‹ VoltaireChapitre 11 sur 18 · LV · texte numérisé non relu

LV

Retournons àFerney, auprès du laboureur-philosophe : son activité, nous l'avons vu, augmente avec les années ; le temps, au lieu de le vieillir, semble le renouveler, et son âme ne ressent rien des fatigues du corps.

Amans volât, currit et lœtatur : liber est, de impossibilitate non causatur, valet ad omnia. « Celui qui a la charité, vole, court et se réjouit. Il est libre , prêt à tout, rien ne lui est impossible, » dit le prophète.

Tel est Tétat du patriarche de Ferney.

« Il semblait , dit son vieux secrétaire Wagnière , » que le travail fût nécessaire à sa vie. La plupart du » temps, nous travaillions dix-huit à vingt heures par » jour. Il dormait fort peu , et me faisait lever plu- » sieurs fois la nuit. Quand il composait une pièce de

» théâtre, il était en fièvre. Son imagination le tour- » mentait et ne lui laissait aucun repos. »

Excité par sa polémique avec Jean-Jacques, poussé de plus en plus par cette polémique vers les questions religieuses, auxquelles Rousseau, dans Je Vicaire savoyard, venait de toucher avec tant de courage, il lui vint la singulière idée, vers cette époque, de faire une tragédie tout exprès pour y mettre des notes sur les rites religieux des anciens, ainsi que sur la confession et la communion des chrétiens. La pièce, en cinq actes et en vers, intitulée Olympie, fut l'œuvre de six jours, et les no tes le résultat des recherches de plusieurs mois. Aussi s'intéressera-t-il bien plus à ce qu'on pensait de ses notes, qu'à ce qu'on pensait de sa tragédie nouvelle, qui ne fut jouée qu'à Ferney, puis sur le théâtre de rélecteur Palatin, et. je crois, à la cour de Russie. Le trait important de la pièce , c'est qu'il y fait la contre-partie du grand prêtre Joad (de l'Jthalie de Racine ) , et qu'au lieu de ce prêtre fanatique , comme il l'appelait, il met en scène un prêtre bonhomme. Mais ce sont les notes qu'il faut lire : il y montre que la confession , que les asiles religieux n'ont point été inventés par le christianisme, mais que ces institutions se retrouvent dans la plus lointaine antiquité, et qu'elles eurent leur raison d'être dans la nature même de l'homme.

A propos de la confession : « S'il y a, dit-il, quel- » que chose qui console les hommes sur la terre, c'est

» de pouvoir être réconciliés avec le ciel et avec soi- » même. »

Et à propos des asiles religieux : « Il y a quelque- » fois dans le cloître je ne sais quoi d'attendrissant et » d'auguste... »

Aussi, avec quelle puissance, après avoir ainsi respecté dans la nature humaine le sentiment religieux, il anathématise ceux qui ont fondé sur ce sentiment des institutions abusives !

Rousseau , par le Vicaire savoyard , avait animé Voltaire- Voltaire, à son tour, excitait Jean-Jacques. C'est le moment où celui-ci (dans les Lettres de la montagne) écrit ces mots terribles contre les fanatiques : Ils se mettent à la place de Dieu pour faire l'œuvre du diable. Voltaire en tressaille. Ce fou de Jean-Jacques, écrit-il, a osé dire tout haut ce que les honnêtes gens se contentent de penser tout bas !

Cependant quelques oisifs , qui ne voyaient clans tout cela qu'un amusement littéraire , critiquaient la tragédie à'Olympie. On la parodia sous ce titre : Oh! Vimpie! Il faut avouer, disait Voltaire , que nous devenons spirituels.

Malgré cette légèreté d'une partie du public, ni le philosophe de Ferney, ni celui de Genève ne désespéraient de réformer l'Europe. C'est le temps où Rousseau publie, dans les Lettres écrites de la montagne , son admirable discussion sur les miracles -, c'est le temps de sa Lettre à l'archevêque de Paris

(qui venait de publier un mandement contre Y Emile et le Vicaire savoyard). La lettre du citoyen de Genève était une des plus mâles inspirations de la raison humaine. C'est le ton des prophètes pour stigmatiser les faux dieux. Voltaire, de son côté, publie coup sur coup le Sermon du rabbin Akib , — les Lettres de Charles Gouju, — le Sermon des cinquante.

Il faudrait citer ici tout entier le Sermon du rabbin Akib, un des chefs-d'œuvre de Voltaire, plein de raison et de calme. Jamais , ni chez les Pères de TÉglise, ni chez les apôtres, la religion n'a parlé un langage plus digne. C'est, dans toute sa plénitude, la voix de la conscience éclairée et libre. Rousseau avait osé aborder la question de la croyance au Christ. Il avait, s'adressant aux croyants, prononcé cette parole hardie et sublime : Nous sommes chrétiens chacun à notre manière : nous en gardant sa parole , et vous en croyant en lui. Voltaire , à son tour, abordant cette question du Christ, n'a point d'autre but que de replacer dans l'humanité cette manifestation légendaire de la conscience humaine. Il veut la rendre acceptable aux peuples modernes. Plus tard , en effet , dans un livre intitulé : Dieu et les hommes, il dira aux prêtres : Je défends Jésus contre vous.

Dois-je citer encore ces paroles? « On peut épurer » la religion. On commença ce grand ouvrage il y a » près de deux cent cinquante années • mais les hom- » mes ne s'écjairent que par degrés. Qui aurait prévu

alors qu'on analyserait les rayons du soleil , qu'on électriserait avec le tonnerre, et qu'on découvrirait la loi de la gravitation universelle, loi qui préside à l'univers? Il est temps qu'on bannisse la théologie, comme on a banni l'astrologie judiciaire , la sorcellerie, la possession du diable , la baguette divinatoire , la panacée universelle, et les jésuites. La théologie n'a jamais servi qu'à renverser les lois et qu'à corrompre les cœurs ; elle seule fait les athées, car le grand nombre des théologiens qui est assez sensé pour voir le ridicule de cette science chimérique , n'en sait pas assez pour lui substituer une saine philosophie. La théologie, disent-ils, est, selon la signification du mot, la science de Dieu. Or, les polissons qui ont profané cette science , ont donné de Dieu des idées absurdes • et de là ils concluent que la divinité est une chimère, parce que la théologie est chimérique. C'est précisément dire qu'il ne faut ni prendre du quinquina pour la fièvre, ni faire diète dans la pléthore , ni être saigné dans l'apoplexie, parce qu'il y a de mauvais médecins: c'est nier la connaissance du cours des astres, parce qu'il y a eu des astrologues -, c'est nier les effets évidents de la chimie , parce que des chimistes charlatans ont prétendu faire de l'or. Les gens du monde , encore plus ignorants que ces petits théologiens, disent : Voilà des bacheliers et des licenciés qui ne croient pas en Dieu, pourquoi y croirions-nous?

V0LTA1UE. 311

» Voilà quelle est la suite funeste de l'esprit théolo- » gique. Une fausse science fait les athées • une vraie » science prosterne l'homme devant la Divinité ; elle » rend juste et sage celui que l'abus de la théologie » a rendu inique et insensé. »

Il dit ailleurs : « La religion bien épurée serait le » premier lien de la société. »

Le philosophe de Ferney ne voit pas en Jésus un maître, mais un frère. Ce qu'il eut, nous l'avons, dit-il. L'esprit divin était en lui, je l'avoue, mais il est en nous aussi. Tout ce qu'il a fait, nous le pouvons faire (excepté les miracles, qu'il nie, qu'il trouve absurdes et quelquefois contraires à la conscience, surtout celui où il fait jeter les cochons à la mer). Jésus de Nazareth aima ses frères ; il fut juste et vrai , ne craignit point la mort. Là est sa grandeur et sa sainteté. Supposez-le Dieu , en quoi nous peut-il servir d'exemple? Quel rapport de lui à nous? et qu'est-ce que ce déguisement puéril de l'éternel créateur en une créature périssable? Où est le mérite, où est Ut sainteté, si pour jouer ce rôle (qui fut presque égalé par quelques martyrs), Jésusfut le Dieu éternel tout* puissant et tout sachant? Mais si je vois en lui une créature faible et limitée comme nous , son œuvre devient si sainte, que voilà toute l'humanité ïéïiabilitée en sa personne! L'homme se sent élevé dans sa conscience jusqu'à la hauteur du trône céleste. Écoutez donc en vous la voix intérieure, voilà le vrai texte

sacré dont toute parole écrite ne peut être qu'une copie imparfaite. L'homme n'est pas Dieu, sans doute, mais Dieu se manifeste dans l'esprit de l'homme.

Si Dieu n'est pas dans nous, il n'exista jamais.

Ces pensées, filles de la raison même, n'étaient pas particulières aux deux grands philosophes *, elles étaient celles de tout le siècle. Ne citons ici que le plus sage des hommes : Franklin lui-même témoigna des doutes sur la divinité de Jésus. Mais que disje? le grand Newton, le plus religieux des hommes, avait nié, du cœur le plus calme, cette divinité légendaire du Nazaréen.

Toutefois, ne jugeons jamais d'un homme seulement par ses opinions. Nous sommes à Ferney, voyons ce qui s'y passe.

Peu de temps après son installation, Voltaire recueille chez lui la petite-nièce de Corneille, il la marie à un gentilhomme de son voisinage, la dote magnifiquement, se crée par elleune famille, un gendre, des petits-enfants. Tout cela vit à Ferney et embellit l'existence du patriarche. Rien de plus naïf, de plus caressant, de plus gai que la petite-nièce du grand tra-

giqae. Voltaire la surnomma Cornélie Chiffon. Le mot de bonne enfant semble avoir été fait pour elle, dit-il; elle rit, chante, sautille, souffre quelquefois, caresse le patriarche, son mari, ses enfants. Une petite sœur du mari vient se joindre au jeune ménage ; le vieux philosophe, tout réjoui, écrit à ses amis : — « Me voilà donc grand-père ! » On voit qu'il s'entoure, qu'il s'enveloppe avec bonheur de cette famille innocente. Ce petit monde est pour lui une preuve permanente de la bonté humaine. Tous vivent libres au château de Ferney. Tous ont appris du patriarche à mépriser les préjugés, et tous sont bons, honnêtes, irréprochables de mœurs ; ils jouissent, au sein de la philosophie, de tout le bonheur qu'il est possible à l'homme de goûter ici-bas.

La famille s'augmente, un peu plus tard, d'un exjésuite, le père Adam, auquel Voltaire donna asile à Ferney, lorsque les jésuites furent chassés de France. — C'est une espèce d'Hébreu, disait-il en riant, que j'ai recueilli dans la transmigration de Babylone : il n'est point du tout gênant, il joue très bien aux échecs et dit la messe fort proprement. — Voltaire, qui aimait à jouer aux échecs, aimait surtout à battre son adversaire -, il battait donc le père Adam • mais des jésuites, jaloux de la gloire de leur ordre, ont dit que le père Adam perdait par reconnaissance pour M. de Voltaire.

Deux autres personnages encore tenaient un rôle

31 h VOLTAIRE.

important dans la famille du fermier-philosophe, c'était le secrétaire Wagnière et la vieille servante Baba. Le respect de ces deux créatures pour leur maître tenait de l'adoration (on voit cela encore dans les mémoires du bon et simple Wagnière). La pauvre Baba surtout n'était pas bien sûre de ne pas être la servante du bon Dieu en personne. Les bouillons de son maître étaient préparés avec dévotion. Qui croirait que celui-ci la consulta quelquefois sur des choses sérieuses?

Le nombre total des autres domestiques, tels que jardiniers, valets de ferme, ouvriers, s'élevait, dans les deux maisons de Ferney et de Tourttey, au nombre d'environ cent cinquante. Point de laquais ! point de fainéants! Maître et vassaux, tout était voué au travail dans cette étrange seigneurie-, et> l'exemple étant donné par M. de Voltaire, tout travaillait avec joie i, mais nul n'égalait l'activité du maître;

Pourtant il trouvait du temps pour tout, môme pour babiller avec les enfants : « Lorsque mes enfttnts, encore tout jeunes, dit Wagnière, l'importunaient parleurs questions, dans le temps même qu'il me dictait quelque chose, et que je les voulais faire tÉiire, il me disait : i Laissez-les } il faut toujours ré- » pondre juste aux enfants, et leur rendre raison sur i ce qu'ils demandent, suivant leur portée; et ne pas i> les tromper. » Il avait la bonté d'en user ainsi avec eux. »

Quant à madame Denis, en sa qualité de premier majordome du logis, elle était peu aimée, excepté de son oncle, dans les goûts duquel elle savait entrer avec la complaisance et l'économie d'une gouvernante héritière.

Voltaire, en ce moment, est occupé de fonder, pour les jeunes cultivateurs de Ferney, une école professionnelle d'agriculture.

Au milieu de tout cela, il plaide devant trois ou quatre tribunaux à la fois, sans parler du grand procès qu'il soutient depuis cinquante ans contre tout un monde d'abus, devant le tribunal de l'opinion publique.

Il plaide pour six pauvres gentilshommes dépouillés de leur patrimoine, dans leur minorité, par les pères de la compagnie de Jésus, dirigée alors par le père Fesse, qui la représenta enjustice. Voltaire fait rentrer dans leurs biens ces six gentilshommes, tous officiers du roi. — Il écrit à Helvétius : « Voilà une )> bonne victoire de philosophes. Je sais bien que frère » Croust cabalera , que frère Berthier m'appellera » athée; mais je vous répète qu'il ne faut pas plus » craindre ces renards que les loups de jansénistes, » et qu'il faut hardiment chasser aux bêtes puantes. » Ils ont beau hurler que nous ne sommes pas chré- » tiens, je leur prouverai bientôt que nous sommes » meilleurs chrétiens qu'eux... Je leur montrerai ma » foi par mes œuvres, avant qu'il soit peu. a

Ailleurs il écrit : « Je deviens Minos dans ma vieil- » lesse, je punis les méchants. »

« — Cette affaire, écrira-t-il plus tard dans ses » mémoires, est d'autant plus intéressante que son » commencement avait précédé la fameuse banque- » route du jésuite la Valette et consorts, et qu'elle » fut en quelque façon le premier signal de l'aboli- » tion des jésuites en France. »

Il plaide contre un curé de son voisinage qui avait, dans une affaire de femme, assassiné le fils d'un habitant de Ferney. Dans un mémoire adressé au lieutenant criminel du pays de Gex, au nom du père de la victime, il disait, après avoir rendu compte de l'assassinat : « Ce prêtre eut l'audace le lendemain » de célébrer la messe et de tenir son Dieu entre » ses mains meurtrières. »

Mais ce qui l'indigne, c'est que les complices de l'assassin, payés par lui et aidés par lui dans ce coup de main nocturne, sont décrétés $ « et celui qui les » a corrompus, qui les a armés, qui les a conduits, » qui a frappé avec eux, n'est qu'ajourné, parce qu'il » est prêtre et qu'il a des protecteurs... » Ce prêtre fut condamné aux galères.

Voltaire a encore un autre procès ; mais ce n'est plus lui qui attaque : il est accusé par son propre curé, à qui il bâtissait une église, d'avoir, pour la construction même de cette église, usurpé un pied et demi du cimetière et d'avoir fait abattre un ancien calvaire de

bois pour bâtir le portail. Ce qu'il y avait de plu s grave, c'est qu'une couturière, amie du curé, témoignait avoir entendu M. de Voltaire donner l'ordre aux ouvriers d'abattre le calvaire en leur disant : Otezmoi cette potence.

Voltaire, sur ce grief, écrit à son avocat, à Dijon : « Je suis bien aise de vous dire que cette croix de » bois, qui sert de prétexte aux petits tyrans noirs » de ce petit pays de Gex, se trouvait placée tout » juste vis-à-vis le portail de l'église que je fais bâ- » tir • de façon que la tige et les deux bras l'offus- » quaient entièrement, et qu'un de ces bras, étendu » juste vis-à-vis le frontispice de mon château, figu- » rait réellement une potence, comme le disaient les » charpentiers. On appelle potence, en terme de l'art, » tout ce qui soutient des chevrons saillants- les che- » vrons qui soutiennent un toit avancé s'appellent » potence-, et quand j'aurais appelé cette figure po- » tence, je n'aurais parlé qu'en bon architecte. »

Il gagna son procès, rit beaucoup et fît si bien, que le curé de Ferney devint son ami et lui servit de piqueur dans sa chasse aux bêtes puantes.

D'Argental, à quelques jours de là, félicite Voltaire de ce que ses procès sont enfin terminés. — Comment, mes procès terminés! Dieu m'en préserve! répond -il ; et il se compare, en riant, à la comtesse de Pimbêche.

Dans aucun temps je ne le vois plus joyeux qu'à

cette époque ; jamais je ne le vois s'amuser plus cordialement de ses ennemis. Ce qui est singulier, c'est qu'il ne s'en rit pas seulement par-devant le public, même à part lui, il aime à se moquer d'eux. Qu'il me soit permis d'en citer un exemple.

L'ex-jésuite Nonotte ayant fait imprimer un livre anonyme contre lui , lui fait écrire par son libraire la lettre que voici :

Avignon , le 50 avril 1762.

» Monsieur,

» Avant de mettre en vente un ouvrage qui vous est relatif, j'ai cru devoir décemment vous en donner avis. Le titre porte : Erreurs de M. de Voltaire sur les faits historiques, dogmatiques , etc., en deux volumes in-1 2 , par un auteur anonyme. En conséquence, je prends la liberté de vous proposer un parti. Le voici : Je vous offre mon édition de quinze cents exemplaires, à quarante sous en feuilles, montant à 3,000 livres. L'ouvrage est désiré universellement.

» Je vous l'offre, dis-je, cette édition, de bon cœur, et je ne la ferai paraître que je n'aye auparavant reçu quelque ordre de votre part.

» J'ai l'honneur d'être avec le respect le plus profond \ monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

:»> Fez ,

» imprimeur-libraire , à Avignon. »

Voltaire répond :

« Aux Délices, le 17 mai 176â.

» Vous me proposez, par votre lettre datée d'Avignon, du 30 avril, de me vendre pour mille écus l'édition entière d'un recueil de mes erreurs sur les faits historiques et dogmatiques, que vous avez, dites-vous, imprimé en terre papale. Je suis obligé, en conscience, de vous avertir qu'en relisant, en dernier lieu, une nouvelle édition de mes ouvrages, j'ai découvert dans la précédente pour plus de deux mille écus d'erreurs ; et comme, en qualité d'auteur, je me suis probablement trompé de moitié, à mon avantage, en voilà au moins pour 12,000 livres. Il est donc clair que je vous ferais tort de 9,000 francs si j'acceptais votre marché.

» De plus, voyez ce que vous gagnerez au débit du Dogmatique, c'est une chose qui intéresse particulièrement toutes les. puissances qui sont en guerre , depuis la mer Baltique jusqu'à Gibraltar. Ainsi je ne suis pas étonné que vous me mandiez que V ouvrage est désiré universellement,

» M. le général Laudon, et toute l'armée impériale, ne manqueront pas d'en prendre au moins trente mille exemplaires, que vous vendez, ditesvous, 2 livres pièce , ci 60,000

Le roi de Prusse , qui aime passionnément le Dogmatique, et qui en est occupé plus que jamais, en fera débiter à peu près la même quantité , ci. 60,000

Vous devez aussi compter beaucoup sur monseigneur le prince Ferdinand; car j'ai toujours

A reporter. . . 120,000

Report. . . 120,000

remarqué, quand j'avais l'honneur de lui faire ma cour, qu'il était enchanté qu'on relevât mes erreurs dogmatiques; ainsi vous pouvez lui en envoyer

vingt mille exemplaires, ci 40,000

A l'égard de l'armée française, où l'on parle encore plus français que dans les armées autrichiennes et prussiennes, vous y en enverrez au moins cent mille exemplaires, qui, à 40 sous la pièce, font. 200,000

Vous avez sans doute écrit à M. l'amiral Anson, qui vous procurera en Angleterre et dans les colonies le débit de cent mille de vos recueils, ci. . . 200,000

Quant aux moines et aux théologiens que le Dogmatique regarde plus particulièrement , vous ne pouvez en débiter auprès d'eux moins de trois cent mille exemplaires dans toute l'Europe, ce qui forme tout d'un coup un objet de 600,000

Joignez à cette liste environ cent mille amateurs du Dogmatique, parmi les séculiers, pose. . . . 200,000

Somme totale. . . . 1,360,000

Sur quoi il y aura peut-être quelques frais , mais le produit net sera au moins d'un million pour vous.

Je ne puis donc assez admirer votre désintéressement de me sacrifier de si grands intérêts pour la somme de 3,000 livres, une fois payée.

Ce qui pourrait m'empêcher d'accepter votre proposition, ce

VOLTAIltE. 321

serait la crainte de déplaire à M. l'inquisiteur de la foi, ou pour la foi, qui a sans doute approuvé votre édition. Son approbation, une fois donnée, ne doit point être vaine ; il faut que les fidèles en jouissent; et je craindrais d'être excommunié si je supprimais une édition si utile, approuvée par un jacobin, et imprimée dans Avignon.

A l'égard de votre auteur anonyme, qui a consacré ses veilles à cet important ouvrage, j'admire sa modestie : je vous prie de lui faire mes tendres compliments...

Son plus grand ennui vers cette époque fut, je crois, de s'être engagé, pour le mariage de Cornélie Chiffon, à commenter les œuvres du grand-oncle Pierre. L'Europe entière (les fois en tête) avait souscrit à cette magnifique édition du grand tragique français. Tant qu'il n'eut à commenter que ces immortels chefs-d'œuvre, le-Ctd, Cinna, Polyeucte, Pompée, les Horaces, il fut tout enthousiasme et toute joie ; il ne peut assez admirer le génie de Corneille : Ancien Romain parmi les Français , disait-il, il a établi une école de grandeur d'âme. — Mais quand il lui fallut lire Agésilas, Pulchérie, Othon, Suréna, Pertharite, etc., il fut pris de mauvaise humeur contre le pauvre Corneille • il ne lui fit pas grâce d'un mauvais vers, les releva tous, ce qui ne devint pas une petite besogne. Ah ! ciel, s'écriait-il, il ne peut y avoir que moi en France qui aie lu tout entier ce père du sublime et du galimatias! Et quelquefois il riait de

bon cœur, lorsqu'il rencontrait dans une tragédie des vers tels que ceux-ci :

Quelques noires vapeurs que puissent concevoir Et la mère et la fille ensemble au désespoir, Tout ce qu'elles pourront enfanter de tempêtes, Sans venir jusqu'à nous crèvera sur leurs têtes.

Voltaire, dans la lettre adressée au libraire de l'exjésuiteNonotte, parle du roi de Prusse- le lecteur a peut-être très peu pensé à lui depuis quelque temps ; mais il n'en était pas de même à Ferney : on y gardait le souvenir de l'aventure de Francfort. Le patriarche, qui aimait à débaptiser et à rebaptiser tout le monde, avait impitoyablement donné à Sa Majesté prussienne, le petit surnom de Luc (les faiseurs d'anagrammes trouveront facilement le sens de ce sobriquet)^ c'est en effet sous ce nom de guerre, qu'il le désigne partout dans sa correspondance. Dois-je dire, à ce sujet, qu'il y avait dans le jardin de Ferney un grand singe très -rusé qui, par ses cabrioles et ses étranges contenances, amusait quelquefois le philosophe? Celui-ci, d'ailleurs, considérait souvent avec beaucoup d'attention cette espèce d'intermédiaire entre la bête et l'homme. (Il faut noter que Voltaire avait aussi un aigle et un renard et de nom-

breux lapins qu'il aimait, dit-il, à voir passer leur patte sur leur nez. ) Mais ce singe, très fort, devenait quelquefois si terrible quand on l'irritait, qu'un jour il se jeta sur son maître, qui l'observait, et le mordit à la fesse si violemment, qu'il en fut réduit pendant quelque temps à marcher à béquilles. Voltaire, en se débarrassant à coups de canne, s'était écrié : Ah vilain diable de Luc! et depuis lors ce nom était resté commun au singe et au roi.

Cependant Voltaire se remit bientôt à aimer son singe; et, « Dieu me pardonne, disait-il gaîment, je crois même que j'aime encore Frédéric. »

Parlons sérieusement.

Cette affaire de Francfort répétée par toute l'Europe, avait fait du tort à Frédéric, clans l'opinion publique» et avait commencé à diminuer beaucoup l'admiration qu'il avait d'abord excitée. Les propos épigrammatiques du monarque-poëte sur les reines, sur l'impératrice de Russie, sur Marie-Thérèse, sur madame de Pompadour* ainsi que sur les ministres et les ambassadeurs des divers Etats, avaient fini par lui attirer la haine de toutes les cours. Bientôt l'intérêt, l'intrigue, l'ambition, la politique s'en mêlèrent et firent de lui, au milieu de l'Europe (dont il avait rompu l'équilibre naissant par ses conquêtes), une sorte d'ennemi public. Il avait arrondi sa Prusse, comme on sait, aux dépens de tous ses voisins. A r époque où nous sommes, il s'était réconcilié avec

Voltaire, et voici comment : ayant fait un opéra (musique et paroles) de la tragédie de Mérope, il Fenvoya à Voltaire, et ceci avait renoué entre eux la correspondance.

Frédéric voyait se former contre lui une ligue formidable composée de presque toute l'Europe , et de sombres pressentiments commençaient à entrer dans son esprit. Il n'espérait guère triomplier de tant d'ennemis.,. Avant de succomber, il avait voulu se réconcilier avec le grand distributeur de la gloire , avec celui qui venait de créer une célébrité si éclatante au czar Pierre. Il se voyait menacé à la fois par l'Autriclie , la France , la Suède , la Russie et une partie de l'empire d'Allemagne.

C'était une alliance formée d'éléments si hétérogènes (la France et l'Autriche , en guerre depuis Charles-Quint!), que l'on en était encore aux hésitations, aux négociations, lorsque le roi de Prusse, avec une armée de soixante mille hommes , se précipite sur la Saxe et s'empare de Dresde.

A cette violation des traités , le voilà déclaré perturbateur de la paix publique , mis au ban de l'empire , privé de tous ses fiefs, droits, grâces, privilèges, etc. Tout s'indigne , tout s'arme, la France envoie quatre-vingt mille hommes ; on remporte une victoire sur celui qui, par son ambition, venait d'arracher l'Europe à sa tranquille léthargie , et qui, dans l'opinion publique , était descendu plus bas que Mandrin.

Les Français menaçaient le Brandebourg et la Saxe, les Autrichiens entraient en Silésie , les Suédois en Poméranie ; les Russes venaient aussi d'avoir un succès. Frédéric semblait perdu. Le trésor amassé par son père était épuisé, ses soldats désertaient ; ses Etats, mis par son ambition au ban de Y empire, menaçaient de se soulever. Dans son désespoir, se croyant lui-même perdu , il prend la résolution de se tuer, et il fait part de ce projet funeste à trois personnes : à la margrave de Bareith, sa sœur, à son ancien courtisan d'Argens, et à Voltaire. Quon voie dans la Correspondance avec le roi de Prusse les lettres de Voltaire en cette circonstance, son émotion est profonde :

Mon cœur, lui dit-il, ne vous a jamais été assez développé. Et il lui donne les conseils qu'il eût donnés à un fils, conseils magnanimes . Qu'on voie surtout l'alinéa commençant par ces mots : Vous voulez mourir, je ne vous parle pas de Vhorreur douloureuse que ce dessein m'inspire. Qu'on lise attentivement toute cette lettre et le passage de la précédente, où se trouvent ces mots prophétiques : Vous savez que les affaires de VEurope ne sont jamais longtemps dans la même assiette.

Frédéric prit alors la résolution, s'il fallait mourir, de mourir les armes à la main ; une défaite contre cinq puissances ne pouvait , après tout , que l'honorer. Il écrivit de nouveau à Voltaire une lettre en vers

(vingt-cinq jours avant la bataille de Rosbach !); il la terminait ainsi :

Pour moi , menacé du naufrage , Je dois, en affrontant l'orage, Penser, vivre et mourir en roi.

— « Ces sentiments, lui répond Voltaire, sont dignes » de votre âme, et je ne veux entendre autre chose » par ces vers, sinon que vous vous défendrez jusqu'à » la dernière extrémité avec votre courage ordinaire. » C'est une des preuves de ce courage supérieur aux » événements, de faire de beaux vers dans une crise » où tout autre pourrait à peine faire un peu de prose. » Jugez si ce nouveau témoignage de la supériorité » de votre âme doit faire souhaiter que vous viviez. » Je n'ai pas le courage, moi, d'écrire en vers à Votre » Majesté, dans la situation où je vous vois4, mais » permettez que je vous dise tout ce que je pense..* »

Cette lettre est à peine partie , lorsqu'on apprend l'incroyable nouvelle que Frédéric a triomphé à Rosbach de tous ses ennemis! Les détails de cette bataille se transmettent aussitôt de bouche en bouche. Tant de génie militaire et d'intrépidité ne s'étaient point vu^ depuis les plus célèbres héros de l'antiquité. Les vain* feus eux-mêmes ne pouvaient s'empêcher d'applaudir leur vainqueur.

Frédéric ne perd pas un instant ; pendant qu'on ]'applauclit , il médite de nouvelles campagnes; il

VOLTAIKE. 327

faut qu'il reconquière son royaume, qu'il rende pour longtemps le nom prussien redoutable.

Entre deux combats, il écrit à Voltaire :

« Vivez heureux et tranquille à Genève- il

» n'y a que cela dans le monde : et faites des vœux » pour que la fièvre chaude héroïque de l'Europe se » guérisse bientôt, pour que le triumvirat se détruise » et que les tyrans de cet univers ne puissent pas » donner au monde les chaînes qu ils lui préparent. »

Et le vainqueur de Rosbach marche de victoire en victoire pendant sept ans.

Voltaire est dans l'admiration , quoique affligé de l'humiliation de la France dans cette guerre désastreuse. Il écrit le 7 juin 1758 : « Il s'est passé des » aventures si singulières dans ce monde , qu'on est » tout ébahi et qu'on se tait. »

Dans le Précis du siècle-de Louis XV, écrit longtemps après, on lit à propos des victoires de Frédéric :

« C'est un prodige qu'on ne peut attribuer qu'à la » discipline de ses troupes, et à la supériorité du ca- » pitaine. Le hasard peut faire gagner une bataille ; » mais quand le faible résiste aux forts sept années » dans un pays tout ouvert, et répare les plus grands » malheurs, ce ne peut être l'ouvrage de la fortune. » C'est en quoi cette guerre diffère de toutes celles » qui ont jamais désolé le monde. »

Pendant qu'il se réconcilie avec le roi de Prusse, il semble destiné à se brouiller plus que jamais avec Jean- Jacques. Celui-ci, en effet, loin d'avoir été calmé dans ses paradoxes par les ménagements de Voltaire, s'éloignait de plus en plus des voies philosophiques • et avec cela il n'était plus un penseur isolé ; grâce à l'éclat de ses derniers livres , il était devenu légion ; tout le lisait, un applaudissement immense avait retenti à l'apparition de Vicaire savoyard : dans VHéloïse et Y Emile , les femmes avaient eu enfin un écrivain à elles. Après s'être emparé de leur cœur comme amantes, il les faisait tressaillir comme mères. Il venait de sacrer l'enfance ! Tous les philosophes du temps , comme le dit Buffon , avaient conseillé aux mères d'allaiter leurs enfants, mais Rousseau seul sut le commander et se faire obéir.

Quel livre que celui à qui des milliers d'enfants durent le sein de leur mère • que toute philosophie pour les femmes était peu de chose à côté de cela !

Le cri de la nature, voilà ce qu'elles entendaient dans la voix de Jean-Jacques. Les paradoxes, les bizarreries , les théories antisociales qui blessaient tant les philosophes ( et surtout Voltaire), elles ne les entendirent pas; et, les eussent-elles entendus, n'auraientpuen déduire toutes les conséquences dange-

reuses. Aussi plus Rousseau est grand et vrai dans quelques passages, plus Voltaire s'afflige de ses écarts antiphilosophiques. « Ah! répète-t-il, que ne don- » nerais-je pas pour qu'il devienne sage ! »

Il voit avec tristesse cette éloquence emportée, ce ton de prophète, qui lui semblent recommencer un nouveau fanatisme. A travers cette âpreté de style et cette inflexible logique de Jean-Jacques, Voltaire paraît entrevoir avec horreur, dans l'avenir, une série de nouveaux fanatiques, d'autant plus dangereux, qu'ils peuvent rendre odieuse la raison naissante. Il voit venir, à la suite de Rousseau, toute une école de sentimentalité fausse ; il sent que ces pleureurs en viendront peut-être jusqu'à ébranler la conscience. Dans l'auteur de la Nouvelle Héloïse, surtout dans les imitateurs que ses succès vont produire, il craint cette exagération de pitié pour les faibles et les coupables-, pitié vraie et juste peut-être, au point de vue divin (car Dieu sans doute pardonnera beaucoup), mais au point de vue social, que peuvent produire ces doctrines? Car aux yeux de Voltaire, il ne s'agit pas seulement d'émouvoir à tout prix son lecteur, et de lui arracher des larmes, il faut l'instruire à respecter les conditions d'existence de tout ordre social. C'est ce respect des lois sociales que Voltaire n'aperçoit pas assez dans Jean-Jacques. Sa passion d'ailleurs lui exagère les paradoxes de l'auteur d'Héloïse; il frémit de voir dans le Contrat

social des principes qui, de conséquence en conséquence, mèneraient au plus intolérable despotisme.

Jean Jacques , avec sa prose d'inspiré, sa mélancolie sauvage, ses préceptes dangereux, sa logique inflexible, basée sur des principes faux, lui apparaît dans ses moments de colère comme le fondateur d'une école d'imposture.

1/ Emile venait de soulever une tempête inouïe : condamné par le Parlement de Paris, condamné à Genève, brûlé par la main du bourreau, peu s'en était fallu qu'il ne fît naître à Genève une guerre civile. Rousseau, menacé dans sa personne, errant de retraite en retraite, reçu avec acclamation dans un village, lapidé dans un autre, avait obtenu enfin de vivre tranquille dans un coin ignoré de la Suisse, se promettant bien de ne plus écrire, de n'avoir plus d'autre occupation que la botanique. Pour signal de sa rupture complète avec le monde, il allait, aux yeux mêmes de tant de grandes dames qui l'avaient aimé, épouser une pauvre fille du peuple! L'action parut folle et le paraît encore- mais elle était naturelle dans la vie de Piousseau. Il croyait clore ainsi raisonnablement sa carrière plébéienne • du reste à cette époque, il n'aspirait plus qu'au repos. Ces dix années d'une lutte terrible qu'il venait de soutenir, l'avaient épouvanté lui-même.

Jean- Jacques épouvanté ! Quelle est donc l'intrépidité de Voltaire que l'on voit sur la brèche depuis

cinquante ans, et qui n'en va pas moins tout à l'heure entreprendre et mener à fin l'œuvre la plus courageuse de son siècle ? — On le croit vieux peut-être ! et il n'est encore qu'à l'aurore de lui-même. Voici que sa véritable carrière commence. Le lecteur peut oublier tout ce qu'il a vu jusqu'ici de Voltaire • je suis certain que son souvenir sera fidèle aux années qui

vont suivre.

Nous sommes en 1762, Voltaire a soixante-huit ans; son occupation principale, outre ses champs, sa colonie et son influence personnelle sur les affaires de l'Europe, par ses relations avec les princes, les ministres et les souverains, est, en ce moment, de refaire lui tout seul V Encyclopédie, sous le titre de Dictionnaire philosophique portatif, en neuf volumes. Je ne sais si un homme avait jamais traité tant de matières diverses- l'entreprise de Diderot et de d'Alembert n'ayant pu atteindre le but proposé, il cherchait à réparer cette déroute de la philosophie, et le faisait avec génie. Il travaillait depuis deux ans déjà à ce Dictionnaire, sans cesser d'avoir l'œil un seul instant sur les affaires de ce monde. Au commencement de cette année 1762, ce qui le préoccupe, c'est une horrible procession de pénitents qui a lieu tous les ans à Toulouse, en mémoire d'un massacre de quatre mille huguenots exécutés dans cette ville, dix ans avant la Saint-Barthélémy, en 1562. L'année

1762 se trouvait être Tannée séculaire, et Ton parlait de la célébrer par des fêtes solennelles. Voltaire en frémissait d'avance et s'apprêtait à flétrir cette ville. Pour préparer plus dignement cette fête, le Parlement de Toulouse commença par condamner à la corde un ministre protestant dont tout le crime était d'avoir fait, au désert, quelques baptêmes et quelques mariages. Mais cet acte barbare n'était qu'un prélude. Le 9 mars, le même Parlement fait expirer sur la roue un protestant, nommé Jean Calas, négociant honorable, accusé par les pénitents blancs d'avoir, dans sa soixante-neuvième année, étranglé un fils de vingthuit ans, parce que ce fils, disait-on, était à la veille de se convertir à la religion catholique.

Un tel crime était-il possible? On ne connaissait que deux exemples clans l'histoire de pères accusés d'avoir tué leurs fils pour la religion -, et encore ces deux exemples étaient-ils tirés de la vie des Saints. Voltaire dresse une enquête, écrit à Toulouse, prend connaissance des pièces, réinterroge les témoins, confronte les rapports, et réussit à constater ce qui suit aux yeux de l'Europe attentive :

Jean Calas, âgé de soixante-huit ans (1), exerçait la profession de négociant à Toulouse, depuis plus de quarante années, et était reconnu de tous ceux qui

(1) Ces détails, sauf un très petit nombre de suppressions sans importance pour nous, sont empruntés à Voltaire lui-même.

ont vécu avec lui, pour un bon père. Il était protestant, ainsi que sa femme et tous ses enfants, excepté un qui avait abjuré l'hérésie, et à qui le père faisait une petite pension. Il paraissait si éloigné de cet absurde fanatisme, qui rompt tous les liens de la société, qu'il approuva la conversion de son fils Louis Calas, et qu'il avait depuis trente ans chez lui une servante zélée catholique, laquelle avait élevé tous ses enfants.

Un des fils de Jean Galas, nommé Marc-Antoine, était un homme de lettres : il passait pour un esprit inquiet, sombre et violent. Ce jeune homme, ne pouvant réussir ni à entrer dans le négoce auquel il n'était pas propre, ni à être reçu avocat, parce qu'il fallait des certificats de catholicité qu'il ne put obtenir, résolut de finir sa vie, et fit pressentir ce dessein à un de ses amis -, il se confirma dans sa résolution par la lecture de tout ce qu'on a jamais écrit sur le suicide.

Enfin, un jour ayant perdu son argent au jeu, il choisit ce jour-là même pour exécuter son dessein. Un ami de sa famille et le sien, nommé Lavaisse, jeune homme de dix-neuf ans, connu par la candeur et la douceur de ses mœurs, fils d'un avocat célèbre de Toulouse, était arrivé de Bordeaux la veille (12 octobre 1761)- il soupa par hasard chez les Calas. Le père, la mère, Marc-Antoine, leur fils aîné, Pierre, leur second fils, mangèrent ensemble. Après le souper on se retira dans un petit salon ; Marc-Antoine disparut :

enfin, lorsque le jeune Lavaisse voulut partir, Pierre Calas et lui, étant descendus, trouvèrent en bas auprès du magasin Marc-Antoine en chemise, pendu à une porte, et son habit plié sur le comptoir-, sa chemise n'était pas seulement dérangée • ses cheveux étaient bien peignés : il n'avait sur son corps aucune plaie, aucune meurtrissure.

Les cris de douleur et le désespoir du père et de la mère furent entendus des voisins. Lavaisse et Pierre Calas, hors d'eux-mêmes, coururent chercher des chirurgiens et la justice.

Pendant qu'ils s'acquittaient de ce devoir, pendant que le père et la mère étaient dans les sanglots et dans les larmes, le peuple de Toulouse s'attroupe autour de la maison. Ce peuple est superstitieux et emporté ; il regarde comme des monstres ses frères qui ne sont pas de la même religion que lui. C'est à Toulouse qu'on solennise encore tous les ans, par une procession et des feux de joie, le jour où l'on y massacra quatre mille citoyens hérétiques, il y a deux siècles.

Quelque fanatique de la populace s'écria que Jean Calas avait pendu son propre fils Marc-Antoine. Ce cri répété fut unanime en un moment ; d'autres ajoutèrent que le mort devait le lendemain faire abjuration, que sa famille et le jeune Lavaisse l'avaient étranglé, par haine contre la religion catholique : le moment d'après on n'en douta plus; toute la ville fut persuadée que c'est un point de religion chez les

protestants qu'un père et une mère doivent assassiner leur fils dès qu'il veut se convertir.

Les esprits une fois émus ne s'arrêtent point. On imagina que les protestants du Languedoc s'étaient assemblés la veille ; qu'ils avaient choisi, à la pluralité des voix , un bourreau de la secte ; que le choix était tombé sur le jeune Lavaisse ; que ce jeune homme en vingt-quatre heures avait reçu la nouvelle de son élection , et était arrivé de Bordeaux pour aider Jean-Calas , sa femme et leurs fils Pierre , à étrangler un ami, un fils, un frère.

Le capitoul de Toulouse, excité par ces rumeurs, et voulant se faire valoir par une prompte exécution, fit une procédure contre les règles et les ordonnances. La famille Calas , la servante catholique, Lavaisse furent mis aux fers.

On publia un monitoire non moins vicieux que là procédure. On alla plus loin. Marc-Antoine Calas était mort calviniste ; et s'il avait attenté sur luimême , il devait être traîné sur la claie (d'après les lois d'alors sur la mort volontaire) -, on l'inhuma avec la plus grande pompe dans l'église deSaint-Étienne, malgré le curé qui protestait contre cette profanation.

Il y a dans le Languedoc quatre confréries de pénitents : la Blanche, la Bleue, la Grise et la Noire. Les confrères portent un long capuce, avec un masque de drap percé de deux trous pour laisser la vue libre. Les confrères blancs firent à Marc-Antoine Galas un

service solennel comme à un martyr. Jamais aucune église ne célébra la fête d'un martyr véritable avec plus de pompe ; mais cette pompe fut terrible. On avait élevé au-dessus d'un magnifique catafalque un squelette qu'on faisait mouvoir, et qui représentait Marc-Antoine Calas tenant d'une main une palme, et de Vautre la plume dont il devait signer l'abjuration de l'hérésie, et qui écrivait, en effet, l'arrêt de mort de son père.

Alors il ne manqua plus au malheureux qui avait attenté sur soi-même que la canonisation; tout le peuple le regardait comme un saint; quelques-uns l'invoquaient , d'autres allaient prier sur sa tombe , d'autres lui demandaient des miracles, d'autres contaient ceux qu'il avait faits.

Quelques magistrats étaient de la confrérie des pénitents blancs. Dès ce moment , la mort de Jean Calas parut infaillible.

Ce qui surtout prépara son supplice, ce fut l'approche de cette fête singulière que les Toulousains célèbrent tous les ans en mémoire d'un massacre de quatre mille huguenots... On dressait dans la ville l'appareil de cette solennité : cela même allumait encore l'imagination échauffée du peuple-, on disait publiquement que l'échafaud sur lequel on rouerait les Calas serait le plus grand ornement de la fête ; on disait que la Providence amenait elle-même ces victimes pour être sacrifiées à notre sainte religion.

Vingt personnes ont entendu ces discours et de plus violents encore.

Treize juges s'assemblèrent tous les jours pour terminer le procès. On n'avait, on ne pouvait avoir aucune preuve contre la famille; mais la religion trompée tenait lieu de preuve. Six juges persistèrent longtemps à condamner Jean Calas , son fils et Lavaisse à la roue , et la femme de Jean Calas au bûcher. Sept autres, plus modérés, voulaient au moins qu'on examinât. Les débats furent réitérés et longs. Un des sept juges modérés (par un scrupule dont le motif Thonorait) crut devoir se récuser, et Jean Calas fut condamné à la majorité d'une seule voix.

Il paraissait impossible que Jean Calas, vieillard de soixante-huit ans , qui avait depuis longtemps les jambes enflées et faibles , eût seul étranglé et pendu un fils âgé de vingt-huit ans, qui était d'une force au-dessus de l'ordinaire; il fallait absolument qu'il eût été assisté dans cette exécution par sa femme , par son fils Pierre Calas, par Lavaisse et par la servante. Ils ne s'étaient pas quittés un seul moment le soir de cette fatale aventure. Mais cette supposition était encore aussi absurde que Vautre ; car comment une servante, zélée catholique, aurait-elle pu souffrir que des huguenots assassinassent un jeune homme élevé par elle , pour le punir d'aimer la religion de cette servante? Comment Lavaisse serait-il venu exprès de Bordeaux pour étrangler son ami dont il

ignorait la conversion prétendue ? Comment une mère tendre aurait- elle mis les mains sur son fils? Comment tous ensemble auraient-ils pu étrangler un jeune homme aussi robuste qu'eux tous, sans un combat long et violent, sans des cris affreux qui auraient appelé tout le voisinage, sans des coups réitérés, sans des meurtrissures, sans des habits déchirés ?

Il est évident que si le parricide avait pu être commis , tous les accusés étaient également coupables , parce qu'ils ne s'étaient pas quittés d'un moment -, il était évident que le père seul ne pouvait l'être , et cependant l'arrêt condamnait ce père seul à expirer sur la roue.

Le motif de l'arrêt était aussi inconcevable que le reste. Les juges qui étaient décidés pour le supplice de Jean Calas persuadèrent aux autres que ce vieillard faible ne pourrait résister aux tourments, et qu'il avouerait, sous les coups des bourreaux , son crime et celui de ses complices. Ils furent confondus, quand ce vieillard, en mourant sur la roue, prit Dieu à témoin de son innocence.

D'absurdités en absurdités , après le supplice du père, on condamna le fils. Pierre Calas, au bannissement. Mais on commença pat* le menacer dans sort cachot de le traiter comme son père s'il n'abjurait pas sa religion. C'est ce que ce jeune homme atteste par serment.

Pierre Calas , en sortant de la ville, rencontra un

VOLTAIKE 339

abbé convertisseur, qui le fit rentrer dans Toulouse • on l'enferma dans un couvent de dominicains , et là on le contraignit à remplir toutes les fonctions de la catholicité.

On enleva les filles à la mère ; elles furent enfermées dans un couvent. Cette femme presque arrosée du sang de son mari , ayant tenu son fils aîné mort entre ses bras , voyant l'autre banni , privée de ses filles, dépouillée de tout son bien, était seule dans le monde, sans pain, sans espérance

L'innocence une fois constatée par les preuves les plus irréfragables , plus de repos pour Voltaire, plus de philosophie , plus de travaux littéraires , il faut qu'il réhabilite la mémoire du supplicié, qu'il casse ce jugement, qu'il rende l'honneur à sa veuve, à ses autres fils, à ses filles, et qu'il les réintègre dans leurs biens. N'est-ce pas assez , juste ciel ! d'avoir perdu leur père ? Les Galas sont sans asile, sans secours et sans pain, il les fait venir à Ferney. En leur nom, et à ses frais, il en appelle au conseil d'Etat pour la révision du procès. Il écrit et surtout fait agir pour eux auprès des ministres, auprès du roi, auprès de madame de Pompadour. Il écrit en leur nom , se substitue d'âme , de cœur, d'activité à cette famille malheureuse. Il est à la fois comme la femme et les fils et les filles de Calas. Mais il est surtout le vengeur de l'innocence. C'est dans ce sentiment qu'il puise sa force, son intrépidité, Pas d'autre occupation pendant trois

ans que de sauver les Calas. Dans cet intervalle , il ne lui échappe pas un sourire qu'il ne se le reproche comme un crime. Du reste , pas de polémique , pas un mot dur, pas une raillerie contre les juges-, pas même d'éloquence, son style ne fut jamais si simple. Son cœur s'est brisé , les larmes ont coulé de ses yeux en écrivant telle page ; ailleurs peut-être ses mains ont frémi de colère ; mais il se contient, parle bas, cache son génie , craint d'offenser quelqu'un • il ne veut que sauver cette famille éperdue. Avec la patience d'une mère qui défend ses enfants, il explique comment les huit juges qui ont voté la mort de Calas ont pu se tromper. Même dans sa correspondance avec ses amis , il ne les accuse pas ; il écrit à d'Argental, le 21 juin : « Je suis persuadé de plus en » plus de l'innocence des Calas, et de la cruelle bonne » foi du parlement de Toulouse, qui a rendu le juge- » ment le plus inique sur les indices les plus trom- » peurs. »

Il fait taire sa propre pensée ; il pourrait accabler le parlement de Toulouse , il ne le fait pas. Ce n'est pas un succès d'éloquence qu'il lui faut, c'est la vie , c'est l'honneur des Calas.

La présence à Ferney de madame Calas, mourante de V excès de son malheur, ouvre le cœur de Voltaire au plus grand sentiment de pitié qui soit entré jamais dans un cœur d'homme. Elle lui fait commencer à soixante-huit ans une nouvelle vie, celle de la commi-

VOLTAIKE. 341

sération active pour les malheureux et les opprimés.

Il ne cherche plus le sublime et le trouve presque à chaque mot qu'il prononce ou écrit. Qu'on lise sa correspondance à cette époque si l'on veut avoir le spectacle d'un grand cœur défendant une cause sainte.

Il écrit, dès le 27 mars, à d'Argental :

« Vous me demanderez peut-être pourquoi je m'in- » téresse si fort à ce Calas qu'on a roué , c'est que je » suis homme , c'est que je vois tous les étrangers in- » dignes, c'est que tous vos officiers suisses protestants » disent qu'ils ne combattront pas de grand cœur pour » une nation qui fait rouer leurs frères sans aucune » preuve.

» Je me suis trompé sur le nombre des juges dans » ma lettre à M. de la Marche. Ils étaient treize ; cinq » ont constamment déclaré Calas innocent. S'il avait » eu une voix de plus en sa faveur, il était absous. A » quoi tient donc la vie des hommes? à quoi tiennent » les plus horribles supplices ? Quoi ! parce qu'il ne » s'est pas trouvé un sixième juge raisonnable , on » aura fait rouer un père de famille ! on l'aura accusé » d'avoir pendu son propre fils, tandis que ses quatre » autres enfants crient qu'il était le meilleur des » pères ! Le témoignage de la conscience de cet infor- » tuné ne prévaut-il pas sur l'illusion de huit juges » animés par une confrérie de pénitents blancs qui a » soulevé les esprits de Toulouse contre un ealvi- » niste ? Ce pauvre homme criait sur la roue qu'il

était innocent; il pardonnait à ses juges, il pleurait son fils , auquel on prétendait qu'il avait donné la mort. Un dominicain qui l'assistait d'office sur Féchafaud , dit qu'il voudrait mourir aussi saintement qu'il est mort. Il ne m'appartient pas de condamner le parlement de Toulouse ; mais enfin il n'y a eu aucun témoin oculaire ; le fanatisme du peuple a pu passer jusqu'à des juges prévenus. Plusieurs d'entre eux étaient pénitents blancs ; ils peuvent s'être trompés. N'est-il pas de la justice du roi et de sa prudence, de se faire au moins représenter les motifs de l'arrêt? Cette seule démarche consolerait tous les protestants de l'Europe, et apaiserait leurs clameurs. Avons-nous besoin de nous rendre odieux? Ne pourriez-vous pas engager M. le comte de Choiseul à s'informer de cette horrible aventure qui déshonore la nature humaine, soit que Calas soit coupable, soit qu'il soit innocent? Il y a certainement, d'un côté ou d'un autre , un fanatisme horrible ; et il est utile d'approfondir la vérité. » Le 4 avril, il écrit à Damilaville :

« Jamais, depuis le jour de la Saint-Barthélémy,

» rien n'a tant déshonoré la nature humaine. » Le même jour, dans sa stupeur, il dit à d'Argental :

« Rit-on encore à Paris? »

Quelques jours plus tard, il a la fièvre et reste au

lit.

Mais le 11 juin, il écrit de nouveau à d'Argental \

« Je nie jette réellement à vos pieds et à ceux de

» M. le comte de Choiseul. La veuve Calas est à

» Paris, dans le dessein de demander justice; l'ose-

» rait-elle, si son mari eût été coupable? Elle est

» de l'ancienne maison de Montesquieu, par sa mère

» (ces Montesquieu sont de Languedoc); elle a des

» sentiments dignes de sa naissance, et au-dessus de

» son horrible malheur. Elle a vu son fils renoncer à

» la vie et se pendre de désespoir, son mari accusé

» d'avoir étranglé son fils, condamné à la roue, et

» attestant Dieu de son innocence en expirant-, un

» second fils accusé d'être complice d'un parricide,

» banni, conduit à une porte de la ville, et reconduit

» par une autre porte dans un couvent ; ses deux

» filles enlevées 5 elle-même enfin interrogée sur la

» sellette , accusée d'avoir tué son fils , élargie,

» déclarée innocente, et cependant privée de sa dot.

» Les gens les plus instruits me jurent que la famille

» est aussi innocente qu'infortunée. Enfin, si, malgré

» toutes les preuves que j'ai, malgré les serments

» qu'on m'a faits, cette femme avait quelque chose à

» se reprocher, qu'on la punisse -, mais si c'est, comme

» je le crois, la plus vertueuse et la plus malheureuse

» femme du monde, au nom du genre humain, pro-

» tégez-la. Que M. le comte de Choiseul daigne

» l'écouter ! Je lui fais tenir un petit papier qui sera

» son passe -port pour être admise chez vous. »

Le 9 juillet, il écrit à un négociant de Marseille :

Zkh VOLTAIRE.

« Mandez-moi, monsieur, je vous en conjure, si la

» veuve Calas est dans le besoin »

Et il ajoute : « C'est renoncer à l'humanité que de » traiter une telle aventure avec indifférence. »

— 26 juillet, à Damilaville :

«... L'horreur de Toulouse n'occupe plus » que l'impertinence sulpicienne. Je vous demande » en grâce de faire imprimer les pièces originales » (du procès). M. Diderot peut aisément engager » quelque libraire à faire cette bonne œuvre. Il nous » paraît que ces pièces nous ont déjà attiré quelques » partisans. Que votre bon cœur rende ce service à » la famille la plus infortunée ! Voilà la véritable phi- » losophie »

— Le 31 juillet, au même :

« Est-il possible qu'on n'imprime pas, à Paris, les » mémoires des Calas? Eh bien, en voilà d'autres : » lisez et frémissez. »

— Le 7 août, à d'Argental :

« Il faut que de bouche en bouche, on fasse tinter » les oreilles du chancelier • qu'on ne lui donne ni » repos, ni trêve-, qu'on lui crie toujours : Calas! » Calas ! »

— Le 21 septembre, au marquis de Chauvelin :

« Cette affaire devient importante- elle intéresse

» les nations et les religions. Quelle satisfaction le

» parlement de Toulouse pourra-t-il jamais faire à

» une veuve dont il a roué le mari et qu'il a réduite

VOLTAIRE. Si 5

» à La mendicité, avec deux filles et trois garçons, qui » ne peuvent plus avoir d'état? »

— Le 9 janvier 1763, à l'occasion de la nouvelle année, il trouve quelques moments pour écrire à son vieil ami Cideville- il lui parle aussi de l'affaire Calas, et de l'appel en révision : « Je soupire, lui » dit-il, après le jugement, comme si j'étais parent » du mort. »

Sa passion lui fait trouver le ton et les raisons qui conviennent pour émouvoir chacun. C'est ainsi qu'il fait dire au ministre Choiseul : « Voilà déjà sept j> familles (protestantes), qui sont sorties de France » (effrayées par l'affaire Calas). Avons-nous donc » trop de manufacturiers et de cultivateurs ? »

Avec quel soin il encourage les avocats, juges, rapporteurs !

Il écrit à d'Argental, le 15 février : « On m'a mandé » que l'affaire des Calas avait été rapportée par M. de » Crosne, et qu'il a très bien parlé. Je vous assure » que l'Europe aies yeux sur cet événement. »

Mais les choses ne vont point assez vite* au gré de son impatience : « Le sang me bout sur les Calas. » Quand la révision sera-t-elle donc ordonnée? » Et, six jours seulement après cette lettre, il écrit encore : « Eh bien, a-t-on enfin rapporté l'affaire des Calas? »

Enfin, le 7 mars (notons la date : c'était l'avant-

| veille du jour anniversaire du supplice de Jean Calas),

l'affaire est rapportée au Conseil d'État, par M. de

346 V0LTA1KE.

Crosne, et Ton prononce la révision du jugement de Toulouse.

// y a donc de la justice sur la terre; il y a donc de V humanité! s'écrie Voltaire. (Lettre à Damilaville, 15 mars.)

— A M. de Crosne :

« Monsieur, vous vous êtes couvert de gloire

» Les philosophes doivent vous chérir, et les intolé- » rants même doivent vous estimer... »

Voici celte révision obtenue! Il s'agit maintenant de faire casser le jugement de Toulouse.

L'attention était, plus que jamais, fixée sur ce procès, lorsque parut un livre qui, en quelques jours, se trouva miraculeusement dans toutes les mains. C'était, au sujet des Calas, l'apparition de l'esprit nouveau des nations, mais esprit venu du fond de l'histoire. Pas une créature opprimée, qui n'y fît entendre sa voix pour enseigner aux hommes la tolérance et la pitié. La puissance de ce livre venait de sa douceur. Toute plume tomba des mains, tout fit silence avec respect pour écouter cette voix nouvelle et sacrée ; la religion allait donc revenir sur la terre, le commerce recommencer entre Dieu et les hommes ! La bonne nouvelle circulait de bouche en bouche, parmi les malheureux, surtout parmi les protestants, si persécutés alors. Tous lisaient avec adoration le saint livre.

Le titre était très simple, il portait seulement :

Traité sur la tolérance ; Fauteur n'avait pas mis son non ; mais le nom de Voltaire retentissait aux quatre vents de la terre : princes, monarques, peuples, le lisaient au milieu d'une acclamation immense.

Et ce livre, ce long cri du cœur, cette voix de la conscience , éclatait pour sauver les Calas ! Pour sauver non-seulement les Calas, mais pour arracher tous les innocents à venir, aux barbaries de la superstition et de l'ignorance. On crut entendre la mère de tous les opprimés, parlant en leur nom à la famille humaine et implorant pour eux justice et pitié.

Volaire apparut là ce qu'il était véritablement i le souverain pontife de la raison et de la justice.

Aussi, à ce moment, le respect est immense pour sa personne et son nom. Plus d'ennemis ! Toute gloire s'incline devant cette gloire. Rousseau offre de se réconcilier avec lui.

Les moins dignes des hommes en sont pour quel^ ques instants renouvelés de cœui\ Palissot, dans ce miracle, en vient à respecter les philosophes. Fréron, lui-même, rougissant de son rôle* fait proposer au défenseur des Calas (par. l'intermédiaire du libraire Panckoucke), une trêve de quelques mois. Quelle vengeance pour Voltaire ! emporter ses ennemis dans le tourbillon de son bon cœur, et leur donner $ par cette contagion de magnanimité, le meilleur moment de leur vie! Amis, ennemis, tout était heureux de

son propre bonheur • et l'humanité tout entière se sentit, grâce à lui, bénie. Diderot, qui s'était fait, par fanfaronnade, le héros de l'incrédulité, redevient naïf et enfant devant un tel spectacle : Quand il y aurait un Christ , disait-il, je vous assure que Voltair

serait sauvé.

Par ces paroles, sans y songer, Diderot replaçait le défenseur des Calas dans la vraie tradition chrétienne. Le dévouement du patriarche, pour cette malheureuse famille, rendait plus vraisemblable à ses yeux la légende de l'Homme-Dieu.

Il faut ajouter que Voltaire lui-même se servait de l'autorité du Christ, contre les hypocrites et les persécuteurs ; que, par une interprétation nouvelle de la légende évangélique, il préparait peut-être, dans les religions chrétiennes, une réforme que d'autres temps devaient voir s'accomplir. Il s'écrie tout à coup , dans un moment pathétique : Si vous voulez ressembler à Jésus-Christ, soyez martyrs et non pas bourreaux.

Quelle révolution dans ces paroles ! Et que nous voilà loin du Christ tyran du moyen âge !

Le livre de Voltaire fit le tour du monde ; Franklin, quelques années plus tard, écrivait d'Amérique : « Le » Traité de Voltaire sur la Tolérance a produit sur » le bigotisme un effet si subit et si grand, qu'il Ta » presque détruit. »

L'histoire des Calas est exposée tout entière dans

ce livre; ils devenaient ainsi sacrés. Conserver un seul doute sur leur innocence, c'eût été se mettre en dehors de toutes les lois divines et humaines. L'issue du jugement devenait donc certaine. La conscience, grâce à Voltaire, avait triomphé chez tous. Son âme, pleine du feu sacré, eut quelques jours cette joie suprême de ne sentir aucune résistance-, il goûta ce bonheur, que lui seul a connu, d'avoir mis un instant l'unanimité sur la terre.

« Le jour arriva, dit-il lui-même, où l'innocence » triompha pleinement... Tous les juges, d'une voix » unanime, déclarèrent la famille innocente, tortion- )) nairement et abusivement jugée par le parlement » de Toulouse. Ils réhabilitèrent la mémoire du père. » Us permirent à la famille de se pourvoir devant » qui il appartiendrait, pour prendre ses juges à » partie, et pour obtenir les dépens, dommages et » intérêts que les magistrats toulousains auraient dû » offrir d'eux-mêmes.

» Ce fut dans Paris une joie universelle : on s'at- » troupait dans les places publiques, dans les prome- » nades; on accourait pour voir cette famille si mal- » heureuse et si bien justifiée; on battait des mains » en voyant passer les juges, on les comblait de » bénédictions. Ce qui rendait encore ce spectacle » plus touchant, c'est que ce jour, 9 mars, était le » jour même où Calas avait péri par le plus cruel » supplice. »

Malheureusement ces moments durent peu ; le fanatisme ne tarde pas à redresser la tète, et l'affaire Calas n'est pas encore terminée, lorsque éclate (toujours dans le Languedoc) un nouveau procès criminel, contre un protestant de Castres, accusé d'avoir noyé sa fille, que des religieuses, disait-on, avaient convertie.

Voici les détails :

« Un feudiste de Castres, nommé Sirven, avait trois » filles. Comme la religion de cette famille était la » prétendue réformée, on enlève entre les bras de sa » femme, la plus jeune de leurs filles. Onla met dans » un couvent, on la fouette pour lui mieux apprendre » son catéchisme; elle devient folle, elle va se jeter » dans un puits, à une lieue de la maison de son » père* Aussitôt, les zélés ne doutent pas que le père, » la mère et les sœurs, n'aient noyé cette enfant. 11 » passait pour constant, chez les catholiques de la » province, qu'un des points capitaux de la religion » protestante, est que les pères et mères sont tenus » dépendre, d'égorger ou de noyer tous leurs enfants » qu'ils soupçonneront d'avoir quelque penchant pour » la religion romaine.

>> L'aventure de la fille noyée parvient à Tou- » louse... On décrète Sirven, sa femme et ses filles;

» Sirven épouvanté n'a que le temps de fuir avec » toute sa famille malade. Ils marchent à pied, dé- » nues de tout secours, à travers des montagnes es- » carpées, alors couvertes déneige. Une de ses filles » accouche parmi les glaçons ; et , mourante , elle » emporte son enfant mourant dans ses bras • ils » prennent enfin leur chemin vers la Suisse... » (Voltaire, lettre àDamilaville.)

Où vont-ils , sinon vers le lieu sacré devenu l'asile de tous les malheureux (comme autrefois l'église)? Ils vont à Ferney.

« Le même hasard qui m'amena les enfants de » Calas veut encore que les Sirven s'adressent à moi. » Figurez-vous, mon ami, quatre moutons que des » bouchers accusent d'avoir mangé un agneau ; voilà » ce que je vis. Il m'est impossible de vous peindre » tant dïnnocence et tant de malheurs.., »

Arrivés à Ferney, la première nouvelle qu'ils apprennent, c'est que le père et la mère sont condamnés au dernier supplice, et que les deux sœurs, déclarées également coupables, sont bannies à perpétuité; que leur bien est confisqué, et qu'il ne leur reste plus rien au monde que l'opprobre et la misère.

Pour les sauver, il n'y avait qu'un moyen, c'était qu'ils retournassent au milieu même des juges de Toulouse purger leur contumace et se présenter afin d'être jugés en personne; mais qui assurait que la

mort ne serait pas de nouveau prononcée? Pouvait-on espérer que les parlements céderaient toujours à la voix de Voltaire? Déjà ils parlaient de l'atteinte portée à leurs prérogatives par ces appels à l'opinion publique et à l'autorité royale-, Voltaire craignait de son côté que l'attention publique ne refusât de le suivre deux fois de suite sur un même terrain. Il v avait d'ailleurs un autre écueil, très grave en ce siècle : Sirven avait peu d'esprit ; il était si faible de tête, si abattu par son malheur, qu'il ne faisait plus que pleurer; à peine en pouvait-on tirer les éclaircissements nécessaires à sa propre défense. Il était donc à craindre que Ton s'intéressât peu à un homme qui savait si mal se recommander de sa propre personne. On sent l'inquiétude de Voltaire de ce côté, il écrit à son avocat, M. Élie de Beaumont, qui avait plaidé pour les Calas et qui devait défendre aussi la cause des Sirven : « Vous ne trouverez peut-être pas » dans ce malheureux père de famille la même pré- » sence d'esprit, la même force, les mêmes ressour- » ces qu'on admirait dans madame Calas. » Puis, avec un sentiment de pitié sublime, il continue : « J'ai eu beaucoup de peine à calmer son désespoir » dans les longueurs et dans les difficultés que nous » avons essuyées pour faire venir du Languedoc le » peu de pièces que je vous ai envoyées, lesquelles » mettent dans un si grand jour la démence et Tini- » quité du juge subalterne qui l'a condamné à la mort.

» et qui lui a ravi toute sa fortune. Aucun de ses » parents, encore moins ceux qu'on appelle amis, » n'osait lui écrire , tant le fanatisme et l'effroi s'é- » taient emparés de tous les esprits.

« Sa femme, condamnée avec lui, femme respecta- » ble, qui est morte de douleur en venant chez moi, » Tune de ses filles, près de succomber au désespoir, » un petit-fils né au milieu des glaces et infirme » depuis sa malheureuse naissance • tout cela déchire » encore le cœur du père, et affaiblit un peu sa » tête. Il ne fait que pleurer. »

Mais aucun de tous ces obstacles ne l'arrête-, il faut qu'il sauve les Sirven, comme il a sauvé les Calas. Le voilà donc à soixante et onze ans qui recommence, pour ces nouvelles victimes du fanatisme, ce qu'il a fait pour les premières. S'il n'agit plus par le soulèvement de la conscience publique, il agira en intéressant à cette cause les princes, les rois, les gouvernements, qui tous d'ailleurs sont jaloux de s'illustrer avec lui et de se préparer une part dans les applaudissements qu'il va de nouveau soulever. L'impératrice de Russie, le roi de Pologne, le roi de Prusse, le roi de Danemarck, le gouvernement de Berne, le landgrave de Hesse, la duchesse de Saxe-Gotha, la princesse de Nassau-Saarbruck,la margrave de Baden, la princesse de Darmstadt, etc., envoient publiquement leurs offrandes à cette famille et prennent parti pour elle ; Voltaire ne manque pas , par la bouche éloquente

de M. de Beaumont, de faire résonner ces noms augustes aux oreilles des juges.

Le roi de France ne peut se prononcer avant que son Parlement n'ait rendu un arrêt définitif-, mais, dans cet élan généreux des têtes couronnées, il ne peut rester en arrière, et accorde solennellement aux Galas réhabilités une gratification de trente-six mille livres.

Quant à Voltaire, grâce à sa charité ingénieuse, il sait persuader au Parlement de Toulouse lui-même, qu'il mettra toute son attention à éviter l'éclat dans cette nouvelle affaire, qu'il ne fera pas appel à l'opinion publique, qu'il laissera à la conscience des juges de proclamer les premiers l'innocence de cette famille malheureuse, et il leur laisse entrevoir admirablement que ceci est un moyen pour eux de se réhabiliter eux-mêmes aux yeux du public et de reconquérir leur autorité compromise. Le Conseil royal s'est couvert de gloire en cassant le jugement des Calas* ils peuvent se couvrir de la même gloire à leur tour, en jugeant équitablement les Sirven.

Qu'on me permette de citer la lettre qu'il adresse à l'un des juges mêmes qui avaient condamné la famille Sirven par contumace et devant qui elle devait reparaître.

Ferney, 19 avril 1765.

Monsieur,

Je ne vous fais point d'excuse de prendre la liberté de vous écrire sans avoir l'honneur d'être connu de vous. Un hasard singulier avait conduit dans mes retraites , sur les frontières de la Suisse, les enfants du malheureux Calas ; un autre hasard y amène la famille Sirven, condamnée à Castres, sur l'accusation ou plutôt sur le soupçon du même crime qu'on imputait aux Calas.

Le père et la mère sont accusés d'avoir noyé leur fille dans un puits, par principe de religion. Tant de parricides ne sont pas heureusement dans la nature humaine; il peut y avoir eu des dépositions formelles contre les Calas, il n'y en a aucune contre les Sirven. J'ai vu le procès- verbal, j'ai longtemps interrogé cette famille déplorable ; je peux vous assurer, monsieur, que je n'ai jamais vu tant d'innocence accompagnée de tant de malheurs : c'est l'emportement du peuple du Languedoc contre les Calas , qui détermina la famille Sirven à fuir dès qu'elle se vit décrétée. Elle est actuellement errante, sans pain, ne vivant que de la compassion des étrangers. Je ne suis pas étonné qu'elle ait pris le parti de se soustraire à la fureur du peuple, mais je crois qu'elle doit avoir confiance dans l'équité de votre parlement.

Si le cri public, le nombre des témoins abusés par le fanatisme, la terreur et le renversement d'esprit qui put empêcher les Calas de se défendre , firent succomber Calas le père , il n'en sera pas de même des Sirven. La raison de leur condamnation est dans leur fuite. Ils sont jugés par contumace , et

il!

c'est à votre rapport, monsieur, que la sentence a été confirmée par le parlement.

Je ne vous cèlerai point que l'exemple de Calas effraie les Sirven, et les empêche de se représenter. Il faut pourtant qu'ils perdent leur bien pour jamais , ou qu'ils purgent leur contumace, ou qu'ils se pourvoient au conseil du roi.

Vous sentez mieux que moi combien il serait désagréable que deux procès d'une telle nature fussent portés dans une année devant Sa Majesté, et je sens, comme vous, qu'il est bien plus convenable et bien plus digne de votre auguste corps que les Sirven implorent votre justice. Le public verra que si un amas de circonstances fatales a pu arracher des juges l'arrêt qui fit périr Calas, leur équité éclairée, n'étant pas entourée des mêmes pièges , n'en sera que plus déterminée à secourir l'innocence des Sirven.

Vous avez sous vos yeux toutes les pièces du procès ; oserais-je vous supplier, monsieur, de le revoir. Je suis persuadé que vous ne trouverez pas la plus légère preuve contre le père et la mère; en ce cas, monsieur, j'ose vous conjurer d'être leur protecteur.

Me serait-il permis de vous demander encore une autre grâce ? C'est de faire lire ces mêmes pièces à quelques-uns des magistrats vos confrères. Si je pouvais être sur que ni vous ni eux n'avez trouvé d'autre motif de la condamnation des Sirven que leur fuite, si je pouvais dissiper leurs craintes uniquement fondées sur le préjugé du peuple , j'enverrais à vos pieds cette famille infortunée, digne de toute votre compassion; car, monsieur, si la populace des catholiques superstitieux croit les protestants capables d'être parricides par piété, les protestants croient qu'on veut les rouer tous par dévotion, et je ne pour-

rais ramener les Sirven que par la certitude entière que leurs juges connaissent leur procès et leur innocence. J'aurais le bonheur de prévenir Véclat oVun nouveau procès au conseil du roi, et de vous donner en même temps une preuve de ma confiance en vos lumières et en vos bontés. Pardonnez cette démarche que ma compassion pour les malheureux, ma vénération pour le parlement et pour votre personne me font faire du fond de mes déserts.

J'ai l'honneur d'être avec respect, etc.

Les choses disposées par lui avec une habileté infinie pour le salut des Sirven , ceux-ci d'ailleurs tirés de la misère , grâce à ces protections princières , et vivant en lieu de sûreté, enfin n'ayant plus à craindre que les lenteurs ordinaires de la justice, Voltaire retourne avec plus d'activité que jamais aux soins de sa chère colonie. Il obtient pour elle une foire et un marché publics. Il fait des essais de culture nouvelle, acclimate le mûrier à Ferney, fait venir deSavoie plus de vingt mille pieds d'arbres d'espèces les plus variées -, il essaie (malheureusement en vain) de cultiver la garance • et ces travaux champêtres lui plaisent de plus en plus. Celui, dit-il, qui fait croître deux brins d'herbe où il n'en croissait qu'un rend service à l'État.

Affermi dans sa foi par les cinq années qu'il vient

de vouer à la défense de deux familles malheureuses, sa sérénité augmente , il aperçoit avec joie les destinées futures du genre humain, et, jusque dans ses lettres les plus familières, il les annonce avec assurance à ses amis. Il a été pendant cinq années le souverain pontife de l'humanité , sa récompense est d'en devenir le prophète.

Le 2 avril 1764, il écrit au marquis de Chauvelin :

« Tout ce que je vois jette les semences d'une ré- » volution qui arrivera immanquablement, et dont je » n'aurai pas le plaisir d'être témoin. Les Français » arrivent tard atout, mais enfin ils arrivent. La lu- » miére s'est tellement répandue de proche en proche, » qu'on éclatera à la première occasion; et alors ce » sera un beau tapage. Les jeunes gens sont bien » heureux • ils verront de belles choses. »

Le 17 juin de la même année, il écrit aux d'Argental :

« Les écailles tombent des yeux-, le règne de

» la vérité est proche. Mes anges , bénissons Dieu. »

Son esprit s'habitue de jour en jour aux pensées les plus pures , les plus élevées 5 et les hauteurs les plus sublimes de l'âme deviennent pour lui régions familières. Il écrit à madame du Deffant (19 février 1766) :

« Au milieu de quatre-vingts lieues de neige,

» assiégé par un très rude hiver, et mes yeux me re- » fusant le service , j'ai passé tout mon temps à mé-

» diter. — Ne méditez-vous pas aussi , madame? Ne » vous vient-il pas aussi quelquefois cent idées sur » l'éternité du monde, sur la matière, sur la pensée, » sur l'espace, sur l'infini ? »

Jusqu'à cette époque, il avait partagé un peu les dédains de l'aristocratie pour le peuple ; mais depuis qu'il a vu de pauvres artisans eux-mêmes pleurer de joie à la réhabilitation des Calas, il s'élève au-dessus de cette ancienne injustice ; faut-il ajouter que son nom est devenu si populaire depuis le procès Calas , qu'il a, en ce moment , la joie de voir jusqu'aux ouvriers de Genève lire ses derniers ouvrages. Un nouvel élargissement de son àme fut sa récompense d'avoir mis toutes les classes en communion par le Traité sur la tolérance. Il écrit à quelqu'un qui s'effraie de voir le peuple s'instruire :

« Non, monsieur, tout n^est point perdu quand on » met le peuple en état de s'apercevoir qu'il a un es- » prit. Tout est perdu , au contraire 9 quand on le » traite comme une troupe de taureaux ; car tôt ou » tard ils vous frappent de leurs cornes. »

Heureux désormais et sûr d'avoir vaincu , il retourne aux amusements poétiques; les charmants i Contes j Thélème et Macare, les Trois manières , sont de cette époque ; mais sa vraie récréation, au milieu de cette complication de travaux et d'affaires, fut de reprendre les jeux du théâtre, négligés depuis si longtemps : il écrit * en quelques jours 5 le Triumvirat $

moins encore pourtant pour se donner les joies d'une tragédie que pour écrire en notes une histoire des proscriptions. « Elles commencent , dit-il , par celles » des Hébreux et finissent par celles des Gévennes. La » tragédie nest faite que pour amener ce petit mor- » ceau. » (Lettre à Damilaville , 2 janvier 1767.) Gomme cette pièce était sans amour, il ne voulut pas qu'elle fût représentée sur d'autre théâtre que celui de Ferneys II y avait pourtant un admirable monologue de Sextus Pompée :

D'où vient que l'univers est fait pour les Césars ?

Il était charmé de se faire à Ferney des divertissements qui ne se pouvaient reproduire ailleurs : cela faisait affluer chez lui les voyageurs de tous les pays et le tenait comme au centre du monde. Il serait curieux et plaisant de le suivre dans la série d'inventions qu'il imagina pour faire de sa colonie un lieu de pèlerinage universel. Toutes les grandes dames j comme on sait, tous les désœuvrés de l'Europe passaient agréablement leur temps à être malades aux eaux de Plombières, de Bonnes ou de Vichy • il y avait aussi parmi eux sans doute de véritables malades. Voltaire imagina de faire à Tronchin une réputation éclatante parmi tous les princes et riches de l'Europe ; aussi venait-on à Genève, comme en Epidaure ; et de

Genève, comment ne pas aller rendre ses hommages à Fauteur de Zaïre ?

C'est ainsi qu'il fit de sa maison un caravensérail de libres penseurs ; l'Europe savante se donnait là rendez-vous parmi les princes , ministres , ambassadeurs... Table mise et salon tous les jours ! mais le mai Ire y paraissait peu. On avait fait trois ou quatre cents lieues pour le voir, on séjournait un mois à Ferney, buvant et mangeant à sa table , sans que quelquefois il parût un instant. Madame Denis , la petite Corneille , son mari Dupuits , l'aimable neveu Florian. faisaient les honneurs, tiraient des feux d'artifice, donnaient le bal ; mais M. de Voltaire était au lit , gardait la chambre , et M. Tronchin , disait -on , avait défendu qu'il vît personne. Unmonsieur Guibert, jeune officier de mérite, auteur d'un livre sur la tactique, qui l'attendait ainsi depuis quinze jours, vivant chez lui sans le voir, s'avisa de lui faire remettre par un des domestiques qui l'approchaient, un billet en vers, ainsi conçu :

J'espérais en ces lieux voir le Dieu du génie , L'entendre , lui parler et m'instruire en tout point ; Mais semblable à Jésus dans son Eucharistie, On le mange, on le boit, et l'on ne le voit point.

Voltaire, enchanté, reçut M. Guibert, causa avec lui dans sa chambre une journée entière; ils parlèrent de toutes choses, mais principalement de

Fart de la guerre, et cette entrevue avec le jeune officier nous valut tout de suite le joli conte en vers intitulé : La Tactique, dans lequel Voltaire l'immortalisa lui et son livre.

C'est à cette époque, entre les deux procès Calas et Sirven, que Voltaire eut le courage de publier le Dictionnaire philosophique portatif, en neuf volumes, le plus considérable comme le plus hardi de tous ses ouvrages. Cette publication, quoique clandestine, proscrite, condamnée, brûlée par le bourreau, fut répandue en quelques jours au nombre de six éditions, et frappa le gouvernement de stupeur. Voltaire n'avait pas mis son nom. Très peu de personnes étaient dans la confidence et les précautions les plus minutieuses avaient été prises par lui, très adroitement, pour déjouer toutes les investigations de la police. Il sait que Ton pousse ces investigations jusqu'à violer le secret, des correspondances, aussitôt il se met à faire écrire et à écrire, sous cent noms supposés et sous le sien propre, une série de fausses lettres destinées à détourner le soupçon. Il supplie ses amis de lui envoyer ce fameux Dictionnaire portatif \ dont on parle tant, qu'il lui est impossible, dit-i!, de se procurer dans ses déserts et que pourtant quelques insensés ont l'impudence de lui imputer* Un peu plus tard, il avoue qu'il l'a lu et qu'il y a pris du plaisir, mais qu'il y a reconnu plus de vingt mains différentes, îl y a retrouvé, dit-il, des articles de feu Monsieur un

tOLTAIRE. 363

tel et de feu Monsieur un tel, articles qu'ils n'avaient point osé publier de leur vivant, mais qui lui avaient été communiqués à lui-même en manuscrit. Pour mieux détourner le soupçon, et, comme il disait luimême, pour prouve}' V alibi, il écrit à la hâte une tragédie nouvelle qu'il fait représenter sur tous les théâtres de l'Europe, et qu'il dédie aux deux ministres Choiseul et Praslin. Rousseau, par ses appels à la nature, avait mis les sauvages à la mode • la nouvelle tragédie de Voltaire, intitulée les Scythes, est un tableau delà vie rustique d'un peuple primitif opposée aux mœurs d'une nation civilisée. La pièce fut représentée d'abord à Ferney, et Voltaire y joua le rôle de Sozame, ancien général persan, retiré en Scythie. « Je ne m'en suis pas mal tiré, écrit-il au duc de Ri- » chelieu-, et surtout quand je me plaignais des cours, » je puis me vanter d'avoir fait une impression singui) Hère, »

Puis il s'écrie : Et c'est un pauvre vieillard de soixante et treize ans passés, occupé encore au milieu de ses travaux rustiques et de ses infirmités, à dicter à grand peine quelque tragédie, que l'on peut croire capable d'avoir, lui tout seul, écrit neuf volumes de philosophie, œuvre de plus de vingt théologiens, de deux ou trois rabbins et de plusieurs professeurs et gens de lettres ! . . .

Mais il a beau faire, l'admiration même le dénonce. On reconnaît son style, son âme ardente pour la vé-

364 VOLTAIHE.

rite et pour le bien des hommes : quel autre que lui aurait eu ce grand cœur ? C'est alors que tous les fanatiques se retournant contre lui, menacent de l'accabler. Les ministres essaieraient en vain de le protéger; le cri d'alarme est donné ; Voltaire est devenu une sorte d'ennemi public avec lequel il faut en finir à tout prix.

Diderot lui-même épouvanté, écrit à son amie Mademoiselle Voland : — « Je crains bien qu'en dépit y> de toute sa considération, de toute sa protection, » de tous ses rares talents, de tous ses beaux ouvra- » ges, ces gens-là ne jouent quelque tour à notre » pauvre patriarche. Je sais bien que la postérité re- » versera sur eux l'ignominie dont ils auront prétendu » le couvrir ; mais de quoi cela guérira-t-il l'homme » réduit en cendres? Savez-vous qu'ils ont délibéré, il » xj a trois jours, de le décréter? »

Voltaire de son côté brûlait une toise cube de papiers, faisait ses paquets et préparait sa fuite; mais, quoique alors véritablement malade, des suites d'une légère apoplexie, il n'en répondit pas moins avec intrépidité par l'histoire de Y Homme aux quarante écus.

Il faut ajouter que dans le même temps, par suite de dissentiments survenus àToceasion de Y Emile de Jean-Jacques, Genève était tombée en guerre civile, que la France avait été obligée d'envoyer des médiateurs que la petite république n'avait point écoutés et

qu'il en était résulté une guerre ridicule. Une armée, assiégeant Genève, avait envahi tous ses environs, principalement Ferney , et tout était sens dessus dessous dans la colonie. Voltaire, dans aucun temps de sa vie, n'eut un chagrin plus vif.

Au milieu de tant d'embarras et de dangers personnels, il n'abandonne point l'affaire des Sirven; mais , de ce côté encore, que de contre-temps inattendus! D'abord l'avocat, M. de Beaumont, cesse pendant deux ans de s'occuper de l'affaire pour donner ses soins à un procès personnel avec des protestants contre lesquels il invoque (Voltaire en frémit) les lois même qui les privent des droits des autres citoyens. Pour comble de disgrâce, les huguenots, sur quelques points du royaume, se révoltent, égorgent les curés, commettent des actes de barbarie; on les arrête par centaines. Gomment maintenant s'intéresser encore aux Sirven? Voltaire seul ne perd point courage-, si la France les abandonne, il continue d'intéresser pour eux les autres puissances : l'Allemagne, la Russie, la Suède, etc.

Voltaire cependant grandissant toujours au milieu de ces circonstances solennelles, venait de faire entendre le cri de la révolution dans son roman de V Homme aux quarante écus :

— Ah! ah! vous me laissez mourir de faim et vous avez cent mille livres de rentes!

Il faudra bien faire rendre gorge à ces sang-

sues sacrées et profanes , il est temps de soulager le peuple

Tel est désormais son mot d'ordre; et, pressentant enfin les grandes choses qui couvent dans ce peuple de France, il s'écrie : Quelle nation que la française si on voulait !

Malgré la rapidité des événements qui remportent, rien ne lui échappe; on dirait qu'il veut entourer l'humanité tout entière d'une auréole de gloire; évoquer les âmes semble sa destinée. Il avait découvert le génie de Lekain, il proclame à cette heure que Grétry, jeune encore, sera un de nos plus grands musiciens, et il l'encourage, il lui donne confiance • il écrit pour lui dans un moment de verve un charmant opéra buffa, le Baron d'Otrante. Il y a dans cette petite pièce plus d'agrément et de gaieté que dans aucune de ses comédies ; malheureusement les acteurs de T Opéra-Comique ne trouvèrent pas cette pièce à leur gré, et Grétry dut renoncer à la mettre en musique.

— S'il sait deviner et saluer d'avance les grands hommes, il sait d'avance aussi, apercevoir et démasquer les charlatans et les fourbes. S'il fait à quelquesuns une réputation anticipée, il anticipe aussi sur la flétrissure qui attend quelques autres. S'il voit un Grétry dans sa gloire, il voit aussi un Marat dans sa

fange, et il essaie de mettre l'opinion en garde contre ce dangereux bateleur qu'il caractérise déjà par ce mot : « C'est Arlequin qui fait la cabriole pour » égayer le parterre. »

— J'ai parlé de la tragédie des Scythes ; très peu de temps après, il composa les Guèbres ou la Tolérance. Il essayait, plus que jamais, de porterie pamphlet au théâtre; mais, trop entier à la réalité des procès Calas et Sirven, il échoue dans cette longue fiction poétique. D'ailleurs, les temps de Mahomet et de Zaïre sont passés pour lui. Les tragédies composées vers la fin de sa vie sont, par l'incohérence et la faiblesse du style , bien au-dessous des dernières pièces de Corneille, dont il s était moqué autrefois. Ses amis, très sagement, l'empêchèrent de faire représenter les Guèbres, seulement, il les fit imprimer, on les lut et l'on y admira encore quelques vers, non pas à cause de leur élégance ou de leur harmonie, mais à cause que l'on y retrouvait le défenseur des Calas :

Un sentiment plus fort que votre affreux pouvoir Entreprend sa défense et m'en fait un devoir ; 11 étonne mon âme, il l'excite , il la presse. Mon indignation redouble ma tendresse.

Vous adorez les dieux de l'inhumanité , Et je sers contre vous le Dieu de la bonté.

Il avoue, dans la préface , que cette pièce nest pas

une tragédie ordinaire, dont le seul but soit d'occuper, pendant une heure, le loisir des spectateurs... Il ne s'agit, dit-il, que d'humanité...

Dans ces circonstances, au milieu de l'affaire Sirven, un nouveau procès éclate, celui du général Lalli, accusé d'avoir laissé prendre Pondichéry aux Anglais, par trahison. On le condamne à mort; on le traîne au supplice, un bâillon dans la bouche... Voltaire avait connu Lalli, autrefois ; c'était avec lui qu'il avait préparé un plan de descente en Angleterre, il avait été témoin de sa haine contre les Anglais, et il ne pouvait croire qu'il leur eût, à prix dYr, livré Pondichéry. Lalli était un homme violent, insociable, mais loyal et incapable de trahison. Voltaire entreprend donc de réhabiliter sa mémoire. D'ailleurs, Lalli avait un fils • il voulut enlever à ce fils cette tache d'être le fils d'un traître. Il mêle à tous ses travaux, déjà si nombreux, celui d'étudier dans ses moindres détails, l'administration du général, pendant tout le temps qu'il fut gouverneur de Pondichéry, et durant la malheureuse guerre qu'il eut à soutenir contre les Anglais; il examine toutes les pièces du procès, et reconnaît bientôt que Lalli, comme Calas, est mort innocent... Le voici donc à l'œuvre pour la réhabilitation du général, et nous verrons qu'il en fut occupé jusqu'aux derniers moments de sa vie.

Dans le temps même où le bourreau vient de tran-

cher la tête à l'ancien gouverneur de Pondichéry, voici ce que Ton apprend d'abord à Ferney (centre d'observation), et delà, par toute l'Europe :

Cinq jeunes gens d'Abbeville, coupables d'avoir, par un temps de pluie, gardé le chapeau sur la tête à cinquante pas d'une procession de capucins qui traversait la campagne, coupables d'avoir chanté de mauvaises chansons et lu de mauvais livres, accusés de plus, mais faussement, d'avoir renversé un crucifix de bois, sur le pont d'Abbeville, sont condamnés par un juge imbécile et barbare, à la torture, au supplice de la langue arrachée et à être jetés dans les flammes. Le plus âgé d'entre eux, le chevalier de la Barre, avait dix-neuf ans ; le plus jeune quatorze. Ils appartenaient aux premières familles du pays. La Barre était tils d'un lieutenant général des armées et allié à la famille d'Ormesson; une basse jalousie d'amour et le fanatisme idiot d'un évêque d'Amiens, voilà ce qui avait causé leur perte. Deux d'entre eux seulement furent arrêtés (le plus âgé et le plus jeune), les autres se sauvèrent et furent jugés par contumace. Le chevalier la Barre, condamné au dernier supplice, se pourvut, au parlement de Paris, contre la sentence de la sénéchaussée d'Abbeville-, mais le parlement de Paris, frappé de cet aveuglement cruel qui annonce la fin des institutions, confirma la sentence à la majorité de deux voix. C'était se précipiter volontairement dans la même infamie

que le parlement de Toulouse. Le roi Louis-le-Bien- Aïmé, imploré à genoux par une femme, par une religieuse, abbesse respectée d'un couvent d'Abbeville , et parente du jeune la Barre, resta impitoyable, et se voua, comme son parlement et tous les juges du royaume, à la malédiction universelle. Le vertige s'emparait des puissants : éperdus de sentir toute autorité morale leur échapper, ils croyaient, en face de la philosophie reine, ressaisir le pouvoir par la terreur- ils ne saisissaient que l'opprobre.

Les détails de cette procédure, digne de cannibales, étudiés par Voltaire, le font tressaillir. Il est frappé d'une sorte de rage contre les juges ; mais cette rage est tempérée par les larmes que lui fait répandre la mort de ce jeune homme. Tout ce qu'il y a de tendresse dans son cœur se soulève, et c'est une fois encore la voix d'un père qui se fait entendre, non plus à la vérité pour redemander son enfant, mais pour crier vengeance contre les bourreaux. Le monde entier, grâce à lui, assiste à cette tragédie sanglante. Les dernière paroles du jeune la Barre sont recueillies, répandues, redites par toutes les bouches.

On l'avait ramené de Paris à Àbbeville, pour le jour du supplice, dans une chaise de poste, escortée de cavaliers de la maréchaussée, déguisés en courriers (caria justice, honteuse d'elle-même, se cachait). La voiture, pour détourner l'attention, entra dans la

ville par la porte opposée à celle de la route de Paris. Le prisonnier n'en fut pas moins reconnu -, il salua, sans affectation, ceux qu'il connaissait. La population d'Abbeville et des environs, assemblée en foule sur son passage, était consternée et tremblante. On respirait à peine. De moment en moment, on croyait que sa grâce allait arriver. On interrogeait avec anxiété tous les courriers, espérant que chacun d'eux était le porteur de la bonne nouvelle... Le peuple croyait encore à la justice du roi; il fallut cela pour le détromper.

« Au milieu delà douleur générale, dit un contemporain, la jeune victime montrait le plus stoïque courage. » Son confesseur, le père Bosquier, dominicain, versait des larmes. De la Barre le pressait de dîner avec lui : « Prenons un peu de nourriture, » lui disait-il, vous avez besoin de forces autant que » moi, pour soutenir le spectacle que je vais donner. » Le triste repas achevé, le moment fatal approchait : « Maintenant, prenons du café, lui dit-il gaiement, il » ne m1 empêchera pas de dormir* »

En allant au supplice, il disait encore au père Bosquier : « Ce qui me fait le plus de peine en ce » jour, c^est d'apercevoir aux croisées des gens que » je croyais mes amis. »

Parvenu au portail Saint-WulfranC; où il devait faire amende honorable, il soutint avec fermeté qu'il n'avait pas offensé Dieu. Il refusa de réciter la for-

mule qui lui fut présentée; on la récita pour lui, et sur son refus de présenter sa langue, les bourreaux ( en cela plus humains que les juges) ne firent que le simulacre de la brûler. En montant à l'échafaud, il laissa tomber une pantoufle sur l'escalier ; il descendit pour la reprendre, et remonta avec la même tranquillité. Cinq bourreaux avaient été réunis pour cette exécution : « Tes armes sont-elles bonnes? dit- » il à celui de Paris ; est-ce toi qui as tranché la tête » au comte de Lalli? » — « Oui. » — « Tu l'as » manqué! ne crains rien, je me tiendrai bien et ne » ferai pas l'enfant. » Il se banda lui-même les yeux, et reçut le coup fatal. Son corps fut précipité dans le bûcher... »

On affecta de jeter dans le feu qui consumait son cadavre, plusieurs livres de philosophie, entre autres, les neuf volumes du Dictionnaire philosophique. On crut inspirer la terreur aux philosophes, on espérait surtout, par cette menace ridicule, intimider le vieillard qui avait osé, disait-on, empiéter sur le droit des parlements.

Mais la voix de Voltaire n'éclata jamais avec tant de puissance-, il renonce aux ménagements qu'il avait gardés jusque-là. Il ne donne plus aux juges, même publiquement, d'autre nom que celui ^assassins en robe. Un long cri de vengeance retentit du milieu de ses rochers et va jusqu'en Amérique, éveiller les cœurs. Il fait de nouveau appel à toutes les puis-

sauces de la philosophie et de l'opinion. D'Alembert, alors le plus influent et le plus respecté des philosophes, devient le confident de sa douleur- il lui écrit le 28 juillet 1766 :

«... Voici le temps de rompre ses liens, et de » porter ailleurs l'horreur dont on est pénétré. Je n'ai » pu parvenir à recevoir la consultation des avocats ; » vous l'avez vue sans doute, et vous avez frémi. Ce » n'est plus le temps de plaisanter, les bons mots ne » conviennent point aux massacres» Quoi! dans Abbe- » ville , des Busiris en robe font périr, dans les plus » horribles supplices, des enfants de seize ans! et » leur sentence est confirmée, malgré l'avis de dix » juges intègres et humains! Et la nation le » souffre !

» ... Ici Galas roué, là Sirven pendu, plus loin un » bâillon dans la bouche d'un lieutenant général ; » quinze jours après, cinq jeunes gens condamnés » aux flammes, pour des folies qui méritaient Saint- » Lazare..... »

— Deux jours plus tard (le 30) :

«... 11 m'a tant passé d'horreurs parles mains » depuis quelques jours, que je ne sais plus ce que je » vous ai écrit. Vous ai-je mandé que j'avais obtenu » de Frédéric une gratification pour les Sirven? Cette » goutte de baume, sur tant de blessures faites à la » raison et à l'innocence, m'a un peu soulagé, mais » ne m'a pas guéri. Je suis honteux d'être si sensible

» et si vif à mon âge.... Pardonnez à ma tristesse. » Je viens de voir dans la Gazette de France, un » article du tonnerre qui a pulvérisé une vieille » femme; et le tonnerre n'est point tombé sur les » juges d'Abbeville ! »

Quelques jours plus tard (le 7 août) , son cœur se brise : « Un des plus grands malheurs des honnêtes gens, c'est quils sont des lâches ! » écrit-il.

Cependant, à quelques jours d'intervalle, il reprend courage, il se remet à Tœuvre et s'écrie : « Monstres persécuteurs , qu'on me donne seulement sept ou huit personnes que je puisse conduire , et je vous exterminerai. »

Dans sa passion , il songe de nouveau à établir sa colonie de philosophes à Clèves , pour écraser Yinfàme, et c'est alors qu'il recommence la lutte avec intrépidité $ mais cette lutte est par lui portée de plus en plus sur le terrain religieux. Il sent que la base de toute société est là; jugeant des religions désormais moins dans leurs dogmes que dans les institutions et les moeurs qu'elles ont produites, il se jure à lui-même, devant Dieu, au nom de l'humanité, de travailler à les renverser toutes , afin que, sur leurs débris , un nouveau culte et de nouveaux dogmes se fondent, plus fraternels, plus spontanés et plus dignes de la majesté du Dieu dont les sciences modernes* depuis Galilée et Newton, ont élargi l'idée et révélé la bonté. Il voue ce qu'il lui reste de vie à montrer

toutes les barbaries, toutes les cruautés des religions prétendues révélées , il les fait trembler déjà devant cette autre révélation incessante et irréfragable de la conscience humaine. Il comprend que juges , parlements, royauté, Église , tout cela se tient , tout cela vit d'un commun principe. C'est le temps où il va se mettre à commenter la Bible, à faire cette œuvre sacrée d'effacer le nom de Dieu du premier feuillet de ce livre de haines. Il l'arrache au ciel à jamais et le remet sur la terre. Il y montre partout les traces de l'homme, et c'est une joie, un bonheur suprême pour lui d'y retrouver même des traces des plus mauvaises passions. Il ne faut pas oublier, du reste, avec quelle franchise, en ce temps-là, les hommes les plus graves parlaient de ces prétendus livres saints : Franklin écrit de la Bible : « Elle contient plusieurs choses » qu'il est impossible de croire d'inspiration divine , » telles que l'approbation attribuée à l'ange du Sei- » gneur de Yexécrable action de Jahel , femme de » Héber le Cinéen. Si tout le livre ressemblait à ce » passage, je le croirais plutôt le fruit d'une inspira- » tion toute différente. »

Tel était le langage du plus prudent des hommes ; quel sera donc celui de Voltaire! Qu'on le voie, dans ce commentaire sur la Bible, publié à quatrevingt-deux ans ; qu'on voie avec quelle passion et en même temps avec quelle félicité il venge Dieu d'être Fauteur de ces dogmes barbares, au nom desquels on

prétend encore enchaîner le monde. Les sublimités poétiques de ce livre, il se garde bien de les voir, ou s'il les voit , il n'en dit pas un mot. Il ne faut que le désenchanter. Il faut qu'il en refasse une œuvre humaine • d'autres, après cela, en pourront admirer les beautés , la simplicité , la grandeur, les mots pathétiques 5 mais il faut que ce livre soit humilié avant de reconquérir sa véritable gloire.

Que ceci nous donne le sens exact des derniers écrits de Voltaire, équitables dans leur action, outrés quelquefois dans leurs paroles -, surtout si , après un siècle, on n'en veut prendre encore que la lettre.

N'oublions pas surtout ces mots adressés à Tune des victimes du procès d'Abbeville , au jeune d'Etalonde de Morival : « Quelle religion, monsieur, qu'une » secte absurde qui ne se soutient que par des hour- » reaux, et dont les chefs s'engraissent de la substance » des malheureux ï »

J'ai dit un mot de son projet d'établir à Glèves une colonie de philosophes pour écrase?' l'infâme. C'est le temps où il écrit dans le Dictionnaire philosophique, à l'article Scandale : « J'oserais proposer aux âmes » bien nées de répandre dans une capitale un certain » nombre d' anti-capucins, d'anti-récollets, qui iraient » de maison en maison, etc.. »

Pour mieux fonder la papauté nouvelle du libre esprit, il voudrait organiser hiérarchiquement une vaste et puissante institution , qui , grâce à ses pro-

YOLTAlttE. 377

tections royales , étendrait bientôt ses réseaux sur l'Europe entière ; instituer des prêtres de la raison en opposition aux prêtres de la superstition , tel était son rêve.

« Je ne doute pas un moment , écrit-il à Damila- » ville, que si vous vouliez venir vous établir à Clèves » avec Platon (Diderot) et quelques amis, on ne vous » fît des conditions très avantageuses. On y établirait » une imprimerie qui produirait beaucoup ; on y éta- » blirait une autre manufacture plus importante , ce » serait celle de la vérité. Vos amis y viendraient » vivre avec vous. Il faudrait qu'il n'y eût dans ce » secret que ceux qui fonderaient la colonie. Soyez » sûr qu'on quitterait tout pour vous joindre. Platon » pourrait partir avec sa femme et sa fille , ou les » laisser à Paris, à son choix.

» Soyez très sûr qu'il se ferait alors une grande » révolution dans les esprits, et qu'il suffirait de deux » ou trois ans pour faire une époque éternelle. »

J'ai parlé de la foi de Voltaire; les impies (prêtres et voltairiens) riront peut-être de ce mot appliqué à l'ennemi de toutes les religions -, mais malheur à qui ne sent pas que cette foi, dans les derniers temps de sa vie , éclate aussi triomphante , aussi sereine que chez les apôtres. Il écrit à l'évtque d'Annecy ces admirables paroles :

« Chaque homme doit des sacrifices, chaque homme » sait que tous les petits incidents qui peuvent

» troubler cette vie passagère , se perdent dans » l'éternité-, et que la résignation à Dieu, l'amour de » son prochain , la justice , la bienfaisance , sont les » seules choses qui nous restent devant le Créateur » des temps et de tous les êtres. »

Il écrit à la vieille sceptique, madame du Défiant :

« Soyez très sûre qu'on passe des moments bien » tristes à quatre-vingts ans, quand on nage dans le » doute. »

C'est par un élan constant et sublime de cette foi que nous le voyons travailler jusqu'à sa dernière heure à renverser les vieilles fantasmagories au nom desquelles on a trompé le monde. Elle fait sa force, cette foi , elle le rend invincible , c'est elle qui produit ce miracle d'un vieillard de quatre-vingt-quatre ans surmontant les faiblesses de l'âge , au milieu même des maladies qui l'accablent. Physiquement il expiremais ses puissances morales se fortifient, et il semble que jamais homme n'ait mieux manifesté que l'âme est immortelle. Le voilà si faible de corps que quelquefois il ne peut quitter le lit pendant six mois ; et c'est de ce lit que son œil rayonne intrépide et joyeux sur la nature entière ; on dirait un monarque qui sent augmenter sa puissance et qui voit se reculer sans fin les bornes de son empire.

Il devient si solitaire vers la fin de sa vie qu'il renonce tout à fait à attirer les étrangers à Ferney. « J'ai été pendant quatorze ans, écrit-il, l'aubergiste

de l'Europe, et je me suis lassé de cette profession. » Sa maison était devenue un lieu si austère que madame Denis ne put y rester davantage • quoiqu'elle ne fût plus jeune, il lui fallait le beau monde, les réunions spirituelles et brillantes : elle quitta son oncle, âgé de soixante-quatorze ans-, elle retourna à Paris, où celui-ci lui fit une pension annuelle de vingt mille livres.

Mais le sauveur des Calas se sent si bien en communion d'âme avec l'Europe entière , que la solitude est presque un bonheur pour lui. Jamais il n'eut tant besoin d'expansion ; mais à cet âge, avec cette expérience et ce cœur magnanime , quelle affection individuelle pourrait suffire? Il lui faut l'amitié d'un monde ; et il n'a plus pour préférés , dans la grande famille , que les plus malheureux , les plus abandonnés.

Il a pris la défense des paysans de Saint- Claude , des serfs du Jura , de Calas , de Sirven , de Lalli , des martyrs d'Abbeville • dans le même temps et de la même manière, il défend Montbailli, il défend Martin , d'autres encore -, il fait réhabiliter la mémoire d'un général anglais condamné à mort dans son pays , et qu'il eût sauvé s'il n'eût été prévenu trop tard de cette sentence cruelle -, mais voici ce qui achève de nous peindre son amour de la justice.

Un gentilhomme, de vie assez déréglée, il est vrai, mais incapable d'une action criminelle, se trouve ac-

380 VOLTAIKE.

cusé par une famille de petits bourgeois de les avoir frustrés d'une somme considérable. En un instant les cris s'élèvent de toutes parts contre ce gentilhomme, nommé le comte de Morangiés. Voltaire (car toute grande action produit vite ses sots imitateurs) avait mis à la mode les procès; on ne cherchait plus à s'illustrer qu'en défendant l'innocence opprimée. La défense du pauvre surtout contre la tyrannie et la cupidité des grands était devenue une sorte de mot d'ordre. L'esprit de parti s'en mêlant, on s'efforça de voir, dans le procès du comte de Morangiés et de ses soi-disant victimes, une manifestation de la lutte de la noblesse contre le tiers-état -, et tous les gazetiers, à l'instant, de griffonner contre M. de Morangiés. Un brouhaha sans exemple étouffait ses paroles, tandis qu'au contraire chacun répétait, appuyait, exagérait les accusations portées contre lui par cette famille bourgeoise. Voltaire avait beau répéter : Il ne s'agit pas de parti, messieurs ; il s'agit de justice ; il n'est point question ici de la noblesse ni du tiers-état; il n'est question que d'une affaire personnelle entre le comte de Morangiés, que personne n'écoute , et ces petits bourgeois que chacun vante sans examiner s'ils ne sont pas les auteurs d'une grande friponnerie. Mais la voix de Voltaire, cette fois, n'était point écoutée. Les juges eux-mêmes étaient contents de pouvoir s'affranchir une fois de son influence. Cependant il ne s'était pas encore prononcé entre M. de Morangiés et ses

accusateurs; mais voyant enfin celui-ci condamné et accablé, il se fait apporter toutes les pièces, découvre la fraude des accusateurs , l'innocence du comte, et fait casser encore cet arrêt au milieu d'un étonnement de la part du public , qui bientôt se change en applaudissements .

On avait brûlé, je l'ai dit, un exemplaire du Dictionnaire philosophique dans le bûcher du chevalier la Barre. Mais cette exécution ridicule, au milieu d'une tragédie sanglante, loin d'intimider Voltaire, ne l'avait rendu que plus intrépide. Les éditions du Dictionnaire se succédaient coup sur coup, augmentées chaque fois de quelques nouveaux articles de plus en plus violents. Qu'on voie l'article Pkocès criminel (au mot criminel) ajouté en réponse à Y assassinat juridique des victimes d'Abbeville... Mais ce livre soulevait les derniers cris de frénésie et de rage d'une société mourante. Pas d'exemple d'une telle lutte soutenue avec un tel courage, une telle intrépidité : Parlements, Clergé, Finances, tous entendaient, dans cette œuvre monumentale, sonner inexorablement le glas de leur mort. L'antique organisation féodale était maudite. Ce qui augmentait le désespoir de cette société monstrueuse, véritable anarchie, c'était de pressentir l'aurore d'une société nouvelle, plus juste,

plus sainte, plus éclairée, plus rapprochée de Dieu (qui est tout ordre); société à laquelle le sauveur des Calas venait de dicter des lois pour deux siècles. Car l'importance du Dictionnaire philosophique était de contenir le programme d'un long avenir : en effet, le plus grand siècle qu'ait eu jusqu'ici l'histoire, ne devait point suffire à le réaliser. Et cependant tous les gouvernements, toutes les révolutions, devaient avoir pour tâche de réaliser une à une les prophéties de cette nouvelle Écriture.

Qu'on y songe bien , le Dictionnaire n'est pas une œuvre seulement philosophique (malgré son titre), c'est une œuvre de réforme : réforme politique, so*ciale, administrative, religieuse. Réforme universelle! C'est l'ancien monde détruit! Aussi dit-il quelque part (voy. au mot Axe) :

«Ancienne histoire, ancienne astronomie, an- » cienne physique, ancienne médecine (à Hippocrate

près), ancienne géographie, ancienne métaphysi- » que : tout cela n'est qu'ancienne absurdité qui doit » faire sentir le bonheur d'être né tard. »

Ce livre (loi des temps modernes) nous montre combien est vrai ce mot, que nous ne devons plus oublier : La France est de la religion de Voltaire.

Et cette religion, tous les gouvernements, depuis un siècle, amis, ennemis, ont dû s'y soumettre; quelques-uns s'y soumettaient avec désespoir; mais tous, bon gré, mal gré, marchaient dans la voie tra-

cée : Dieu le veut! Voilà le secret de la puissance de Voltaire !

Qu'on ouvre le Dictionnaire philosophique, qu'on y dégage l'esprit qui vivifie de la lettre qui tue, selon l'expression éternellement vraie de saint Paul; qu'y voit-on? Le monde qui demande, par la voix d'un grand homme, à quitter sa vieille forme féodale, injuste, ténébreuse , impie, pour fonder une société plus équitable, plus heureuse et plus sainte.

Cette voix s'en va aux portes de l'Église, et elle crie : Réforme!

Aux marches du trône, et elle crie : Réforme! Au seuil des magistrats, et elle crie : Réforme! Aux portes des tribunaux, devant les échafauds, et elle crie : Réforme !

Elle crie réforme à travers les campagnes, dans les champs dépouillés , ' dans les villages appauvris, dans les grandes villes, dans leurs misérables rues* parmi leurs pauvres abandonnés* elle parcourt les hôpitaux, les prisons, les établissements publics, les écoles* les laboratoires et jusqu'aux cimetières.

Elle crie réforme sur nos codes* nos règlements de police, de commerce et d'administration.

Mais el'e proteste surtout contre la manière dont on enseigne Dieu aux hommes, et elle crie plus que jamais : Réforme !

0 grandeur, ô sainteté de la France! pas un de ces cris qui n'ait été entendu !

38Zl VOLTAIRE.

Réformes clans l'Église, — commencées par l'abolition des couvents, l'abolition des dîmes, la suppression d'un grand nombre de fêtes, la création des registres de l'état civil, etc., etc.

Réformes dans les institutions politiques — réalisées en partie par trois révolutions... C'est l'esprit de Voltaire (la religion de la France) qui se soulève et triomphe aux époques sacrées : 1789, 1830 et 1848.

Réforme dans la magistrature — réalisée par la suppression de la vénalité des charges, l'institution du jury, etc.

Réforme dans les campagnes— réalisée par le nouveau mode de percevoir l'impôt, par l'abolition des douanes intérieures, par l'accession de tous à la propriété, par l'extension aux plus pauvres communes de l'institution gauloise des municipalités , par la proclamation de l'égalité des droits, etc.

Réformes dans les villes— réalisées en tant de manières par tous les gouvernements et toutes les révolutions que rénumération en tiendrait un gros livre devant lequel, pour la France seulement, dix millions d'hommes devraient tomber à genoux.

Réforme des anciens codes — réalisée par nos assemblées politiques, par l'empire, par tous les gouvernements.

Voudrait-on que j'entreprisse ici l'histoire des réformes dans les hôpitaux, les prisons, les établissements publics, les écoles, les monuments, réalisées

depuis un siècle, et toutes indiquées, demandées par Voltaire?

Parmi nos institutions nouvelles, dois-je oublier que le premier, il demanda :

Les lieux d'asile pour l'enfance et pour la vieillesse, les caisses de retraite et d'épargne; des juges pour concilier les procès gratis (appelés maintenant juges de faix. — Voltaire eût béni cette qualification, et il eût envié d'être le juge de paix de Ferney), le droit de défense accordé devant les tribunaux à tous les accusés, la publicité des procédures- l'accessibilité de tous les citoyens aux emplois publics -, l'abolition de la torture • la validité des mariages protestants, les mariages mixtes, le mariage civil (ce qui est la sanctification des magistratures laïques; un maire est un pontife); le droit de sépulture à tous les citoyens; bibliothèques publiques, instruction gratuite, cours publics dans toutes les grandes villes ; liberté de commerce, liberté de conscience ; institution du jury, magistratures électives -uniformité des poids et mesures; postes [La poste, dit-il, est le lien de toutes les affaires, de toutes les négociations; les absents deviennent par elle présents ; elle est la consolation de la vie), routes, canaux; théâtres; création de sociétés savantes, écoles d'agriculture, écoles d'arts et métiers ; secours aux indigents; pharmacies publiques, bains publics, etc., etc.

En un mot, protection et instruction à tous. — Voilà

les réformes et les créations nouvelles demandées dans le dangereux Dictionnaire, réformes et créations réalisées depuis en France aux acclamations du monde entier • voilà donc aussi ce qu'auraient à supprimer tous ceux qui ne sont pas de la religion de

Croit-on que dans cette œuvre immense composée de cinq cent quatre-vingt-cinq articles, Voltaire ne protestât que contre les anciennes institutions? — Rien ne lui échappe de ce qui lui paraît nuisible ou faux. Il repousse les opinions nouvelles, lorsqu'elles peuvent avoir sur les âmes un résultat mauvais; il réfute même les philosophes, ses meilleurs amis. Il leur dit à tous librement sa pensée, même au sage Locke, même à Newton, le plus grand des hommes. Une doctrine malheureuse menaçait de se répandre : celle que la nature a tout fait et Dieu rien (Diderot s'était constitué le propagateur de ce système, et Buf* fon qui aurait pu le renverser, ne l'avait pas fait, au contraire); mais qu'on voie l'admirable et invincible réponse de Voltaire au mot nature. Je devrais citer cet article ; mais j'ai tant cité et j'aurai sans doute tant à citer encore que je m'abstiens pour cette fois.

Erreurs, préjugés, fraudes, tout est vérifié au crible de la justice. Pas un charlatan vivant ou mort dont la supercherie ne soit mise à nu. Charlatans! charlatans ) disparaissez de V histoire! s' écrie— t— il • et il recommence sur son aire à séparer avec intrépidité

le bon grain de l'ivraie. Il faut que tous les trompeurs, que tous les persécuteurs, que tous les perfides y passent, c'est comme un jugement dernier. Et l'Europe entend avec joie retentir le fléau de Dieu sur les épaules maudites de tous ceux qui ont trempé ou opprimé les hommes. Ce Dictionnaire est et restera l'enfer des méchants.

C'est le cri de la révolution, c'en estle signal sublime attendu par les peuples depuis tant de siècles. Aussi le grand philosophe, l'ennemi de la guerre , que tant de fois il a réprouvée comme une barbarie , lui qui a si souvent flétri l'esprit de conquête du nom de brigandage, s'écrie au mot Esclaves : « Il faut avouer que » de toutes les guerres , celle de Spartacus est la plus » juste et peut-être la seule juste. »

Il entre de plus en plus en communication avec le peuple, et au milieu de cette société aristocratique du xvme siècle , sa pensée éclate quelquefois toute plébéienne. Sa sympathie est pour le pauvre ménage de l'artisan, c'est là qu'il trouve la vraie philosophie (le travail) et toute l'espérance de l'avenir. Les femmes surtout, dans les campagnes , le charment par leurs vertus de famille. «Vous rencontrerez , dit-il, dans » les campagnes , dix mille femmes attachées à leur » ménage, laborieuses, sobres, nourrissant, élevant, » instruisant leurs enfants. » (Voy. au mot Rare.)

Souvent les arts et métiers y sont relevés, placés à côté et parfois même au-dessus de la philosophie :

« 0 philosophes! dit-il, les expériences de phy- » sique bien constatées , les arts et métiers , voilà la » vraie philosophie. Mon sage est le conducteur de » mon moulin, lequel pince bien le vent, ramasse mon » sac de blé, le verse dans la trémie, le moud égale- » ment, et fournit à moi et aux miens une nourriture » aisée. Mon sage est l'investigateur de Y Histoire » naturelle. On apprend plus dans les seules expé- » riences de l'abbé Nollet, que dans tous les livres de » l'antiquité. » (Voy. aumotXÉNOPHANES.)

Aussi quel enthousiasme pour les sciences et pour les découvertes modernes , et quelle anxiété , quelle âpre curiosité sur les découvertes plus nombreuses encore qu'il pressent ! C'est dans ces sujets que son esprit atteint toute son élévation, et qu'il s'élève audessus de son siècle- à l'article Feu, il s'écrie: « La lumière a quelque chose de si divin, qu'on serait » tenté d'en faire un degré pour monter à des sub- » stances encore plus pures.

» A mon secours, Empédocle-, à moi, Démocritevenez admirer les merveilles de l'électricité 5 voyez » si ces étincelles qui traversent mille corps en un » clin d'œil sont de la matière ordinaire...

» Dites-moi si l'Etre suprême, qui préside à toute » la nature ne peut pas conserver à jamais ces mo- » nades élémentaires auxquelles il a fait des dons si » précieux... »

Quant à la guerre contre Y infâme ( qui éclate clans

ce livre plus terrible que jamais), qu'on lise les articles Inquisition, Secte, Fanatisme, Tolérance, qu'on s'arrête surtout au mot Fanatisme, sur l'admirable passage commençant par ces mots : Imaginons une immense rotonde, un panthéon à mille autels, etc.

Mais ce que Ton doit recommander avant tout au lecteur, c'est ce passage où, dressant le bilan du fanatisme, il s'écrie d'une voix foudroyante :

« Comptons les milliers d'esclaves que le fanatisme a faits, soit en Asie, où Tincirconcision était une tache d'infamie ; soit en Afrique , où le nom de chrétien était un crime ; soit en Amérique, où le prétexte du baptême étouffa l'humanité. Comptons les milliers d'hommes que l'on a vus périr ou sur les échafauds dans les siècles de persécution, ou dans les guerres civiles par la main de leurs concitoyens, ou de leurs propres mains par des macérations excessives. Parcourons la surface de la terre , et après avoir vu d'un coup d'œil tant d'étendards déployés au nom de la religion , en Espagne contre les Maures , en France contre les Turcs , en Hongrie contre les Tartares , tant d'ordres militaires , fondés pour convertir les infidèles à coups d'épées, s'entr'égorger au pied de l'autel qu'ils devaient défendre ; détournons nos regards de ce tribunal affreux élevé sur le corps des innocents et des malheureux, pour juger les vivants , comme Dieu jugera les morts , » mais avec une balance bien différente.

« En un mot, toutes les horreurs de quinze siècles » renouvelées plusieurs fois dans un seul, des peuples » sans défense égorgés aux pieds des autels, des rois » poignardés ou empoisonnés, un vaste Etatréduit à » sa moitié par ses propres citoyens, la nation la plus » belliqueuse et la plus pacifique divisée d'avec elle- » même , le glaive tiré entre le fils et le père, des » usurpateurs , des tyrans , des bourreaux , des par- » ricides et des sacrilèges, violant toutes les conven- » tions divines et humaines par esprit de religion , » voilà l'histoire du fanatisme et ses exploits. »

Voyez aussi au mot Tolérance cette apostrophe adressée aux persécuteurs :

« Insensés , qui n'avez jamais pu rendre un culte » pur au Dieu qui vous a faits ! Malheureux , que » l'exemple des Noachides chinois, des Parsis et de » tous les sages n'a jamais pu conduire ! Monstres , » qui avez besoin de superstitions, comme le gésier » des corbeaux a besoin de charognes !... etc. »

Dans cette mêlée terrible, il lui arrive parfois (mais qui ne le lui pardonnerait, en songeant à la tâche qu'il accomplit?) il lui arrive, dis-je, dans cette mêlée de lancer de çà et de là des boutades contre de bonnes gens qu'il prend pour des imposteurs ou encore pour des rêveurs imprévoyants qui, sans le savoir, préparent les voies aux trompeurs. Son habitude de se tenir en garde et d'y tenir les autres lui fait certainement voir des charlatans même où il n'y en a pas ;

c'est ainsi que dans cette revue de toute science , il apostrophe un peu rudement ce bonhomme Bernard Palissy -, mais il n'avait pas lu le charmant petit livre de notre Dumesnil... Cette brusquerie vient au sujet des coquilles que Palissy disait contenues dans la Marne, et Voltaire (j'ai dit pourquoi ) ne voulait point croire aux coquilles. Il a tort et Palissy a raison , les découvertes géologiques l'ont prouvé depuis ^ mais sa boutade contre Palissy est plaisante et laisse, malgré lui, percer un secret attrait (qu'il ne veut pas s'avouer à lui-même) pour le charmant et naïf inventeur des Rustiques figulines , ce La Fontaine des arts céramiques. Il dit donc, en le réfutant, à l'article Coquilles : Ce Palissy, d'ailleurs , était un peu visionnaire.

Malgré sa violence , il n'en est pas moins vrai que la justice est le caractère de cette œuvre de guerre, et qu'aucune œuvre humaine n'en porte plus l'empreinte. Ce qu'il défend, ce qu'il exalte avec enthousiasme , ce qui , dans cet océan des connaissances humaines, l'empêche de s'égarer, ce qui sert de fanal à son ferme bon sens , c'est la justice. Suum cuique, à chacun le sien. Voilà sa devise. Aussi, dans cette œuvre de polémique ardente, il rend justice même à la Bible (le croirait-on) ? 11 dit de l'histoire de Joseph : «Cette histoire, à ne la considérer que comme un » objet de curiosité et de littérature , est un des plus » précieux monuments de l'antiquité qui soient venus

392 VOLTAIKE.

» jusqu'à nous. Elle paraît être le modèle de tous les » écrivains orientaux, elle est plus attendrissante que » YOdyssée d'Homère ; car un héros qui pardonne est » plus touchant que celui qui se venge. — Nous re- >> gardons les Arabes comme les premiers auteurs de » ces fictions ingénieuses qui ont passé dans toutes » les langues -, mais je ne vois chez eux aucune aven- » ture comparable à celle de Joseph. Presque tout en » est merveilleux , et la fin peut faire répandre des » larmes d'attendrissement. » (Article Joseph.)

Cette justice rendue à la plus belle des traditions hébraïques, lui fait d'autant plus d'honneur, que l'on sait combien il fut sévère pour les Juifs et pour tout ce qui tient à ce peuple. Il ne comprend pas assez que la force morale des Juifs est venue précisément de leur misère, de leur ignominie. Ils furent, cela est certain, le plus méprisé, le plus malheureux, le plus ignorant, le plus abandonné des peuples ; mais ils furent intérieurement, à cause de cela, consolés plus qu'aucune autre nation. Ils n'avaient rien, ni gloire, ni science, ni industries, ni armées, ni navires (excepté sous Salomon); longtemps même, ils n'eurent pas de temple pour adorer leur Jéhovah terrible. Leur pays desséché, stérile, affreux, semblait condamné d'avance et maudit; ils avaient donc inventé tout naturellement le Dieu des malédictions (et c'était justement pour avoir légué au monde ce Dieu implacable , que Voltaire méprisait les Juifs, leurs mœurs, leurs lois,

leurs traditions, leurs doctrines, basées toutes sur cette donnée du Dieu des châtiments). Esclaves de toutes les nations et dispersés au milieu d'elles, ils n'avaient d'autre ressource que le trafic, le brocantage universel. Battus, méprisés, opprimés, dépouillés de tous droits, réduits à ne pouvoir rien fonder, que leur restait-il, sinon de trouver le consolateur suprême, la doctrine d'un médiateur entre Dieu et l'homme? Aucun peuple, au milieu d'une si douloureuse réalité, n'embrassa la légende avec plus de i force. Abreuvés de malheurs, doués du génie des i larmes et de la mélancolie, leur religion n'eut sur les autres peuples cette grande influence, que parce qu'elle était la religion des malheureux. Ils eurent pour frères (et cela malgré eux) tous les esclaves du monde. A force de déchirements, d'humiliations et de larmes, ce peuple, par son Christ (que lui arracha saint Paul, pour en faire un Dieu et le donner au monde), ce peuple, dis-je, devait fonder la pitié sur la terre.

C'est pour cela qu'il lui a été donné d'agir sur le monde autant que la Grèce et que Rome, et de faire oublier à tant de peuples jeunes et meilleurs, même à la Gaule, leur propre révélation. Les triades gailiques ont pâli dix-huit cents ans devant la légende chrétienne. Mais Voltaire, mais tous nos grands hommes, qu'est-ce, sinon la protestation invincible du génie national? Loin donc que cette guerre ins-

tinctive de Voltaire contre le peuple juif tourne, après examen , à son humiliation , elle tourne à sa gloire. Il sentit en lui le sang de sa race, il sentit que la France était elle-même une religion, et il secoua héroïquement toute religion étrangère.

Le bruit courut, en effet, quelque temps, que du fond de sa retraite, où il vivait maintenant tout à fait solitaire, le patriarche de Ferney allait fonder une religion nouvelle. Frédéric lui écrit un jour, pour lui demander si cette nouvelle est vraie. Il faut, dit-il, que vous ayez une âme bien jeune.

Une âme bien jeune! En effet, c'était là tout Voltaire ; le vieux roi sceptique le connaissait bien. Quel autre que Voltaire, par exemple, en plein xvme siècle, après Bolingbroke , après les Free-Thinkers et Y Encyclopédie , eût pu écrire à soixante-quinze ans, ces paroles, dans une œuvre philosophique (à l'article Guace) :

Toute la nature, tout ce qui existe est une grâce de Dieu P

Nous voici donc en présence des plus graves problèmes • aussi tout ce que nous avons indiqué jusqu'ici, du Dictionnaire philosophique, n'en est que la partie incidente et accessoire; son but principal, si enveloppé qu'il soit à dessein, par l'auteur lui-même, c'est la religion. Ceci est le commencement d'une théologie nouvelle. C'est Dieu dans toute sa splendeur, tel qu'après Galilée et Newton, il est possible

aux peuples modernes de le concevoir; c'est-à-dire Dieu (suivant la prophétie de Rabelais) élargi en magnificence et en bonté.

C'est Dieu, mais Dieu armé et combattant vaillamment les anciennes idoles. Si donc, d'une main, le révélateur moderne renverse les anciens autels (voy. aux mots * Inquisition, — Tolérance, — Fanatisme, — Sectes....), de l'autre, il fonde la foi nouvelle, la foi invincible, basée sur les axiomes de la raison, de la science et de la conscience. Qu'on voie les articles : Credo, — Religion , — Dieu, — Théiste.

J'ai dit son mépris pour les Juifs ; cependant lui seul et Jean-Jacques (chose bien remarquable!), parmi les philosophes d'alors, osent accepter la sublime légende qui nous est venue d'eux. Ils n'eu* rent point cette dureté philosophique, de demeurer insensibles à ce qui fut l'enchantement de la terre. Seulement, il reste à Voltaire, une objection contre cette légende, c'est sa mélancolie même} il protesta toute sa vie contre les religions tristes. C'est ici encore l'instinct de la Gaule, c'est le mot de Rabelais : Que craindre avec Dieu? Voltaire qui, d'instinct, aussi bien que Rabelais, sent que la gaieté est le propre de l'homme, Voltaire, dis-je, comme savant, peut manquer d'arguments, pour oser affirmer, au milieu de ses contemporains sceptiques, l'indestructibilité de son êtjtè; niais jamais il ne peut consentir à la nier;

Ne s'écrie-t-il pas même quelque part, en 1777, à quatre-vingt-trois ans, au moment de mourir :

L'homme émané des deux pour l'immortalité N'eut que Dieu pour père et pour maître ?

Et que d'autres témoignages du même genre, ne pourrait-on pas recueillir dans ses œuvres, surtout dans les dernières? Mais le plus décisif pour moi, c'est qu'il reste joyeux, c'est que le ton est d'un homme que rien n'a pu ébranler. Car le ton, le style, cejenesais quoi del'àme, qui transpire dans les paroles et les contredit même parfois, est ici une suprême et incessante félicité. Le cœur se réjouit à voir ce vieillard, rire encore un pied dans la fosse-, car, qu'on ne l'oublie pas, la plupart des pensées d'un homme sont plus celles de son temps que les siennes • mais ce qui est de lui (Buffon l'a dit), c'est le style. C'est là que je connais un homme ; et c'est là que Voltaire se montre en possession d'une âme immortelle et perfectible jusqu'à l'infini.

Le trait sacré pour moi du Dictionnaire philosophique, c'est sa gaieté.

Je me plais à ces joyeux devis, dont quelques lignes suffisent plus que cent volumes à rasséréner l'âme; j'aime ces réflexions joyeuses, ces bonnes histoires, ces plaisants dialogues, ces traits inattendus, ces remarques soudaines et saisissantes. Je me sens devenir meilleur et plus indulgent, lorsque

j'entends les raisonnements de la bonne sœur Fessuc, et de tous ces autres personnages qu'il invente à plaisir et qu'il fait paraître et disparaître, comme dans une immense comédie. Ah! c'est ici la comédie divine! Aussi avec quelle volupté l'esprit s'élève de ces joies de la terre aux joies célestes ! Comme l'àme est heureuse et à l'aise, et se sent chez elle, lorsque le sauveur des Calas l'entretient de Dieu! — Qu'on voie cet article Dieu; qu'on voie aussi l'article Religion, dont je demande à citer ceci . 11 s'agit du Christ. Je prie le lecteur de concentrer sur ce point toute son attention. Jamais Voltaire ne fut plus solennel, ni plus fortifiant pour l'esprit : c'est un cri de conscience.

Je méditais cette nuit; j'étais absorbé dans la contemplation delà nature; j'admirais l'immensité, le cours, les rapports de ces globes infinis que le vulgaire ne sait pas admirer.

J'admirais encore plus l'intelligence qui préside à ces vastes ressorts. Je me disais : Il faut être aveugle pour n'être pas ébloui de ce spectacle ; il faut être stupide pour n'en pas reconnaître l'auteur ; il faut être fou pour ne pas ladorer. Quel tribut d'adoration dois-je lui rendre? Ce tribut ne doit -il pas être le même dans toute l'étendue de l'espace, puisque c'est ie même pouvoir suprême qui règne également dans cette étendue? Un être pensant, qui habite dans une étoile de la voie lactée, ne lui doit- il pas le même hommage que l'être pensant sur ce petit globe où nous sommes ? La lumière est uniforme pour l'astre deSirius et pour nous; la morale doit être uniforme. Si un animal, sentant et pensant dans Sirius, est né d'un

père et d'une mère tendres qui aient été occupés de son bonheur, il leur doit autant d'amour et de soins que nous en devons ici à nos parents. Si quelqu'un, dans la voie lactée, voit un indigent estropié, s'il peut le soulager, et s'il ne le fait pas, il est coupable envers tous les globes.

Le cœur a partout les mêmes devoirs : sur les marches du trône de Dieu, s'il a un trône ; et au fond de l'abîme, s'il est un abîme.

J'étais plongé dans ces idées, quand un de ces génies qui remplissent les intermondes descendit vers moi. Je reconnus cette même créature aérienne qui m'avait apparu autrefois pour m'apprendre combien les jugements de Dieu diffèrent des nôtres, et combien une bonne action est préférable à la controverse.

Il me transporta dans un désert tout couvert d'ossements entassés; et entre ces monceaux de morts, il y avait des allées d'arbres toujours verts, et au bout de chaque allée, un grand homme , d'un aspect auguste, qui regardait avec compassion ces tristes restes.

— Hélas ! mon archange, lui dis -je, où m'avez-vous mené? — A la désolation, me répondit-il. — Et qui sont ces beaux patriarches que je vois immobiles et attendris au bout de ces allées vertes, et qui semblent pleurer sur cette foule innombrable de morts? — Tu le sauras, pauvre créature humaine, me répliqua le génie des intermondes ; mais auparavant, il faut que tu pleures.

Il commença par le premier amas. — Ceux-ci, dit-il, sont les Vingt- trois mille Juifs qui dansèrent devant un veau, avec les vingt- quatre mille qui furent tués sur des filles madianites. Le nombre des massacrés pour des délits ou des méprises pareilles se monte à près de trois cent mille.

Aux allées suivantes sont les charniers des chrétiens égor-

gés les uns par les autres pour des disputes métaphysiques. Ils sont divisés en plusieurs monceaux de quatre siècles chacun. Un seul aurait monté jusqu'au ciel; il a fallu les partager.

— Quoi! m'écriai-je, des frères ont traité ainsi leurs frères, et j'ai le malheur d'être dans cette confrérie!

— Voici, ditl'esprit, les douze millions d'Américains tués dans leur patrie, parce qu'ils n'avaient pas été baptisés. Hé, mon Dieu ! que ne laissiez-vous ces ossements affreux se dessécher dans l'hémisphère où leurs corps naquirent, et où ils furent livrés à tant de trépas différents? Pourquoi réunir ici tous ces monuments abominables delà barbarie et du fanatisme?

— Pour t'instruire.

— Puisque tu veux m 'instruire, dis-je au génie, apprends-moi s'il y a eu d'autres peuples que les chrétiens et les juifs à qui le zèle, et la religion, malheureusement tournée en fanatisme, aient inspiré tant de cruautés horribles. — Oui, me dit-il, les mahométans se sont souillés des mêmes* inhumanités, mais ra-

; rement; et lorsqu'on leur a demandé amman, miséricorde, et qu'on leur a offert le tribut, ils ont pardonné.

Pour les autres nations, il n'y en a aucune depuis l'existence du monde qui ait jamais fait une guerre purement de religion. Suis-moi maintenant.

Je le suivis.

Un peu au delà de ces piles de morts, nous trouvâmes d'autres piles : c'étaient des sacs d'or et d'argent, et chacune avait son étiquette : Substance des hérétiques massacrés au dix-huitième siècle, au dix-septième, au seizième, et ainsi en remontant : Or et argent des Américains égorgés, etc., etc. Et toutes ces piles étaient surmontées de croix, de mitres, de crosses, de tiares enrichies de pierreries.

— Quoi! mon génie, ce fat donc pour avoir ces richesses qu'on accumula ces morts? — Oui, mon fils.

Je versai des larmes; et quand feus mérité par ma douleur (mot sublime !)qu il memenâtauboutdesallées vertes, il m'y conduisit.

— Contemple, me dit -il, les héros de l'humanité qui ont été les bienfaiteurs de la terre, et qui se sont tous réunis à bannir du monde, autant qu'ils l'ont pu, la violence et la rapine. Interroge-les.

Je courus au premier de la bande ; il avait une couronne sur la tête et un petit encensoir à la main ; je lui demandai humblement son nom. — Je suis Numa Pompilius, me dit-il, je succédai à un brigand, et j'avais des brigands à gouverner : je leur enseignai la vertu et le culte de Dieu; ils oublièrent après moi plus d une fois l'un et l'autre : je défendis qu'il y eût dans les temples aucun simulacre, parce que la Divinité qui anime la nature ne peut être représentée. Les Romains n'eurent sous mon règne ni guerres, ni séditions, et ma religion ne fit que du bien. Tous les peuples voisins vinrent honorer mes funérailles, ce qui n'est arrivé qu'à moi.

Je lui baisai la main, et j'allai au second : c'était un beau vieillard d'environ cent ans, vêtu d'une robe blanche ; il mettait le doigt médium sur sa bouche, et de l'autre main il jetait des fèves derrière lui. Je reconnus Pythagore. Il m'assura qu'il n'avait jamais eu de cuisse d'or, et qu'il n'avait point été coq (guerre à la superstition partout !): mais qu'il avait gouverné les Crotoniates avec autant de justice que Numa gouvernait les Romains, à peu près de son temps; et que cette justice était la chose du monde la plus nécessaire et la plus rare. J'appris que les pythagoriciens faisaient leur examen de conscience deux I fois par jour...

J3 ne dis mot à Pythagore pour lui plaire, et je passai à Zoroaslre qui s'occupait à concentrer le feu céleste dans le foyer d'un miroir concave, au milieu d'un vestibule à cent portes qui, toutes, conduisent à la sagesse. Sur la principale de ces portes (1), je lus ces paroles qui sont le précis de toute la morale, et qui abrègent toutes les disputes des casuistes :

Dans le doute, si une action est bonne ou mauvaise, abstiens-toi.

— Certainement, dis-je à mon génie, les barbares qui ont immolé toutes les victimes dont j'ai vu les ossements n'avaient pas lu ces belles paroles.

Nous vîmes ensuite les Zaleucus, les Thaïes, les Ànaximandre, et tous les sages qui avaient cherché la vérité et pratiqué la vertu.

Quand nous fûmes à Socrate, je le reconnus bien vite à son nez épaté. — Eh bien l lui dis-je, vous voilà donc au nombre des confidents du Très-Haut! Tous les habitants de l'Europe, exepté les Turcs et les Tartares de Crimée, qui ne savent rien, prononcent votre nom avec respect. On le révère, on l'aime, ce grand nom, au point qu'on a voulu savoir ceux de vos persécuteurs. On connaît Mélitus et Anytus à cause de vous, comme on connaît Ravaillac, à cause de Henri IV ; mais je ne connais que ce nom d' Anytus. Je ne sais pas précisément quel était ce scélérat par qui vous fûtes calomnié, et qui vint à bout de vous faire condamner à la ciguë.

— Je n'ai jamais pensé à cet homme depuis mon aventure, me répondit Socrate ; mais puisque vous m'en faites souvenir, je le

(1) Les préceptes de Zoroastre sont appelés portes , et sont au nombre de cent.

( Note de Foliaire. )

plains beaucoup. C'était un méchant prêtre, qui faisait secrètement un commerce de cuir, négoce réputé honteux parmi nous. Il envoya ses deux enfants dans mon école. Les autres disciples leur reprochèrent leur père le corroyeur ; ils furent obligés de sortir. Le père, irrité, n'eut point de cesse qu'il n'eût ameuté contre moi tous les prêtres et tous les sophistes. On persuada au conseil des cinq-cents que j'étais un impie qui ne croyait pas que la Lune, Mercure et Mars, fussent des dieux. En effet, je pensais comme à présent, qu'il n'y a qu'un Dieu, maître de toute la nature. Les juges me livrèrent à l'empoisonneur de la république ; il accourcit ma vie de quelques jours : je mourus tranquillement à l'âge de soixante-dix ans; et depuis ce temps-là , je passe une vie heureuse avec tous ces grands hommes que vous voyez, et dont je suis le moindre.

Après avoir joui quelque temps de l'entretien de Socrate, je m'avançai avec mon guide, dans un bosquet situé au-dessus des bocages où tous ces sages de l'antiquité semblaient goûter un doux repos.

Je vis un homme, d'une figure douce et simple, qui me parut âgé d'environ trente-cinq ans. Il jetait de loin des regards de compassion sur cet amas d'ossements blanchis, à travers lesquels on m'avait fait passer pour arriver à la demeure des sages. Je fus étonné de lui trouver les pieds enflés et sanglants, les mains de même, le flanc percé et les côtes écorchées de coups de fouet. — Eh ! bon Dieu ! lui dis-je, est-il possible qu'un juste, un sage, soit dans cet état? Je viens d'en voir un qui a été traité d'une manière bien odieuse, mais il n'y a pas de comparaison entre son supplice et le vôtre. De mauvais prêtres et de mauvais juges l'ont empoisonné ; est-ce aussi par des

prêtres et par des juges que vous avez été assassiné si cruellement?

Il me répondit oui avec beaucoup d'affabilité.

— Et qui étaient donc ces monstres?

— C'étaient des hypocrites.

— Ah! c'est tout dire ; je comprends par ce seul mot qu'ils durent vous condamner au dernier supplice. Vous leur aviez donc prouvé, comme Socrate, que la Lune n'était pas une déesse, et que Mercure n'était pas un dieu.

— Non, Un était pas question de ces planètes. Mes compatriotes ne savaient point du tout ce que c'est quune planète ; ils étaient tous de francs ignorants. Leurs superstitions étaient toutes différentes de celles des Grecs.

— Vous voulûtes donc leur enseigner une nouvelle religion.

— Point du tout ; je leur disais simplement : Aimez Dieu de tout votre cœur et votre prochain comme vous-même, car c'est là tout V homme. Jugez si ce précepte nest pas aussi ancien que tout r univers; jugez si je leur apportais un culte nouveau. Je ne cessais de leur dire que fêtais venu non pour abolir la loif mais pour l'accomplir; j'avais observé tous leurs rites; circoncis comme ils tétaient tous , baptisé comme Vêtaient les plus zélés d'entre eux, je payais comme eux le corban ; je faisais comme eux la pâque , en mangeant debout un agneau cuit dans des laitues. Moi et mes amis nous allions prier dans le temple; mes amis même fréquentèrent ce temple après ma mort; en un mot, j'accomplis toutes leurs lois sans en excepter une.

— Quoi! ces misérables n'avaient pas même à vous reprocher de vous être écarté de leurs lois ?

— Non, sans doute,

— Pourquoi donc vous ont-ils mis dans l'état où je vous'vois?

AO/l VOLTAIRE.

— Que voulez-vous que je vous dise ! Us étaient fort orgueilleux et intéressés. Ils virent que je les connaissais] ils surent que je les faisais connaître aux citoyens ; ils étaient les plus forts , ils m'ôtèrent la vie : et leurs semblables en feront toujours autant, s ils le peuvent, à quiconque leur aura trop rendu justice.

— Mais, ne dites-vous, ne fîtes-vous rien qui pût leur servir de^prétexte?

~ Tout sert de prétexte aux méchants.

— Ne leur dites- vous pas une fois que vous étiez venu apporter le glaive et non la paix?

— C'est une erreur de copiste ; je leur dis que {apportais la paix et non le glaive. Je n'ai jamais rien écrit; on a pu changer ce que j'avais dit sans mauvaise intention.

— Vous n'avez donc contribué en rien par vos discours, ou mal rendus ou mal interprétés, à ces monceaux affreux d'ossements que j'ai vus sur ma route, en venant vous consulter?

— Je nai vu qu'avec horreur ceux qui se sont rendus coupables de tous ces meurtres.

— Et ces monuments de puissance et de richesse, d'orgueil et d'avarice, ces trésors, ces ornements, ces signes de grandeur que j'ai vus accumulés sur la route, en cherchant la sagesse, viennent-ils de vous?

— Cela est impossible; j'ai vécu moi et les miens dans la pauvreté et dans la bassesse : ma grandeur n était que dans la vertu.

J'étais près de le supplier de vouloir bien me dire au juste qui il était. Mon guide m'avertit de n'en rien faire. Il me dit que je n'étais pas fait pour comprendre ces mystères sublimes. Je le conjurai seulement de m'apprendre en quoi consistait la vraie religion.

— Ne vous Vai-je pas déjà dit? Aimez Dieu et voire prochain comme vous-même.

— Quoi! en aimant Dieu, on pourrait manger gras le vendredi?

— J'ai toujours mangé ce qu'on 'm a donné ; car fêlais trop pauvre pour donner à dîner à personne.

— En aimant Dieu, en étant juste, ne pourrait-on pas être assez prudent pour ne point confier toutes les aventures de sa vie à un inconnu?

— C'est ainsi que j'en ai toujours usé.

— Ne pourrais-je, en faisant du bien, me dispenser d'aller en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle?

— Je nai jamais été dans ce pays -là.

— Faudrait-il me confiner dans une retraite avec des sots?

— Pour moi, j%ai toujours fait de petits voyages de ville en ville.

— Me faudrait-il prendre parti pour l'Église grecque ou pour la latine?

— Je ne fis aucune différence entre le Juif et le Samaritain, quand je fus au monde.

— Eh bien ! s'il en est ainsi, je vous prends pour mon seul maître.

Alors il me fit un signe de tête qui me remplit de consolation. La vision disparut, et la bonne conscience me resta.

Dois-je ajouter, pour terminer l'examen de ce livre prophétique, que s'il dit quelque part (article Droit canonique) que le concile de Trente sera appa-

remment le dernier, i\ entrevoit ailleurs que le seul concile probable pour Favenir doit être la convocation des états généraux du genre humain? Voilà donc les plus beaux jours de l'histoire annoncés par le sage de Ferney. Que ce soit sa gloire d'avoir entrevu le premier et annoncé la fédération universelle, la sainte alliance des peuples !

Dois-je recommander encore, en finissant, qu'on voie à l'article Foi comment la foi nouvelle renverse la foi du moyen âge qui n'était qu'incrédulité soumise, esclavage de l'esprit, anéantissement de la raison?

Mais, objectaient quelques penseurs timorés, n'estil pas dangereux d'agiter ces questions brûlantes? Est-il sage de manifester publiquement que l'on pense sur la religion autrement que le vulgaire? La réponse qu'il fait lui-même à cette objection est pé~ remptoire :

« Je sais, dit-il, qu'on prétend que le sage ne doit » jamais laisser entrevoir aux profanes ses opinions, » qu'il doit être fou avec les fous, imbécile avec les » imbéciles ^ mais on n'a pas encore osé dire qu'il » fallait être fripon avec les fripons. Or, si on exige » que le sage soit toujours de l'avis de ceux qui trom- » pent les hommes, n'est-ce pas demander évidem- » ment que le sage ne soit pas un homme de bien? » Exigera-t-on du médecin qu'il soit toujours de y> l'avis des charlatans? » (Voy. au mot Philosophe.)

Du reste, il est plein d'espérance et plein de foi en la possibilité d'opérer toutes ces réformes, il n'y demande que le bon vouloir et l'amour des hommes. Il dit quelque part : On peut tout faire , tout corriger...

Comment ?. . .

Osez le vouloir...

La France, l'Europe entière, saisies d'admiration et de respect, lui érigeaient vivant une statue, ce qui ne s'était vu jamais. — Il n'est personne qui ignore que, parmi les noms des souscripteurs, et l'un des premiers, figurait celui de Jean-Jacques Rousseau. — Le sculpteur Pigal était chargé d'exécuter la statue.

L'Europe le proclamait ainsi roi, pape et prophète.

Au milieu de tant de gloire, il semble avoir quelques moments de vertige-, c'est l'époque de cette regrettable communion par-devant notaire , qu'il appelle un petit déjeuner au pain sec^ et qui lui fait dire dans une lettre à madame du Deffant : « Je suis quel- » quefois un peu goguenard. » Mais les d'Argental ayant désapprouvé ce scandale, il leur écrit plus sérieusement : « Mes chers anges sont tout ébouriffés » d'un déjeuner par-devant notaire ; mais s'ils savaient » que tout cela s'est fait par le conseil d'un avocat

» qui connaît la province ; s'ils savaient à quel fana- j » tique fripon j'ai affaire (l'évêque d'Annecy) et dans \ » quel extrême embarras je me suis trouvé, ils avoue- | » raient que j'ai très bien fait. On ne peut donner i » une plus grande marque de mépris pour ces facéties » que de les jouer soi-même. »

Et quelques jours plus tard, revenant de nouveau ! sur ce sujet, il ajoute : « Vous me direz peut-être que ! » le fanatisme triomphe d'une certaine cérémonie » qu'un certain ennemi des coquins a faite, il y a » quelques mois- mais cette cérémonie servira un » jour à mieux manifester la turpitude de ce monstre » infernal. Il y a des choses qu'on ne peut pas dire à » présent... Laissez faire, tout viendra en son temps. »

Une chose cependant l'inquiétait, au milieu des cris des dévots et de la recrudescence de leurs calomnies. Clément XIII, qui lui avait envoyé des reliques, était mort : comment le nouveau pape avait-il pris cette petite drôlerie de la communion notariée? Ce qui eût mis le comble à sa joie, c'eût été, après une telle action, de reparaître aux yeux de l'Europe, enveloppé de la bienveillance papale. Il lui vint en pensée d'obtenir publiquement une faveur du saint père. Il n'y avait plus de Mahomet à dédier comme à Benoît XIV, plus de reliques à demander pour son église, comme à Clément XIII -, qu'allait-il donc demander à Clément XIV? C'est ce que l'on va voir.

Le père Adam, l'aumônier du château deFerney,

Y0LTA1HE. 409

était chauve, et Voltaire était pris de compassion à voir ce bon homme, en hiver, dans ce pays déneiges, dire la messe sans perruque et s'enrhumer du cerveau. Toute perruque est interdite aux prêtres à Tautel. L'idée d'en mettre une, en face du Saint-Sacrement, sur la tête de son chapelain et d'avoir seul, dans toute la chrétienté, cet étrange privilège, lui parut plaisante et le plongea dans une joie, dans une anxiété indicibles, Obtiendra-t-il ce beau bref à perruque ? Cela lui importe comme si le salut de la philosophie en dépendait. Dogmes catholiques, papes, prêtres, va-t-il, une fois encore, tout engloutir dans le ridicule? Il remue ciel et terre, écrit, négocie pour cette perruque. Le 12 juin 1769, il écrit au cardinal de Bernis, et lui expose que le père Adam est sujet à s'enrhumer, qu'il est malade, fréquemment et violemment tourmenté de rhumatismes; et il le supplie, ce sont ses propres termes, d'avoir la bonté d'employer l'autorité du vicaire de Jésus-Christ pour couvrir le crâne de ce pauvre diable.

Il ajoute, en terminant, ce curieux post-scriptum : « Le duc de Choiseul me fit avoir haut la main, de la » part de Clément XIII des reliques pour l'autel de » ma paroisse; M. le cardinal de Bembo n'aura-t-il » pas le pouvoir de me faire avoir une teignasse de » Clément XIV? »

Le bref arriva, et le seigneur de Ferney eut la gloire de voir son chapelain officier à l'autel, la tête

enveloppée d'une majestueuse perruque-, et cette perruque, qui devint dans toute la province un objet de curiosité, pensa mettre au désespoir l'évêque d'Annecy et tous les prêtres chauves de la catholicité.

Ce n'était pas tout-, Voltaire avait offensé l'ordre des Capucins en la personne d'un certain père Joseph à qui il s'était confessé de force : et les capucins, disait-on, cherchaient à se venger. Que pouvait-il imaginer de mieux alors que de se faire recevoir capucin lui-même? On croit lire des contes-, tout ceci est pourtant l'histoire du monde la plus authentique.— Il reçut ses patentes de capucin signées de la propre main du général en chef des capucins, Amatus Dalamhalla, résidant à Rome. Les titres de frère Voltaire étaient : fils spirituel de saint François et père temporel des capucins deGex.

Quel plaisir pour le vieux philosophe d'envoyer à toutes les notabilités de l'Europe des lettres signées : Frère Voltaire, capucin!

«Qui ne voit, disait-il en riant, que je suis le soutien de l'Eglise? »

Voltaire me paraît maintenant si bien connu du lecteur, qu'il doit suffire, pour ses derniers écrits, d'en donner seulement le titre sans les analyser;

d'ailleurs, quelle analyse serait possible des scintillements du plus vif esprit qui ait jamais été?

Parmi les ouvrages dont je n'ai point parlé , composés dans les années que nous venons de parcourir, 1766, 1767, 1768, 1769, je dois au moins indiquer les suivants (je prie seulement le lecteur de s'arrêter quelques instants sur chacun de ces titres et d'y réfléchir) :

Essai sur les 'proscriptions , ou conspiration contre les peuples ;

Le Philosophe ignorant;

Chariot ou la Comtesse de Givry, comédie ;

Questions de Zapata ;

La Défense de mon oncle ;

Lettres à Son Altesse Monseigneur le prince de Brunswick, sur Rabelais, etc. 5

ILes Honnêtetés littéraires ; Le Dîner du comte de Boulainvilliers ; Canonisation de saint Cucufin; Lettre sur les panégyriques ; Guerre civile de Genève, poëme contre Jean- Jacques, qui avait été cause, en partie, de ces démêlés ridicules dans la parvulissime république de Genève; Les Deux tonneaux, opéra 5 Les Droits des hommes et les usurpations des papes; La Profession de foi des théistes ; Relation du bannissement des jésuites de la Chine, ou l'empereur et frère Rigolet, dialogue ;

Dialogues entre A, B, C ; Sermon 'prêché à Belle ; Homélie du pasteur Boum; Les Colimaçons du révérend père VEscarbotier; Les Singularités de la nature ; Le Marseillais et le Lion, satire en vers ; Les Trois empereurs en Sorbonne, satire en vers ; Lnstructions à frère Pediculoso ; Histoire de Jenni ; Les Lettres d'Amabed, roman ; Homélies prêchées à Londres; Épître à Boileau, en vers; Histoire du parlement de Paris; Le Cri des nations; Dieu et les hommes; Supplément au siècle de Louis XLV ; Bemontrances du corps des pasteurs du Gévaudan à Bus tan;

Les Adorateurs, ou les louanges de Dieu.

A-t-on remarqué dans cette liste d'ouvrages que, même pour ceux qui ne font que passer devant l'étalage du libraire, le titre seul est quelquefois un enseignement qui se grave à jamais dans la mémoire? Par exemple, celui-ci : Les droits des hommes et les usurpations des papes ; et cet autre : Essai sur les proscriptions, ou conspiration contre les peuples?

Le catalogue précédent nous conduit à la fin de 1769; Voltaire touche à ses soixante-seize ans : c'est encore neuf années qu'il lui reste à vivre. Ces années furent-elles, après tant de travaux et de gloire, des années de repos ?

Pour toute réponse, disons que de soixante-quinze ans à quatre-vingt-quatre , il composa encore les ouvrages suivants :

Sophonisbe, tragédie; Réfutation du Système de la nature; Traduction du poëme de Jean Plokof; Ê pitre au roi de la Chine, en vers ; Écrits pour les habitants du mont Jura et pour le pays de Gex ;

Conseils raisonnables à M. Bergier ; Procès de Claustre.

La Méprise d' Arras;

Discours d'Anne du Bourg à ses juges ;

Lettres de Memmius à Cicéron ;

Épître aux Romains;

Le Tocsin des rois.

La Bégueule, conte en vers ; Les Cabales, conte en vers; Les Systèmes, conte en vers ; Essai sur les probabilités en fait de justice ; Essai sur. le procès de mademoiselle Camp ; Quelques petites hardiesses de M . Clair , à l'occasion d'un panégyrique de saint Louis ;

Tout en Dieu, commentaire sur M alebranche .

Les Lois de Minos, tragédie • Discours de V avocat Belleguier ; Les Pélopides, tragédie ; Le Dépositaire, comédie ; Fragments historiques sur l'Inde ; Le Taureau blanc, roman ; La Tactique, satire en vers •

Éloge funèbre de Louis XV ; Au R. P. en Dieu, messire Jean de Beauvais; Dialogue de Pégase et du vieillard, satire en vers 5 Il faut prendre un parti, ou le principe d'action.

Ne passons pas, je vous prie, à côté d'une chose sublime sans nous y arrêter • écoutons ce vieillard de

quatre-vingts ans qui) d'abord semble s'égayer avec nous, pour nous enlever le moment d'après dans les plus hautes et plus fermes régions de l'esprit... Citons quelques paragraphes de ce pamphlet :

Il ne s'agit ici que d'une petite bagatelle, de savoir s'il y a un Dieu ; et c'est ce que je vais examiner très sérieusement et de très bonne foi; car cela m'intéresse, et vous aussi.

Tout est en mouvement, tout agit, et tout réagit dans la nature.

Notre Soleil tourne sur lui-même avec une rapidité qui. nous étonne ; et les autres soleils tournent de même, tandis qu'une foule innombrable de planètes roulent autour d'eux dans leurs orbites, que le sang circule plus de vingt fois par heure dans les plus vils de nos animaux.

Une paille que le vent emporte, tend par sa nature vers le centre de la terre, comme la terre gravite vers le soleil, et le soleil vers elle. La mer doit aux mêmes lois son flux et son reflux éternel. C'est par ces mêmes lois que des vapeurs, qui forment notre atmosphère, s'échappent continuellement de la terre, et retombent en rosée, en pluie, en grêle, en neige, en tonnerre.

Tout est action, la mort même est agissante. Les cadavres se décomposent, se métamorphosent en végétaux, nourrissent

les vivants qui, à leur tour, en nourrissent d'autres. Quel est le principe de cette action universelle?

Il faut que le principe soit unique. Une uniformité constante dans les lois qui dirigent la marche des corps célestes, dans les mouvements de notre globe, dans chaque espèce, dans chaque genre d'animal, de végétal, de minéral, indique un seul moteur. S'il y en avait deux, ils seraient ou divers, ou contraires, ou semblables. Si divers, rien ne se correspondrait; si contraires, tout se détruirait ; si semblables, c'est comme s'il n'y en avait qu'un : c'est un double emploi.

Je me confirme dans cette idée, qu'il ne peut exister qu'un seul principe, un seul moteur, dès que je fais attention aux lois constantes et uniformes de la nature entière.

La môme gravitation pénètre dans tous les globes, et les fait tendre les uns vers les autres en raison directe, non de leurs surfaces, ce qui pourrait être l'effet de l'impulsion d'un fluide, mais en raison de leurs masses.

Le quarré de la révolution de toute planète est comme le cube de sa distance au soleil (et cela prouve en passant ce que Platon avait deviné, je ne sais comment, que le monde est l'ouvrage de Téternel géomètre).

Les rayons de lumière ont leurs réflexions et leurs réfractions dans toute l'étendue de l'univers. Toutes les véritables mathématiques doivent être les mêmes dans l'étoile Sirius et dans notre petite loge.

Si je porte ma vue ici-bas sur le règne animal, tous les quadrupèdes et les bipèdes qui n'ont point d'ailes, perpétuent leur espèce par la même copulation, toutes les femelles sont vivipares.

Tous les oiseaux femelles pondent des œufs.

Dans toute espèce, chaque genre peuple et se nourrit uniformément.

Chaque genre de végétal a le même fond de propriétés.

Certes, le chêne et le noisetier ne se sont pas entendus pour naître et croître de la même façon, de même que Mars et Saturne n'ont pas été d'intelligence pour observer les mêmes lois. Il y a donc une intelligence unique, universelle et puissante , qui agit toujours par des lois invariables

Ce moteur unique est très puissant , puisqu'il dirige une machine si vaste et si compliquée. 11 est très intelligent, puisque le moindre des ressorts de cette machine ne peut être égalé par nous qui sommes intelligents.

Il est un être nécessaire, puisque sans lui la machine n'existerait pas.

Il est éternel; car il ne peut être produit du néant qui, n'étant rien, ne peut rien produire; et dès qu'il existe quelque chose, il est démontré que quelque chose est de toute éternité. Cette vérité sublime est devenue triviale. Tel a été de nos jours l'élancement de l'esprit humain, malgré les efforts que nos maîtres d'ignorance ont faits, pendant tant de siècles, pour nous abrutir.

De Vâme, par Soranus; Aventures de la mémoire.

Dom Pèdre, tragédie-

Le Cri du sang innocent; Diatribe à l'auteur des Êphémérides ; Voyage de la raison ;

Les Filles de Minée, conte en vers. — Une des plus jolies choses que nous ayons en notre langue. Les Oreilles du comte de Chesterfield, roman.

Lettres indiennes , chinoises et tartares à monsieur Paw •

L'Hôte et l'hôtesse, divertissement ;

La Bible commentée;

Lettre à l'Académie française, sur Shakspeare;

Un chrétien contre six juifs;

Commentaire historique sur la vie de V auteur de la Henriade.

Histoire de rétablissement du christianisme ; Commentaire sur l'esprit des lois; Dialogues d'Evhémère; Le Prix de la justice et de l'humanité.

Irène, tragédie (à quatre-vingt-quatre ans) • Agathocle, tragédie (non terminée).

Tant de travaux devaient, ce semble, l'absorber tout entier; mais non, au milieu de ces préoccupa-

tions, on le voit, à soixante-dix-sept ans, occupé du projet de bâtir une ville. Ce projet ne put se réaliser ; mais la colonie de Ferney, augmentée de plusieurs familles fugitives, depuis les troubles de Genève, était arrivée au nombre de trois mille habitants, Voltaire venait d'y créer une grande fabrique d'horlogerie, et ses montres, grâce à son nom, se répandaient dans les quatre parties du monde : il devint de mode, parmi les grandes dames, de porter de petites montres-bijoux à minutes, à secondes, à quarts et demi-quarts, avec un carillon, montées sur bagues, entourées de diamants et fabriquées chez M. de Voltaire.

Il avait crée aussi une manufacture de soie, et bientôt on le vit envoyer des bas de sa fabrique aux plus illustres dames de l'Europe. Et tout cela, sans négliger jamais ses travaux agricoles, ses moissons, ses prairies, ses vergers, ses bestiaux, surtout ses bœufs, qui le connaissaient, disait-il, et lui faisaient des mines.

Ainsi, il agitaitFEurope de son nom et de ses écrits, et de son intervention dans toutes les affaires du temps, du sein d'une vie tranquille et patriarcale* Poète, philosophe, laboureur, commerçant, juge, pontife et divertisseur de son siècle, il en fut surtout Y homme. Mais sa mission spéciale était d'être l'instituteur des nations ; que leur enseigna-t-il? Que l'homme doit cultiver son jardin et son âme*

Madame Denis, vers les dernières années, était revenue à Ferney ; mais le vieillard continuait d'y vivre dans la plus profonde retraite , ne recevant presque personne et ne s'occupant plus que des affaires générales de l'Europe, de celles de sa colonie (qu'il augmenta encore, vers la fin, d'une tannerie, d'une manufacture de blondes) et de ses chères études. Nulles traces de l'âge cependant, ni dans son esprit, ni dans son caractère: charmant, surtout avec le sexe, auprès duquel il était encore à quatre-vingt-quatre ans, dit Wagnière, d'une amabilité et d'une politesse uniques et enchanteresses . Dans sa famille, avec Cornélie et sa petite belle-sœur et la jeune protestante, madame Florian, il semblait retrouver les grâces de l'adolescence : c'étaient les propos les plus fins, les plus agréables, mêlés toujours de charmants contes, témoin un certain soir où les dames ayant conté au coin du feu des histoires de voleurs, elles le prièrent de raconter aussi la sienne, qu'il commença en ces termes :

a II était une fois un fermier général »

Dans les jours de travail (ces jours étaient nombreux), on ne le voyait pas, il gardait la chambre, parfois le lit; et, le soir, on était obligé de l'avertir

VOLTAIRE. k 21

qu'il ri avait pris aucune nourriture. « Anciennement, » dit Wagnière, il faisait un grand usage de café ; » mais dans les quinze dernières années de sa vie, il » en prenait deux ou trois petites tasses par jour tout » au plus, et avec de la crème. »

Très attentif à sa santé, il ne faisait aucun excès (excepté dans le travail), il se purgeait fréquemment, et, plusieurs fois par semaine, prenait des lavements au savon. Du reste, pas une infirmité, la démarche légère, l'ouïe très fine • ajoutons qu'il ne se servit jamais de lunettes.

Wagnière nous fournit encore ce précieux témoignage : « Il avait toujours été très courageux et l'é- » tait encore extraordinairement dans l'âge le plus » avancé. »

Qu'on voie (chez M. Clogenson, à Rouen) l'admirable portrait où le patriarche est représenté à l'âge de quatre-vingt-deux ans. Tout est expliqué par cette figure unique! Sentiments divins mêlés de mouvements de malice et de ruse-, plus de matière! C'est un esprit pur, une flamme. On cherche le visage, il n'y en a plus, mais quels yeux ! Le corps (si corps il y a) est si faible, si fragile, si près, ce semble, de tomber en ruines, qu'on retient devant lui son souffle de peur de le briser, et cependant ce pauvre cadavre, tout emmitouflé de fourrures, coiffé jusqu'aux sourcils d'une immense toque de velours, affaissé et tremblotant, est encore plein de grâces.

Ce portrait est celui que Voltaire envoya à sou ami d'Argental, pour qu'il contemplât, lui dit-il,

Le peu que les destins m'ont laissé de visage.

On sent qu'une àme immortelle s'est installée là jusqu'à extinction complète clu corps.

Et quel charme, quelle fraîcheur, quelle verve dans ses œuvres d'alors ! Quel esprit enchanteur, quel limpide et harmonieux langage!

Hé , quoi ! vous êles étonnée Qu'au bout de quatre-vingts hivers Ma muse faible et surannée Puisse encor fredonner des vers ?

Quelquefois un peu de verdure Rit sous les glaçons de nos champs ; Elle console la nature , Mais elle sèche en peu de temps.

Un oiseau peut se faire entendre Après la saison des beaux jours ; Mais sa voix n'a plus rien de tendre , Il ne chante plus ses amours.

Ainsi je touche encor ma lyre, Qui n'obéit plus à mes doigts ; Ainsi j'essaie encor ma voix Au moment même qu'elle expire.

{Vers adressés à madame du Deffaht.)

La vieillesse, chez Voltaire, paraît un âge enchanté. La vie n'est pour lui qu'une ascension permanente vers les joies éternelles.

Le lecteur a-t-il bien compris que Voltaire fut (ainsi que Jean-Jacques) la vraie résistance à l'athéisme-, que son rôle fut d'empêcher les âmes de se précipiter dans l'impiété absolue où l'aristocratie européenne menaçait d'emporter les peuples ^ que ce qui lui donna cette importance, c'est qu'il fut le pointd'équilibre du monde, qu'il fut le conservateur de la tradition française et que les nations sentirent en lui leur salut ; que s'il met en garde les peuples contre l'impiété, il leur rend impossible le retour vers l'ancien fanatisme. Je ne connais pas, dans ses œuvres, de preuve plus concluante, à cet égard, que son Épitre a l'auteur du livre des Trois imposteurs. Je voudrais la citer, mais que le lecteur la lise dans ses œuvres ; qu'il lise aussi : les Finances, les Cabales, les Trois empereurs en Sorbonne, le Père Nicodème et Jeannot, le Temps présent (cri d'enthousiasme en l'honneur de ï urgot ) , Y Èpître à Boileau, YÊpître à Horace, YÊpître à un homme (Turgot), etc., etc.

Turgot, le sage Turgot, on le voit, était arrivé aux affaires- c'était l'aurore de la révolution : ce fut une des dernières joies de Voltaire, mais une de ses plus vives. Il approchait ainsi de la mort dans un sentiment d'allégresse. Ses œuvres de ce temps sont en effet la sérénité même. Il a si bien suivi les lois de

son heureuse nature, il a si bien su mettre à Taise en ce monde sa personnalité, que sa vie, jusqu'à la fin, en reste enchantée. Ame assise sur un trône de diamant! Lorsqu'il écrit à de vieux incrédules, comme un Richelieu ou une marquise duDeffant,il leur tient, je le sais, des propos sceptiques; mais qu'importent les paroles? C'est le ton (qui ne trompe jamais), c'est le sentiment, c'est l'instinct qu'il faut consulter • c'est là que se manifeste le fond de la nature : aussi voyez la différence entre lui et ses sceptiques amis? Ceux-ci restent sans consolation intérieure, ils n'approchent de la mort qu'avec terreur; mais lui, digne sang de la Gaule, il l'attend en souriant!... Sa croyance en la bonté divine est pour lui la source de toute espérance.

Pendant qu'il achevait ainsi sa carrière, un autre vieillard, sur lequel l'Europe avait aussi les yeux, coulait, comme lui, dans la retraite, ses dernières années. Rousseau, âgé de soixante-six ans, vivait à la campagne, ne s'occupant plus que de botanique, cueillant avec joie des fleurs dans les prairies et les bois, dans les champs, sur les montagnes et le long des coteaux, pour en composer à loisir de riches herbiers. Il écrit à Linné : « Seul, avec la nature et » vous, je passe, dans mes promenades champêtres, )> des heures délicieuses,.. J'amuse une vieille en-

» fance à faire une petite collection de fruits et de » graines... »

Dans les jours pluvieux, il fait quelquefois un peu de musique, ou bien il rédige ses Confessions où seront exaltés les charmes les plus mystérieux de la nature. Quelle âme ne s'est attendrie aux tableaux qu'il nous a laissés des forêts d'automne ou des magnifi- * cences du ciel ! Quel cœur n'a bondi à ce cri si simple : Voilà des pervenches! Qui n'a senti ses yeux se mouiller de larmes à l'apparition des hirondelles, lorsque Jean-Jacques, enfant, lit jusqu'aumatin, avec son père, les Grands Hommes de Plutarque? Et les jeux des jeunes écoliers plantant un arbre chez M. Lambercier! Et la première entrevue avec madame de Warens... Quel charme! quelle fraîcheur ! quel coloris! A quelle félicité s'est élevée cette âme, pour nous créer de tels enchantements !

Cependant depuis les troubles de Genève, auxquels il avait un peu contribué ; surtout depuis sa brouillerie ridicule avec Hume, en Angleterre, l'auteur de YHéloïse,de Y Emile, du Vicaire savoyard et du Contrat social, était, disait-on, devenu fou. Voltaire le crut comme les autres, et les bizarreries d'humeur de Jean-Jacques rendirent, vers la fin, ce bruit excusable.

Ses dernières années sont, en effet, un drame terrible, malgré ces intervalles d'une sérénité ineffable; c'est l'époque où toute rhétorique est finie. Il écrit,

sans savoir plus seulement s'il est encore de ce monde, Les rêveries du promeneur solitaire. Ce n'est plus la voix de l'heureux et calme Rousseau, c'est la voix de l'esclave, la voix du prolétaire. Aussi ses meilleurs amis le croient atteint de démence. Qu'a-t-il? c'est la question universelle. Et nul n'a compris que cette âme porte en elle les douleurs et les misères d'un monde. Lui-même sent très bien et avoue que cette voix qui gronde en lui n'est plus sa voix. Il s'écrie, il demande grâce à ces souffles terribles de révolte. Mais Dieu l'a voulu! il sera l'interprète de tous ceux qui, sans abri, sans secours, sans pain, sans lumière, sans amis, traînent une vie vagabonde et misérable. De là sans doute cette perpétuelle vision d'un complot pour l'anéantir. Quel complot? il est fou ! s'écrie-t-on. Mais sa voix est celle de la Révolution, et son âme porte le poids de toutes les résistances. Voilà pourquoi l'écrivain était si différent de l'homme-, pourquoi luimême faisait des vœux si sincères pour ne plus écrire, ne plus discuter- voilà pourquoi, retiré dans l'île Saint-Pierre, il emballe et enferme ses livres dans d'énormes bahuts pour ne plus les voir. Il ne veut plus que causer avec les bonnes gens de l'île, n'a plus d'autres occupations que de cueillir des fleurs, de se promener en bateau et de jouer tranquillement de l'épinette, dans les jours de pluie.

Il croit lui-même qu'il n'écrira plus, il s'en réjouit comme un enfant... Mais tout à coup ses souffles

reviennent. Il voudrait se cacher sous terre. N'a-t-il pas, grand Dieu ! assez écrit, assez empli le monde de bruit et de scandale? Les voix redoublent au dedans de lui-même; il faut qu'il rouvre ses coffres. En vain, il avait défendu qu'il y eût de l'encre dans sa maison* il emprunte l'encrier du receveur de l'île, écrit cent pages, les lance, et la terre en est ébranlée. Rien ne lui coûte. Cris, menaces, injures, persécutions, il brave jusqu'au ridicule. Il n'écrit pas seulement pour se soulager lui-même, il faut que sa parole à l'instant se répande, il faut trouver un moyen pour que tous les yeux, dès le premier moment, soient fixés, à tout prix, sur ce livre, l'auteur en dût-il mourir, être hué et honni à jamais. Il ne s'agit plus de Jean-Jacques, il n'est que l'éditeur, que le propagateur de la parole sacrée. Il se dévoue à ce rôle sans restriction, sans réserve. Vêtu en Arménien, il dépose un de ses manuscrits sur le maître autel de Notre-Dame. Jugez si voilà le livre à l'instant dans toutes les mains ! On crie au scandale, à la démence, on le lapide, on emplit sa maison de pierres. Il lui faut, comme un malfaiteur, prendre de nouveau la fuite ; mais que lui importe? Le livre se lit, se répand et brûle le vieux monde ! Et Rousseau , au milieu de la calomnie universelle, pauvre, fugitif, malade, brisé d'efforts, écrit avec une douceur divine qu'il ne faut pas qu'on le plaigne, qu'il est le plus heureux, le plus riche et le plus puissant de tous les hommes. Et

nul, leur dit-il encore, n'a fait son devoir plus courageusement que moi, et nul, dans l'autre vie, n'espère plus que moi du juge suprême un sourire d'approbation.

Ainsi s'approchaient de leur tombe les deux grands philosophes! Bénis et consolés dans leur âme, ils bénissaient la terre , et leur parole allait créer un monde.

Celui qui allait achever de déterminer la grande explosion plébéienne, venait de faire son apparition soudaine. Fils d'un horloger, comme Jean-Jacques, horloger lui-même et inventeur d'un nouvel échappement pour les montres, esprit propre à tout, quittant les montres pour la guitare, il était devenu professeur de musique chez les princesses, puis, par leur protection, écuyer du roi et lieutenant général des chasses. D'artisan et de musicien, il s'était fait armateur et manufacturier comme Voltaire; riche, doué, comme lui, d'une activité prodigieuse, mais ayant de plus une santé robuste, il était arrivé tout à coup à' la célébrité, par un effet de la calomnie. Inconnu jusque-là, son nom (Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais) se trouva en quelques mois répandu dans l'Europe entière, entre ceux de Voltaire et de Jean- Jacques. Menacé d'une accusation criminelle, traîné

devant les tribunaux pour corruption de juge, il pouvait se croire au moment de sa perte ; mais il se fit dans ce procès son propre défenseur et son propre vengeur. Par les procès Calas, Sirven, Labarre, Montbailly , Voltaire , en couvrant d'opprobre les anciens parlements, avait amené leur chute-, celui-ci allait renverser les nouveaux au milieu d'un immense éclat de rire. Le patriarche, du fond de sa colonie, salue avec enthousiasme le courageux citoyen. L'un des premiers il reconnaît et proclame son innocence. Il lit, fait lire à tous ses Mémoires, qui lui font oublier quelque temps ses propres travaux. Pas un détail ne lui échappe de cet étrange procès. Il écrit, le 3 janvier 1774 (à quatre-vingts ans), au marquis de Florian : « Les Mémoires de Beaumarchais sont ce » que j'ai jamais vu de plus singulier, de plus fort, de » plus hardi, de plus comique, de plus intéressant, » déplus humiliant pour ses adversaires. »

Et il y revient dans plusieurs autres lettres.

Mais après l'apparition du quatrième Mémoire, plus de doute possible ! la calomnie est vaincue, la justice triomphe. Voltaire embouche la trompette. « J'ai lu, dit-il, le Quatrième Mémoire de Beaumar- » chais-, j'en suis encore tout ému. Jamais rien ne » m'a fait plus d'impression : il n'y a point de comédie » plus plaisante, point de tragédie plus attendrissante, » point d'histoire mieux contée, et surtout point d'af- » faire épineuse mieux éclaircie... »

Cet enthousiasme était partagé par les contemporains • la cour, la ville, le peuple, les parlements euxmêmes, tout s'entretenait, tout riait des Mémoires. Les esprits les plus futiles, comme les plus sérieux, y prenaient du plaisir. On retrouve leur influence jusque dans les modes d'alors; les dames se coiffaient à la Ques-a-co (1).

Mais le rôle de Beaumarchais ne devait pas se terminer là : II faut qu'il fasse jouer son Barbier de Séville, écrit Voltaire (27 mars 1774).

Ce barhier, qui fait si plaisamment la barbe à tout ïe monde, était la grande affaire du temps- aussi le succès de la pièce fut immense. Des spectateurs, la veille des représentations, couchaient dans la salle, attendaient vingt-quatre heures, pendant que la foule s'étouffait au dehors.

Beaumarchais, dans ce personnage du barbier Figaro, venait de trouver la véritable comédie du xvme siècle ; il complète en cela le rôle de Voltaire. Le pamphlet fait son entrée comique au théâtre, avec Figaro et Basile, dans une ampleur de gaieté toute rabelaisienne. Aussi ce barbier fut- il le premier héros révolutionnaire qu'adopta le peuple. Son influence fut prodigieuse, décisive, universelle. Il enflamma les âmes, non plus seulement dans les classes

(1) Voyez, pour la ques-a-co , le quatrième Mémoire de Beaumarchais.

lettrées, mais aussi dans les rangs les plus humbles. Les héros tragiques de Voltaire , par leur caractère historique, par leur élévation même, agissaient peu sur le peuple ; mais Figaro, c'est un homme d'aujourd'hui, un simple artisan, comme vous et moi, disait-on. Et voyez comme il remue et joue tout ce beau monde de grands seigneurs! Et de plus, ô bonheur! il donne la bastonnade à Bazile !

La pensée révolutionnaire arrivait, sous le nom du Barbier, à ceux mêmes qui jamais n'avaient entendu parler ni de Voltaire, ni de Jean-Jacques. Dirai— je qu'au fond du plus obscur village de Normandie, le chien de mon grand-père s'appelait Figaro?

La Révolution approchait d'un pas rapide. Voltaire, Rousseau, Beaumarchais, et, avec eux, tous les esprits éclairés la voyaient et la favorisaient. Mais quand viendrait ce beau jour? « Nous arrivons à la » terre promise, dit Voltaire, mais je ne la verrai » pas. Je meurs, j'ai quatre-vingt-quatre ans, quatre- » vingt-quatre entreprises accablantes pour un pau- » vre vieillard, et quatre-vingt-quatre maladies qui » m' épuisent. Jouissez, mes amis, du spectacle que » j'ai préparé pendant soixante ans et auquel je ne

« puis assister avec vous ; je m'éteins , mais je peux « clire^ en mourant, comme le vieux Lusignan :

Mon Dieu , j'ai combattu soixante ans pour ta gloire ! »

Avant de mourir, cependant, il désirait juger par lui-même de l'état véritable de l'opinion-, il désirait voir jusqu'à quel point était faite dans les esprits cette révolution tant attendue. Sans doute l'élite de l'Europe, dont il avait vécu entouré, la favorisait de ses vœux et de son influence ; mais le gros de la nation (qui à la longue emporte tout, comme il le répétait sans cesse) était-il aussi bien préparé ? Voltaire n'ignore pas qu'il est en Europe la voix de la réforme , il sait que sa personne est devenue l'étendard de l'esprit moderne ; mais il veut voir jusqu'à quel point ses idées ont été adoptées par le peuple, il veut voir quel accueil lui sera fait maintenant chez ses compatriotes. Ses quatre-vingt-quatre ans ne serviront-ils pas de sauf-conduit à la philosophie en sa personne, en cas qu'elle soit encore suspecte? Sous le manteau du vieillard, ne pourra-t-il pas introduire le réformateur? N'aura-t-il pas, par soixante ans de travaux, acquis quelque autorité morale sur les Français ? Tant de travaux auront-ils été vains? Voilà ce qu'il veut savoir avant de mourir.

Turgot, qui était, à son grand regret, tombé du ministère, avait dit récemment un mot sur lui qui

augmentait son désir de reparaître à Paris, ne fût-ce quepour quelques jours. Turgot avaitdit deVoltairece mot juste et vrai : II ne connaît pas ses forces. Ce mot avait étonné le vieux philosophe au fond de ses montagnes ; il voulut voir, par ses yeux, ce qu'il en devait croire. D'autres raisons encore le poussaient vers Paris : il venait de faire une tragédie nouvelle (Irène), et il était bien aise de s'entendre avec Lekain et d'en diriger les premières représentations. L'auteur de Zaïre désirait un nouveau succès. « Voltaire, disait Diderot, a de la gloire pour un million, et il en veut encore pour deux liards. »

Ajoutons ce dernier point, que le vieillard regrettait de mourir sans revoir sa patrie. Il n'avait pas vu Paris, sa ville natale, depuis près de trente ans, et, à vrai dire , il ne l'avait jamais habitée deux ans de suite depuis sa sortie de chez le procureur • mais il y conservait de vieux amis qu'il désirait revoir. La ville elle-même lui tenait au cœur- il aimait ses édifices, ses rues, ses jardins, ses quais, si joyeusement parcourus autrefois. Mourrait-il sans revoir tout cela? lui fallait-il renoncer pour jamais aux rives de la Seine? Sa famille l'excitait au départ. Madame Denis, malade et vieille, s'ennuyait à Ferney. Son nouveau gendre, le marquis de Villette, qui venait d'épouser la fille d'un gentilhomme du canton de Gex, mademoiselle de Varicourt (Belle-et -Bonne), adoptée par madame Denis depuis quelques années, et devenue

ainsi, comme Cornélie, quasi fille de Voltaire, voulait aussi Temmener à Paris.

Belle-et-Bonne, qu'il aimait d'un amour de grandpère, l'engageait de tout son cœur au départ. Villette insistait, ses amis l'appelaient ; il partit donc, malgré les inquiétudes des habitants de Ferney et les remontrances de son vieux secrétaire Wagnière. La colonie tout entière conçut les plus sinistres appréhensions; malgré ses promesses de n'être pas absent plus de six semaines, on prévoyait bien que, d'une manière ou d'une autre 5 ce voyage serait funeste au vieillard. Lui, au contraire, il semble radieux de rompre son exil, de revenir vers le pays natal.

Le marquis de Villette, sa jeune femme, madame Denis, plusieurs domestiques partent d'avance... Deux jours après, le 5 février 1778, à midi, Voltaire monte en voiture, seul avec Wagnière. « Jamais, dit celui-ci, je ne le vis si joyeux. » Il semblait qu'en retrouvant sa patrie il allait retrouver ses vingt ans. Etendu dans sa voiture, construite exprès pour cela en forme de dormeuse, il faisait àWagnière des contes à mourir de rire. Ensuite ils passèrent le temps à quelques lectures, et, par intervalles, Voltaire dormaitduplus calme sommeil.

Il se proposait de voyager incognito \ mais dès le deuxième jour, ayant stationné à Bourg en Bresse, il fut reconnu, et la foule, en un instant, entoura sa voiture avec curiosité et respect. La joie était marquée sur tous les visages. Le maître de poste, aperce-

vantun mauvais cheval parmi ceux qui devaient le conduire, le fit remplacer par un meilleur, et, le voyant partir, cria de toutes ses forces au postillon : ce Va bon train , crève mes chevaux, je m'en /*.../ tu mènes M. de Voltaire. »

Ce propos fît rire le vieux philosophe, mais il fut surpris et touché de voir son nom célèbre même parmi le peuple.

Cependant la nouvelle du voyage de Voltaire s'était répandue de bouche en bouche, et ce voyage prenait les proportions d'un événement public. — Ouvrez, à cette date, mémoires, correspondances, brochures, gazettes-, qu'y voyez-vous? Le voyage à Paris de M. de Voltaire. Les esprits sont dans l'attente comme s'il venait accomplir quelque grande révolution. Partout sur sa route on sent que c'est un monarque qui passe. Dès Dijon, le voici reçu, fêté par les personnes de la première distinction. Parmi ceux qui ne pouvaient être reçus, les uns payaient les servantes d'auberge pour qu'elles laissassent sa porte entr'ouverte, d'autres voulaient s'habiller en garçons d'hôtellerie pour le servir à son souper.

Tout cela l'étonnait profondément : il avait ignoré lui-même dans sa solitude jusqu'à quel point ses derniers écrits avaient remué les âmes... Il commençait à croire au mot de Turgot.

Chose étrange ! celui que des magistrats eux-mêmes félicitaient à son entrée dans les villes était un exilé.

Quelques personnes disaient même que Tordre allait lui être envoyé de sortir du royaume- cependant il n'en avançait pas moins de triomphe en triomphe ! La cour n'osa rien faire et prétexta que Ton n'avait pu retrouver aucune ordonnance qui l'exilât de France.

Le 10 février donc, à trois heures et demie, Voltaire descend à Paris, chez son gendre Villette. A l'instant même le voici qui s'en va tout seul à travers la ville, à pied, surprendre son vieil ami d'Argental. Mais il ne le trouva pas, et s'en revint chez Villette, où d'Argental à son tour était à l'attendre. Grande joie de se revoir après trente ans d'absence!

Les premiers épanchements passés, d'Argental apprend à Voltaire qu'on vient, à l'instant même, d'enterrer Lekain. Voltaire pousse un cri terrible à cette nouvelle : on sait qu'il avait compté sur le célèbre acteur pour sa tragédie d' Irène.

La première visite reçue fut donc celle de d'Argental -, mais combien d'autres suivirent!

La France avait eu pour visiteurs depuis quelques années, le roi de Danemarck, le roi de Suède, l'empereur Joseph II, mais la présence d'aucun des augustes voyageurs n'avait excité une sensation comparable à celle qui se manifesta dès le premier moment du séjour de Voltaire-, l'hôtel Villette, envahi au dehors et au dedans, était à peine accessible. Les comédiens, l'Académie, vinrent lui rendre hommage. La reine envoya son amie, madame de Polignac. Les minisires.,

plusieurs évêques même, se firent présenter. De toutes ces visites, la plus agréable à Voltaire fut celle de Turgot ; c'est avec lui qu'il put s'entretenir de l'état de la France, et s'assurer qu'une révolution sans exemple s'était faite depuis trente ans dans les esprits et tout à l'heure éclaterait dans les institutions.

Franklin était alors à Paris, il vint avec son petitfils-, et, en présence de plus de vingt personnes, le fit mettre à genoux devant M. de Voltaire, en demandant pour lui sa bénédiction. Le patriarche aussitôt étend les mains sur la tête du jeune homme, et prononce ces paroles :

Page 1