‹ Voltaire et RousseauChapitre 5 sur 5 · LES FINANCES · texte numérisé non relu

LES FINANCES

Quand Terrai nous mangeait, un honnête bourgeo' Lassé des contre-tpuips d'une vie inquiète. Transplanta sa famille au pays chau.penois ; Il avait près de Reims uue obscure retraite ; Son plus clair revenu consistait en bon vin.

Un jour qu'il arrangeait sa cave et son ménage, 11 fut dans sa maison visité d'un voisin, Oui parut à ses yeux le seigneur du village; Cet homme était suivi de brillants estafiers. Sergents de la finance habillés eu guerriers. Le bourgeois fit à tous une humble révérence, Du meilleur de son cru'prodigua l'aliondance ; Puis il s'enquit tout bas quel était le seigneur Qui fai-ait aux bourgeois un tel excès d'honneur.

— Je suis, dit l'inconnu, dans les fermes nouvelles, Le royal directeur des aides et gabelles.

— Ah ! pardon, monseigneur ! quoi, vous aidez le roi?

— Oui, l'ami... — Je révère un si sublime emidoi : Le mot d'aide s'eutend : gabelles m'embarrasse. D'oii vient ce mot ? — D'un juif appelé Gabelus...

— Ah I d'un juif ! Je le crois. — Selon les nobles vs De ce peuple divin, dont je chéris la race.

Je viens prendre chez vous les droits qui me sont dus. J'ai fait quelques prosiès, par mon expérience. Dans l'art de travailler un royaume en finance. Je fais loyalement deux parts de votre bien: La première est au roi, qui n'en retire rien; La seconde est pour moi. Voici votre mémoire. Tant pour les brocs de vin qu'ici nous avons bus: Tant pour ceux qu'aux marchands vous n'avez point

[vendus, Et pour ceux qu'avec vous nous comptons encor boire ; Tant pour le sel marin duquel nous présumons Que vous deviez garnir vos savoureux jambons. Vous ne l'avez point pris et vous deviez le prendre. Je ne suis point méciiant et j'ai l'âme assez tendre; Composons s'il vous plaît. Payez dans ce moment Deux mille écus tournois par 'accommodement.

Mon badaud écoutait d'une mine attentive Ce discours éloquent qu'il ne comprenait pas, Lorsqu'un autre seigneur en son logis arrive. Lui fait son compliment, le serre en re ses bras : Que vous êtes heureux! Votre bonne fortune, En pénétrant mou cœur, à nous deux est commun Du domaine royal je suis le contrôleur:

J'ai su que depuis peu vous goûtez le bonheur D'être seul liéritier de votre vieille tante. Vous pensiez n'y gagner que mille écus de reut<> : Sachez que la défunte en avait trois fois plus, .louissez de vos biens, par mon savoir accrus. Quand je vous enrichis, souffrez que je demandt^. Pour vous être trompé, dix mille francs d'ameufie.

Aussitôt ces messieurs, discrètement unis.

Font des biens au soleil un petit invenfairt.'.

Saisissent tout l'argent, démeublent le logis.

La femme du bourgeois crie et se désespère;

Le maître est interdit; la fille est tout en pleurs:

Un enfant de quatre ans joue avec les voleurs,

Heureux pour quelque temps d'ignorer sa disgrâce I

Son aîné, grand garçon revenant de la chasse, Veut secourii' son père, et défend sa maison : On les prend, on les lie, on les mène en prison: On les juge, on en fait de nobles argonautes. Qui, du port de Toulon devenus nouveaux hôte.-. Vont ramer pour le roi vers la mer de Cadix. La pauvre mère expire en embrassanl son (ils : L'enfant abandonné gémit dans l'indigence : La fille sans secours est servante à Paris. C'est ainsi qu'on travaille un royaume en finance.

L'aventure rapportée dans ce conte élaitréellement arrivée à la famille d'Antoine Fusigat.

(3) Des pages comme les suivantes, empruntées à VEmile, étaient alors fort nouvelles; de nos jours on en admire encore le style; il en faudrait admirer surtout l'inspiration plébéienne : il y circule un souffle d'égalité et de cordialité fraternelle entrp toutes

les clasres. n\ i fut le vni tiait caractéristique de Jeari'Jacque- :

« Comme je serai? peupla avec le peuple, je serai> campagnard aux cbsiiins; et, qnand je parlernis d':-.griculture, le îiuysaii ne se njorjHî'rait pas de moi. ' ■ n'irais pas hâîii\inç ville en i-a.niwiane, et mettre t> fond d'une province le:^ Tailerifr. devant mon .ipp.;.rfement. Sur le peaf-hsiit de quelque a.!?réable coliin bleu ombrf;gée\i";:urai5 une petite m.iison rustiqu-^. unti maison blnnche .ivcc des contrevents verLs; f-t, quoique une couverture de chaume :-oit en toute saison la irjcilleuie, je préférerais magnifiquement, non la triste ardoisp, mais la tuile, parce qu'elle a l'air plus propre et p'us gai que le chaume, qu'on Uf», couvre pas :iutr.niii r.t If's maisons de mon pays, et que Cela me wnpeJierait un pcu l'heureux tem"p5 de ma jeune.ssê. J'aursis pour cour une basse-cour, et pour écurie une étable avec des vaches, pour avoi;du lait^ige que j'aime beaucoup. J'aurais un pota;!- • pour jard n, et pour pire ua joli verger. Les fruits. a la disciétion des promeneurs, ue seraient ni comptés, ni cueillis par mon jaràiuier, et mon avare rnagûificence n'élalfrdt jioiut aux yeux des espaliers superbe? auxquels à peine on osât toucher. Or, cette petite prodigalité serait peu coûteu e, parce que j'aurais choisi mon asile dans quelque px^ovince éloignée où ion voit peu d'argent et beaucoup de denrées, et où régnent risbondauce et la pnuvreté.

il Là; je rassemblerais une société plus choisie qu^ nombreuse d'amis aimant le plaisir et s'y connaissaut, de femmes jui pussent sortir de leur fauteuil., et se prêter aux jeux cliampctres, prendre quelquefois, au lieu de la navette et des cartes, la ligne, les gîuaux, le râteau des faneuses, et le panier des vendangeurs. Là, tous les aiis de la ville seraient oubliés, et, devenus villageois au village, nous nous trouverions livrés à des foules d'amusements divers qui ce nous donneraient chaque soir que l'erabirras liu choix pour le lendemain. L'exercice et la vie active nous feraient un nouvel estomac et de nouveaux goûts. Tous nos repas seraient des festins, où l'abon-

dan(;f' plairait plus que la délicatesse. La ûaietn, le? travaur ri^t=liqi:c'?; 1?>^ fol;*lies jeu.'?, fOUt le.- j)rPiuierfe cuisïDiers 6v înjiuie, et les rsiiOùts fjiis sotil bien ridicules à des :~éus ei! haleine dfpuis le lever du soleil. Le service ri'.-r.i.nt rris plis d'ordre que d'éléifance ; la salle à n»ai.igtr seiNjit portouî, dans lo jardiiî, dans lin bateau, îo;')s ini srbrft; quelqj.-trois au loin, près d'une source vive, sur l'iierbe verdoyante et fraîclie. sous le:> touffes d'aunes et de coudffors; une 'ongue procession de gais convives porterait en chantant î'apprêt du festin: eu aurait le •xay.on pour table et pour chaise, les bords de la fontaine serviraient de buffet, et le dessert pendrait aux arbre?; les mets seraient servis san? ordre, l'appf'tit dispenserait des façons; chacun, se préférant ouvertement à tout autre, trouverait bon q'.;e tout autre se jiréférât de même à !ui : de cette fV.mil'arité cordiale et modérée naîtrait, sans grossièreté, sans fausseté, sans contrainte, un conflit badin plus charmant cent fois que la politesse, et plus fait pour lier les cœurs. Point d'importun laquais épiant nos discours, critiquant tout bas nos maintiens, comptant nos morceaux d'un œil avide, s'amusaut à nous faire attendre à boire, et murmurant d'un trop long dîner. Nous serions nos valets pour être nos maîtres; chacun serait servi par tous: le temps passerait sans le compter, le repas serait le repos, et "durerait autant que l'ardeur du jour. S'il passait près de nous quelque paysan retournant au travail, ses outils sur l'épaule, je lui réjouirais le cœur pav quelques bons propos, par quelques coups de bon vin, qui lui feraient porter plus gaiement sa misère; et moi j'aurais aussi le plaisir de me sentir émouvoir un peu les entrailles, et de me dire en sfcret : Je suis encore homme.

» Si quelque fête champêtre rassemblait les habitants du lieu, j'y serais des premiers avec ma troupe; si quelques mariages, plus bénis du ciel que ceux des villes, se faisaient à mon voisinage, on saurait que j'aime la joie, et j'y serais invité. Je porterais à ces bonnes gens quelques dons simples comme eux, qui contribueraient à la fête ; et j'y trouverais en échange des biens d'un prix inestimable, des biens si peu

(Oijuus de mes égaux, la franchise et le vrai plaisu Je souperais gaîmeut au bout de leur longue tabl j'y ferais chorus au refrain d'une vieille chanson rustique, et je danserais dans leur grange de meilleuV co-ur qu'au bal de l'Opéra. »

{Emile, livre IV.)

Oui n'a lu, dans les Rêveries dit promeneur solitaire (2^ promenade), cette page unique?

« Le jeudi 24 octobre 1776, je suivis après dîner les boulevards jusqu'à la rue du Chemin-Vert, par laquelle je gagnai les hauteurs de Ménilmontant, et de là, prenant 4e3 sentiers à travers les vignes et les prairies, je traversai jusqu'à Charonne^ la riant paysage qui sépare ces deux villages; puis je fis un détour pour revenir par les mêmes prairies, en prenant un autre chemin. Je m'amusais à les parcourir avec ce plaisir et cet intérêt que m'ont toujours donnés les sites agréables, et m 'arrêtant quelquefois à fixer des plantes dans la verdure. J'en aperçus deux que je voyais assez rarement autour de Paris, et que je trouvai très abondantes dans ce cnnton-là. L'une est le picris hieracidides, de la famille des composées, et l'autre le buplerum falcalum , de celle des ombellifères. Cette découverte me réjouit et m'amusa très longtemps

))"La nuit s'avançait: j'aperçus le ciel, quelques étoiles et un peu dé verdure. Cette première sensation fut un moment délicieux. Je ne me sentais encore que par-là. Je naissais dans cet instant à la vie, et il me semblait que je remplissais de ma légère existence tous les objets que j'apercevais »

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