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ponseur Frériéric avait (ainsi que Catherine il de Russie) recueilli ces religieux dans ses Etats.
« Vous voulez — lui répond le roi de Prusse — savoix^ ce que sont devenus les Jésuites ciieznous?... J'ai conservé cet ordre tant bien que mal, tout hérétique que je suis et, pis encore, incrédule. En voici les raisons:
« On ne trouve dans nos contrées aucun catholique lettré, si ce n'est parmi les Jésuites; nous n'avions personne capable de tenir les classes; nous n'avions ni pères de l'Oratoire ni Piaristes ; il fallait don'c conserver les Jésuites ou laisser périr toutes les écoles. Il fallait donc que l'ordre subsistât, pour fournir des professeurs à mesure qu'il venait à en manquer ; et la fondation pouvait fournir la dépense à ces frais. Elle n'aurait pas été suffisante pour payer des professeurs laïques. De plus, c'était à l'université des Jésuites que se formaient les théologiens destinés à remplir les cures. Si l'ordre avait été supprimé, l'université ne subsisterait plus, et Ton aurait été nécessité d'envoyer les Silésiens étudier la théologie en Bohême, ce qui aurait été contraire aux principes fondamentaux du gouvernement.
« Toutes les raisons valables m'ont fait le paladin de cet ordre. Et j'ai si bien combattu pour lui que je l'ai soutenu, à quelques modificationsprès, telqu'ilse trouve à présent. »
Après ces détails intéressants, qui durent déplaire à Voltaire, Frédéric — qui ne perdait pas une occasion si Ijonne de rappeler à l'ordre son ex-chambellan — lui dit ;
«Souvenez-vous, je vous prie, du P. Tournemine , votre nourricier (vous avez sucé chez lui le doux lait des Muses), et réconciliez-vous avec un ordre qui a porté et
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qui, le premier, a fourni à la France des hommes du plus grand mérite ' . »
Et ce n'est pas seulement en 1777, c'est-à-dire quinze ans après la destruction des Jésuites en France ^, que Frédéric disait ainsi sa pensée à leur égard; dès le 22 avril 1769, le roi de Prusse écrivait àDalembert: «Vous vous ressentirez avec le temps en France de l'expulsion de cet ordre, et l'éducation de la jeunesse en soufï'rira. Cela vous vient d'autant plus mal à propos que votre littérature est sur son déclin et que, de cent ouvrages qui paraissent, c'est beaucoup d'en trouver un passable. » Sommé plusieurs fois par les philosophes de justifier sa conduite à l'égard des Jésuites, il répondit à Dalembert :
(15 mai 1774): « Je ne vois en eux que des gens de lettres qu'on aurait bien de la peine à remplacer pour l'éducation de la jeunesse. C'est cet objet précieux qui me les rend nécessaires, parce que de tout le clergé catholique du pays, il n'y a qu'eux qui s'appliquent aux lettres; aussi n'aura pas de moi un Jésuite qui voudra, étant trèsintéressé à les conserver. »
En Russie, Catherine II suivit l'exemple de Frédéric et s'appuya des mêmes raisons.
Le 3 avril 1770, Frédéric écrivait à Dalembert :
« On a chassé les Jésuites. Je vous prouverai, si vous le voulez, que la vanité, des vengeances secrètes, des cabales et enfin l'intérêt ont tout fait. »
Comme pour donner pleine raison aux prévisions sagaces du roi de Prusse, en 1 771 ^, le Journal historique * constatait ce fait important : <( On observe que. depuis 1 extinction des Jésuites en France, la plus grande partie
1. 18 novembre 1777. — 2. 17(32. — :l. 7 août. — l. Tnine II, ]>. 72.
JUGÉS L'UN PAR L'AUTRE 23o
des collèges est très-m.il pourvue ; qu'au moyen du sort très-médiocre qu'on fait aux professeurs tous les gens de lettres en état de faire mieux se refusent à ces places. » Diderot ' est du même avis : «A l'expulsion des Jésuites, nous croyions toucher au moment de la restauration des bonnes études; mais les magistrats qui nous ont débarrassés de mauvais instituteurs n'ont pas songé à nous en donner de meilleurs. C'est que ce n'est pas le zèle du bien public, mais de petites haines particulières qui les ont dirigés. Aux Jésuites ont succédé des gens sans mœurs et sans lumières, n En 1700, le prince de Ligne écrivait à Catherine II : « Moi qui ne suis pas prophète dans mon pays et pas grand sorcier dans les autres, j'ai dit il y a longtemps que si l'on n'avait pas chassé les Jésuites, l'on ne verrait pas ce maudit esprit d'indépendance, de chicane , de définition, de sécheresse se répandre comme un torrent qui renverse ou menace les trônes de l'Europe. » Montbarrey ^ n'est pas moins explicite sur les efl'ets de la suppression des Jésuites : « Dès ce moment, l'éducation iiationale fut remise nécessairement entre les mains detous les grimauds subalternes soumis aux grands désorganisateurs. Les jeunes gens entrant dans le monde y arrivaient imbus de tous les principes de science et sans aucun frein qui pût les arrêter. Tout fut dès lors perdu, la ruine de la monarchie française fut prononcée, et l'époque de l'exécution fut ajournée au premier moment favorable. »
Quoi de plus?... Ces détails ont une telle actualité que ce serait les affaiblir que de vouloir les commenter; il suffit de les avoir exposés.