‹ VoltaireChapitre 45 sur 48 · DANS UN SEUL HOMME · texte numérisé non relu

DANS UN SEUL HOMME

« Vers la fin du mois de février de l'année 1694, Paris se trouvait en plein carnaval, et Satan, curieux d'examiner par lui-même comment se passaient les choses, à une époque de l'année si propice à la damnation des hommes, quitta tout exprès son royaume de flammes et vint sur terre, accompagné de ses trois principaux ministres, les démons de l'orgueil, de la luxure et du blasphème.

« D'abord il visita Versailles, où il se scandalisa

fortement de voir la cour assemblée à la chapelle, et prêtant une oreille pieuse à un sermon du Père Bourdaloue.

« Indigné de ce qu'il appelait la volte face ridicule de Louis XIV et maugréant contre madame de Maintenon, l'ange des ténèbres partit au plus vite.

« On eût pu l'entendre traverser les airs comme un souffle de tempête.

« En moins de cinq minutes, lui et ses trois ministres furent au Palais-Royal, où demeurait le neveu du roi. Ils avaient besoin de se consoler d'une manifestation religieuse, tout à fait en dehors de leurs principes, par le spectacle des débauches du jeune duc d'Orléans.

« La société parut charmante au prince du sombre empire.

« Dans les grands appartements comme dans les petits, grouillait une foule de vrais disciples de l'enfer. La dépravation, l'impiété, l'orgie étaient au comble.

« — A merveille ! Ici tout va pour le mieux, dit Satan. Voyons si l'on se comporte aussi bien ailleurs.

« Perçant la voûte de l'ancien salon Cardinal, les hôtes infernaux disparurent.

« Ils pénétrèrent dans la plupart des maisons du voisinage ; mais la conduite des bourgeois de Paris

n'eut pas Tapprobation de l'ange rebelle. Beaucoup d'entre eux, à l'exemple de la cour, s'occupaient du jubilé, que venait d'accorder le pape Innocent XII, et que les Pères jésuites, alors en très-haute estime, prêchaient dans chaque paroisse.

« Tout le reste pensait à peine au carnaval et négligeait danses et festins par simple préoccupation politique. On disait que le prince d'Orange allait reprendre Namur.

a — Ceci ne me convient plus, dit Satan. J'espère au moins que le peuple s'amuse.

et II déploya ses ailes vibrantes, traversa le fleuve à la hauteur du Pont-Neuf, esquiva la Sainte-Chapelle par un crochet, puis vint s'abattre au milieu de la Cité.

« Ses acolytes le suivaient toujours.

« Huit heures sonnaient à Notre-Dame, et déjà les rues étaient désertes.

« Le peuple dormait.

« Depuis deux mois, les habitants de ce quartier laborieux luttaient contre la rigueur de l'hiver. Les travaux étaient mal payés, ou d'une exécution difficile. On ne songeait ni au plaisir ni à la mascarade.

« En traversant la rue des Marmousets, Satan poussa la porte vermoulue d'une masure, à travers les ais disjoints de laquelle filtrait la lueur d'une lampe. Il la referma brusquement avec un cri sinistre, en voyant

une femme agenouillée, qui faisait sa prière du soir.

<t — Ah! ca, tout Paris devient cagotl cria le diable en courroux ; il est temps que cette plaisanterie cesse, je le veux.

{( De l'autre côté de la rue brillait une seconde lumière.

« C'était au premier étage d'une maison bourgeoise. Le roi du mal et ses ministres s'élevèrent jusqu'à son balcon.

<( Voici ce qu'ils aperçurent.

« Un enfant chétif et malingre, qu'on n'avait pas cru, pour cette raison, devoir présenter encore au baptême, agonisait dans son berceau. La mère, endormie à peu de distance, n'entendait pas, au milieu de son premier sommeil, le râle significatif du nouveau-né.

« Assis au coin de l'âtre, le dos tourné au berceau, un homme de quarante-cinq ans environ, chaudement enveloppé d'une robe de chambre, et les pieds devant le feu, venait d'absorber une bouteille de fin bourgogne. Ayant bu le dernier verre et trouvant son fauteuil moelleux, il s'était mis à ronfler avec un timbre sonore, sans se douter qu'un spasme étouffait son fils.

« — Entrons ! dit Satan, qui poussa la fenêtre.

« — Où sommes-nous? demandèrent, tout intrigués,

les démons de Torgneil, de la luxure et du blasphème.

a Dans un domicile que vous ne quitterez plus, répondit le maître infernal avec un effroyable sourire : £hez François Arouet, ancien notaire, payeur des épices et receveur des amendes à la chambre des comptes.

« Il s'approcha du berceau.

« Voyez ! cet enfant meurt, dit-il à ses ministres. Je vous donne son corps. ïïabifcez-le simultanément, et n'en sortez pas que je ne vous rappelle.

« Les démons y restèrent quatre-vingt-quatre ans, trois mois et sept jours.

« Né le 20 février 1694, le fils de François Arouet changea plus tard son nom en celui de Voltaire. Il ne mourut que le 30 mai 1778, après avoir vengé Satan du sermon du Père Bourdaloue et du jubilé du pape Innocent XII. »

La librairie parisienne débita cette curieuse et courte légende à des myriades d'exemplaires, preuve qu'elle était une sorte d'écho du sentiment public.

On refusa d'inhumer le corps du philosophe en terre sainte et de lui rendre aucun honneur fanèbre.

Louis XVI avait expressément interdit au vieil incrédule de paraître à Versailles.

Sa Majesté donna Tordre au Théâtre-Français de rouvrir ses portes, que les comédiens avaient voulu fermer pour trois jours.

D'Alembert, au nom de l'Académie, alla demander

aux Cordeliers un service pour le repos de l*âme de Voltaire, contradiction aussi étrange que ridicule avec sa conduite au chevet du moribond.

Les Cordeliers ne jugèrent pas convenable d accueillir la requête.

En revanche, quinze années plus tard, les citoyens conventionnels firent porter au Panthéon les restes de l'homme, qui avait nié toutes les lois, brisé tous les freins, rompu toutes les digues.

« Semblable, dit le comte de Maistre, à cet insecte, fléau des jardins, qui n'adresse ses morsures qu'à la racine des plantes les plus précieuses, Voltaire, avec son aiguillon, ne cesse de piquer les deux racines de la société, les femmes et les jeunes gens; il les imbibe de ses poisons, qu'il transmet ainsi d'une génération à l'autre. C'est en vain que, pour voiler d'inexprimables attentats, ses stupides admirateurs nous assourdissent de tirades sonores, où il a parlé supérieurement des objets les plus vénérés. Ces aveugles volontaires ne voient pas qu'ils achèvent ainsi la condamnation de ce coupable écrivain. Si Fénelon, avec la même plume qui peignit les joies de l'Église, avait écrit le livre du Prince y il serait mille fois plus vil et plus coupable que Machiavel.

« Le grand crime de Voltaire est Tabus et la pros^V' titution réfléchie d'un génie créé pour célébrer Diea\u^ et la vertu.

« Avec une fureur qui n'a pas d'exemple, cet insolent blasphémateur en vient à se déclarer l'ennemi personnel du Sauveur des hommes; il ose, du fond de son néant, lui donner un nom ridicule, et cette loi admirable que Thomme-Dieu apporta sur la terre, il rappelle Y infâme,

« D'autres cyniques étonnèrent la vertu, Voltaire étonne le vice.

« Il se plonge dans la fange, il s'y roule, il s'en abreuve, il livre son imagination à l'enthousiasme de l'enfer, qui lui prête toutes ses forces pour le traîner jusqu'aux extrêmes limites du mal. Il invente des prodiges de perversité, des monstres de corruption qui font pâlir.

« Paris le couronna, Sodome l'eût banni.

« Quand je vois ce qu'il pouvait faire et ce qu'il a fait, ses incontestables talents ne m'inspirent plus qu'une espèce de rage sainte qui n'a pas de nom. Suspendu entre l'admiration et l'horreur, quelquefois je voudrais lui faire élever une statue... par la main du bourreau. »

De nos jours, cette statue fut élevée à Voltaire par la main des rédacteurs du Siècle^ avec la complicité de toute la presse démagogique et irréligieuse de Paris et de la province.

C'est moins cruel, et c'est plus déshonorant.

Personne n'ignore que, pendant la Commune, un

boulet de l'armée de Versailles a frappé cette statue, juste à un endroit que la décence empêche de nommer.

Voilà quelle a été la réponse du hasard à l'enthousiasme des admirateurs de l'homme de Ferney.

Lorsque les incrédules et les libres penseurs osent prendre la parole, après le comte de Maistre, et veulent contredire ce langage solennel du talent et de la vertu, on ne peut que hausser les épaules en signe de dégoût et de pitié.

Ils oublient qu'il ne reste plus de Voltaire qu'un souvenir de malédiction qui n'est même plus de notre époque.

C'est vraiment un triste métier que ces messieurs font là, pour complaire à quelques insensés, qui s'obstinent encore à s'envelopper dans la robe de chambre du philosophe impie et libertin.

Voltaire est mort, il est bien mort.

Allez visiter, dans les cryptes funèbres du Panthéon, le froid et lourd monument qui lui sert de tombeau (1). Les pierres suintent et l'herbe croît autour des pavés. Nous n'avons vu qu'un sentier frayé dans cette herbe : il conduit à Sainte-Geneviève.

os de Voltaire ne sont plus dans ce tombeau. En 1815, té enlevés par ordre du préfet de police, et jetés dans un

Notre siècle a tiré de Voltaire tout ce qu'il était possible d*en tirer. On a usé et abusé de ce nom jusqu'à le rendre ridicule comme un lieu commun ; on a tout pensé, tout dit, tout écrit. C'est le sujet anatomique sur lequel sept ou huit générations ont porté le scalpel de l'analyse. L'œuvre entière a été I mille fois disséquée, mille fois tournée et retournée * dans tous les sens et dans tous les contre-sens. Tout le monde a battu le briquet contre cette pierre pour en faire jaillir Té tincelle, et que d'imprudents s'y sont brûlé les doigts I

Philosophes, penseurs, historiens, physiologistes, psychologues, poëtes, romanciers, ont tenu à dire leur mot, à exprimer leur opinion sur Voltaire. Ceuxci l'ont porté au Capitole, ceux-là l'ont traîné aux gémonies. Les uns l'ont appelé colosse, Jes autres l'ont appelé charogne immonde.

Quelque ignominieuse que paraisse la seconde qualification, elle se rapproche seule de la vérité.

Voltaire acheva de corrompre un siècle qui lui avait inoculé le germe de la corruption.

Enfant, on lui enseigne à lire dans un recueil obscène et une courtisane lui lègue sa bibliothèque. Jeune homme, c'est au bruit des orgies de la Régence, alors que tous les vices roulent à plein égoût, qu'il rime ses premiers poëmes. 11 s'engage avec la foule dans une voie maudite, se livre à toutes les licences.

et, pour expier la moins coupable, il se trouve enfermé à la Bastille, d'où il ne sort que pour recevoir des coups de bâton.

Vengeance 1 s'écrie-t-il. Mais la vengeance lui échappe, il doit dévorer l'outrage.

Sa destinée est faite. Aléa jacta est. Il a failli devenir enclume, il sera marteau. Sa haine déborde avec un rire étrange, rire éternel qui lui serre la gorge et contracte ses lèvres ; rire convulsif et féroce, qui ne s'achèvera que dans les hoquets de sa dernière heure.

Il sera marteau, c'est-à-dire qu'il ne passera pas un jour sans frapper à coup sûr, avec une arme lâche, le ridicule.

Il sera marteau, c'est-à-dire que, sans trêve et sans cesse, il va saper les assises sociales. On le verra confondre tout dans les mêmes plaisanteries acerbes, dans les mêmes arlequinades sacriLéges : préjugés, raison, pudeur, morale, hommes et choses, tout, jusqu'à Dieu même.

Et, pour couronner cette œuvre de démence furibonde, il écrira, déjà vieux, ces livres qu'on n'ose nommer, entre honnêtes gens, et qui suf&sent à eux seuls pour couvrir sa plume d'opprobre.

Ne lui demandez ni ordre, ni méthode, ni bonne foi, ni logique : il se moque de ce) a, pourvu que son œuvre avance.

lÏPILOGUE. 267

Peu importe où il frappe, si la ruine est faite.

Ses coups sont déloyaux, tant pis pour l'adversaire !

Il promène à plaisir le brandon de Tincendie, se rue contre tout ce qui existe, brise pour briser, avec rage, avec délire, jusqu'à ce que la vieillesse l'étende sur les débris qu'il entasse, jusqu'à ce que son dernier soupir se confonde avec les derniers soufQ.es de la royauté agonisante, avec les derniers craquements de la société qui s'effondre, avec le premier cri de guerre de 89.

Tel a été le rôle du philosophe.

Scapin de génie, rossé aux premiers actes de la pièce, il eut son apothéose au dénoûment.

On couronnait sa statue, le parterre et les loges battaient des mains, lui, ricanait encore.

Metteur en scène sans pareil, il sut disposer sa vie plus habilement que ses pauvres œuvres dramatiques. Rarement il essuya des sifflets hors du théâtre. Acteur favori sur la scène de l'impiété et de la débauche, il n'avait qu'à paraître, les rieurs étaient de son côté, et cet inimitable histrion du vice légua aux charlatans futurs le boniment qui lui avait servi à tromper son siècle.

Nous avons vu, de nos jours, une foule d'aimables disciples se partager son héritage.

Le beau Renan (de l'Institut) succède à Voltaire ,

dans sa haine acharnée contre le Christ, avec des formes moins violentes, mais plus perfides. Il embrasse le Christ comme Judas, pour mieux le trahir.

George Sand a emprunté au patriarche son style, sa morale et sa bonne foi.

Michelet lui a pris son cynisme et s'est efforcé de l'égaler en peintures obscènes, hypocritement voilées, pour les rendre plus attrayantes.

Proudhon a chaussé le sabot brutal avec lequel Voltaire trépignait sur le terrain politique et religieux, ayant soin de donner le masque de la dialectique à la férocité de sa haine.

Le singe About revendique du philosophe sa boîte à sarcasmes ; il imite son rictus, essaye de se fourrer dans sa culotte et veut essayer ses manchettes.

11 ne reste plus que la perruque du philosophe : plaçons-la sur la tête du rédacteur en chef du Siècle.

Benjamin Constant qui, dans l'autorité du discours dépasse de cent coudées tous les thuriféraires modernes du patriarche, s'écriait avec un élan de noble franchise :

« Le voltairianisme descend de ses tréteaux usés ! Pour rire encore avec Voltaire aux dépens des Livres- Saints, il faut posséder deux qualités qui rendent cette gaieté fort triste : une grande ignorance et une grande légèreté. »

On parle de l'esprit de Voltaire.

ÉPILO&UE. 269

Mais ses contemporains, les ducs de Richelieu et de Nivernais ne baissèrent jamais pavillon devant lui; mais Fréron, le pauvre et incorruptible Fréron, ne lui cédait en rien sous le rapport de l'esprit, et lui était supérieur sous le rapport du goût ; mais l'abbé Maury et Rivarol, sans compter Beaumarchais, l'eussent maté; mais Voltaire aurait donné l'in-folio de Mémoires^ griffonnés par lui sur le procès Galas, pour avoir trouvé le mot du duc d'Ayen.

On cherchait à excuser le tribunal qui avait condamné le protestant de Toulouse.

— Que voulez-vous ? disait une dame : il n'y a pas de si bon cheval qui ne bronche.

— A la bonne heure, répondit le duc ; mais Loute une écurie ?...

On a prodigué d'interminables louanges à Voltaire à propos de la réhabilitation de Galas, amenée par ses soins, et dans laquelle il n'a cherché qu'un moyen de propagande irréligieuse.

« Rien n'est moins prouvé, dit M. de Maistre, que Tinnocence de Calas. Il y a mille raisons d'en douter et même de croire le contraire. »

C'est dans les preuves de culpabilité recueillies après cette réhabilitation, qu'il faut chercher le secret de la répugnance de la magistrature à revenir aujourd'hui sur une chose jugée. Ainsi pour avoir injustement soulevé l'opinion et pris le parti d'un coupable

de son siècle, Arouet, ce prétendu défenseur de l'innocence, enlève aujourd'hui tout espoir aux victimes des erreurs judiciaires.

IL n'a fait que du mal en tout et partout.

Voilà ce qu'il faut dire, pour conclure, à tous les bourgeois niais et corrompus, et à tous les cabaretiers de France et de Navarre qui, après avoir reçu la prime du Siècle, seraient tentés d'applaudir encore aux gredineries encyclopédiques.

Dors-tu content. Voltaire, et ton hideux sourire !3

Yoltige-t-il encor sur tes os décharnés ?

Ton siècle était, dit-on, trop jeune pour te lire ;

Le nôtre doit te plaire, et tes hommes sont nés.

Il est tombé sur nous, cet édifice immense.

Que de tes larges mains tu sapais nuit et jour.

La Mort devait t'attendra avec impatience,

Pendant quatre-vingts ans que tu lui fis la cour.

Vous deviez vous aimer d'un infernal amour.

Ne quittes-tu jamais la couche nuptiale.

Où vous vous embrassez dans les vers du tombeau,

Pour t'en aller tout seul promener ton front pâle

Sous un cloître désert ou dans un vieux château ?

Que te disent alors tous ces grands corps sans vie.

Ces murs silencieux, ces autels désolés,

Que pour l'éternité ton souffle a dépeuplés ?

Que te disent les croix ? que te dit le Messie ?

Oh ! saigne-t-il encor, quand, pour le déclouer,

Sur son arbre tremblant, comme une fleur flétrie,

Ton spectre, dans la nuit, revient le secouer?

Crois-tu ta mission, dignement accomplie,

Et, comme l'Éternel, à la création.

Trouves-tu que c'est bien, et que ton œuvre est bon ?

Ces vers sont d'Alfred de Musset, pauvre âme tourmentée par le doute, et qui, tout en maudissant l'œuvre du philosophe, n'a pas vu que si Voltaire est mort, le christianisme ne l'est pas.

Les temples de nos aïeux sont debout.

Les autels ont leurs prêtres.

La croix n'est renversée ni dans nos villes, ni dans nos campagnes, et rien n'empêchait l'aveugle et malheureux poëte de s'agenouiller et de prier devant elle.

Nous ne finirons pas sans adresser le témoignage de notre admiration pleine de sympathie à M. Rabou, procureur général de la cour de Caen, qui, dans un de ses discours de rentrée, a vaillamment porté la hache au piédestal du philosophe de Ferney. Il montre combien est digne de l'exécration des peuples « l'écrivain licencieux, blasphémateur, sans conscience et sans vergogne, qui a commis au premier chef le crime de lèse-nationalité française, en jetant à la grande figure de Jeanne d'Arc, les ordures de sa pensée et les rimes de sa muse impudique » .

f Selon la religion et la patrie, a dit Michelet luimême, dans son Histoire de France ^ Jeanne d'Arc est une sainte. »

Et Victor Hugo, marquant d'un fer rouge l'épaule du rimeur obscène de la Pucelîe^ nous dit dans les Rayons et les Ombres :

272 ÉPILOGEE.

Plein de ces chants honteux, dégoût de la mémoire, Un Tieox livre est là- haut, sur une vieille armoire. Par quelque vil passant dans celte ombre oublié, Boman da dernier siècle, œuvre d'ignominie. Voltaire alors régnait, ce singe de génie, CShex rhomme en mission par le diable envoyé.

Prends garde, enfant, cœur tendre

Yoltaire est dans un coin de ta chambre bénie, Yoltaire, le serpent, le doute, l'ironie !... Avec son œil de flamme il t'espionne et rit.... Oh ! tremble, ce sophiste a sondé bien des fanges ! Oh ! tremble, oe faux sage a perdu bien des anges! Ce démon, noir milan, fond sur les cœurs pieux, Et les brise, et souvent sous ses griffes cruelles, Plume à plume, j'ai va tomber ces blanches ailes Qui font qu'une âme vole et s'enfuît dans les cieux !

Tous nos lémoignages sont donnés sur l'homme, toutes nos preuves sont faites sur sa vie criminelle : témoignages certains, preuves irréfragables, que nous appliquons comme autant de soufflets, sur la joue des promoteurs du centenaire.

Le liief de rEncyclopédie laissa derrière lui, pour achever sa tâche infernale, Diderot, d'Alembert, Pecloméja, Gondorcet, le baron d'Holbach,Marmontel, Grimm, Raynal et ce malheureux La Harpe, qui regretta si amèrement plus tard son affiliation à ces ouvriers d'opprobre.

Les Encyclopédistes sentaient croître leur audace et redoublaient d'efforts sous le règne du faible Louis XVI.

Uae noblesse, frappée de vertige, s'appliquait à

leur faire la courte échelle, et ces honnêtes publicistes trouvaient des influences pour les appuyer chaque fois qu'il s'agissait d'esquiver la législation, en outrageant l'Église ou en minant le pouvoir.

Au moyen des troupes de colporteurs qu'ils avaient à gages, tous gens de sac et de corde, ou repris de justice, experts à narguer la maréchaussée ; ils répandaient d'un bout de la France à l'autre, avec leurs propres livres, d'innombrables éditions des volumes les plus infects du patriarche de Ferney.

Ils empoisonnèrent à la lettre le pays.

Ces œuvres monstrueuses se glissaient partout. Le venin fermenta dans les masses populaires, sous le toit des familles les plus humbles.

Chaque maison devint un foyer de libertinage, une école de débauche.

L'adultère ne fut plus qu'un jeu ; la séduction de l'innocence s'appelait un triomphe.

Plus de morale, plus de respect des lois ; mépris des croyances évangéliques, dissolution et licence effrénée du haut en bas du corps social : tel est le tableau que présentait la nation française à la fin du dix-huitième siècle.

Au milieu du chaos des principes détruits, de la religion bafouée, des vertus éteintes, un des rares moralistes de l'époque s'écriait :

a Supposez uue république de voUairiens, ce sera horrible ! »

Et ce fut horrible, en effet, car l'hypothèse ne tarda pas à devenir une chose réelle.

Le nuage de scandale, grossi de jour en jour par le soufle impur de la philosophie, se déversa tout-àcoup sur notre malheureuse France en un déluge de boue et de sang. On vit éclore des monstres au fond du nid de l'incrédulité. Les théories voltairiennes eurent, en 1793, pour conclusion finale la guillotine et le bourreau, et en 1871, la fusillade, le massacre des otages et le pétrole.

Page 1