EPILOGUE
Effet d'un paradoxe. — Conversion d'HippoIyle Rigault. — Caraolère propre de la démence de Perrault et de La Motte-
— Qu'est-ce qu'une traduction? — Les poètes anciens en français. — Les poètes allemands en français. -^ Hypothèse d'un Perrault ou d'un La Motte anti-allemand. — Comment je sais ce que vaut la poésie germanique. — Un maître d'allemand. — Qui était Charles-Auguste Dehs.
— Épisode de Sorhonne. — Une leçon d'allemand . de bon goût et de modestie. — Chrisl ist erstanden ! — Affabulation.
Voltaire ne savait pas le grec. Il y a longteinps, bien longtemps, que j'ai articulé cette proposition pour la pi^einière fois. C'était devant des amis. D'autres m'auraient sifflé, hué, lapidé peut-être. Eux, ils se contentèrent de crier au paradoxe. Ils étaient surpris et scandalisés. Ce cjui était clair pour moi coiTime le jour, ils no l'avaient pas vu, ils ne le voyaient pas, ils ne concevaient pas qu'on le vît. C'est qu'on ne lit pas Voltaire pour s'informer de ce qu'il savait ou ne savait pas. Combien y a-t-il de personnes,
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même parmi les lecteurs assidus de Voltaire, qui soupçonnent jusqu'à quel point Voltaire ignorait quelques-unes des choses sur lesquelles il disserte avec la plus intrépide assurance? Notre cher et regretté Hippolyte Rigault n'en revenait pas de mon paradoxe. J'avais évidemment calomnié Voltaire! Cet exemple suffit. Voilà un homme qui n'était pas seulement un des plus spirituels qu'il y eût, mais un des plus instruits et des plus judicieux. Il connaissait Voltaire, et le connaissait bien. Il s'était aperçu, comme tout le monde, que Voltaire n'est pas un érudit consommé. Et c'est tout. Ce qui vient de vous crever les yeux, il n'en avait pas même l'idée.
C'était le temps où Rigault achevait d'écrire V Histoire de la Querelle des Anciens et des Modernes. Sur Voltaire, son siège était fait. Il lui eut fallu refaire la moitié de son livre, s'il avait tenu compte de toutes mes observations. Pourtant mon assurance et ma persévérance finirent par lui donner des scrupules. Je lui fournis des notes précises. Ce n'est donc pas sans une agréable satisfaction que j'ai lu, dans le livre imprimé, ces concessions à la principale de mes critiques (ï\ n'y ayait rien de pareil dans le ma-
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nuscrit) : « Quant aux Grecs, chez les Jésuites, ainsi que dans l'Université, on les étudiait moins que les Latins. A'oltaire n'a pas appris du P. Le Jay et du P. Porée à devenir un grand helléniste. Il estimait la langue grecque la plus belle des langues; mais il ne la savait guère mieux que le maréchal- de Richelieu : il le confesse, et c'est tout dire. Lorsqu'à dix-neuf ans il composa son OEclipe, il ne lut celui de Sophocle que dans la traduction de Dacier, et, sur la foi d'une version en prose, il dénonça les conlradiclions, les ab~ surdités et les vaines déclamalions du grand poëte. Plus tard, ce fut après avoir lu le Théâtre des Grecs, qu'il traita Eschyle de barbare, et Aristophane de baladin, de farceur à peine digne d'être admis à la foire Saint-Laurent (1). »
Eh bien! soit, diront quelques-uns. Voltaire ne savait pas le grec; mais les chefs-d'œuvre de la poésie et de la prose grecques étaient traduits dans toutes les langues : il les avait, ou les pouvait avoir, en latin, en français, en anglais, en italien. 11 a pu les connaître, et il les a connus. Peut-on dire, par exemple, qu'il n'ait pas lu
fl) H. Riçault, Histoire de laQuereUe, etc.. p. 4"î3, 474.
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Homère, ayant lu Pope et madame Dacier? — Ce n'est pas à M. Rigault qu'il eût fallu aller conter ces choses. Les lignes que je viens de transcrire font voir le cas quMl faisait de la science puisée chez Brumoy et ses pareils. Quant à moi, je n'ai jamais pu concevoir la démence des Perrault et des La Motte, examinant la lune pour nous donner des nouvelles du soleil. C'est là pourtant l'exacte image de ceux qui se figurent qu'ils lisent les anciens, quand ils lisent des traductions. Encore les rayons de la lune sont-ce les rayons du soleil même, tout pâles et froids qu'ils nous reviennent. Mais qu'y a-t-il de commun entre le style de madame Dacier et le style d'Homère? Toutes les traductions en sont là; et je ne parle pas des mauvaises, elles ne comptent pas.
Il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais de traduction qui puisse tenir lieu de son original. Bien entendu qu'il ne s'agit que des originaux qui sont des chefs-d'œuvre, ou tout au moins de belles œuvres. Je constate simplement la différence des langues. Je n'ai nul motif pour ravaler les traductions et les traducteurs. Je crois même qu'une bonne traduction est une chose très-esti-