Tome II, pages 222 et
santeries sacrilèges ; il les renouvelait, il les ressassait pour la foule stupide ; il les façonnait à toutes les intelligences, les adaptait à tous les goûts, afln de mieux plonger le peuple dans un abîme d'immoralité, de contradictions, d'inconséquences et d'impostures.
Et les sots corrompus, les innombrables imbéciles du globe absorbent depuis cent trente ans cette pâture monstrueuse ; pour se vautrer dans cette fange, ils invoquent l'indépendance de la pensée.
Et un odieux journal a eu l'audace d'imprimer récemment une édition à bon marché des Œuvres de Voltaire, et de la donner en prime à tous les cabarets de France.
Et ce même journal continue aujourd'hui, avec tous ses confrères de la presse irréligieuse, de nous présenter le vieux scélérat de Ferney comme l'honneur d'une nation, que ses livres ont voulu gâter et gangrener jusqu'à la moelle.
Ils osent dire, ils osent écrire, ils osent imprimer ces mots :
« La France de Voltaire ! »
Monstrueuse locution, phrase insolente, que notre devoir est de flétrir, en la repoussant au nom de tout Français qui se respecte ; au nom même de notre patrie, dont Timpur philosophe a causé la dégradation et les malheurs.
Aussi ne peut-on se défendre d'un profond sentiment d'indignation et de dégoût, lorsqu'on voit ces lâches marchands de paradoxes du journalisme nous présenter la révolution, fille de l'impiété voltairienne, comme le type infaillible du progrès, comme Tunique espérance des sociétés modernes.
Rentrez sous terre, vil troupeau de matérialistes, bande éhontée d'incrédules : plus vous semblez près du triomphe, plus votre perte est certaine !
L'abbé Guénée et les Lettres de quelques Juifs. — Fréron. — Gomment discutait le philosophe. — Surveillance déjouée par le hasard. — ÉpUre du Diable.
Lorsque l'indignation éclate, il ne faut pas que le raisonnement en souffre.
Voici des paroles plus calmes.
Un écrivain de nos jours, qui s'entend mieux que le Siècle en style et en logique, a dit, au sujet de Voltaire :
« Par quelle méprise, par quelle incroyable confusion des mots et des idées, a-t-on pu donner à une immense débauche d'esprit le nom sacré d'indépendance ? Cette audace éventée qui jette toutes les vérités en l'air, et les laisse retomber comme il plaît au hasard, est-ce là le véritable esprit philosophique ?
« Non certes. Voltaire n'est pas un esprit indépendant et libre, c'est un esprit emporté et rebelle.
« Tous les incrédules du dix-huitième siècle, ce prétendu philosophe à leur tête, se sont adjugé à eux seuls le titre d'esprits forts.
« Qu'est-ce à dire ?
« Suffit-il de ne point croire pour être philosophe ? ou ne peut-on tout ensemble être philosophe et chrétien ?
« Prétendre que l'indépendance d'un esprit élevé ne peut conduire à la foi religieuse, c*est mentir à l'histoire, c'est méconnaître ces génies sublimes, qui, dans les premiers siècles de notre ère, ont couru d'eux-mêmes au-devant du christianisme ; c'est outrager les plus grands noms dont l'Europe s'honore depuis dix-huit cents ans, c'est calomnier nos gloires vivantes.
« Une intelligence forte sans croyances, c'est quelque chose qui n'a pas de nom et ne peut en avoir.
« Partir du doute pour conclure au doute, c'est faire de la philosophie ce que le marteau qui démolit fait de l'architecture.
« Ce n'est pas constituer la science, c'est constituer l'ignorance.
« La liberté de penser ne serait-elle, par hasard, que la liberté de ne rien penser, la liberté de tout remettre en problème sans rien résoudre, la liberté de tout ébranler sans rien affermir (1) ? »
Fréron et l'abbé Guénée tenaient à l'homme de
Ferney un langage analogue, à l'époque de la publication de ses livres.
Gamme ils prenaient fait et cause pour la morale, pour le droit et pour la justice^ on ne les écoutait pas, ou on les écoutait peu.
Voltaire seul, déconcerté par leur argumentation victorieuse, entrait en rage, surtout lorsque Tabbé Guénée, qui se procurait des épreuves de chaque œuvre nouvelle du philosophe, lui adressait un exemplaire de la réponse, le jour même où paraissait l'attaque.
Si les Lettres de quelques Juifs n'ont pas été lues suffisamment par les contemporains, elles sont aujourd'hui classiques et témoignent de la sottise et de la mauvaise foi du dix-huitième siècle.
Bien assurément Tabbé Guénée, sans parler de sa force de logique écrasante, avait plus de talent véritable et plus d'esprit que le châtelain de Ferney.
Toutes ses réponses à la Bible commentée et au Dictionnaire philosophique se publiaient sous le voile de l'anonyme, dans une rédaction pleine de tact et de convenance, qui mettait Voltaire aux abois et le réduisait à l'impossibilité de la réplique.
Il se vengeait sur Fréron, moins circonspect de sa nature, et l'accablait d'une avalanche d'épithètes grossières, dont voici les moins injurieuses :
Énergumène, ignorant, audacieux, libelliste^ fri-
234 VOLTAIEE,
pon, monstre, bête, oisoUj tartufe^ cagot, polisson^ cuistre, pédant, gredin^ bouCj chien barbet, balourd, sycophante, âne, insecte, chenille, vermisseau, escroc, ribaudy pédéraste, etc., etc.
M. de Voltaire n'argumentait pas autrement : il donnait aux autres les qualifications qui lui étaient dues, comme il leur prêtait ses vices, et bavait l'injure en guise de syllogisme.
Beaucoup de ses disciples adoptent encore aujourd'hui ce système commode.
Cependant madame Denis, très-philosophe ellemême, et affranchie, comme on l'a vu, de toute espèce de morale gênante, avait fini par triompher de ses bourgeons, au moyen de purgatifs.
Toute glorieuse d'avoir la peau nette, elle cherchait à entretenir en belle humeur son digne oncle, qui promettait de l'avantager dans son testament.
Voyant que les articles de critique le jetaient dans un état voisin de l'épilepsie, elle jugea convenable de surveiller, chaque jour, l'arrivée des courriers, afin de soustraire autant que possible à ses regards les journaux ou les correspondances qui pouvaient lui allumer la bile.
Cette précaution n'empêcha pas Voltaire de recevoir, un matin, certain paquet soigneusement affranchi et portant le timbre de la Franche-Comté.
Brisant l'enveloppe, au moment de se mettre à
table, il en tira un manuscrit, admirablement calligraphié, dont le titre et les premières lignes amenèrent sur son visage une teinte livide.
— Qu'est-ce ? demanda madame Denis.
Arrivée trop tard, au son de la cloche du déjeuner, elle n'avait pu intercepter le message.
L*oncle suffoqué ne répondit pas.
Ce qu'il venait de voir lui coupait entièrement l'appétit. Quittant la table, il monta dans son cabinet, où il s'empressa de lire un morceau poétique, dont nous allons citer les passages les plus saillants.
ÉPITRE DU DTABLE
Organe furibond de l'Ange de ténèbres.
Qui souffle dans ton cœur la rage de rimer;
Toi dont les ouvrages célèbres Instruisent cent grimauds dans l'art de blasphémer. Lieutenant des Enfers, et diable à plus d'un titre, Reçois, mon digne ami, cette infernale épître...
Mais garde-toi de la faire imprimer I Tes ouvrages divers, ton cothurne, ta lyre, Tes fastes imposteurs nous ont plu tellement
Que je t'en dois un compliment
Au nom des grands de mon Empire,
Reconnaissant de bonne foi Qu'à trouver les moyens d'en étendre les bornes, Tout diable que je suis, je le suis moins que toi.
Et ne te passe que des cornes.
Pour enlever tous les suffrages, Tu compris qu'il fallait, dans tes premiers ouvrages, Rassurer les mondains, flatter tous les penchants, Démolir, foudroyer, ou rendre ridicules D'étranges vérités qui révoltent les sens. Et, de ta rage enfin armant les incrédules, Japer contre Dieu même et mordre ses enfants.
Ainsi tu débutas en bravant le tonnerre, Et bientôt le succès dépassa ton espoir ; Ton mérite força mes sages d'Angleterre
A te céder la palme du savoir.
Ta main brisa le joug d'un pénible devoir ; Tu réformas le monde, et, grâce à ton génie, De la religion l'injuste tyrannie Perdit dans tous les cœurs son antique pouvoir.
A bas la Bible et l'Écriture!
Malgré la foi de tous les temps,
Celui qui régit la nature, Ce Dieu, l'espoir des bons et l'effroi des méchants, N'est, selon toi, qu'un monarque en peinture.
Guide des écrivains conjurés contre Dieu, Tu sus te distinguer en tout temps, en tout lieu. Gomme leur chef et leur modèle.
Et j'en suis bien reconnaissant; Car mon domaine florissant S'est accru de moitié chez la race mortelle.
L'un croit le culte indifférent Et confond le brahmane avec le catholique, Et l'autre l'abandonne au vulgaire ignorant Comme une vaine et frivole pratique.
Ici c'est un réformateur Qui blâme certains rits du sacré ministère, Qui dogmatise avec fureur Contre la foi d'un antique mystère, Ou d'un pénible aveu dispense le pécheur. Puis contrôlant la richesse des moines,
La pompe des prélats, la table des chanoines. Et taxant le cierge de mille autres abus. Dit que, pour apaiser tant de vives alarmes, Il faudrait marier tous vos jeunes reclus, Capucins, Récollets, Jacobins et grands Carmes. Là c'est un esprit fort, ou lascif ou glouton. Qui, pour analyser la nature de l'âme, Vous soutient que l'étui vaut autant que la lame, Et la fait dépérir ou croître à l'unisson Avec l'âme d'une huître ou d'un colimaçon.
Voilà quel est le catéchisme De tes disciples à Paris.
J'avais besoin de tes écrits Pour y couler à fond la barque du Papisme. Depuis trente ans que tes travaux Ont fertilisé ce rivage, Je vois de jour en jour qu'il enfle mes impôts
Et me rapporte davantage.
Il me vient chaque mois de friands manivaux De réprouvés de tout étage, Duement bardés de péchés capitaux, De gros richards calcinés de luxure.
Des fripons, des coquins de toutes les couleurs, Des intrigants et des agioteurs.
Oh ! que ne dois-je pas à l'excès de ton zèle I Pour seconder mes généreux desseins,
Tu suivis la trace fidèle
Des Bayles et des Arélins.
Ta Religion naturelle Obscurcit à jamais les plus fiers écrivains ;
Je voudrais en être le père.
Ainsi que de l'Épître agréable et légère, Où brillent l'antithèse et l'étrange conflit
De la grâce de Jésus-Christ
Avec les trois Grâces d'Homère.
Mais le prodige du savoir
G'c?t la Pucclle incomparable.
Il ne nous manquait plus que ce livre admirable Pour consommer la gloire et combler mon espoir. Que de riants tableaux! que de jolis blasphèmes I
Oh ! que tu dois t'en applaudir !
Ton esprit y surpasse, il faut en convenir, Nos intelligences suprêmes.
Je défierais tous les Enfers, Le diable le plus docte en cynique peinture, De forger en dix ans un écrit plus pervers. Plus fertile en scandale et plus riche en ordure ! Lorsque tu publias ce volume charmant, Ce modèle parfait de rimes dissolues, J'en eus tant de plaisir et de contentement, Que trois ou quatre fois j'épiai le moment
De te happer, en planant dans les nues. Je brûlais de payer tant d'utiles forfaits Dans cette retraite profonde ; Mais j'ai senti que, pour mes intérêts, Il valait mieux encor te laisser dans le monde, Oîi tu servais l'Enfer avec tant de succès.
Oh I bien me fâche que ta course Penche si fort vers nos gouffres brûlants! Je prévois trop quelle ressource Je vais perdre chez les vivants.
Mais, après tout, je m'en console :
Quand tu seras dans nos cantons, Toutes les classes des démons Iront s'instruire à ton école Et profiler de tes leçons.
Je te puis assurer, foi d'Archange rebelle,
Que tu seras le bienvenu Et dignement fêté dans le rang qui t'est dû Parmi les citoyens de la braise éternelle.
Quand tu viendras dans ce séjour.
Je veux qu'avec éclat, pour chômer ce grand jour, Notre allégresse se déploie.
vie
SES HONTES, SES CRtMES, SES OEUVRES. 239
Ce ne sera que bals et festins à ma cour. Tous les feux de l'Enfer seront des feux de joie. Dès longtemps mon fourrier t'y prépare un hôtel Un peu plus chaud que celui des Déliées,
Tout à côté du repaire éternel Où logent Vanini, Toland et leurs complices.
Là tu pourras promener tes caprices Et contempler au loin tes lacs étincelants, Des fleuves orageux, des rochers fulminants
Flanqués de vastes précipices
Et de cent gouffres mugissants.
Ce belvédère de l'infernale rive,
Pour amuser un écrivain,
Yaut bien la froide perspective De la ville et du lac des enfants de Calvin.
En attendant, cher ami, je t'invite A maintenir ton cœur endurci dans le mal Sans jamais réfléchir sur le terme fatal Où ton déclin te précipite.
Souviens-toi qu'au mépris du vulgaire chrétien. Un savant, épuré de crainte et d'espérance.
Gomme Épicure ou Lucien, Tient son rang jusqu'au bout, et doit, par bienséance,
Vivre en athée et mourir comme un chien. Il est beau d'aû'ronter le péril à ton âge,
Tel qu'un nocher audacieux Que la foudre environne, et qui brave les cieux
En blasphémant dans le naufrage.
Ne vas pas imiter ce poltron de Normand (1),
Qui par forme de testament.
Touché de repentir de son goût pour la scène,
Rima tout A-Kempis, — indigne monument !
Ni ce Ruflus (2), vil objet de ta haine,
1, Le grand Corneille, qai traduisit l'Imitation, aux dernières année» de sa 1, Jean-Baptiste Rous«eau.
Qui redouta l'Enfer et finit saintement, Ni ce benêt de La Fontaine, Qui mourut aussi lâchement.
Eh ! que diraient les bandes interdites De ces enfants perdus qui volent sur tes pas, Si leur vieux générai, aux portes du trépas, Flétrissait ses lauriers sous des craintes subites? Tu sens quel coup cela me porterait ; Bientôt chacun s'alarmerait, Car la crainte se communique, Et mon rival triompherait Dans le parti philosophique.
D'ailleurs, comment le réconcilier Avec ce Dieu d'éternelle vengeance ?
Pourrais-tu lui faire oublier Par dix mille ans de pénitence Tant d'écrits scandaleux qu'on t'a vu publier. Tant d'outrages et de licence?
Mais s'il t'invite à la résipiscence, Et cherche à t'y déterminer.
Crois-moi, résiste-lui ! Dérobe à sa clémence La gloire de te pardonner.
Soit qu'il t'appelle, ou qu'il tonne, ou menace, Ranime ta vertu, redouble tes efforts,
Munis ton cœur d'une double cuirasse Contre l'aiguillon du remords Ou contre l'attrait le la grâce.
Et poursuis sans mollir tes travaux mémorables ! Prodigue en forcené le mensonge et les fables ; Frappe, confonds, détruis et renverse à la fois La morale du Christ, ses temples et ses lois. Que l'Enfer s'en étonne, et qu'enfin tous les diables Rugissent de plaisir au bruit de tes exploits !
Est-ce une conversion? — Rechute immédiate. — Permission de rentrer à Paris. — Le triomphe et le lit de mort.
L'auteur de ces vers ne cachait pas son nom. Une lettre d'envoi, datée d'Orgelet, accompagnait l'épître et portait cette signature :
a Docteur Claude-Marie Girod. »
Ce docteur était, — nous ne dirons pas un poëfce de premier ordre, — mais un homme de véritable science, et, ce qui ne gâtait rien, un catholique sincère.
La lecture des œuvres du philosophe l'avait profondément indigné.
Vers la fin de la semaine qui suivit le départ de son épître pour Ferney, une berline de voyage s*arrêta devant sa maison.
Presque aussitôt un grand vieillard, vêtu d'un habit de velours grenat, l'œil animé, la perruque en désordre, descendit assez prestement du véhicule et demanda le docteur Girod.
Quand les domestiques Peurent introduit, il refusa le fauteuil qu'on lui avançait, croisa les mains, en les appuyant sur sa longue canne à pomme d'ivoire, regarda quelque temps en silence le maître du logis, et finit par dire, en hochant la tête :
— Vous n'avez pourtant pas Tair d'un imbécile, Monsieur ?
— Je m'applique autant que possible à n'en avoir ni l'air ni la chanson, répondit le docteur, en souriant,
— Ce qui ne vous empêche pas de croire au diable et aux supplices éternels. Savez-vous que je n'ai pas dormi, depuis cinq jours, et que vous m'avez donné la fièvre ?
Le docteur tressaillit, se leva gravement et salua.
— Je vois, dit-il, que c'est à M. de Voltaire que j'ai l'honneur de parler.
— Oui, Monsieur, à lui-même. J'ai pris sur vous des informations, et, je dois le dire, elles sont plus que satisfaisantes. Voulez-vous être mon médecin ?
— J'ai mes clients que je ne puis abandonner.
— Vous me traiterez par correspondance.
— De cette façon, j'accepte. Médecin du corps, ou médecin de l'âme ?
— De l'un et de l'autre.
— Sérieusement ?
— Très-sérieusement. Dictez les ordonnances.
Ils eurent un entretien de plus de deux heures.
Après quoi, le prince de l'Encyclopédie remonta en berline et regagna Ferney, où nous allons assister à une étrange métamorphose.
Tout le pays tomba des nues, lorsqu'on vit le philosophe, au retour de ce voyage, faire, chaque matin, une visite au presbytère, et assister ensuite à la messe du curé.
Le hameau de Ferney avait une chapelle qui tombait en ruines.
Voltaire donne des fonds pour la reconstruire, et fait graver au frontispice cette inscription latine :
Deo ereœit Voltaire,
Il y accomplit, cette année-là, le devoir pascal, sans résolutions bien fermes peut-être, avec beaucoup de légèreté, ou mû tout simplement par la peur ; mais sans parti pris de sacrilège comme à Golmar.
Informé de cette conversion inattendue, l'évêque d'Annecy envoie dire au philosophe que tout cela est fort bien ; mais qu'il doit se rétracter et condamner lui-même ses œuvres, s'il ne veut pas que sa confession et sa communion deviennent un surcroît de scandale.
Voltaire rechigne d'abord et répond à l'évêque par des fins de non-recevoir.
Pressé de nouveau, il se décide à écrire une ré-
tractation, signée et certifiée par les témoins, dont Yoici les noms :
Gros, curé de Ferney.
Frère Claude- Joseph, capucin.
Pierre Larchevêque, syndic.
Etienne Maugié.
Pierre Jacquin.
BuGROS, chirurgien.
Cette pièce curieuse, contrôlée à Gex, le 15 avril 1769, porte en outre le certificat et l'attestation de maître Rasto, notaire royal au bailliage.
Elle fut presque aussitôt publiée par les journaux suisses, et jeta l'Encyclopédie dans un état de fureur impossible à peindre.
Diderot et le baron d'Holbach partent au plus vite en députation à Ferney. On circonvient de mille et une manières le philosophe repentant. VEpitre du diable est découverte, tournée en dérision, conspuée, sifîlée et brûlée par un homme vêtu de rouge, qui simule le bourreau.
Des femmes impures se mettent de la partie et s'appliquent à réveiller dans l'âme du vieillard tous les instincts du vice et de la dépravation.
Bref, les efforts de cette bande cynique d'impies et de courtisanes sont couronnés d'un plein succès.
Voltaire se met à rire aux éclats de ce qu'il appelle son plongeon (1).
1. Recueil des particularités de la vie et de la mort de Voltaire, par Élie Harel.
Il reprend la plume et fait amende honorable à TEncyclopédie, en publiant quatre ou cinq nouveaux ouvrages, plus chargés d'immondices et de pourriture que tous ceux qu'il a rétractés.
A partir de cette époque, une surveillance active s'exerce autour de lui.
Messieurs les philosophes ont leur police secrète, et les espions font bonne garde. On dément à grand orchestre les bruits de conversion qui ont couru. Les journaux suisses sont accusés de mensonge, et, pour mieux persuader au public qu'il a été dupe d'une manœuvre des gens d'Église, on trouve deux ou trois cents colporteurs qui, bravant la défense des lois et la sévérité du châtiment, répandent à profusion, jusqu'aux derniers recoins de la province, les nouveaux livres de Voltaire,
« Jean Lécuyer et sa femme furent condamnés, le premier à la marque et aux galères, et la seconde à cinq années de détention, pour avoir colporté l'Homme aux quarante écus et d'autres livres prohibés (1). »
A cette époque, Voltaire joignait à ses œuvres irréligieuses une foule de brochures républicaines en prose ou en vers,
. Le flatteur de Louis XV,. de Frédéric de Prusse, de Georges d'Angleterre, de Catherine de Russie, de
Marie-Thérèse d'Autriche, des rois de Suède et de Danemark, et d'une foule d'autres souverains ou souveraines, n'avait pas assez d'encre pour noircir les monarchies, et prodiguait injures et diatribes à ceuxlà mêmes qu'il avait le plus encensés.
C'était au pape surtout qu'il cherchait à créer des embarras politiques.
Il écrivait en Italie :
a Quoi I les villes impériales d'Allemagne ont des évêques libres, et vous, Romains^ vous ne l'êtes pas ! Il s'en faut de beaucoup que le sultan des Turcs soit aussi despotique à Gonstantinople que le pape Vest à Rome. Vous périssez de misère sous de beaux portiques. Vous êtes nés serfs, et vous n'avez d'huile que celle de l'extrême-onction. Éveillez-vous, Romains, à la voix de la liberté, de la vérité et de la nature ! Cette voix éclate dans l'Europe, il faut que vous l'entendiez. Rompez les chaînes qui accablent vos mains généreuses, chaînes forgées par la tyrannie dans I'antre de l'imposture ! »
On voit quelle a été la véritable source de la question romaine. Tous les infâmes raisonnements reproduits, de nos jours, sont puisés dans les œuvres de Voltaire.
La queue parle comme la tête.
Ce méprisable philosophe, qui attaquait les monarchies et flattait le peuple, afin de donner à ses çeuvres
une popularité fatale, traduisait sa pensée intime sur l'oppression par des axiomes du genre de celui-ci :
« Bah ! le peuple est une bête de somme ! Il faut le conduire à coups de trique et à coups de fouet ! »
Et il ajoute dans son Dictionnaire "philosophique :
« La prétendue égalité des hommes, que quelques sophistes mettent à la mode, est une chimère pernicieuse. S'il n'y avait pas trente manœuvres pour un maître, la terre ne serait pas cultivée. Quiconque possède une charrue a besoin de deux valets et de plusieurs hommes de journée. Pto il y aura d'hommes qui n'auront que leurs bras pour toute fortune, plus les terres seront en valeur,
« Plusieurs personnes ont établi des écoles dans leurs terres. J'en ai établi moi-même, mais je les CRAINS. Je crois convenable que quelques enfants apprennent à lire, à écrire, à chiffrer, mais que le grand NOMBRE, surtout les enfants des manœuvres, ne sachent QUE CULTIVER, parce qu'on n'a besoin que d'une plume pour deux ou trois cents bras. La culture de la terre ne demande qu'une intelligence très-commune ; la nature a rendu très-faciles les travaux auxquels elle a destiné l'homme : il faut donc employer le plus d'hommes qu'on peut à ces travaux faciles et les leur rendre nécessaires (1). »
1. Cela se trouve au mot Ferlilisation^ tome IV, pages 249-252 da Dictionnaire 'philosophique , tome XL des Œuvres complètes de Voltaire (édition de 1784).
Voilà quelles étaient les idées libérales de cet étrange philosophe.
Nous invitons les apôtres propagateurs de l'instruction quand même et les partisans du suffrage universel à méditer sérieusement les principes du maître, et surtout à en tirer les conséquences.
A Ferney, Voltaire jouait au grand seigneur.
Il parlait de ses vassaux et de ses serfs avec un incroyable aplomb.
Malgré tout, et sans tenir compte des continuels démentis qull se donnait à lui-même, ce grand prêtre du mensonge osait se constituer ensuite l'avocat des opprimés. Il se déclarait l'ami de la justice par excellence, et n'en écrivait pas moins à Frédéric en 1770, après leur réconciliation :
« Sire, mettez la main sur la Pologne, et arrondissez la Prusse.
a Mais, objecta le roi, que va dire la philosophie ? »
Et Voltaire de répondre :
« Votre Majesté n'a rien à craindre. Qu'elle calme ses scrupules. En philosophie, la figure ronde est la plus parfaite. )>
Ainsi la Pologne doit la perte de sa nationalité aux conseils de ce monstre plein d'impudence et de cynisme. Si le rouge monte au front de ses panégyristes, ils auront la bonté de ne pas s'en prendre à nous. C'est l'histoire qui parle, c'est la vérité qui éclate.
Enfin rautorisation de revenir à Paris fut accordée au philosophe.
Un mois à Tavance, on prépara tout pour le recevoir. Une liste de souscriptions courut dans la ville et des sommes considérables furent obtenues. On paya l'enthousiasme, on lança des flots hurlants de population autour du char de ce nouveau triomphateur.
A la Comédie-Française, Voltaire présent, on couronna le buste de Voltaire.
La salle faillit crouler sous les bravos. On criait, on trépignait frénétiquement ; les hommes agitaient leurs tricornes ; les femmes envoyaient des baisers au vieux misérable, qui se pâmait d'orgueil et d'ivresse.
Quand il sortit du théâtre, la tourbe populaire, soldée par la souscription, entoura son carrosse et le bombarda de bouquets de roses.
Rentrant, le soir, épuisé d'émotions, saturé de flatteries. Voltaire eut un violent accès de fièvre.
Le marquis de Villette, chez lequel il avait mis pied à terre, s'empressa d'avertir un prêtre, qui accourut.
Mais il y avait là toute une légion d'encyclopédistes.
Devant eux Voltaire fit bonne contenance, et le prêtre dut se retirer, annonçant toutefois qu'il restait à la disposition du malade.
C'était M. l'abbé Gaultier, vicaire de Saint-Sulpice.
Deux jours après, le philosophe eut un flux de
sang, qui le jeta dans une faiblesse extrême. Il se crut perdu, demanda une plume et de l'encre, et traça d'une main tremblante le billet que voici : « A monsieur l'abbé Gaultier.
« Vous m'avez promis, Monsieur, de venir pour m'entendre ; je vous prie de vous donner la peine de passer chez moi le plus tôt possible.
« 26 février 1778.
a Voltaire. »
Occupé près d'un autre agonisant, le prêtre ne
rentra qu'à une heure avancée. La lettre ne lui fut
pas remise, et le lendemain, au point du jour, on lui
en apportait deux à son lever.
La seconde était ainsi conçue :
({ Madame Denis, nièce de M. de Voltaire, prie
M. l'abbé Gaultier de vouloir bien venir le voir ; elle
lui sera très-obligée.
« 27 février 1778.
« Chez le marquis de Villette. »
Le vicaire alla prendre les instructions du curé de Saint-Sulpice, qui lui ordonna d'exiger avant tout une rétractation. Il fallut, pendant deux jours, lutter contre messieurs les philosophes, qui n'entendaient pas de cette oreille.
Enfin le prêtre l'emporta sur eux.
Voici la rétractation dans toute sa teneur :
« Je déclare qu'étant attaqué, depuis plusieurs jours,
d'un vomissement de sang, à Tâge de quatre-vingtquatre ans, et n'ayant pu me traîner à Péglise, M. le curé de Saint-Sulpice a bien voulu m'envoyer M. l'abbé Gaultier, prêtre ; que je me suis confessé à lui, et que, si Dieu dispose de moi, je meurs dans la religion catholique, où je suis né, espérant de la miséricorde divine qu'elle daignera me pardonner toutes mes fautes. Si j'ai scandalisé l'Église, j*en demande pardon à Dieu et à elle.
a Le 2 mars 1778, dans la maison de M. le marquis de Ville tte, en présence de M. Tabbé Mignot, mon neveu, et de M. le marquis de Villevieille, mon vieil ami. ))
Au bas signé : « Mignot, Villevieille. »
Déposée en l'étude de maître Momet, notaire à Paris, cette pièce a été rendue publique.
A peine Voltaire eut-il reçu les sacrements, qu'il éprouva un mieux sensible. Les encyclopédistes, un instant écartés, rentrèrent dans sa chambre et ne le quittèrent plus.
Il plaisanta aussitôt avec eux de ce qu'il appelait sa « fantaisie de pénitence », oubliant ses terreurs à mesure que la santé lui revenait, et jouant avec la miséricorde divine, qui enfin l'abandonna.
Au mois de mai suivant, une rechute grave l'ayant cloué de nouveau sur son lit de douleur, on demanda
en toute hâte le docteur Tronchin, qui l'avait soigné jusqu'alors, et qui ne put lui cacher la gravité de son état.
Voltaire voulut encore appeler un prêtre.
Mais l'Encyclopédie avait juré que, pour le coup, la victoire lui resterait. *"
D'Alembert, Marmontel et Diderot s'installèrent au chevet du malade, se montrèrent sourds à ses réclamations, et s'arrangèrent pour que deux prêtres, accourus de Saint-Sulpice, ne pussent approcher qu'au moment où le délire du moribond rendait leur ministère impossible.
Voltaire mourut dans un hideux désespoir.
De toutes les maisons d'alentour on put entendre ses cris de rage.
c( — Retirez-vous I retirez-vous I hurlait-il, en apostrophant les encyclopédistes : c'est vous qui m'avez perdu !... Je n'avais pas besoin de vous, c'est vous tous qui ne pouviez vous passer de moi !... Et quelle malheureuse gloire m'avez-vous donc value !
« Au milieu de ses terreurs et de ses agitations, on l'entendait, simultanément ou tour à tour, invoquer ou blasphémer le Dieu qu'il avait poursuivi de ses complots et de sa haine.
tt Tantôt d'une voix lamentable, tantôt avec l'accent du remords ; le plus souvent dans un accès de fureur, il s'écriait :
« — Jésus-Ghrist ! Jésus-Ghrist I
« Richelieu, témoin de ce spectacle, s'enfuit, en disant :
— En vérité c'est trop fort; on ne peut y tenir (1) I »
Cet horrible drame continua.
Le moribond se tordait su* sa couche et se déchirait la poitrine avec les ongles. Il demandait l'abbé Gaultier ; mais les adeptes réunis dans l'antichambre se bouchèrent les oreilles et ne voulurent pas qu'un prêtre, recevant les derniers soupirs de leur patriarche, gâtât l'œuvre de la philosophie.
« A l'approche du moment fatal, une nouvelle crise de désespoir s'empara de l'âme de Voltaire.
« — Je sens, criait-il, une main qui me traîne au tribunal de Dieu !
(( Puis, tournant vers la ruelle de son lit des regards effarés :
« — Le diable est là, il veut me saisir!... Je le vois... Je vois Tenfer... Gachez-les moi I
« Enfin il se condamna lui-même réellement à ce festin, auquel son ignorance et sa passion anti-biblique avaient si souvent fait asseoir le prophète Ezéchiel ; et, sans moquerie, cette fois, dans un accès de soif ardente, il porta son vase de nuit à ses lèvres, en vida
1. Ces détails et ceux qui suivent sont extraits du 2* volume de l'abbé Maynard, pages 617 et suiv.
le contenu, poussa un dernier cri, et expira au milieu de ses ordures et du sang qui lui sortait par la bouche et par les narines.
« Les philosophes défendirent expressément à tous les gens de la maison de parler; mais ils ne purent imposer silence au médecin qui avait soigné Voltaire.
« Tronchin parla.
« C'est sur les détails donnés par le célèbre docteur que s'appuient toutes les narrations dont on vient de lire le récit condensé.
« Si mes principes avaient besoin que j'en resser- « rasse le nœud, écrivait-il, quelques jours après cette « épouvantable mort (1), l'homme que j'ai vu dépérir, « agoniser et expirer sous mes yeux, en aurait fait « un nœud gordien. En comparant la mort du juste, a qui n*est que le soir d'un beau jour^ à celle de « Voltaire, j'ai vu bien sensiblement la différence « qu'il y a entre un beau jour et une tempête. Je ne « me rappelle pas ce spectacle sans horreur. Dès (( qu'il vit que tout ce qu'il avait tenté pour augmen- « ter ses forces avait produit un effet contraire, la « mort fut toujours devant ses yeux, et la rage s'est « emparée de son âme. Rappelez-vous les fureurs « d'Oreste, et vous aurez une idée de la mort de Vol- « taire : Furiis agitatus obiit, »
1. Lettre du 20 juin 1778, adressée à M. Charles Romet, et conservée en original à Genève.
« Plus tard, les gens de la maison eurent la langue déliée à leur tour.
tt Si le diable pouvait mourir, ont-ils raconté, il ne « mourrait pas autrement. »
« Ainsi se termina ce long festin de Balthasar, pendant lequel l'impie avait souillé tous les vases du temple. Le philosophe sacrilège est mort de terreur, en voyant une main vengeresse écrire sur la muraille de la chambre funèbre, et lui jeter en défi la formule de ses blasphèmes :
« Écrase donc Vinfâme ! »
Nous n'avons pas à ajouter un mot de plus. Dieu sait le reste.
Le lendemain même de la mort du philosophe, on vendait dans Paris un imprimé de quatre pages, dont nous avons retrouvé le texte.
Nous le donnons in extenso, avec son titre :