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Voltaire et ses maîtres

Pourquoi M. Arouet mit sou fils cadet aux Jésuites. — Le marquis cl'Argeuson. — Une date. — La cliambrée du P. Thoulier. — Souvenirs de l'anuée 1709. — Le P. Le Tellier et le P. Bourdaloue. — Premiers essais poétiques. — Joie du parrain. — Visite à Ninon. — L'Académie au collège. — Première entrevue de Voltaire et de J.-B. Rousseau. — Ode à sainte Geneviève. — Le P. Le Jay et lu P. Porée. — Après la rhétorique. — Le théâtre au collège.— La petite -Comédie et la grande Comédie. — Les Symboles. — Bagage poétique du eune Arouet. — Conclusion.

Voltaire a été élevé par les Jésuites. On peut se deniander pourquoi M. Arouet , bourgeois et magistrat , mit son fils cadet au collège Louis-

a VOLTAIRE ET SES MAITRES

le-Grand. Voici probablement les raisons qui avaient déterminé ce choix.

Quelques années après que François-Marie eut quitté le collège ;, M. Arouet disait: « J'ai pour fils deux fous, l'un en prose et l'autre en vers. » Le fou en prose, l'aîné, était déjà fou quand le fou en vers n'en était pas encore à rosa, la rose. La démence janséniste avait éclaté en lui presque dès l'enfance. Je ne sais pas où il avait fait ses classes; mais ce n'est pas forcer les conjectures que de supposer qu'il ne sortait pas de Louis -le-Grand. Ce n'est point au-dessus du Plessis-Sorbonne qu'on prenait le germe de la maladie dont il fut toute sa vie travaillé. M. Arouet était bien sûr que les Jésuites ne lui rendraient pas un fauteur de Quesnel.

Le collège Louis-le-Grand, au commencement du dix-huitième siècle, était encore ce qu'il avait toujours été, l'école favorite des grandes familles de l'aristocratie. C'est là que se formait , comme parle le poète de la Chartreuse, l'onfancc des fils des héros et des dieux. Gresset n'exagère pas. Lisez le livre de M. Émond , l'historien du collège. Louis-lc-Grand conserva ce caractère aristocratique jusqu'à la fin, c'est-

à-dire jusqu'à sa transformation en chef-lieu de l'Université de Paris. Mettre un enfant chez les Jésuites, c'était lui assurer à l'avance des amitiés utiles, des aides pour faire un jour son chemin dans le monde. Que M. Arouet ait fait ce petit calcul , et qu'il se soit même dit que les RPi. PP. n'étaient pas une protection à dédaigner, cela ne fait pour moi aucun doute. Ce que voulait cet excellent homme, ce n'était pas l'honneur de donner mi bel-esprit de plus à la France, mais l'honneur de voir .un magistrat de plus dans sa famille. « J'ai refusé, dit Voltaire dans le Mé7noire sur la Satire, la charge d'avocat du roi à Paris, que ma famille, qui a exercé longtemps des charges de judicature en province, voulait m' acheter. » Fournir la finance, c'était certes l'essentiel; mais un magistrat debout n'était point destiné à vivre obscur comme un conseiller assis, ou comme un trésorier de la (chambre des Comptes. Avec de l'entregent, un avocat du roi était en passe de fortune politique. Conseillers d'État, secrétaires d'État, ambassadeurs, ministres à portefeuille, les plus grands dignitaires, le Chancelier meme^ n'étaient presque jamais que des robins heureux, poussés vers

les sommets par l'adresse et l'intrigue, ou par le hasard des circonstances. Quelle chance d'avoir joué à la balle ou au cheval-fondu avec les enfants d'un Marc -René d'Argenson, des ministres inévitables !

Quant à la qualité des études, la conscience de M. Arouet pouvait être en parfait repos. Les Jésuites enseignaient exactement les mêmes choses que l'Université, et de la même façon, et avec le même succès. L'Université avait des maîtres célèbres. Chaque collège avait son homme. L'un disait Coffin; un autre, Grenan; un autre, Gibert ; un autre, tel autre nom. Mais la maison des La Rue, des Sanadon, des Jouvency, n'avait point encore dégénéré. Tournemine, Le Jay, Porée, d'autres noms encore, balançaient au moins les réputations universitaires, même celle de Rollin : entendez celle du RolHn d'alors, avant le Traité des Études.

François-Marie Arouet, à Tâge de dix ans, fut donc remis aux mains du P. Le Picart, recteur du collège; et le P. Le Picart lui assigna la chambrée où il eut depuis pour jiréfet le P. Thoulior, auLrement dit, dans le monde et dans les lettres, l'ablx' d'Olivet.

LE COLl.LGE ;

Ce n'est point par conjecture que je place en 1704 la date de l'entrée de Voltaire à Louisle-Grand. Voltaire lui-même écrivant, le 9 aoftt ou auguste ilkli, au marquis d'Argenson, termine sa lettre par ces mots : <■ Je vous suis dévoué avec l'attachement le plus tendre et le plus vieux. 11 y a, ne vous déplaise, plus de quarante ans. Cela fait frémir. Adieu, monsieur; aimez-moi un peu, je vous supplie; cjue j'aie cette consolation dans cette courte vie. 11 y a quarante ans, ô ciel ! que je vous aime, et je n'ai pas eu l'honneur de vivre avec vous la valeur de quarante jours! Ah! ah! » Le 16 mai 17/iG, Voltaire dit encore à son ancien condisciple qu'il l'aime depuis quarante ans; mais il revient, le 19 juillet 1748, à la supputation qui donne 1704 comme début de cette amitié : « Laissez-moi toujours, je vous en prie, l'espérance de passer les dernières années de ma vie dans votre société. Il faut finir ses jours comme on les a commencés. H y a tantôt quarante-cinq ans que je me compte parmi vos attachés : il ne faut pas se séparer pour rien. »

En 174G, le 7 février, Voltaire, courtisan en faveur et académicien nommé, rédigea la fa-

meuse profession de foi connue sous le titre de Lettre au P. de La Tour. C'est un magnifique éloge du pape Benoît XIV et des Jésuites , en réponse et aux attaques du gazetier ecclésiastique, qui difiamait le pontife, et à celles des folliculaires de Hollande, qui accusaient Voltaire d'être l'ami des Jésuites, c'est-à-dire, selon eux, de tout ce qu'il y avait de plus impur au monde. Voici une phrase de cette lettre, qui a trait à notre question : « J'ai été élevé pendant sept ans chez des hommes qui se donnent des peines gratuites et infatigables à former l'esprit et les mœurs de la jeunesse. » Un peu plus loin, après avoir payé son tribut de reconnaissance au P. Porée, il dit : « J'ai eu le bonheur d'être formé par plus d'un Jésuite du caractère du P. Porée, et je sais qu'il a des successeurs dignes de lui. Enfin, pendant les sept années que j'ai vécu dans leur maison, qu'ai -je vu chez eux? la vie la plus laborieuse, la plus frugale, la plus réglée, etc. » Or, après 1711, le jeune Arouet n'est plus au collège. En J712, il compose pour les prix de l'Académie, et il ébauche OEdipe. Sept années d'études a.vant 17 ri, ce sont des études commencées en 170/|.

Il y avait , au collège Loiiis-le-Grand , cinq cents élèves internes. Mais tous ces pensionnaires n'étaient pas soumis au même régime. Le fils d'un duc et pair, si on ne stipulait rien pour lui , était traité comme un écolier vulgaire, et étudiait, confondu avec la foule^ dans les vastes salles communes. Mais rien n'empêchait qu'il fût mis dans des conditions particulières. Le fils d'un roturier n'était pas exclu du bénéfice de pareils arrangements. H suffisait que la famille postulât en temps utile auprès du R. P. recteur, et qu'elle payât certains suppléments déterminés, en sus de la pension de /|00 livres. Ces élèves privilégiés étaient en chambres. Quelques-uns étaient seuls, avec un précepteur pour les diriger et un domesticpie pour les servir. 11 n'y avait pas toujours assez de chambres pour satisfaire aux demandes des grands seigneurs ou des hommes opulents qui tenaient à ce que leurs fils vécussent ainsi à part; et les places vacantes étaient assurées longtemps à l'avance. Trente ou quarante chamb'^es étaient occupées de cette sorte. Trente ou quarante autres chambres contenaient chacune un petit groupe d'élèves, cinq pour l'ordinaire,

La moitié du pensionnat à peu près se trouvait donc çà et là disséminée en dehors des salles communes. Chaque chambre de cinq élèves, ou, si l'on veut, chaque chambrée, avait un préfet. Le préfet était tout à la fois un surveillant et un précepteur. 11 ne quittait ses élèves qu'aux classes ou au dortoir, et il leur devait des conseils, des leçons, des répétitions. Une chambrée était une famille. Le préfet n'avait pas trop à craindre pour son autorité en se montrant doux et bénin, et en traitant ses pupilles comme un père traite ses enfants. Un pareil système semblait avoir été inventé tout exprès pour que le jeune Arouet, avec sa santé chétive et son caractère espiègle, pût durer dans le pensionnat et suivre un cours régulier d'études.

liC 2 septembre 1768, Voltaire écrit à d'Alembert : « Est-il vrai que notre doyen d'Olivet a essuyé une apoplexie? Je m'y intéresse. L'abbé d'Olivet est un bon homme, et je l'ai toujours aimé. D'ailleurs^ il a été mon préfet, dans le temps qu'il y avait des Jésuites. Savcz-vous que j'ai vu passer le P. Le Tellier et le P. Bourdaloue, moi qui vous parh^ ? >> Il l'appelle encore ([uelque pari qiio d'()li\'('t a ('l(' sr)n pi'i'fi't au collège.

et que l'abbé se nommait alors le P. Thoulier. Le mot préfcl suffît pour constater que le jeune Arouet, à Louis-le-Grand , était pensionnaire en chambre. Mais il existe une lettre du ci-devant P. Thoulier, qui- nous montre le préfet et l'élève dans la chambre scolaire. Cette lettre, récemment publiée, est du 3 janvier 1767, et elle est adressée à Voltaire même. L'ancien précepteur avait quatre-vingt-cinq ans; l'ancien pupille touchait à soixante-treize, u Bon jour et bon an, mon illustre confrère. N'est-ce pas ainsi que nos vieux Gaulois s'écrivaient à pareil jour?... et pourquoi changerions-nous de style?... Nous avons ici un froid qui me rappelle l'hiver de \ 709. Il me rappelle de plus, à moi , une autre idée. C'est qu'alors nous grelottions au coin d'un méchant feu. Alors vous étiez mon disciple, et aujourd'hui je suis le vôtre. Alors je vous aimais. et vous ne me haïssiez pas... »

Il y a un souvenir de cet hiver de 1709, et du collège Louis-le-Grand aussi, dans une c'iar-mante lettre de Voltaire à la marquise de Florian (l''" mars 1769). Le vieil oncle félicite sa nièce de ce qu'elle se plaît à la campagne et déteste Paris. Voltaire cherchait par tout moyen h

se persuader à lui-même que Paris lui était indifférent. Il ne flatte pas le portrait moral de la grande ville : « Paris a toujours été à peu près ce qu'il est;, le centre du luxe et de la misère ; c'est un grand jeu de pharaon , où ceu ^ qui taillent emboursent l'argent des pontes. i>jais vous trouveriez Paris le pays de la félicité, si vous aviez vu comme moi le temps du Système, oii il était défendu, comme un crime d'État, d'avoir chez soi pour cinq cents francs d'argent. Vous n'étiez pas née, lorsqu'on augmenta de cent francs la pension que l'on payait pour moi au collège, et que, moyennant cette augmentation, j'eus du pain bis pendant toute l'année 1709. Les Parisiens sont aujourd'hui des Sybarites, et crient qu'ils sont couchés sur des noyaux de pêches, parce que leur lit de roses n'est pas assez bien fait. »

Nous avons un peu anticipé sur les années. 11 y a des faits à noter, antérieurs à 1709. Ce P. Le Tellier, que Voltaire dit avoir vu passer, non-seulement le jeune Arouet l'avait aperçu danî les cours du collège, mais il l'avait contemjilé siégeant aux grandes solennités classiques. Il avait même vécu une année entière sous

sa direction. En 1705, le P. Le Tellier succéda au P. Le Picart comme recteur de Louis «le- Grand. C'est du collège qu'il partit pour devenir provincial de l'ordre, en attendant c{ue la mort du P. de La Chaise lui livrât le gouvernement du vieux roi et de la France. Et puisqu'il s'agit d'un homme qui a été recteur du collège, citons pour mémoire les noms obscurs des deux autres chefs de maison sous lesquels le jeune Arouet acheva ses classes, le P. Forcet et le P. Dauchez.

Ce n'est pas au collège que Voltaire enfant avait pu voir passer le P. Bourdaloue. Le P. Bourdaloue mourut au printemps de 1704; et ce n'est qu'à l'automne de 170/i, au moins selon toute vraisemblance, que M. Arouet amena son fils au P. Le Picart.

Le démon de la poésie n'avait pas même attendu jusqu'à 1709, pour mettre sa grilïê sur l'écolier.

Dès avant l'âge de douze ans , le jeune Arouet faisait des vers, non pas de bons vers, mais des vers qui annonçaient d'heureuses dispositions poétiques. Ce n'est pas sans une certaine satisfaction d'amour-propre paternel que

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Voltaire, soixante-dix ans plus tard, mentionnait ces premiers essais de sa muse. Il en a même inséré un spécimen, avec notables corrections il est vrai, dans le Commentaire liistorique.

C'est le placet pour un soldat invalide. Ce soldat avait servi dans le régiment Dauphin, sous Monseigneur, fils unique du Roi. 11 voulait se recommander, pour le premier jour de l'an 1706, à la libéralité de son ancien chef. Il imagina d'aller rue Saint-Jacques, et de prier un des régents du collège de lui composer une petite pièce de vers à l'adresse du prince. Le régent n'avait pas le temps; peut-être ne se souciait-il point de la besogne; il se déchargea sur le jeune Arouet. Le soldat eut bientôt, s'il faut en croire Voltaire, les vers que voici :

Digne fils du plus grand des rois, Son amour et notre espérance, Vous qui, sans régner sur la P'"rance, Régnez sur le cœur des Françoî's; Soufîi'cz-vous que ma vieille veine, Par un effort ambitieux, Ose vous donner une élrenne, Vous qui n'en recevez que de la main des dieux ' On a dit qu'à votre naissance Mars vous donna la vaillance,

Minerve la sagesse, Apollon la beauté ;

Mais un Dieu bienfaisant, que j'implore en mes peines,

Voulut aussi me donner mes étrennes,

En vous donnant la libéralité.

Cela n'est pas parfait, et la version première laisse encore davantage à désirer pour le style ; mais la tournure du compliment ne manque pas de délicatesse. Le secrétaire du pauvre invalide eût pu s'en tirer plus mal. Ce n'est pas Voltaire eiicoi'e ; c'est déjà un esprit qui dit gracieuseinent des choses aimables. « Cette bagatelle d'un jeune écolier, ajoute Voltaire après la citation, valut quelques louis à l'invalide, et fit quelque bruit à Versailles et à Paris. »

M. Arouet eiit pu craindre que ce succès précoce ne jetât son fils dans la métromanie. Mais un père est toujours père. Le vieux magistrat ne gronda guère, s'il gronda, de ce qu'on eût distrait un moment l'écolier de son rudiment et de ses thèmes. 11 laissa même vanter, dans sa propre maison, les vers de son fils. Il se disait sans doute que ce n'était qu'un exercice de collège, et qui ne tirait point à conséquence. Il se souvenait peut-être d'avoir rimé aussi dans les classes; ce qui ne l'avait point em-

péché de devenir un bon notaire et un bon trésorier. 11 pardonnait assurément au poète en faveur de l'intention, et sauf à lui prêcher des travaux plus essentiels et plus fructueux. Mais l'abbé de Châteauneuf, le parrain de l'écolier, était ravi de son filleul. Il ne se borna point à le vanter dans la famille; il colporta partout son éloge, et jusque chez l'antique Ninon. Mademoiselle de Lenclos voulut voir l'auteur du placet au Dauphin, un pocte qui jouait encore aux billes et à la toupie.

L'abbé de Châteauneuf passait pour avoir été le dernier amant de Ninon ; mais cette gloire lui était disputée par l'abbé Gédoyn. Du moins Ninon, jusqu'à son dernier jour, eut dans l'abbé de Châteauneuf un ami tout à fait dévoué. Le seul écrit où nous puissions aujourd'hui nous faire quelque idée de l'esprit et des talents du parrain de Voltaire, n'est lui-même qu'un panégyrique de mademoiselle de Lenclos. Le titre, Dialogue sur la Musique des Anciens, est tout ce qu'il y a de plus fallacieux. 11 ne s'agit, pour l'auteur, ([uc de Ninon et des adorateurs de Ninon. Voltaire, dans la préface d'une de ses comédies, appelle le Dialogue de l'abbé de Châ-

teauneuf un ouvrage savant et agréable. Soyez sûr pourtant que ce n'est pas là qu'il faut s'adresser, si l'on veut s'initier aux mystères de l'art des Phrynis et des Timothée. Ce n'est pas là que M. Vincent a trouvé la solution des problèmes musicaux que soulèvent les textes d'Aristote, de Plutarque, de saint Augustin. Quant à l'agrément, c'est celui d'un chapitre de Cyrus ou de Clélie, la peinture d'un monde c|ui, à tort ou à raison, nous intéresse encore. Le portrait de Ninon n'y est pas en laid, bien au contraire. Léontium, c'est-à-dire mademoiselle de Lenclos, ce sont toutes les grâces, mais c'est aussi le parfait bon sejis, le goût exquis, la sensibilité la plus vive. L'écrivain est particulièrement heureux dans tout ce qui a traita son amie. Voyez, par exemple, la scène qui donne occasion au dialogue. Léontium écoute un joueur d'instrument; elle s'anime de tous les mouvements, de toutes les passions qu'exprime le musicien ; on lit ses pensées, ses émotions, sur son visage et dans ses yeux. « Car elle trouvait, dit l'abbé de Châtcauneuf, de l'expression où nous ne trouvons que de l'harmonie, et l'on eût dit que chaque son était pour elle' un sentiment. >>

Vous me représenterez peut-être que ce n'est pas étourdissante merveille que la fille de Lenclos le joueur de luth, élevée par son père pour servir aux plaisirs du cardinal de Richelieu, se connût en musique, et eût l'oreille délicate, la fibre tressaillante. Vous me rappelez au jeune Arouet, et j'y reviens. Je me soucie aussi peu que vous et de l'idole du païen Châteauneuf, et du peintre de Léontium, et même du vainqueur fortuné de la septuagénaire Ninon. Mes sympathies n'ont jamais été bien vives ni pour les beaux-esprits galants, abbés ou non, ni môme pour les belles pécheresses, fussent-elles du grand siècle, et eussent-elles fait traîner leur char, comme Ninon, par trois générations de personnages illustres.

Voltaire raconte lui-même, dans ses Mélanf/es littéraires, sa visite à Ninon : « L'abbé de Châteauneuf me mena chez elle dans ma plus tendre jeunesse. J'étais âgé d'environ treize ans. J'avais fait quelques vers qui ne valaient rien, mais qui paraissaient fort bons pour mon âge. » Nous savons, par le Commentaire historique, que les vers qui avaient excité la curiosité do Ninon étaient le plaret du soldat invalide. Ce

placct avait été écrit pour les étrennes de 170G, deux mois avant que l'écolier eût douze ans. Voltaire était donc plus jeune encore qu'il ne dit, quand il vit la fameuse vieille. Elle lui fit compliment de son talent poétique. « Elle m'exhorta à faire des vers; elle aurait du plutôt m'exhorter à n'en pas faire. » Voltaire nous montre ailleurs Ninon telle qu'il l'a vue : une momie affreusement ridée, n'ayant sur les os qu'unepeau jaune, tirant au noir. Elle avait alors quatre-vingt-cinq ans. « Il lui plut, dit Voltaire, de me mettre dans son testament; elle me légua deux mille francs pour acheter des livres. Sa mort suivit de près ma visite et son testament. » J'ai vu jadis un ancien tableau de je ne sais quel maître, où l'image de Ninon était reproduite six ou sept fois. Il y avait la Ninon de vingt ans, puis celle de trente, puis celle de quarante, et ainsi de suite, jusqu'à la Ninon octogénaire. Même en celle-ci, on admirait encore des traits majestueux, des restes frappants d'une incomparable beauté. Mais j'ai bien peur que le peintre n'ait pas eu son sujet de quatrevingts ans sous les yeux. Il nous a donné une octogénaire de fantaisie. En tout cns, le dernier

portrait de sa série ne diffère pas médiocrement de la figure dessinée par le légataire de Ninon.

Il y a aujourd'hui, dans certains collèges libres, ce qu'on nomme des Académies. Des élèves de classes diverses se réunissent à jours et heures fixes, et font œuvre, sous la présidence de quelque professeur, non plus d'écoliers, mais de savants, de juges littéraires. On lit des pièces de toute sorte, prose, vers, du français, du latin, du grec même. On discute de tout et d'autre chose. On propose des questions; on décerne des prix. Ces Académies sont une invention des Jésuites. La Ratio Studioriim de saint Ignace prescrit l'établissement d'Académies dans tous les collèges de la Société. Le P. Jouvency a consacré tout un article de son traité pédagogique au détail de l'organisation et de la tenue des Académies. Il y avait donc une Académie au collège Louis-le-Grand. Le jeune Arouet fut, dans ses dernières années de collège, un académicien des plus brillants et des plus applaudis.

Les académiciens, en vertu de leur titre, avaient le droit de raisonner. C'est dire qu'ils déraisonnaient quelquefois. Que le jeune Arouet se soit laissé aller à la pente, je ne m'en étonne

guère. Je m'étonne encore moins que le filleul de l'abbé de Chàteauneuf ait proféré un certain jour quelque propos impie. Ce n'est pas que j'ajoute foi à tout ce que l'on conte des soins pris par le parrain pour faire, dès le maillot, un mécréant de celui qu'il était censé avoir fait chrétien. Mais les leçons de l'étrange abbé devaient avoir des échos malsonnants dans le collège. Le jeune académicien s'observait d'ordinaire; mais il lui arriva aussi de s'émanciper. Le P. Le Jay présidait la séance. Il ne retint pas son indignation : « Malheureux enfant ! vous serez le coryphée du déisme ! » On dit même qu'il saisit au collet le téméraire académicien, et le rudoya avec violence. Le P. Le Jay était un des deux professeurs de rhétorique. Tous les biographes de Voltaire mettent la scène dans la classe du P. Le Jay. La tradition du collège, d'après M. Émond, dit que le P. Le Jay sévissait ce jour-là comme président de débats académiques. Il n'est pas même sûr que le jeune Arouet fût déjà rhétoricien.

La fin de l'année scolaire 1709-1710 fut marquée pour l'écolier par les plus triomphants succès. En ce temps-là J.-B. Rousseau était à

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l'apogée de sa gloire, et passait pour le premier des poètes vivants. Il était fort lié avec les Jésuites, avec le vieux P. Tarteron entre autres, et il connaissait M. Arouet. II assista à la distribution des prix. Le nom de François-Marie Arouet le frappa. Il s'enquit si le jeune adolescent, qui ployait sous le poids des livres et des couronnes, ne serait pas le fils de M. le trésorier de la Chambre des Comptes. Le P. Tarteron répondit affirmativement, et ajouta que le jeune Arouet avait depuis des années une merveilleuse disposition pour la poésie. Puis le bonhomme alla prendre le lauréat par la main, et le présenta à Piousseau. On dit que Piousseau embrassa le jeune Arouet sur les deux joues, le félicita vivement, et lui pronostiqua de brillantes destinées littéraires. A en croire quelques-uns, récolicr, en approchant du poëte, avait été saisi d'un transport d'enthousiasme, et s'était spontanément jeté à son cou.

Ce n'est point ainsi que Rousseau et Voltaire content leur première entrevue. Rousseau dit seulement que, des dames de sa connaissance l'ayant mené un jour au collège Louis-le-Grandj il avait été curieux de voir le fils de M. Arouet^

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dont 011 vantait les talents précoces. Il ajoute que la physionomie de ce jeune homme lui déplut. Voltaire ne nie point que Rousseau ait pris la peine de le venir voir au collège ; mais il reproche à Rousseau de n'avoir pas tout dit : « Il aurait dû ajouter qu'il me fit cette visite parce que son père avait chaussé le mien pendant vingt ans, et que mon père avait pris soin de le placer chez un procureur, où il eût été à souhaiter pour lui qu'il eût demeuré, mais dont il fut chassé pom* avoir désavoué sa naissance. Il pouvait ajouter encore que mon père, tous mes parents, et tous ceux sous qui j'étudiais, me défendirent de le voir ; et que telle était sa réputation, que, quand un écolier faisait une faute d'un certain genre, on lui disait : Vous serez un vrai Rousseau. » Quant à ce que Rousseau affirmait, au bout de vingt-cinq ans il est vrai, de rimpression désagréable que lui avait faite le collégien : « Je ne sais pourquoi il dit que ma physionomie lui déplut ; c'est apparemment parce que j'ai des cheveux bruns, et que je n'ai pas la bouche de travers. » Ces aménités sont ce qu'il y a de plus doux dans la lettre écrite de Cirey, en 1 736, aux auteurs de hBiblio-

tlicqtie française. Voltaire était possédé, en ce temps-là, d'une haine à mort contre Rousseau. 11 venait de réduire à la mendicité un vieillard exilé et malheureux, en lui faisant retirer, par ses intrigues, l'appui et les secours du prince Eugène : sa plume achevait l'œuvre par la calomnie et l'injure.

C'est à la suite de ses triomphes d'août 1710 que le jeune Arouet, à seize ans et demi, passa dans la classe du P. Le Jay et du P. Porée. Le P. Le Jay faisait le latin, comme on dit en style de collège, et le P. Porée faisait le français. C'est une chose remarquable que Voltaire, qui a tant célébré et surfait le P. Porée, ne nomme pas une seule fois le P. Le Jay. 11 gardait évidemment rancune au président de l'Académie scolaire. N'allez pas vous figurer pourtant le rhétoricien en hostiUté perpétuelle contre son professeur de latin. H fit tout ce qu'il put pour conquérir la bienveillance du P. Le Jay. 11 paraphrasa en vers français l'ode latine que le P. Le Jay avait composée en l'honneur de sainte Ceneviève, pour implorer la pitié* de la patronne de Paris, dans ces désastreuses années. Si cet ouvrage fut lu dans l'Académie, et si le

P. Le Jay présidait, la séance, le succès fut un peu différent sans doute de celui du jour de l'apostrophe.

L'imitation française de l'ode du P. Le Jay a été imprimée en 1759, avec cette suscription : Par François Arouel, étudiant en rhétorique et pensionnaire au coUérje de Louis-le-Grand. Voltaire désavoua cette production de sa première jeunesse. A propos d'un changement dans le début de la Pucclle :

Je ne suis né pour célébrer les saints,

au lieu de :

Vous m'ordonnez de célébrer les saints,

Voltaire dit que le poète «donne en cela -un démenti aux éditeurs qui, dans une de leurs éditions de ses œuvres, lui ont attribué une ode à sainte Geneviève, dont assurément il n'est pas l'auteur. » Les éditeurs de Kelil ont fait semblant d'accepter ce désaveu. La pièce, quoique parfaitement authentique, n'est point dans leur collection. Ce n'est pas qu'elle vaille beaucoup moins qu'aucune des vingt odes qu'ils

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ont imprimées. Il y a un certain éclat, de la chaleur, presque du sentiment. Faisons honneur du fond à la piété du P. Le Jay ; mais ce n'est pas toutàfait rien d'avoir su rendre et même embellir les pensées et les émotions du poëte original. Voici la dernière strophe de l'ode ; Voltaire, poëte lyrique, en a laissé courir sous son nom de plus mauvaises :

Je vois en des villes brûlées Régner la mort et la terreur; Je vois des plaines désolées Aux vainqueurs même faire horreur.

Vous qui pouvez lluir nos peines Et calmer de funestes Jjaines, Rendez -nous une aimable paix!

Que Bellone, de fers chargée, Dans les enfers soit replongée, Sans espoir d'en sortir jamais.

Le P. Le Jay était un homme consciencieux et estimable ; mais je doute qu'il fît beaucoup de frais pour charmer ses disciples. En revanche, le P. Purée était le plus sympathique des hommes. « Rien n'effacera dans mon cœur, écrivait Voltaire plus de trente ans après, la mémoire du P. Porée, qui est également chère à tous ceux qui ont étudié sous lui* Jamais

liomme ne rendit l'étude et la vertu plus aimables. Les heures de ses leçons étaient pour nous des heures délicieuses; et j'aurais voulu qu'il eût été établi dans Paris, comme dans Athènes,' qu'on pût assister à tout âge à de telles leçons : je serais revenu souvent les entendre. » Il ne faut pas prendre cet éloge, comme le font quelques-uns, au pied de la lettre. Il est dans cette profession de foi qui devait assurer l'entrée de Voltaire à l'Académie. Ce n'est point à titre d'ami que Voltaire s'adresse au P. de La Tour, recteur du collège Louis-le- Grand; c'est pour que le P. de La Tour et ses confrères lui soient en aide, et rendent de lui bon témoignage. Rabattez donc quelque chose de ses hyperboles, quand il vante un jésuite défunt à un jésuite vivant et puissant; mais il restera toujours un P. Porée des plus agréables. Il y avait bien peu d'écoliers qui restassent au collège après la rhétorique. Presque tous rentraient dans leur famille sans avoir suivi le cours de philosophie. On regardait la philosophie comme une préparation aux études théologiques, et non point comme l'indispensable complément des études littéraires. Ce préjugé était

universel. Nul ne s'étonnait qu'un jeune homme ignorât l'art de construire ses arguments en baroco. Celui qui savait le faire, on le traitait de pédant, s'il n'avait pas le bon goût de dissimuler ses connaissances. L'esprit suffisait à tout. Le monde n'exigeait que de l'esprit. M. Arouet fit comme les gens du monde. 11 retira son fils du collège, après que l'écolier des Jésuites eût passé par la classe du P. Le Jay et du P. Porée. Mais il n'entendait point que son fils n'apprît plus rien. Il était décidé à le mettre au droit, comme il y avait mis jadis l'aîné, et non-seulement au droit spéculatif, mais à la pratique aussi, chez quelque procureur ou chez quelque notaire.

On jouait, au collège Louis-le-Grand, des pièces de théâtre. Ces représentations étaient même assez fréquentes. Il y avait la pclile Comédie et la (jrande Comédie. La petite Comédie était la représentation des pièces comiques; la grande Comédie, celle des pièces tragiques. Les pièces comiques étaient assez courtes, et d'ordinaire en prose latine, avec prologue et intermèdes en vers français. 11 fallait peu de temps \)0\\y les a]iprendre et les monter; et on les

jouait sans trop d'appareil dans une des cours secondaires de la maison, la cour du Mans- Neuf, dont le nom rappelle un des nombreux collèges absorbés par le collège de Clermont durant sa croissance. On donnait la petite Comédie au moins une fois l'an, aux Ludi priores, c'est-à-dire dans une fête qui précédait de quelques jours la distribution des prix. La grande Comédie était réservée pour les Ludi solemnes, pour la distribution des prix même. Aussi bien s'agissait-il de tragédies latines, et presque toujours en cinq actes. On consacrait des mois entiers à styler les jeunes acteurs, à les mettre en parfaite possession de leurs rôles, à faire les répétitions, à tout préparer pour que la solennité ne trompât point l'attente des spectateurs. L'estrade du théâtre était dressée au fond de la grande cour, en face de la porte d'entrée. Une tente immense, décorée de tapisseries, d'écussons, d'emblèmes, de devises, abritait le public invité. Toutes les familles étaient conviées. Des places d'honneur étaient réservées pour les dignitaires de la Compagnie de Jésus, pour les membres du haut clergé, pour les personnages de la Cour. Le spectacle servait de prélude à la

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distribution des récompenses. Les écoliers qu'on avait applaudis comme tragédiens, on avait ensuite le plaisir de les applaudir comme lauréats. Car les rôles n'étaient confiés cju'aux écoliers les plus entendus et les mieux disants, qu'aux plus brillants sujets des hautes classes. Voltaire ne dit nulle part comment il se tirait, au collège, de son .métier d'acteur, ni s'il réussissait mieux dans la grande ou dans la petite Comédie.

Les représentations dramatiques étaient l'exercice principal, mais non unique, des Liidi so~ lemnes. Il y avait aussi les discours de circonstance, la lecture des pièces de poésie composées par les élèves, les plaidoyers pour et contre déclamés par des avocats imberbes, et toutes les récréations littéraires conformes au goût du temps. Il y avait surtout l'explication des Symboles. Voici ce que je sais sur cet exercice. La chapelle du collège était transformée en une espèce de salle de spectacle. Une estrade cachait l'autel. Sur cette estrade étaient exposés des tableaux énigmatiques. Les sphinx de la maison invitaient tout le monde, assistants et écoliers, à deviner leurs énigmes. Mais ils ne dévoraient personne ; ils étaient même les premiers à félici-

ter les OEdipes. Ceux qui se hasardaient à l'explication devaient parler en latin. C'est dans la chapelle, durant l'exposition des Symboles, que Barbier d'Aucour gagna le sobriquet d'avocat sacras. Les Jésuites ont écrit des traités sur l'art de faire les énigmes en peinture. Cette symbolique a eu ses épigraphistes et ses poètes. l^es œuvres du P. Le Jay contiennent un complet spécimen, théorique et pratique, de cette littérature étrange. Voltaire a aussi négligé de nous dire s'il était, au collège, bon OEdipe ou non.

ISOde à sainte Geneviève n'est pas l'unique monument, avec le placet pour l'invalide, des premières élucubrations poétiques de l'auteur de la Henriade. Il y a encore l'ode intitulée le Vimi Dieu, celle dont Voltaire a dit, dans le Co??imenlaue historique : « Je ne sais quelle ode, qui semble être d'un cocher de Vertamon devenu capucin, » et qu'il attribue au P. Lefèvre, jésuite, dans les notes du Dialogue de Pégase et du Vieillard. Elle n'est pas moins authentique que Y Ode à sainte Geneviève. Le P. Lefèvre n'a jamais fait que des vers latins. C'est lui qui en a fourni l'original, comme c'est le P. Le

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Jay qui a fourni l'original de la prière à la patronne de Paris. La note de 1774 n'est qu'une équivoque. Mais Voltaire pouvait-il confesser l'authenticité d'un hymne à la louange du Dieu fait homme , sauveur et rédem'pteur des hommes?

Ces deux pièces édifiantes n'étaient qu'une très-petite part des essais par lesquels l'écolier des Jésuites s'était exercé à parler, comme on disait alors, la langue des dieux. Les amateurs de curiosités littéraires, dans le dernier siècle, conservaient des copies d'une foule de morceaux de divers genres, et surtout de ceux que le jeune Arouet avait tirés du recueil qui porte le nom d'Anacréon. Voltaire lui-même n'a pas dédaigné d'exhumer quelques-unes des petites pièces qu'il avait imitées de V Anthologie, quand il apprenait tant bien que mal à épeler le grec sur les bancs. Ainsi ces vers sur Galatée, qu'il appliqua ou laissa appliquer à madame de Pompadour :

Si Pygmalion la forma, Si le ciel anima son èiro, L'amour fit plus : il reullainma; Sans lui, que servirait de naître?

LE COLLÉGfî 3o

Ainsi cet autre quatrain, si souvent cite depuis :

Léandre, conduit par l'amour, En nageant disait aux orages :

Laissez-moi gagner les rivages ; Ne me noyez qu'à mon retour.

C'étaient deux emprunts faits à l'antiquité. Mais un biographe nous a conservé un quatrain fort différent de ces deux-là, et qui appartient en propre au jeune Arouet. Un jour, le P. Porée s'était laissé surprendre par l'heure, et n'avait plus le temps de dicter une matière de devoir. 11 dit aux écoliers : « Faites parler Néron, au moment où il va se tuer lui-même. » Le jeune Arouet fit parler Néron comme il suit :

De la mort d'une mère exécrable complice, Si je meurs de ma main, je l'ai bien mérité ; Et, n'aj'ant jamais fait qu'actes de cruauté, J'ai voulu, me tuant, en faire un de justice.

Telle est l'histoire sincère et authentique du séjour de Voltaire au collège des Jésuites. Je n'ai point parlé de la mention qu'on aurait ti'ouvée, selon quelques-uns, dans les registres de la maison : Puer iugeniosus, sed insignis ne-

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bub. Le P. Le Jay, dans un jour de colère, a pu dire ou écrire quelque chose de ce genre. Enfant d'esprit, mais franc vaurien, n'est qu'un équivalent scolaire de son apostrophe au déiste en herbe. Mais ce n'était point là le ton habituel des notes. Les Jésuites ne gardaient pas les mauvais sujets incurables. "Je doute même très-fort de la mention des registres. Ceux qui l'ont imprimée les premiers étaient des ennemis mortels de Voltaire. Quand ils l'ont imprimée, les registres du collège, les Jésuites eux-mêmes, n'existaient plus. En bonne critique, elle est non avenue et sans valeur aucune, étant la formelle contradiction des faits les mieux établis. Voltaire, au collège, fut un bon écolier, trop vif et inconsidéré peut-être, mais de ceux que les maîtres ne peuvent guère s'empêcher d'aimer. Ce n'était pas un ange; mais c'était encore moins ce démon créé par la haine rétrospective de Joseph de Maistre, l'inventeur probable de Yinsignis nebulo, ou tout au moins le crédule groftier d'une tradition fausse.

CUAPITRE II

SYSTEME D'ETLDES DES JESLITES

Un dialojîue de Voltaire. — Le magistral et son aiici 'ii régent. — Reproches du magistrat au maître de sa jeunesse. — Un livre du P. Jouvency. — But de l'éducalinii classique. — Que RoUin fut un révolutionnaire. — Programme du P. Jouveacy. — Démealis formels au programme. — Conclusion.

Il y a, dans le Dictionnaire phiiosophi(fuc, un dialogue sur l'éducation, et particulièremL'nl sur l'éducation que les jeunes gens recevaient chez les Jésuites. Voltaire met en présence un conseiller du Parlement, qui vient de contribuer pour sa part à la proscription de la Compagnie de Jésus, et un ex-jésuite qui a été jadis, au collège, le régent du conseiller. Le pauvre prêtre trouve un peu dur de se voir chassé, dans son vieil âge, de la maison qui était comme sa patrie, et où il avait espéré mourir. 11 demande

pourquoi donc on le chasse, lui qui n'a jamais fait de mal à personne, lui qui ne sait pas môme ce qu'on reproche à ses confrères. Il se plaint de l'ingratitude de son ancien disciple ; il énuraère au conseiller tous les bienfaits dont il croit l'avoir comblé au collège : « Je vous ai fait lire autrefois Despautère et Cicéron, les vers de Gommire et de Virgile, le Pédagogue clirélien et Sénèque, les Psaumes de David en latin de cuisine, et les odes d'Horace à la ])rune Lalago et au blond Ligurinus, flavam reiiganli comain, renouant sa blonde chevelure. En un mot, j'ai fait ce que j'ai pu pour vous bien élever ; et voilà ma récompense (1) ! »

Le conseiller est bon et humain ; tout à l'heure il en donnera la preuve ; mais il se passe, en attendant, le petit plaisir de mortifier la naïveté du vieillard : « Vraiment, vous m'avez donné là une plaisante éducation ! Il est vrai que je m'accommodais fort du blond Ligurinus. Mais , lai'sque j'entrai dans le monde, je voulus m' aviser de parler, et on se moqua de moi. J'avais beau citer les odes à Ligurinus et le Pédagogue cliré-

(1) Voltaire, Diclionnairc phUosopliique, article Éducation.

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lien : je ne savais ni si François I" avait été fait prisonnier à Pavie, ni oia est Pavie ; le pays même où je suis né était ignoré de moi ; je ne connaissais ni les lois principales ni les intérêts de ma patrie ; pas un mot de mathématiques, pas un mot de saine philosophie : je savais du latin et des sottises. » La conversation se poursuit pendant quelque temps sur ce ton ; puis enfin, aux doléances du bonhomme sur la misère où on le réduit, et sur l'impossibilité de vivre honnêtement avec les vingt-deux sous deux deniers par jour, ou seize louis et seize francs, c'est-à-dire quatre cents francs, par an, que lui octroie la pitié du roi, le conseiller répond : « Hé bien ! je vous donne quatre cents autres francs de ma poche. C'est ce que Jean Despautère ne m'avait point enseigné dans mon éducation. »

Cette facétie a été écrite à une époque où les questions relatives à l'instruction publique étaient vivement controversées, et où d'excellents esprits travaillaient à introduire, dans l'ancien système d'études, des réformes plus ou moins indispensables. Voltaire dit à sa manière ;3e qu'il voudrait voir ajouter aux programmes de l'enseignement.

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Nous pourrions trouver aujourd'hui que ses exigences étaient modestes ; mais peu importe : ce n'est point ici le lieu de discuter sur les matières qui doivent constituer le fond des études bien entendues. Tout ce que je veux remarquer, c'est que Voltaire nous a fait, dans le dialogue même, un bilan parfaitement exact de ce que l'écolier François-Marie Arouet avait appris au collège Louis-lc-Grand.

11 n'est pas très-difficile de s'assurer que ces plaisanteries ne sont point calomnieuses. Il suffit de parcourir avec quelque attention le livre du P. Jouvency sur ' la méthode pour apprendre et pour enseigner. Ce livre ne porte que le nom de son rédacteur ; mais c'est une œuvre colli^ctive : c'est la charte pédagogique des Jésuites au dix-huitième siècle ; ou, si l'on veut, c'est le commentaire officiel de la Ratio Slndionim de saint Ignace, telle que l'avait interprétée^ au commencement du dix-huitième siècle, la (juatoi'zième Congrégation générale de la Société. Le jiMine Arouet était précisément dsiXiS les classes, au temps même où le P. Jouvency écrivait son ouvrage ; et il y était encore quand le livre de lialiouc disccnd'i et doccndi

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fut mis en vente, au commencement de l'année 1711, sur le quai des Augustins et dans la rue Saint-Jacques.

Le P. Jouvency pose en principe que les études classiques ont pour but de former des poètes latins et des orateurs latins. Le poëte, selon lui, doit avoir atteint son développement à la fin de la classe de seconde, autrement dite classe d'humanités et classe de poésie. La rhétorique créait et parachevait l'orateur. L'explication des auteurs devait se faire non point en français, mais en latin, hormis dans la classe de sixième, à raison de la faiblesse des enfants. Les mathématiques, les sciences naturelles, l'histoire, la géographie, ne sont pas même mentionnées. Quant aux langues modernes, personne alors n'y songeait. Le conseiller lui-même, dans le dialogue de Voltaire, ne se plaint nullement qu'on ne les lui ait pas enseignées au collège. On apprenait le français par Tusage, et en faisant des versions, des narrations, des pièces de vers. L'enseignement du grec était nul , ou à peu près.

Quelques-uns vont se figurer peut-être que nous regardons comme un grand malheur pour

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le jeune Arouet d'avoir été élevé chez les Jésuites, et non point dans quelqu'une des maisons de l'illustre Université de Paris. Rien n'est plus loin de notre pensée. Il ne m'en coûte guère de reconnaître que le jeune Arouet eût trouvé, ni plus ni moins, dans l'Université , ce qu'il a trouvé chez les Jésuites. Ce qu'on enseignait à Louis-le- Grand, c'est ce qu'on enseignait au Plessis- Sorbonne , à Dormans-Beauvais, aux Quatre-Nations, dans tous les collèges. L'Université, comme les Jésuites , faisait des poètes latins et des orateurs latins, et n'avait pas la prétention de faire autre chose. Ajoutons que personne, en ce temps-là, ne songeait à lui faire un crime de son système. Je me trompe : il y avait, en ce temps -là même, un homme, mais un seul, et un homme de l'Université, qui n'était pas satisfait du présent, et qui méditait des réformes considérables. J'ai nommé Piollin. Ceux qui n'ont pas lu le Traité des Etudes ignorent seuls combien Rollin fut un grand réformateur, et, si l'on ose accoler une telle épithète à un tel nom, un grand révolutionnaire. Le Traité des Éludes nous montre l'enseignement de l'Université dans son idéal, ou plutôt dans l'idéal conçu

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par Rollin ; mais ce n'est qu'après Rollin et après le Timitê des Études, qu'on amena peu à peu la réalité à ce type admirable , autant du moins que la réalité peut reproduire les conceptions de l'esprit. Rollin a beau se donner simplement pour l'interprète et le panégyriste des méthodes alors en usage : il en est à chaque instant le censeur sévère, l'impitoyable proscripteur. La preuve de ceci exigerait quelque développement ; mais le Traité des Études est entre les mains de tout le monde ; et il suffira, pour voir que je n'exagère point, de lire ce que Rollin a écrit sur l'enseignement des trois langues et sur celui de l'histoire. J'affirme donc, et j'en ai Rollin pour garant, que le jeune Arouet n'eût rien gagné, ou presque rien, h faire ses classes dans un collège de F Université. Au collège d'Harcourt ou au collège des Grassins, au collège de La Marche ou au collège de Navarre, il n'eût pas plus appris l'histoire ni le grec qu'au collège des Jésuites. 11 eût été occupé, là aussi, à transformer du français en latin, ou à arrondir des périodes latines, ou à aligner des dactyles et des spondées, beaucoup plus qu'à lire et à méditer les chefs-d'œuvre de la

littérature romaine. Il fût sorti de sa rhétorique avec quelques centaines de vers de Virgile et d'Horace dans la tête, avec quelques pages de Gicéron, quelques morceaux d'ici et de là, c'està-dire aussi ignorant que le conseiller du dialogue reproche au vieux Jésuite de l'avoir laissé lui-même.

J'ai renvoyé au livre du P. Jouvency. Mais ne vous bornez point à y lire la liste des textes prescrits pour l'explication dans les classes. Yous taxeriez de mensonge ou d'erreur ce que j'ai dit de l'enseignement du grec au collège Louis-le-Grand. Les élèves des Jésuites, si l'on en croit ce programme, après avoir balbutié en sixième sur les Sentences deStobée, s'exerçaient en cinquième à l'interprétation de quelques-unes des fables d'Ésope. En quatrième, ils achevaient de faire connaissance avec Ésope, puis ils prenaient en main Épictète, Cébès et saint Jean Chrysostome. En troisième, ils expliquaient les discours d'isocrate à Nicoclès et à Démoniquc, et plusieurs homélies de saint Jean Chrysostome ou de saint Basile. Dans la classe d'humanités ou de ])oésie, les auteurs étaient nombreux et variés : Jsocratc, Lucien (un choix de Dialo-

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gucs des Morts, le Jugement des Voyelles, etc.), les Caractères de Théophraste, les Hymnes d'Homère , la Balrachomyomachie. Dans la classe de rhétorique, c'était toute une bibliothèque : divers opuscules de Lucien, tels que les Contemplateurs, Timon, le Songe, Toxaris; puis les Yies de Plutarque, puis ses opuscules, puis Hérodien, puis Homère, puis Sophocle ou Euripide. W est par trop évident qu'un jeune homme, après six ans continus d'étude sur ces textes, devait être, comme on dit, fort en grec ; et tout ce que les élèves des Jésuites pouvaient reprocher à leurs maîtres, c'était un peu de fantaisie et d'arbitraire dans l'ordre des lectures; c'était aussi leur silence sur Platon et Hérodote , sur Xénophon et Thucydide , sur Eschyle et Pindare; c'était surtout leur étrange oubli des Évangélistes et des Apôtres.

Menteur comme un programme, est un proverbe qui ne date pas tout à fait d'hier. Ce qui est singulier, ce n'est pas le brillant étalage d'auteurs grecs qui décore les pages du P. Jouvency, ce sont les démentis formels que le P. Jouvency lui-même donne aux magnifiques promesses du programme. Lui qui détaille avec

un soin si minutieux la façon dont les professeurs doivent expliquer les auteurs latins dans les diverses classes, il ne dit pas un mot, littéralement pas un, sur l'explication des auteurs grecs. Cette omission est significative. Elle donne l'exacte mesure de l'importance que le P. Jouvency et ses confrères attachaient à l'étude de la langue grecque.

Il est vrai que la première partie de l'ouvrage du P. Jouvency, celle qui a trait aux études des maîtres, contient plusieurs articles, et môme d'assez bons articles, sur l'utilité de la langue grecque, sur la méthode à suivre pour bien apprendre le grec, sur les caractères des principaux écrivains de la Grèce. Mais lisez l'article des préceptes. Ce que le P. Jouvency recommande, c'est qu'on apprenne chaque jour par cœur un certain nombre de mots racines, six, dix^ ou davantage, ou tout au moins qu'on dresse des listes de pareils mots, à mesure qu'on déchiffre les textes; c'est qu'on se mette ensuite à la grammaire, avec Clénard, Mocquot ou Gretser, pour passer de là à Antésignanus; puis après, on essayera de rendre en latin quelques passages grecs, et de restituer en grec ce qu'on aura

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d'abord traduit en latin : on un mot, on fera des versions et des thèmes. Au bout d'un an environ, on abordera les poètes, et particulièrement Homère, et on commencera à se familiariser avec les singularités de déclinaison, de conjugaison, de dialecte et de syntaxe. Le temps et l'application feront le reste.

Ces prescriptions supposent que ceux a c]ui elles s'adressent n'ignorent pas l'alphabet grec, et qu'ils ne sont point hors d'état d'épeler la lettre moulée. Et quels sont-ils, ceux à qui s'adressent les prescriptions du P. Jouvency?Sontce des enfants de sixième? Non! ce sont des hommes, et ces hommes sont des professeurs : ils ont charge d'intelligences à former; ils enseignent dans les classes, qui la grammaire, qui les humanités, qui la rhétorique!

Revenons au dialogue de Voltaire. « Je savais du latin et des sottises. » Cela est bientôt dit. Mais il y avait ce cpe le dialogue ne dit point, et ce qu'il aurait du dire : c'est que ce latin et ces prétendues sottises n'étaient qu'une matière, et que les écoliers faisaient sur cette matière, avec l'aide de leurs maîtres, un travail immense, et développaient largement , grâce à ce travail ,

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leur g'oût^ leur imagination, leur esprit, toutes les belles facultés. Le savoir était borné, beaucoup trop borné sans doute. Mais enfin on savait quelque chose ; et, ce qui vaut mieux encore, on avait appris, suivant le terme consacré, l'art de bien penser et de bien dire. Le jeune Arouet, en quittant la maison des Jésuites, n'emportait donc pas uniquement son petit bagage de latin ; et les longues années qu'il y avait passées n'avaient nullement été des années perdues. Que Voltaire, un demi-siècle plus tard, ait eu la fantaisie d'en juger autrement, et de donner à entendre que ce temps eut pu être plus fructueusement employé, c'était son droit; mais l'équité voulait qu'il ne condamnât que le système, et il a aussi condamné ses maîtres.

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