CHAPITRE III
L'Univwsité et les Jésuites. — Préjugés littéraires des Jésuites. — Le P. Bouhours. — Les Jésuites au Temple du Goût. — Yariations de Voltaire. — Pascal et Bourdaloue. — Le confesseur de Bertier. — Diatribes de Voltaire. — Les tragédies de collège. — La Mort de César au collège d'Harcourt. — Voltaire et les demoiselles de Beaune. — Origines du théâtre scolaire. — Le P. Jourdain. — Sa Susanna et le roi Louis XIV. — Discours du P. Porée sur le Théâtre. — L'imprésario des Jésuites, — Conclusion.
Les professeurs de l'ancienne Université n'étaient que des professeurs. Ceux d'entre eux qui avaient du talent pour écrire se contentaient généralement de la prose latine et des vers latins. Rollin fit scandale parmi ses anciens confrères quand il donna en français le Traité des Eludes, connu, par une première ébauche, sous forme latine. Les professeurs du collège Louis-le-Grand étaient des humanistes aussi,
mais non point exclusivement des humanistes. Ils écrivaient beaucoup en latin, mais en français beaucoup plus encore : livres de piété, livres de controverse, livres d'éducation, mémoires d'érudition et de critique, poëmesde tout genre. Prêtres, prédicateurs^ directeurs de conscience, théologiens, savants, littérateurs, beaux-esprits, les Jésuites étaient tous plus ou moins auteurs. Les leçons de ceux qui enseignaient la jeunesse n'en valaient pas pis. Un homme qui sait par lui-même ce que c'est que de mettre du noir sur du blanc est un maître plus sûr et plus efficace. J'ai souvent entendu affirmer le contraire ; mais je n'ai pas été convaincu. Ceux qui font fi de la plume ont leurs raisons. Maître renard avait les siennes pour dépriser ce qui lui manquait. I^es lettres françaises étaient en honneur au collège Louis-le- Grand; mais il y avait un point faible, et môme plus c[ue faible : les Jésuites étaient des hommes de parti, et leur goût se sentait de leurs passions. Ils répudiaient de vrais chefs-d'œuvre ; ils préconisaient des modèles d('fectueux. Pascal et tout Port-Royal étaient absohnnent proscrits. Bossuct n'était toléré que sous bénéfice d'inventaire. Boileau et Racine,
suspects d'hérésie, étaient sacrifiés aux scrupules de l'orthodoxie moliniste. IMolière avait fait Tartufe : c'est tout dire. En revanche, les écrivains de la Société, prosateurs ou poètes, étaient lus, admirés, étudiés, appris par cœur. 11 y en avait un excellent, mais il n'y en avait qu'un : Bourdaloue^ le bon sens même, le style de la raison, la langue française dans toute sa mâle beauté. Mais les autres ! Les meilleurs ne valent rien. Ils ont, dit-on, de l'esprit. Oui, certes ! ils ont de l'esprit. Ils en ont infiniment trop, lis ont la rage d'en fourrer partout. Ils n'oublient guère qu'une chose : c'est qu'on ne vit pas uniquement de sel, et que l'esprit, tout l'esprit du monde, ne saurait tenir lieu ni de pensée, ni de sentiment, ni d'onction, ni de rien de ce qui est la vraie pâture de l'intelligence et de l'âme.
Prenons un exemple. Le P. Bouhours balançait de scîn vivant, et longtemps après sa mort, les plus hautes renommées littéraires. C'est encore un nom célèbre ; c'était jadis le grand homme des Jésuites, autant et plus que Bourdaloue même. Mais ses livres sont là.
J'ai appris h lire, connue beaucoup d'autres, dans un livre du P. Bouhours. Ce livre. Pensées
chrétiennes pour tous les Jours du Mois, est encore dans certaines écoles. Je n'oublierai jamais le frisson qui me saisit au chapitre de l'Enfer, et combien mon âme d'enfant s'était sentie soulagée, quand j'épelai : Paradis! ô le grand mot! et la suite. Je viens de relire les Pensées chrétiennes. Cet ouvrage m'a semblé grotesque. Des phrases, des phrases, et puis c'est tout; déclamation pure; nulle effusion de cœur, nulle émotion vraie. Étonner et révolter, on dirait que c'est là uniquement ce qu'a voulu l'auteur. Tel est le P. Bouhours écrivain ascétique. Ou'est-ce donc quand rien ne le gêne, quand son sujet lui permet toute licence? Historien, il établira des parallèles en règle entre César et saint Ignace, entre saint François Xavier et Alexandre. Critique, il portera les grâces fardées du langage des précieuses jusque dans la discussion des questions de style, jusque dans l'analyse des difficultés grammaticales. Savant homme, j'y consens ; habile homme, soit encore ; mais détestable écrivain, et modèle dangereux.
Voltaire, dans le Siècle de Louis XIV, vante le P. Bouhours. 11 le donne pour un critique de premier ordre, dont les ouvrages servii'ont étnr-
nellement à l'éducation littéraire de la jeunesse. Ce n'est pas la seule fois que Voltaire a dit des choses médiocrement sensées. Dieu préserve les jeunes gens de maîtres tels que le P. Bouhours. Leur âme se desséchera assez tôt, s'ils vivent. N'étouffons point en eux l'admiration et l'enthousiasme. J'en crois le Temple du Goût, à propos du P. Bouhours, infiniment plus c{ue le Sicclc de Louis XIV. Bouhours est dans le temple, je ne l'y aurais point mis; mais enfin, il y est. 11 écoute Pascal et Bourdaloue, qui s'entretiennent paisiblement ensemble, non de la grâce efficace, mais du grand art, où ils ont excellé l'un et l'autre, de joindre l'éloquence au raisonnement. Que fait l'auditeur, à si noble fête? 11 note sur des tablettes toutes les fautes de langage, toutes les négligences de style, qui échappent aux deux sublimes interlocuteurs. Aussi le cardinal de Polignac ne peut-il se tenir, malgré son exquise politesse, d'adresser une petite leçon à l'intempestif aristarque :
Quittez d'un censeur pointilleux La pédantesque diligence; Aimons jusqu'aux défauts heureux De leur mâle et libre t'iocnience.
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J'aime mieux errer avec eux Que d'aller, censeur scrupuleux, Peser des mots dans ma balance.
Ces vers pourraient être meilleurs. On ne serait pas fâché qu'ils fussent un peu dignes de Pascal et de Bourdaloue. Du moins le cardinal n'a pas tort. J'imagine que, si le lieu n'était sacré, il parlerait plus énergiquement encore, et dirait au P. Bouhours tout son fait.
Voltaire varie, comme on voit, sur Bouhours. 11 varie bien plus encore sur les confrères de Bouhours. Il va jusqu'à la contradiction formelle, lorsqu'il s'agit en général des écrivains jésuites. Il leur est d'abord tout favorable. Voici ce qu'on lisait, dans les premières éditions du Temple (lu Goût : « Je courus ensuite vers la Le Couvreur, et mes conducteurs s'amusèrent à parler de littérature avec quelques Jésuites qu'ils rencontrèrent. Un Janséniste dira que les Jésuites se fourrent partout ; mais la vérité est que, de tous les religieux, les Jésuites sont ceux qui entendent le mieux les belles-lettres, et qu'ils ont toujours réussi dans l'éloquence et dans la poésie. Le dieu voit de très-bon œil beaucoup de ces pères, mais à condition qu'ils ne diront plus tant de
r.v litti:rvtl:rk des jesl'iti-s do
mal de Desprcaux, et qu'ils avoueront que les Letlres provinciales sont la plus ingénieuse aussi biea que la plus cruelle, et en quelques endroits la plus injuste satire qu'on ait jamais faite. » Le texte définitif porte seulement : « Parmi ces gens d'esprit nous trouvâmes quelques Jésuites. Un Janséniste dira que les Jésuites se fourrent partout ; mais le Dieu du Goût reçoit aussi leurs ennemis, et il est assez plaisant de voir dans le temple Bourdaloue qui s'entretient avec Pascal. » Puis le passage relatif au P. Bouhours.
Ce qui n'est guère moins plaisant, c'est de voir jusqu'où Yoltaire a porté un jour la condescendance d.\ix préjugés des Jésuites. ^ Qu'on mette en parallèle, écrit-il au P. de La Tour, les Lettres provinciales et les Sermons du P. Bourdaloue ; on apprendra, dans les premières, l'art de la raillerie, celui de présenter des choses indifférentes sous des faces criminelles, celui d'iiisulter avec éloquence : on apprendra, avec le P. Bourdaloue, à être sévère à soi-même, et indulgent pour les autres. Je demande alors de quel côté est la vraie morale, et lequel de ces deux livres est utile aux hommes, n
Je ne cherche pas si Voltaire avait intérêt à
parler ainsi. Ce ne serait pas faire son éloge que de l'excuser sur le besoin qu'il avait, en 1746, de l'appui des Jésuites. Mais, s'il était sincère alors, il changea bien depuis. Comparez avec la Lettre au P. de La Tour, avec les compliments adressés aux Jésuites dans le Temple du Goût, même ceux de la dernière rédaction, la page fameuse oi^i l'on remémore à frère Bertier mourant tout le passé littéraire de sa Compagnie : « N'avez-vous point lu souvent de mauvais livres ? dit le confessant. Qu'entendez-vous par mauvais livres ? dit le confessé. Je n'entends pas, dit le confessant, les livres simplement ennuyeux, comme V Histoire romaine des frères Catrou et Rouillé, et vos tragédies de collège, et vos livres intitulés des Belles-Lettres, et la Louisiade de votre Lemoyne, et les vers de votre du Cerceau sur la ravigote, et ses nobles stances sur le messager du Mans, et le remercîment au duc du Maine pour des pâtés, et votre Pensez-y bien, et toutes les finesses du bel-esprit monacal : j'entends les imaginations de frère Bougeant, condamnées par le Parlemejitet par l'archevêque de Paris ; j'entends les gentillesses de frère Bcrruyer, qui a changé l'Ancien et le Nouveau
Testament en un roman de ruelle dans le goût de Cléiie, si justement flétri à Rome et en France ; .. . j'entends enfin cette foule innombrable de vos casuistes, que l'éloquent Pascal a trop épargnés, et surtout votre Sanchez... Pour peu que vous ayez fait de telles lectures, vous êtes en grand danger de votre salut. »
Nous voici à mille lieues des cajoleries de IT/iG et des années précédentes. 11 est vrai que nous sommes en 1759. Les Jésuites ne sont plus en faveur ; tout au contraire ! On peut leur dire impunément ce qu'on pense d'eux et de leurs ouvrages. Il ne s'agit plus, tant s'en faut, d'immoler à leurs rancunes Pascal et les Provinciales.
On alléguera peut-être que la Relation n'est qu'une pièce du recueil des Facéties, et que c'est un prêtre janséniste qui débite la diatribe contre la littérature des Jésuites. Mais Voltaire a maintes fois exprimé, dans sa vieillesse, pour son propre compte et en son propre nom, les mêmes idées, ou tout au moins des sentiments analogues. Lisez, dans le Dictionnaire philosophique, l'article Jésuites ou Orgueil, et notamment ces phrases : « C'était une chose incroyable
que leur mépris pour toutes les Universités dont ils n'étaient pas, pour tous les livres qu'ils n'avaient pas faits, pour tout ecclésiastique qui n'était pas un homme de qualité ; c'est de quoi j'ai été témoin cent fois... Depuis leur P. Garasse, presque tous leurs livres polémiques respirèrent une hauteur indécente, qui souleva toute l'Europe. Cette hauteur tomba souvent dans la bassesse du plus énorme ridicule ; de sorte qu'ils trouvèrent le secret d'être à la fois l'objet de l'envie et du mépris... Ils polirent depuis leur style ; mais l'orgueil^ pour être moins grossier, n'en fut que plus révoltant. » Lisez une lettre à Damilaville, du 11 décembre 17G7, au sujet du Diclionnaire anli-philosophique, cju'on attribuait à trois Jésuites, Patouillet, Nonotte et Gérutti ; et vous verrez ce qu'étaient devenues l'admiration et l'affection de Voltaire pour les maîtres de sa jeunesse : « Par quelle fatalité déplorable faut-il que les ennemis du genre humain, chassés de trois royaumes, et en horreur à la terre entière^ soient unis entre eux pour faire le mal ; tandis que les sages qui pourraient faire le bien sont séparés, divisés, et peut-être, hélas ! ne connaissent pas l'amitié? « Toute la lettre est
dans ce ton. Je crois superflu d'administrer les autres preuves. Voltaire était donc en parfaite communauté de sentiments avec le confesseur de Bertier, cjuant aux Jésuites et à tout ce qui était r œuvre des Jésuites.
Le prêtre janséniste fait un cas plus ([uc médiocre des productions dramatiques des confrères de Bertier. Mais son jugement n'est pas même sévère. Les tragédies de collège, comme il les appelle, sont incontestablement du genre ennuyeux, c'jest-à-dire du seul genre qui n'est pas bon. Cependant je dois remarquer que ce que blâmait Voltaire, c'était seulement la poésie des Jésuites. Les Jansénistes reprochaient comme un crime aux Jésuites de dresser des théâtres dans leurs collèges, et d'y faire monter leurs écoliers. Voltaire approuvait ciu'on exerçât les enfants à jouer la tragédie et la comédie. 11 sut gré toute sa vie aux Jésuites de l'avoir initié à la connaissance de la scène, et de lui avoir enseigné les rudiments de cet art de la déclamation où il se piquait d'être passé maître. Je le dis par conjecture ; mais il y a des faits qui autorisent l'induction.
Quand mademoiselle Clairon eut quitté le
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théâtre, parce que l'Église refusait de l'admettre aux sacrements, elle écrivit à Voltaire pour lui demander ce qu'il pensait de la proscription religieuse des comédiens. Voltaire, dans sa réponse, rappelle que c'est à Léon X que la scène dut sa renaissance, et que les premières comédies modernes eurent des prélats pour auteurs : Bibbiena, La Casa, Trissino. 11 montre le cardinal de Richelieu construisant la salle du Palais- Royal, pour y donner ses propres pièces et celles de ses cinq garçons poètes ; et deux évêqucs faisant, par ordre de Richelieu, les honneurs de la salle, et présentant, durant les entr'actes, des rafraîchissements aux dames. Puis il ajoute : « Nous devons l'Opéra au cardinal Mazarin ; mais voyez comme tout change : les cardinaux Dubois et Fleury, tous deux premiers ministres, ne nous ont pas valu seulement une farce de la foire. Nous sommes devenus plus réguliers ; nos mœurs sont sans doute plus sévères. On a soupçonné les Jansénistes d'avoir armé le bras de l'Église contre les spectacles, pour se donner le plaisir de tomber sur les Jésuites, qui faisaient jouer des tragédies et des comédies par leurs écoliers, et qui mettaient ces exercices parmi
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les premiers devoirs d'une bonne éducation. On prétend que les Jésuites intimidés cessèrent leurs spectacles quelque temps avant que le«r Société fut abolie en France. »
Notez que Voltaire écrivait ceci en 1765, au temps même où il exhalait à tout propos, et hors de propos, sa haine et ses calomnies contre les Jésuites. Vingt ou trente ans plus tôt, il eût fait un panégyrique en règle. Les spectacles de collège eussent pris, sous sa plume, les proportions d'une école de bienséance et de haute morale. J'en ai pour garant et ses doctrines littéraires, et la lettre par laquelle il offre à M. Asselin, pour les élèves du collège d'Harcourt, une de ses propres tragédies, la Mort de César, encore inédite. La lettre à ce proviseur est du mois de mai 1735. « En me parlant de tragédie, monsieur, vous réveillez en moi une idée, que j'ai depuis longtemps, de vous présenter la Morl de César, pièce de ma façon, toute propre pour un collège, où l'on n'admet point de femmes sur le théâtre. La pièce n'a que trois actes ; mais c'est de tous mes ouvrages celui dont j'ai le plus soigné la versification. Je m'y suis proposé pour modèle votre illustre com-
patriote (M. Asselin était Normand) ; et j'ai fait ce que j'ai pu pour imiter de loin
la main qui crayonna L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna.
11 est vrai que c'est un peu la grenouille qui s'enfle pour être aussi grosse que le bœuf; mais enfin je vous olïre ce que j'ai. Il y a une dernière scène à refaire ; et, sans cela, il y a longtemps que je vous aurais fait la proposition. »
La Mort de César fut jouée en eilet au collège d'Harcourt. Ce n'est qu'au bout de longues années que Voltaire la hasarda sur la scène do la Comédie- Française. Encore n'y réussit- elle guère, même après que Mérope eut prouvé que l'amour n'était pas un élément indispensable dans la tragédie. En revanche, les collèges et les pensionnats la jouèrent à l'envi. Elle devint la tragédie de collège par excellence. Voltaire savoura, non sans quelque douceur, ces petits triomphes à la guise de ceux des Porée et des du Cerceau.
On joua la Mort de César jusque dans les couvents de demoiselles. En 17/|7, les pensionnaires d'un couvent de Beaune voulaient la re-
présenter le jour de la tête de leur supérieure. Elles écrivirent à Voltaire pour lui demander un })ro]ogue. Le premier mouvement de Voltaire fut de froisser la lettre et de la déchirer. ((. Comment ! s'écria-t-il, c'est bien à des filles de représenter une conjuration de fiers républicains ! » Après réflexion, il se calma, et dit : « Ce sont pourtant de bonnes filles ! Elles ne sont pas trop raisonnables de vouloir un prologue pour cette tragédie ; mais je le suis encore moins de me fâcher pour un prologue. » Et il composa à leur intention une petite pièce de vers, tournée en compliment à madame la supérieure. Ce prologue, imprimé pour la première fois en I8O0 par Suard, dans le Publiciste, a été recueilli depuis par les éditeurs de Voltaire.
L'usage des représentations dramatiques dans les collèges date de la renaissance même du théâtre en France. Le premier essai de tragédie régulière, la Cléopâtre de Jodelle, et le premier essai de comédie sérieuse, la Rencontre, par le même auteur, furent jouées au collège de Boncour en 155'2, peu de temps après l'avoir été à l'hôtel de Reims, devant le roi Henri II. Toutes les fenêtres de Boncour étaient tapissées,
selon l'expression d'un témoin oculaire, d'une infiniié de personnages d' honneur ; et la cour était si pleine d'écoliers, que les portes du collège en regorgeaient. Le même témoin , Etienne Pasquier, nous apprend c|ue les acteurs, ou, comme il dit, les enlreparleurs, n'étaient pas des écoliers, mais bien tous hommes de renom, et que Remy Belleau et Jean de La Péruse jouaient les principaux rôles. L'Université permit que de pareilles fêtes eussent lieu ailleurs, et autorisa les écoliers à y prendre part comme acteurs même.
Les Jésuites, à peine nés, imitèrent la pratique de l'Université, et montèrent des théâtres. Mais ils furent possédés bien vite d'une ambition que l'Université n'eut jamais. Us s'érigèrent en poètes dramatiques. Dans les collèges de l'Université, on se contentait de pièces toutes faites^ On empruntait à Plaute, à Térence, à Senèquc ; on traduisait du Sophocle, de l'Euripide, de l'Aristophane ; on prenait quelque tragédie ou comédie française, sauf à expurger, à rogner, à arranger l'œuvre, à la réduire aux proportions et aux convenances d'une scène scolaire. Les Jésuites représentaient des tragédies
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ot des comédies de leur cru. Bien avant les poètes que nous connaissons, bien avant les La Rue, les Le .Tay, les Porée, ils avaient leurs auteurs dramatiques, et ils se suffisaient à euxmêmes. Leur P. Jourdain, par exemple, vers le temps de Polijeucte, passait pour un grand poëte tragique. On parlait de ses chefs-d'œuvre à la ville et à la Cour même. Sa tragédie latine intitulée Susanna, en 1650, fit un bruit extraordinaire. Louis Xiy la voulut voir. Il vint de sa personne à la représentation. 11 avait douze ans, et il savait le latin comme il le sut depuis. La pièce est exécrable, sans action, sans intérêt, sans vraisemblance; je ne parle pas du style, qui est ridicule, mais cpi n'importait guère à l'auguste spectateur. Le jeune roi s'en retourna enchanté. C'est de cette visite au collège de Clermont que date la merveilleuse affection de Louis XIV pour les Jésuites. On sait c{ue cette visite ne fut pas la dernière. Les RR. PP. eurent l'honneur de recevoir le monarque dans leur collège quand Louis XIY était devenu non pas seulement un homme, mais un dieu. C'est pour consacrer à jamais le souvenir d'un événement si mémorable qu'il changèrent le nom de
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la maison. Le collège de Clermont s'appela, depuis lors, collège de Louis-le-Grand, ou, comme on disait aussi, collège royal de Louisle-Grand.
Il y a dans les ouvrages du P. Porèe un discours qu'on cite habituellement sous ce titre : de Tlieatro Oratio. Cette harangue fut solennellement débitée au collège le 13 mars 17o3. Le P. Porèe est censé traiter la question, si le théâtre peut être une bonne école de morale. Le morceau est long, trop long, souvent ennuyeux; et le sujet y est à peine effleuré. L'orateur semble presque uniquement occupé à faire des fioritures de style. Vous apprenez, par exemple, que la poésie dramatique a été florissante chez les Athéniens, mais qu'Aristophane abusait de son talent jusqu'à la licence ; que les poètes dramatiques de Rome sont inférieurs à ceux de la Grèce, et néanmoins ne sont pas sans valeur; que Corneille, Racine et ^Tôlière sont de grands génies, et qu'ils n'ont pas eu des successeurs dignes d'eux ; que l'Opéra n'est pas le plus édifiant des spectacles ; que le théâtre n'est point chose mauvaise en soi, bien qu'on en fasse presque toujours un usage mau-
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vais ; qu'on en a fait quelquefois un bon usage, et qu'on peut encore en faire un bon usage ; qu'une chose en soi mauvaise, absolument, inévitablement mauvaise, n'aurait trouvé dans le monde ni un législateur comme Aristote, ni des protecteurs comme Richelieu et Louis XIY. Et d'autres nouveautés de cette valeur et de cet intérêt.
Quant à ce c|ui concerne les représentations fie tragédies et de comédies dans les collèges, !a pratique est ancienne : donc elle est excellente. Tel est l'argument fondamental. Le P. Porée rappelle ce qui se fait partout de temps presque immémorial, ce que Louis XIY luimême a permis dans la maison de Saint-Gyr, et à des demoiselles. Il décrit avec une visible complaisance ces belles solennités scolaires, oi^i accouraient en foule des spectateurs de tous rangs et de tous états, qui ne s'ennuyaient pas de prêter leurs yeux et leurs oreilles à des acteurs tout jeunes et presque enfants; qui n'avaient pas lionle de rire à leurs rires, de pleurer à leurs pleurs, de s'instruire aux leçons qu'ils reçoivent. » Je ne rends pas tous les jeux de la phrase latire ; mais c'en est le sens, et un
peu le tour. Le P. Porée explique ensuite le but qu'on se propose. C'iest assurément une culture plus parfaite de rinlelligence et du goût, et le développement des avantages extérieurs. Mais c'est plus encore, et, comme dit l'orateur, un résultat bien autrement heureux. Les maîtres foiit passer leurs disciples de l'humble et obscure école des lettres sur l'école du théâtre relevée et splendide, afin que ces jeunes gens, qui doiveut jouer plus tard dans l'État de grands rôles, apprennent de bonne heure à mépriser ou à aimer ce qu'ils ont vu accueillir, sur la scène dramatique (1), par des risées ou par des applaudissements.
Et c'est tout ! Et ces belles raisons suffisaient au P. Porée et à son auditoire ! Et le Jésuite anonyme qui a publié les Comédies du P. Porée cite ces antithèses comme des arguments sans réplique ! Et c'est en vertu de tels principes que le P. Porée dépensait chaque année des mois entiers et à imprégner ses meilleurs élèves de sa
(I) Le texie (lit do?«r'.s//cr/. C'est évideinmeiit une fiuUe d'impression. Dramal'ica est le mot. La maison n'a que faire ici.
propre poésie dramatique, et à les façonner en histrions! Il est vrai que le bonh'omme d'éditeur ne se possède point d'admiration en racontant les faits et gestes du P. Porée monteur de spectacles. A l'entendre, le P. Porée enfantait des merveilles : « Quand il avait exercé ses interprètes, à force de travail, j'ai presque dit de sueurs, durant de longs jours, dans l'ombre de sa classe, on les voyait paraître sur le théâtre avec cet air dégagé qui convenait à des jeunes gens bien nés, et qui ne ressemblait nullement au dévergondage des comédiens. L'action était égale de tout point aux choses mêmes. » Puis vient une description circonstanciée des leçons de mimique et de déclamation qu'ils avaient reçues. Puis l'éditeur ajoute : « De là ces applaudissements répétés ; de là ces subites acclamations ; de là cette admiration sans fin de l'amphithéâtre frappé d'étonnement. » On n'en eût pas dit davantage de Baron en personne, et de. Baron secondé d'une troupe d'élite.
Admettons que le P. Porée, en trois mois, en deux mois, en un mois, fît des acteurs à souhait. Ce mois n'en était pas moins un mois perdu : perdu pour coux qui montaient ?ur les planches,
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perdu bien plus encore pour ceux qui n'y montaient pas. Le 'temps consacré aux répétitions dramatiques était volé aux exercices communs. L'Université moderne a fait œuvre de haute et profonde sagesse en interdisant la tragédie et la comédie dans ses collèges. O recteur Roliin ! ce n'est pas vous qui blâmeriez cette heureuse proscription. Vous donniez des mandements pour régler les représentations traditionnelles ; vous corrigiez l'abus , ne pouvant supprimer l'usage. Vous ne préconisez point le théâtre comme moyen d'éducation. Vous vous recon- ]iaîtriez dans une loi qui garantit les collèges de désordres contre lesquels vous eûtes à sévir, et qui assure efficacement à chaque écolier son droit tout entier au temps et aux soins de ses maîtres.