Au comte Duprat, \'\ mars 177S
Naturellement les choses ne purent s'arranger pour que Rousseau fit le voyage projeté, et on comprend pourquoi. En présence de telles exigences, il n'y avait moyen de rien faire. Bien peu de temps après, le farouche et vaniteux misanthrope se décida pour Ermenonville, où il mourut dans la même année, le 3 juillet, moins de quatre mois après cette lettre au comte Duprat, — la dernière que nous connaissions de lui
Sous ce titre piquant et bien fait pour éveiller la curiosité sur un tel homme, Rousseau juge de Jean- Jacques, publié après sa mort, le citoyen de Genève a écrit sur lui-même trois dialogues, dont le second * est, sans contredit, le plus curieux, parce que, sousune forme ironique et un semblant de paradoxe ou contre-vérité, le personnage s'est jugé beaucoup mieux qu'il ne croyait et, à coup sûr, qu'il ne voulait.
Ces dialogues sont entre un Français et Rousseau.
Rousseau. — Pour vous parler selon ma croyance, je vous dirai donc tout franchement que, selon moi, Jean- Jacques n'est pas un homme vertueux.
Le Français. — Ah ! vous voilà donc enfin pensant comme tout le monde !
Rousseau. — Pas tout à fait : car, toujours selon moi, c'est beaucoup moins encore un détestable scélérat... C'est un homme sans malice plutôt que bon, une âme saine mais faible, qui adore la vertu sans la pratiquer, qui aime ardemment le bien et qui n'en fait guère...
Après avoir dit que jusqu'à la seconde moitié de sa vie
1. Du naturel de Jcan-Jncques et de ses hatntudes. — Le premier dialogue a pour titre : Du système de conduite eyivers Jean-Jacques, adopté par l administration, avec V approbatioii du public ; le troisième est intitulé : De l'esprit des livres de Jean- Jacques. Conchision.
Rousseau avait joué la comédie, en se donnant un air de bonliomme auquel se laissait prendre la naïveté du public, le Français ajoute :
« Aujourd'hui que, bien connu de tous, il ne gagnerait plus rien à se contraindre, il se livre tout à fait à son horrible misanthropie. Il fuit les hommes parce qu'il les déteste ; il vit en loup-garou parce qu'il n'y a rien d'humain dans son cœur.
Rousseau. — Ce discours, que j'entends tenir à tout le monde, me prouve bien que les hommes le haïssent, mais non pas que c'est lui qui les hait.
Le Français. — Quoi! ne l'avez-vous pas vu, ne le voyez-vous pas tous les jours, recherché de beaucoup de gens, se refuser durement à leurs avances? Gomment donc expliquez-vous cela?
Rousseau. — Beaucoup plus naturellement que vous, car la fuite est un effet bien plus naturel de la crainte que de la haine. Il ne fuit pas les hommes pour leur faire du mal, mais pour tâcher d'échapper à celui qu'ils lui veulent. Eux, au contraire, ne le recherchent pas par amitié, mais par haine. Us le cherchent et il les fuit, comme dans les sables d'Afrique, où sont peu d'hommes et beaucoup de tigres, les hommes fuient les tigres et les tigres cherchent les hommes : s'ensuit-il de là que les hommes sont méchants et farouches, et que les tigres sont sociables et humains?...
Le Français. — Ce que les personnes équitables ont vu par elles-mêmes, ce qu'elles ont appris les unes des autres donne une idée fort peu favorable des mœurs de Jean-Jacques, de sa droiture, de sa douceur, de son humanité, de son désintéressement, de toutes les vertus qu'il étalait avec tant de faste. Il faut lui passer des défauts, même des vices; mais il en est de trop bas pour
pouvoir germer dans un cœur honnête. Je ne cherche point *un homme parfait, mais je méprise un homme abject, et je ne croirai jamais que les heureux penchants que vous trouvez dans Jean -Jacques puissent compatir avec des vices tels que ceuxdont il est chargé. »
La réponse de Rousseau à cette objection et sa défense sont diffuses et laissent la question dans l'état où elle a tout d'abord été posée. En terminant. ses /^m/o^ues, le citoyen de Genève dit :
« L'espoir que sa mémoire soit rétablie un jour dans l'honneur qu'elle mérite et que ses livres deviennent utiles par lestimc due à leur auteur est désormais le seul qui peut le flatter en ce monde. Ajoutons-y de plus la douceur de voir encore deux cœurs honnêtes et vrais s'ouvrir au sien. Tempérons ainsi Thorreur de cette solitude où l'on le force de vivre au milieu du genre humain. Enfin, sans faire en sa faveur d'inutiles efforts, qui pourraient produire de grands désordres et dont le succès même ne le toucherait plus, ménageons-lui cette consolation, pour sa dernière heure, que des mains amies lui ferment les yeux. »
Ce souhait ne devait pas s'accomplir; on sait comment Rousseau mourut; l'auteur de la. Nouvelle Héloïse, le panégyriste du suicide attenta à ses jours, dans les circonstances les plus humiliantes pour lui. Voici par quelle série de sophismes Saint-Preux croit avoir justifié le suicide * :
(( Plus j'y réfléchis, plus je trouve que la question se réduit à cette proposition fondamentale : Chercher son bien et fuir son mal en ce qui n'offense point autrui, c'est le droit de la nature. Quand notre vie est un mal