tome VI, p. 3o
2. Edition des Œuvres de Voltaire, tome XL (IV des Mélanges), p. 20o et 20G.
dans ce beau roman de six tomes trois à quatre pages de faits et environ mille de discours moraux. Ce n'est ni Télémaque, ni la Pi'incesse de Clèves, ni Zaïde : c'est Jean-JacquI'IS tout pur. »
Voici le début et des fragments de la troisième lettre :
« En parcourant le roman de Jean-Jacques, nous avons bien vu qu'il n'avait nulle intention de faire un roman... Jean-Jacques a voulu seulement, sous le titre de la Xouvelle Béloïse, instruire notre nation et la célébrer pour le prix des bontés qu'il a toujours reçues d'elle.
« Ses instructions sont admirables. Il nous propose d'abord de nous tuer, et il prétend que saint Augustin est le premier qui ait jamais imaginé qu'il n'était pas bien de se donner la mort. Dès qu'on s'ennuie, selon lui, il faut mourir ! Mais, maître Jacques, c'est bien pis quand on ennuie! Que faut-il faire alors? Réponds-moi.
« Si on t'en croyait, tout le petit peuple de Paris prendrait vite congé de ce monde ; ce n'est que dans le pays de Yaud qu'on doit avoir envie de vivre et de rire ; mais à Paris, le riche, dit-il, arrache un reste de pain noir à l'opprimé qu'il feint de plaindre en public.
(( Il est étrange, monsieur, que Jean-Jacques ne sache pas que personne ne mange de pain bis à Paris, qu'il y est inconnu et qu'il s'en faut beaucoup que M. Volmar, et son baron, et sa Julie aient mangé du pain aussi blanc qu'en mange le dernier des pauvres de Paris. C'est une des choses qui étonne le plus les étrangers dans notre vaste et opulente ville...
« Il n'est pas plus content de nos hôtels et de ce qui s'y passe que des réduits des artisans. « De quelque sens, « dit il, qu'on envisage les choses, tout n'est ici que jar- «gon ; l'honnête homme d'ici n'est point celui qui fait de
(( bonnes actions, mais celui qui dit de belles choses.» Ah! mon doux ami, crois'au moins que ceux qui ont donné le couvert, le vêtement, la nourriture à un seigneur étranger venu de Genève pensaient au moins faire une bonne action. »
La quatrième lettre se termine d'une façon assez plaisante par le récit de la mésaventure arrivée à Rousseau , rencontré et fustigé à coups d'archet par les symphonistes de l'Opéra pour avoir outragé la musique française ; le citoyen de Gefiève est fort en peine, lorsque survient Rameau, qui dit aux violons acharnés sur le triste sire ;
(( — Ne vous fâchez pas, messieurs ; c'est un pauvre fou, qui n'est pas si méchant qu'on le croit ; sa folie consiste dans les inconséquences et dans une vanité dont aucun barbier ri*approcha jamais. Il a fait une mauvaise comédie, et il a écrit contre la comédie; il a publié que le théâtre de Paris corrompait les mœurs, et il vient de donner au public un roman cVHéloïse... Il est allé à Genève abjurer la religion catholique pour vivre en France. Le pauvre homme a fait lui-même de la musique française, que j'ai eu la bonté de corriger. II a imprimé, dans le Dictionnaire encyclopédique, quelques âneries sur l'harmonie, qu'il m'a fallu encore relever ; et pour récompense il écrit contre moi... Il faut pardonner à un pauvre homme qui a le cerveau blessé. Il s'est mis dans un tonneau, qu'il a cru être celui de Diogène, et pense de là être en droit de faire le cynique ; il crie de son tonneau aux passants : « Admirez mes haillons. » La seule manière de le punir est de ne regarder ni sa personne ni son tonneau ; il vaut mieux l'ignorer que de le battre, d
« Ce discours sensé apaisa l'orchestre ; mais il ne corrigea pas Jean-Jacques. »
L'apparition de ÏÉmilc, de Rousseau, était impatiemment attendue par Voltaire; à la date du 28 mai 1762, il écrivait à Damilaville :
u Je n'ai point encore celte Éducation ^ de l'homme le plus mal élevé qui soit au monde : je l'aurai incessamment. Je sais, en attendant, que l'auteur est un monstre d'ingratitude et d'insolence. »
Cela commence bien et fait pressentir le reste.
Les injures ne suffirent pas à Voltaire. Comme, en ce temps-là, Choiseul songeait à détruire Genève, ou à la ruiner par l'établissement rival de Versoix, Voltaire sug. géra aux magistrats ses commensaux qu'ils feraient un acte de politique agréable au ministre en condamnant Emile, déjà, condamné par le Parlement.
En effet Emile fut brûlé à Genève. Joie immense, intarissable, implacable du châtelain des Délices:
« Le Contrat social a été brûlé à Genève dans le même bûcher que le fade roman à' Emile; et Jean-Jacques a été décrété de prise de corps comme à Paris. Ce Contrat social ou insocial n'est remarquable que par quelques injures dites grossièrement aux rois par le citoyen du bourg de Genève et par quatre pages insipides contre la religion chrétienne. Ces quatre pages ne sont que des centons de Bayle. Ce n'était pas la peine d'être plagiaire ^.
« Jean-Jacques, qui a écrit à la fois contre les prêtres et contre les philosophes, a été brûlé à Genève dans la
\. Emile ou de l'Education.