SQ VOLTAIRE ET ROUSSEAU
persuadé qu'un homme dans son état mérite beaucoup plus de compassion que de colère.
« Il est vrai qu'à la sagesse toujours conséquente de sa conduite et de ses écrits il a joint des traits qui ne sont pas d'une bonne âme. J"ignore si vous savez qu'il a écrit des Lettres de la montar/iie. Il se rend, dans la cinquième lettre, formellement délateur contre moi : cela n'est pas bien. Un homme qui a communié sous les deux espèces, un sage à qui Ton doit élever des statues semble dégrader un peu son caractère par une telle manœuvre ; il hasarde son salut et sa réputation.
<( Aussi la première chose qu'ont faite messieurs les médiateurs de France, de Zurich et de Berne a été de déclarer solennellement les Z-e^^res f/e la montagne un libelle calomnieux ^ : il n'y a plus moyen que j'offre une maison à Jean-Jacques, depuis qu'il a été affiché calomniateur .au coin des rues.
« Mais, en faisant le métier de délateur et d'homme un peu brouille avec la vérité, il faut avouer qu'il a toujours conservé son caractère de modestie.
« Il me fit l'honneur de m'écrire, avant que la médiation arrivât à Genève, ces propres mots :
« Monsieur, si vous avez dit que je n'ai pas été secré- « taire d'ambassade à Venise, vous avez menti; et si je « n'ai pas été secrétaire d'amljassade et si je n'en ai pas « eu les honneurs, c'est moi qui ai menti ^. »
« J'ignorais que M. Jean-Jacques eût été secrétaire d'ambassade; je n'en avais jamais dit un seul mot, parce que je n'en avais jamais entendu parler.
« Je montrai cette agréable lettre à un homme véri-
1. Voyez ime lettre de Voltaire à Damilaville, du il août 1766.
2. Le billet de J.-J. Rousseau, du 31 mai 1763, est encore jjIus "énergique. Veltaire, suivant sou usage, citant de mémoire, n'a pas exagéré les expressious.
dique, fort au fait des affaires étrangères, curieux et exact : ces gens-là sont dangereux pour ceux qui citent au hasard. Il déterra les lettres originales, écrites de la main de Jean- Jacques, du 9 et du 13 d'auguste 1743 ', à M. du Theil, premier commis des affaires étrangères, alors son protecteur. On y voit ces propres paroles :
« J'ai été deux ans le domestique de M. le comte de « Montaigu (ambassadeur à Venise)... J"ai mangé son « pain... il m'a chassé honteusement de sa maison... il « m'a menacé de me faire jeter par la fenêtre... et de « pis, si je restais plus longtemps dans Venise... etc. »
« Voilà un secrétaire d'ambassade assez peu respecté, et la fierté d'une grande âme peu ménagée. Je lui conseille de faire graver au bas de sa statue les paroles de l'ambassadeur au secrétaire d'ambassade.
. « Vous voyez, monsieur, que ce pauvre homme n'a jamais pu se maintenir sous aucun maitre ni se conserver aucun ami, attendu qu'il est contre la dignité de son être d'avoir un maître et que l'amitié est une faiblesse dont un sage doit repousser les atteintes.
« Vous dites qu'il fait l'histoire de sa vie ^ ; elle a été trop utile au monde et remplie de trop grands événements pour qu'il ne rende pas à la postérité le service de la publier. Son goût pour la vérité ne lui permettra pas de déguiser la moindre de ces anecdotes, pour servir à l'éducation des princes qui voudront être menuisiers comme Emile. '
« A dire vrai, monsieur, toutes ces petites misères ne méritent pas qu'on s'en occupe deux minutes ; tout cela tombe bientôt dans un éternel oubli...
1. Les lettres de J.-J. Rousseau sont des 8 et lo août et 13 octobre 1744.
2. C'est l'ouvrage que J.-J. Rousseau intitula ses Co?ifessioHS.
« Dans ce torrent immense qui nous emporte et qui nous engloutit tous, qu'y a-t-il à faire? Tenons nous-en au conseil que M, Horace Walpole donne à Jean-Jacques d'être sage et heureux. Yous êtes l'un, monsieur, et vous méritez d'être l'autre, etc. »
Fort bien! Mais, si toutes ces petites viisè)-es — comme le dit d'un ton dégagé Voltaire — ne méritent pas qu'on s'en occupe deux minutes, pourquoi y insiste-t-il à outrance et dans une si longue lettre? Nous le saurons bientôt.
Avant de parler, en les citant, des Notes sur la lettre de M, de Voltaire à M. Hume, qui sont l'œuvre de Voltaire et qui commentent avec amour la lettre du 24 octobre 1766 à Hume, cherchons dans certaine lettre à Damilavillc (du 29 décembre de la même année 1766), et nous y trouverons, en termes voilés il est vrai, la déclaration de la paternité de ce second pamphlet contre le citoyen de Genève.
« Pour celui qui a fait les Notes, c'est un intime ami du docteur Tronchin, et je ne suis pas assez heureux pour être dans sa confidence. Je sais certainement que les notes ont été faites à Paris par un homme très au fait, que vous connaissez; mais je ne veux accuser personne, et je me contente de me défendre... »
Voltaire ici est masqué, c'est vrai, mais, comme il soulève aux trois quarts le masque, en ayant soin de dire que c'est lui et non un autre qui s'est ainsi déguisé ! Damilaville savait parfaitement à quoi s'en tenir sur cette comédie. Pour renforcer sa prétendue ignorance à l'endroit de l'auteur des Notes, Voltaire ajoute immédiatement : « Je ne sais ce que c'est que ce livre des Plagiats de liousscau... Si je reste à Ferney, je vous prierai de me
l'envoyer. II est cité, page 12, dans la triste et dure broclîure'dcs JSotes sur ma lettre à M. Hume. »
Se dire des choses désagréables à soi-même, comme c'est ingénieux et surtout habile ! Mais les malices de Voltaire sont trop percées à jour, à force d'avoir été sondées, pour que l'on puisse encore être dupe de celle-ci. Donc les Notes sont l'œuvre de Voltaire; car, pour parodier un mot très-fin de M. de Talleyrand : « Quel intérêt Voltaire pourrait-il avoir à dire du mal des susdites Notes? » sinon pour dépister les chercheurs, tout en les mettant avec une rare insistance sur la vraie voie.
Le Docteur JPansopke avait paru en novembre 1766 ; peu après furent publiées des Notes sur la lettre de M. de Voltaire à M. Hume, par M. L... « Je crois — dit Beuchot ' — ces Notes de Voltaire lui-même, et voici pourquoi : 1° le Mercure de 1767 ^ en les annonçant, dit : « Ces « notes ne sont pas plus favorables à M. Rousseau que le « texte même, et nous les croyons de la même main ; » 2° (p. 76) on y trouve ces paroles : « Pour bien élever « un jeune homme, il faudrait avoir été soi-même honnê- '< tement élevé; «paroles dont Voltaire s'est déjà servi presque textuellement dans le Sentiment des citoyens ^ ; 3° on y retrouve aussi ces mots : « de bons bouillons « avec des potions rafraîchissantes, » qui sont textuellement dans la lettre du 24 octobre ; 4'^ ces notes ne contredisent en rien la lettre. Elles en sont le complément, l'explication, le développement. L'initiale L, sous laquelle on les donne, pourrait les faire attribuer àLinguet ; mais Linguet a décrié Cicéron, dont l'auteur des Notes prend la défense; o° Wagnière n'a fait aucune remarque
1. Œuvres de Voltaire, toino XLIT, p. ol8, avertissement en tète des A'o/es-.