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mable. Les monuments de l'antiquité ont leurs détours, leurs difficultés, leurs ténèbres. Les bonnes traductions sont des guides intelligents et fidèles, cjui dirigent les pas du visiteur, qui l'empêchent de s'égarer. Ce rôle est modeste; ce n'est pas celui que rêvaient les traducteurs d'autrefois, mais c'est un beau rôle encore. Je ne regrette pas les dix ans de ma vie que j'ai usés dans les fonctions de servant du génie antique. Je n'ai pas perdu mon temps, puisque je sais ce que valent les traductions, même celles qui contentent le goût des libraires. Les poètes anciens sont absolument intraduisibles. Qu'estce que Pindare dans les traductions? Prenez le poëte le mieux traduit : il n'y a pas un vers peutêtre, pas un mot, dans l'original, qui ne crie contre le traducteur. Que serait-ce donc si le poëte venait lui-même nous demander compte de son rhythme et de sa mélopée, de tous les charmes que nous avons profanés, de toutes les harmonies que nous avons troublées, de toutes les grâces dont nous n'avons rien laissé? Ce n'est pas la première fois, ni la seconde, c[ue j'exprime publiquement ces pensées. L'étude et la réflexion ne font que m'y confirmer chaque jour davan-
tage. Il y a des livres qui portent le titre de traductions;- il n'y a point de traductions. Voici deux mots grecs, ^o).txo<7xtov l'y^oç- C'est une expression très-fréquente chez Homère. Essayez de traduire. Longue lance, il n'y a plus d'image. Lance à la longue ombre, cela fait cinq mots, et quels mots ! une ridicule cacophonie. Conclusion : pour connaître Homère, il faut avoir lu Homère; et Homère, ce n'est ni ma^ dame Dacier ni Pope même.
Je vais plus loin. Je dis qu'il ne nous est pas plus permis de juger des modernes, d'après les traductions, que des Grecs ou des Romains. Nous avons lu, vous et moi, les Faust en français, et Schiller en français, et les meilleures traductions françaises de ce qu'on nomme les chefs-d'œuvre de la littérature allemande. Cette lecture ne nous a pas infiniment divertis. Plusieurs personnes très-sincères m'ont avoué qu'elles n'avaient pas pu aller jusqu'au bout, non pas même de Wilhclm Meislev, mais de Werther, mais cVHermann et Dorolhcc. Supposons quelque Perrault ou quelque La Motte; mcttons-Ie à notre place. Que sera-ce pour lui que
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la littérature allemande? sottise! délire! ennui! surtout ennui !
Et pourtant la litérature allemande est une grande littérature ! Et pourtant Goethe est un grand prosateur et un grand poëte! Je le proclame à mon tour, non point uniquement parce que je l'ai entendu proclamer par d'autres, mais parce que je le sais, parce que je l'ai senti, parce que cette impression est une des plus vives et des plus profondes que j'ai jamais éprouvées. Je n'ai aucun mérite en ceci; Je veux dire, ni plus ni moins, qu'on m'a enseigné l'allemand, et que celui qui me l'a enseigné était un homme supérieur. Je ne sais guère l'allemand, ou, si vous l'aimez mieux, je le sais comme Voltaire savait le grec. Mais c'est peut-être la faute du r. Porée et de ses confrères, si Voltaire n'a été que l'helléniste qu'on a vu : si j'ignore presque tout, en fait de langue et de littérature allemandes, c'est parfaitement ma faute. J'aurais dû mieux profiter jadis de leçons excellentes. Je me souviens toutefois; et mes souvenirs sont tout palpitants encore. Il y a seize ans déjà c|ue tu n'es plus, cher maître, cher ami; mais je te vois, je t'entends, comme le premier jour oia tu es-
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sayas de nous initier, d'autres et moi, à ces mystères de la Germanie qui n'avaient point pour toi de secrets. Tu n'aimais pas la louange; pardonne donc si je te loue : il faut bien que j'explique pourquoi je révère et j'adore tes dieux.
C'était à l'École Normale, il y a trente ans et plus. L'École Normale, en ces temps-là, n'habitait pas- un palais, et son budget était mince. Elle n'avait pas, comme aujourd'hui, deux maîtres de conférences pour les langues modernes : elle n'en avait pas même un. Mais il se trouvait presque toujours, parmi les élèves, quelques jeunes gens sachant l'allemand ou l'anglais. On faisait appel à leur dévouement ; on les chargeait de servir de maîtres à leurs cïimarades. C'est ainsi que Charles-Auguste Debs fut durant trois ans, de ISo/i à 1837, professeur d'allemand à l'École Normale. C'était un Strasbourgeois dépure race germanique. Il avait fait ses classes au Gymnasium, et n'avait étudié qu'un an à Paris. 11 était notre chef de section; c'est-à-dire que son nom, dans la promotion de 1834, avait été le premier sur la liste des admis. Kn 183/|, il avait vingt ans; mais c'était
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déjà un homme sérieux et mûr; et l'afleclion que nous lui portions se mêlait d'une sorte d'admiration respectueuse. Ceux qui ont connu Debs ne me démentiront pas, si je dis que jamais le talent n'eût pour sanctuaire une âme plus belle et plus pure. Ceux qui ont lu son livre sur l'activité volontaire savent que la France a perdu, en- M. Debs, un esprit sagace et solide, un psychologue de la famille de Maine de Biran et de JoufTroy. C'était peut-être un philosophe de génie; c'était à coup sûr un professeur éminent. 11 était né professeur. Il avait l'abondance des idées, la facilité de la parole, l'autorité du maintien et du geste. Sa voix était grave et un peu solennelle, mais non pas monotone ni traînante : il y avait même je ne sais quoi de vibrant et d'ému, qui provoquait l'attention et la sympathie. Debs était éloquent, même sans le vouloir, parce que sa parole, c'était son cœur et son àme.
S'il faut dire toute la vérité, cette noble et riche nature avait ses lacunes. Ce Français de Strasbourg n'était pas assez Français, quoiqu'il écrivît très-bien en français, et quoique son esprit fût la netteté et la limpidité mêmes. Il
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n'aimait pas assez la poésie française. Il ne comprenait pas toujours Racine.
Dans l'Orient désert quel devint mon ennui!
son éducation germanique no lui avait pas donné l'intelligence de ces délicatesses. Que pensezvous de ce vers? — Je nen pense rien. Cette étrange réponse, c'est Debs qui l'a faite, et à M. Saint-Marc Girardin, et en pleine Sorbonne, aux épreuves de licence. Il nous fut très-difficile de le convaincre qu'il avait dit plus qu'une naïveté.
En revanche, son amour pour la poésie allemande était une véritable passion. Avec quel enthousiasme il parlait de ses auteurs favoris!- Avec quelle verve il interprétait et commentait leurs œuvres! Sa belle tête rayonnait, sa voix prenait des accents inaccoutumés. Des explications données sur le vif, et toutes vivantes ellesmêmes, nous faisaient pénétrer, bon gré mal gré, jusqu'aux fibres les plus délicates de celte poésie, si dilï'érente de tout ce que nous admirons. Môme ces ballades qui nous semblent puériles, dans le français décoloré des traducteurs,
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on sentait qu'elles ont leur valeur et leurs charmes, par le mouvement du vers, par le choix des expressions, par le mot mis en sa place, par la combinaison des sons et des rimes. Qui clievauclie si tard à travers nuit el vent? cela m'a un jour remué les entrailles, mais en passant par la voix d'Auguste Debs, et après que cette voix vibrante et profonde venait de prononcer en allemand l'interrogation de Gœthe.
Voltaire souhaitait aux Allemands plus d'esprit et moins de consonnes. Je laisserai toujours à d'autres à répéter ces blasphèmes. L'esprit des Allemands n'est pas l'esprit des Français, et l'esprit des Français n'est pas l'esprit des Allemands : voilà tout ce que nous sommes en droit de dire. Quant aux consonnes, il y a beaucoup, il y a presque tout à rabattre, des préventions de notre oreille ou plutôt de notre vue. Christ ist erstanden! cela paraît atTreux; et il semble qu'aucune bouche humaine ne saurait parvenir à articuler de pareilles syllabes. Hé bien! ce vers est un vers harmonieux ; et Gœthe n*a pas eu tort de le faire chanter par un chœur d'anges. J'étais chargé d'expliquer Christ ist erstanden! Je m'écorchai le gosier pour lire mon texte, et
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on m'entendit très-mal. Alors le maître recommença la lecture, et me montra comment il fallait placer l'accent tonique. Je ne vins pas à bout de prononcer beaucoup mieux que la première fois. Je me permis, dans mon impatience, je ne sais quelle irrévérente réflexion sur la dureté des sons germaniques. Debsne me punit pas, comme c'était son droit, peut-être son devoir. Il préféra me donner une de ces leçons qui ne s'oublient pas. Je niais l'harmonie, il chanta. 11 chantait admirablement. J'écoutai avec ravissement et Christ ist erstanden! et tout le chœur des anges. Voilà comment je sais que Christ ist erstanden! est un vers harmonieux, encore que je sois parfaitement incapable, même aujourd'hui, de l'articuler sans me tordre la mâchoire. Voilà surtout comment j'ai appris, grâce à l'atticisme d'un Germain aimable, qu'il n'est pas bon de parler de ce qu'on ne connaît pas.
C'est la morale de ce chapitre et de tout mon livre. J'ai pourtant un petit apologue à conter. Il y avait autrefois, c'est-à-dire hier, un dramaturge très-célèbre. Il lui prit fantaisie de faire une Oreslie d'Eschyle, et il la fit. « Donnez-moi mon Eschyle! Je relus mon Eschyle; » ce sont
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là les termes dont il se sert, dans le récit de l'enfantement de son drame antique. Nous venons de lui dire qu'il se trompait, en parlant ainsi; qu'on ne tient pas Eschyle, quand on ne tient qu'une traduction d'Eschyle ; qu'on ne relit pas Eschyle, quand on ne relit que la prose de M. Alexis Pierron ; et que, versifier la prose de M. Alexis Pierron, ce n'est pas faire une Oreslie d'Eschyle.