‹ Voltaire et Rousseau jugés l'un par l'autre; pièces du procèsChapitre 153 sur 154 · août · texte numérisé non relu

août

JUGÉS L'UN PAR L'AUTRE 23l

« La scène qui s'est passée à Aljbeville est tragique : mais ny a-t-il pas de la faute de ceux qui ont été punis?... Si l'on veut jouir de la liberté dépenser, faut- il insulter à la croyance établie '...?»

« Vous ne contesterez pas que tout citoyen doit se conformer aux lois de son pays; or il y a des punitions établies par les législateurs pour, ceux qui troublent le culte adopté par la nation. La discrétion, la décence, surtout le respect que tout, citoyen doit aux lois obligent donc de ne point insulter au culte reçu et d'éviter le scandale et l'insolence.

(I II ne faut pas que la philosophie encourage à de pareilles actions ni qu'elle fronde des juges qui n'ont pu prononcer autrement qu'ils n'ont fait...

« La tolérance, dansune société, doit assurer à chacun la liberté de croire ce qu'il veut; mais cette tolérance ne doit pas s'étendre à autoriser l'effronterie et la licence de jeunes étourdis qui insultent audacieusement à ce que le peuple révère. Voilà mes sentiments qui sont conformes à ce qu'assurent la liberté et la sûreté publique, premier objet de toute législation ^. »

Voltaire ne cessait de revenir sur la mémoire de Maupertuis pour la difTamer déplus en plus; quand ce n'était pas lui qui prenait la plume dans ce but, il dirigeait celle de quelqu'un de ses anges, comme il arriva, en 1766, pour d'Argens. •

(( Il ne faut point — répétait alors Frédéric — troubler la cendre des morts. Quelle gloire y a-t-il de combattre un homme que la mort a désarmé?...

1. 7 août 1766. Ces quelques lignes d'un penseur couronné et de la pire espèce auraient besoin, de nos jours plus que jamais, d'être recounnaudées aux méditations de nos radicaux.

2 Ibid., ut Slip.

« Vous avez eu tous les torts du monde vis-à-vis de moi; j'ai soufl'ert ce qui pouvait se souffrir, et je supprime tout ce que votre conduite me donna d'ailleurs de justes sujets de plainte ^ ... n

Sous peine d'être accusé de rabâchage en s'acharnant plus longtemps sur Maupertuis, Voltaire chercha une autre victime, bien vivante, et, dans une lettre qui nous manque, il demanda au roi de Prusse .ce qu'il pensait à l'égard de Jean-Jacques Rousseau, sa bête noire à lui, Frédéric lui répondit en post-scriptum :

(i Je pense que Rousseau est malheureux et à plaindre. Je n'aime ni ses paradoxes ni son ton cynique. Ceux de Xeufchàtel en ont mal usé envers lui : il faut respecter les infortunés; il n'y a que des âmes perverses qui les accablent 2. n

Ces lignes ne durent que médiocrement satisfaire Voltaire, mais Frédéric se doutait bien pourquoi le châtelain de Ferney lui demandait son opinion sur le citoyen de Genève; ce n'était que pour s'en faire une arme de plus contre l'auteur à' Emile... Les âmes pej'vevses atteignent Voltaire et ses coijiplices dans les rigueurs dont Rousseau fut la victime de leur part.

La correspondance entre le roi de Prusse et le châtelain de Ferney se maintient ainsi dans des termes sinon afl'ectueux, au moins empreints de flatterie d'un côté et d'une sorte de respect de l'autre ; mais l'impertinence de Voltaire ne devait pas tarder à s'émanciper. Acharné après les Jésuites, ses premiers maîtres, comme il l'avait été envers Maupertuis et presque tous ses contemporains, il était curieux de savoir pourquoi le protestant et libre-

Page 1