‹ Voltaire et Rousseau jugés l'un par l'autre; pièces du procèsChapitre 144 sur 154 · La Nouvelle Héloïse, troisième partie, lettre t)56-o · texte numérisé non relu

La Nouvelle Héloïse, troisième partie, lettre t)56-o

pour nous et n'est un bien pour personne ; il est donc permis de s'en délivrer. S'il y a dans le monde une maxime évidente et certaine, je pense que c'est celle-là; et si l'on venait à bout de la renverser, il n'y a point d'action humaine dont on ne put faire un crime.

« Que disent là-dessus nos sophistes? Premièrement ils regardent la vie comme une chose qui n'est pas à nous, parce qu'elle nous a été donnée : mais c'est précisément parce qu'elle nous a été donnée qu'elle est à nous. Dieu ne leur a-t-ii pas donné deux bras? Cependant, quand ils craignent la gangrène, ils s'en font couper un, et tous les deux, s'il le faut. La parité est exacte pour qui croit à l'immortalité de l'âme; car si je sacrifie mon bras à la conservation d'une chose plus précieuse, qui est mon corps, je sacrifie mon corps à la conservation d'une chose plus précieuse, qui est mon bien-être...

« En quelque lieu que Dieu me place, soit dans m\'\ corps, soit sur la terre, c'est pour y rester autant que j'y suis bien et pour en sortir dès que j'y suis mal. Voilà la voix de la nature et la voix de Dieu. Il faut attendre l'ordre, j'en conviens ; mais quand je meurs naturellement, Dieu ne m'ordonne pas de quitter la vie, il me r(jte; c'est eu me la rendant insupportable qull m'ordonne de la quitter. Dans le premier cas, je résiste de toute ma ftjrce; dans le second, f ai le mérite d'obéir.

(' Concevez-vous qu'il y ait des gens assez injustes pour taxer la mort volontaire de rébellion contre la Providence, comme si l'on voulait se soustraire à ses lois? Ce n'est [)ohit pour s'y soustraire qu'on cesse de vivre, c'est pour les exécuter... Sa justice et sa bonté font mon espoir ; cl si je croyais que la mort pût me soustraire à sa puissance, jo ne voudrais plus raijurir... »

El cela remplit (jUatorze pages sui- ce ton-là!..,

La Nouvelle Hcloïse avait paru en 1761 ; deux ans après, sous l'empire de son humeur et fidèle à ses sophisme?, Rousseau annonce à trois de ses amis son projet de suicide, au nom des principes de son livre paradoxal.

A DucLOS. — « Ma situation physique a tellement empiré et s'est tellement déterminée, que mes douleurs, sans relâche et sans ressource, me mettent ahsolument dans le cas de l'exception marquée par milord Edouard en répondant à Saint-Preux. J'ignore encore quel parti je prendrai : si j'en prends un, ce sera le plus tard qu'il me sera possible, et ce sera sans impatience et sans désespoir, comme sans scrupule et sans crainte. Si mes fautes m'effrayent, mon cœur me rassure. Je partirais avec défiance, si je connaissais un homme meilleur que moi... N'être 7'ien, ou être bien '...

A M. Martinet. — «Adieu, monsieur; je pars pour la patrie des âmes justes. J'espère y trouver peu d'évêques et de gens d'Eglise, mais beaucoup d'hommes comme vous et moi. Quand vous y viendrez à votre tour, vous arriverez en pays de connaissance... Au revoir ^ !

A MouLTON. — « Je n'eus jamais de penchant à la haine... Laissons tous ces gens-là triompher à leur aise ; ils ne me fermeront pas la patrie des âmes justes, dans laquelle j'espère parvenir dans peu. . .

« Je suis dans le cas de l'exception faite par milorJ Edouard en répondant à Saint-Preux ^... »

Le 3 juillet 1778, Rousseau se tirait un coup de pistolet pour mettre un terme aux souffrances horribles causées par le poison qu'il avait pris.

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