint- Preux :
« Puissances du ciel ! j'avais une âme pour la douleur, donnez-m'en une pour la félicité. Amour,
•vie de l'âme, viens soutenir la mienne prête à défaillir.
» Permet?, permets que je savoure le bonheur inattendu d'être aimé... aimé de celle... Trône* du monde, combien je te vois au-dessous de moi ! Que je la relise mille fois cette lettre adorable où ton amour et tes sentiments sont écrits en caractères de feu ! . . . )>
La Nouvelle Héloïse fut la consolation des femmes au xvni' siècle ; elles y retrouvèrent la force, la foi en elles-mêmes, la confirmation puissamment exprimée de ces deux instincts invincibles che z elles : amour, honneur. C'est par ces deux sentiments qu'elles sont la vraie force du monde épouses et mères'. Rousseau leur rerdait donc le sceptre. Si jamais livre a consolé et relevé des âmes, ce fut celui-ci. Elles apprenaient comment, même après la faute, on peut se relever; elles aj)prenaient que, même au delà de la première innocence, il y a poiu' la femme, grâce à la maternilé, une innocence reconquise. Ce point fut celui que les critiques attaquèrent: mais là fut précisément l'ardent in!érêt du livre pour les lectrices... Qui eijt pu les voir la nuit, lisant seules, immobiles, ces pages bi niantes, que de sanglots il eût recueillis, et comme il les eût vues suivre avec anxiété et bonheur le retour de Julie vers la vertu ! Elles lisaient dans le mystère, en silence, comme elles eussent lu une lettre d'amour. C'en était une, en effet, adressée par Jean-Jacques à toutes les femmes. C'était lui, c'était son écriture cjne l'on avait sous les yeux! Ces magnifiques cahiers,
altachés avec de la nompartnile bluiie, sèches avec de la poudre d'azur et d'argenr. il les avait faits lui-même ! Le livj-e semblait chaud encore du toucher de Tauteur! Ohl combien de lectrices, en lisant, le baisèrent!
Jean-Jacques, dans ce livre de femmes, avait pourtant mis, çà et là, quelques traits pour les liommes, par exemple, la lettre sur le suicide qui arraclie à Voltaire un cri d'admiration. 11 avait cherché aussi à y réconcilier la religion et la science, « dans un but de concorde et de paix publique, » disait-il : car des déclamateurs s étant mêlés aux encyclopédistes, et le parti opposé étant tombé dans les violences les plus folles, (( l'orage, dit-il, loin de se calmer, était alors dans sa plus grande force. Les deux partis, déchaînés Tun contre l'autre avec la deruière fureur, ressemblaient plutôt à des Inups enragés, acharnés à s'entre-déchirer, qu'à des chrétiens et des philosophes qui veulent réciproquement s'éclairer, se convaincre et se ramener dans les voies de la vérité. Il ne manquait penit-être à l'un et à l'autre que des chefs remuants qui eussent du crédit, pour dég nérer en guerre civile. »
C'était pour éclairer et pour rpaiser les uns et les autres, s'il eût été possible, qu'il avait tracé les deux caractères de \\ olmar et de Julie, et moiilré, dims ces deux personnages, le caractère du vrai philosoph'? et de la temiue pieuse. Il apprenait aux hommes à s'entre-resperter au milieu de leurs croyances diverses. »
Le retentissement de ces écrits, publiés à de
coiirls intervalles, avait porté tout à coup Fe nom de Rousseau à la hauteur de celui de Voltaire, et il était maintenant une des puissances du siècle.
Il y avait une préface entête de VHi'-loïse; mais, qui eût pu s'y attendre? Jean-Jacques y renouvelait sa condamnation des romans et de ceux qui les lisent. Qu\m auteur, au début d'une œuvre, protestât contre cette œuvre, contre ses lecteurs et contre lui-même, voilà, certes, de quoi surprendre. Et pourtant, cette protestai io!» n'était pas, comme on eût pu le croire, un simple jeu d'esprit; on y sentait comme un cri de douleur sorti des profondeurs d'une âme affolée au spectacle des corruptions sociales. Cette préface unique ne voulait dire aux lecteurs rien autre chose que ceci : Ni vous ni moi n'aurions pris intérêt à ce livre, si déjà nous ne nous sentions déchus de nous-mêmes. Son charme ne vient que de notre misère. Nous repousserions bien loin ces émotions romanesques, ou plutôt nous y serions absolument étrangers, si nous étions restés dans la vérité et dans la nature. Mais citons cette déclaration étrange de Jean-Jacques aux lecteurs de la Nouvelle Héloïse :
(( Il faut des spectacles dans les grande^ villes et des romans aux peuples corrompus. J'ai vu les mœurs de mon temps, et j'ai publié ces k'tres : que n'ai-je vécu dans un siècle où je dusse les jeter au feu !
» Quoique je ne porte ici que le titre d'éditeur, j'ai travaillé moi-même à ce livre, et je ne m'en cache pas. Ai-je fait le tout, et la correspondance entière est-elle une fiction ? Gens du monde, que