LE PAYSAN
Pourquoi cela ? Sommes-nous pas pétris
D'un seul limon, de lait comme eux nourris?
N'avons-nous pas comme eux des bras, des jambes,
Et mieux tournés, et plus forts, plus ingambes?
Une cervelle avec quoi nous pensons
Beaucoup mieux qu'eux, car nous les attrapons?
Sommes-nous pas cent contre un? Ça m'étonne
De voir toujours qu'une seule personne J.
Commande en maître à tous ses compagnons ,
Comme un berger fait tondre ses moutons.
Quand je suis seul à tout cela je pense.
VOLTAIlîE. 273
Avant son établissement à Perney, il n'eut point fait parler aussi sensément ce bonhomme. Mais il entre de plus en plus dans le vrai en avançant en
âge.
Son grand succès au théâtre, à cette époque, fut Tancrède. La pièce jouée d'abord à Ferney, Voltaire y fit le rôle du chevalier Argire, madame Denis celui d'Aménaïde, et tous deux, dit-on, s'en tirèrent admirablement. Madame Denis était terrible lorsque, s'échappant tout en pleurs des mains tfArgire- Voltaire, elle s'écriait : Arrêtez, vous n'êtes point mon père. Les premières représentations, à Paris, furent dirigées par le cher ange, M. d'Argental. Mademoiselle Clairon y enleva tous les cœurs. Jamais, depuis Zaïre, tant de larmes n'avaient coulé. Un passage du rôle de Tancrède :
Proscrit dès mon berceau , etc.
fut appliqué par le public à l'auteur lui-même, et très applaudi, à cause de cette allusion.
lu
Ce nouveau succès rendit Voltaire plus gai, au milieu de ses plantations. Sa tragédie de Tancrède lui avait demandé dix-huit à vingt jours-, elle ne l'enleva donc pas aux soins de sa colonie. La poésie n'était pour ce laboureur étrange que le luxe de
Fâme 5 et encore cette poésie avait-elle toujours son but : fonder ou détruire. « Il faut, écrit-il à madame » du Deffant, rendre service aux hommes... Mon » petit, parti d'ailleurs m'amuse beaucoup. J'avoue » que tous mes complices n'ont pas sacrifié aux » grâces 5 mais s'ils étaient tous aimables , ils ne » seraient pas si attachés à la bonne cause. Les gens » de bonne compagnie ne font point de prosélytes-, » ils sont tièdes, ils ne songent qu'à plaire; Dieu leur » demandera un jour compte de leurs talents. »
Dans ses causeries, dans sa correspondance, dans cent drôleries littéraires, en prose, en vers, écrites à plume courante, il recommencera à divertir son siècle. Ce siècle, à force de philosophisme, de rationalisme, de dissertations, était devenu un peu triste. Les économistes, M. de Mirabeau à leur tête et Dupont de Nemours, et le médecin Quesnay, et quelques autres, achevèrent de le jeter dans l'ennui. Heureusement Voltaire est là. Il se fait le divertisseur de cette société ennuyée, lui seul va tenir les âmes en éveil. Les économistes et autres raisonneurs « avaient » répandu depuis quelque temps sur ce royaume une » teinte si sombre, si ennuyeuse, que si le ciel nous » eût retiré le Paraclet de Ferney, dit un contempo- » rain , nous serions infailliblement tombés dans le » spleen, dans la jaunisse, dans un état pire que la » mort. »
Il s'agissait donc de rire ! Fréron, avant de tomber
dans la misère et l'opprobre, était devenu un personnage important, l'oracle des dévots et le protégé de la reine. Il fit un long article sentimental sur le succès de Tancrède. C'était une intarissable élégie sur la décadence de l'art dramatique. Auteur et acteurs, tout était critiqué, mademoiselle Clairon surtout avait affligé le pieux journaliste. L'auteur, en outre, s'était permis, dans sa pièce, la grande innovation d'entrecroiser les rimes. Quel sujet d'attaques! Quoi! renoncer au rhythme sacramentel de Corneille et Racine! — Voltaire, plein de joie, écrit à tout le monde, à madame d'Epinay, aux d'Argental, que le diable assistait à la première représentation de Tancrède, sous la figure de Fréron, qu'on l'a reconnu â une larme qui lui est tombée des loges sur le nez et qui a fait pisch, comme sur un fer chaud.
Mais voici mieux : il fait imprimer Tancrède avec une estampe, où l'on voit un bel âne braire devant une lyre suspendue à un arbre ; et sous cette estampe on lit :
— Que veut dire Cette lyre?
— C'est Melpomène ou Clairon ,
— Et ce monsieur qui soupire
Et fait rire , N'est-ce pas Martin Fréron ?
La pièce était, avec cela, dédiée à madame de Pompadour, afin de démentir les bruits qui couraient.
qu'il était tombé tout à fait en disgrâce , c'est-à-dire qu'on le pourrait calomnier impunément. Il fallait faire trembler une fois les folliculaires.
Vers cette époque, un M. Palissot, ami deFréron, donna au théâtre les Philosophes, comédie dans laquelle tous les écrivains célèbres, vivants, étaient mis en scène comme une troupe de fripons. Diderot y était insulté sous son propre nom. Voltaire fut excepté, parce qu'on craignait sa vengeance. Palissot lui adressa même une lettre fort polie, pour l'assurer qu'il ne le confondait pas avec les philosophes de sa comédie. Il ne sent pas que Voltaire n'en sera que plus fort pour renverser ses mensonges, n'ayant point à défendre une cause personnelle. Celui-ci, en effet, sut très bien profiter de cette circonstance pour frapper un grand coup. Il comprit que cette indignité ne venait pas du seul Palissot, mais delà cabale entière des folliculaires, dont Fréron était le chef. Il résolut donc d'écraser ce Fréron, comme un insecte, en plein théâtre; sur-le-champ, il écrit V Écossaise. Fréron est mis en scène, non sous son propre nom, mais sous celui de Frelon. La pièce, d'ailleurs intéressante et touchante, fut représentée avec succès sur tous les théâtres de France. Voltaire, en frappant Fréron, atteignait toute la cabale des calomniateurs et de leurs dupes. Le coup semblait même remonter jusqu'au ministère qui avait eu la faiblesse, plusieurs fois, de se montrer bienveillant
pour V Année littéraire (feuille de Fréror.). — Jamais faquin n'eut à porter en public un tel écriteau : Ignorant, — cœur de boue, — esprit de travers, — pédant, — barbouilleur de papier, — vilain griffonneur, — impudent et lâche coquin, — dogue, — imbécile,— méchant, — araignée, — impertinent g azetier ,
— plat animal, — traître, — délateur, — fripon,
— espion,.. Tels sont les noms que Voltaire lui prodigue dans sa pièce. Il appelait ses feuilles : une boutique à poisons, etc., etc.
Y a-t-il encore quelqu'un maintenant qui ose insulter Diderot et la philosophie?
Fréron fut écrasé net par V Ecossaise; cela fait, Voltaire retourne à ses bâtiments, à ses jardins et à sa charrue.
lui
En faisant ses foins, notre philosophe laboureur se mit à écrire, sur des documents envoyés par la czarine, Y Histoire de V empire de Russie, sous Pierre le Grand; il s'y montrait une fois encore habile historien, grand peintre de mœurs • dans le même temps, il continue son Précis du siècle de Louis XV. Puis, pour s'égayer lui-même au milieu de ses travaux sérieux et de ses constructions, il laiïce contre les hypocrites et les fanatiques de tous genres, ses petites brochures :
Relation de la maladie, de la confession, de la mort et de V apparition du jésuite Bertier. — ( Ce Bertier n'était point du tout mort, il se portait très bien, rédigeait le Journal de Trévoux, et survécut à Voltaire • mais celui-ci prit plaisir à le supposer mort, à le mettre en purgatoire et à lui faire dire que pour pénitence des péchés de sa vie, il est obligé défaire tous les matins le chocolat d'un janséniste. )
Plaidoyer de Ramponeau. — (Ce Ramponeau était un cabaretier de la Courtille, célèbre par sa figure réjouissante et singulière, lequel eut un procès bizarre avec un entrepreneur de spectacles, qui le rendit plus célèbre encore.)
Rescrit de l'empereur de 'la Chine (réponse à de petits discours politiques publiés dans le renommé village de Paris, pour V instruction de V univers) •
Conversation de V abbé Grisel et de l'intendant des Menus ;
Sermon du rabbin Akib ;
Lettre de Charles Gouju à ses frères (qui fait dire à Diderot : « Celui qui publie des ouvrages aussi har- » dis que la Lettre de M, Gouju et tant d'autres, s'est » mis apparemment au-dessus de toute frayeur ) ;
Sermon des cinquante ;
Idées républicaines ;
Le catéchisme de l'honnête homme ;
Discours aux Welches;
Mandement du révérendissime père en Dieu Alexis, archevêque de Novogorod-la-Grande ;
Questions sur les miracles ;
Le philosophe ignorant ;
La défense de mon oncle;
Examen important de milord Bolingbroke ;
Questions de Zapata ;
Instruction du gardien des capucins de Raguse à frère Pédiculoso, partant pour la terre sainte ;
Canonisation de saint Cucufin, etc.. etc., etc.
Tous ces pamphlets, que du fond de sa solitude il lance coup sur coup contre les hypocrites, les charlatans, les fanatiques, les énergumènes, les esprits de désordre, sont pleins de verve, de gaieté, de raison. C'est une flamme vive et légère où brûle le vieux monde. De telles brochures, vues à distance, peuvent paraître exagérées sans doute à quelques gens paisibles, écrivains d'académie et de salon* ils ne comprennent pas que ces pamphlets étaient autant de machines, autant de catapultes et d'engins guerriers pour renverser les vieilles citadelles de la superstition. Où serions-nous, s'il n'y avait eu, contre le fanatisme et la tyrannie que des écrivains calmes? Il est bien facile à ces gens-là, qui ne songent qu'à poser gravement, de blâmer les gestes et mouvements de Thomme d'action, et de lui reprocher son manque de tenue. Ils voudraient que le monde fût une continuelle
bienséance. Allez avec cela renverser les tyrans, vaincre le fanatisme et réformer les peuples !
Le philosophe de Ferney, outre ces pamphlets et bien d'autres, publiait encore d'admirables romans en prose, des contes et des satires en vers d'une vigueur, d'un charme que Ton n'avait point connus jusqu'à lui. La satire en dialogue le Russe à Paris est de cette époque ; elle fut publiée sous le nom de M. Alétof; au reste, presque tous les pamphlets, contes, romans et même quelques-unes de ses pièces de théâtre, depuis son établissement à Ferney, paraissaient sous des noms supposés. En môme temps qu'il cultive ses terres, qu'il augmente et dirige son domaine, il joue encore le rôle de vingt hommes de lettres imaginaires : Jérôme Carré, Guillaume Vadé, M. Fatéma, le docteur Ralph, le père Quesnel , Vabbé Tamponnet, Vabbé Caille^ Joseph Laffichard, M '. de Morza, etc., etc. Voilà ses pseudonymes. En revanche, on lui attribuait sans cesse des livres qu'il n'avait point faits -, et comme il démentait souvent les siens propres, on ne savait plus ce qui était ou n'était pas de lui. Il faisait perdre la tête aux censeurs. Pour les embrouiller mieux, comme aussi pour renverser plus vite les vieilleries gothiques, tous les ans au mois de janvier, pour étrennes au public, il faisait imprimer à ses frais tout ce qui avait paru dans l'année de plus propre à éclairer les hommes et à détruire le fanatisme. Il publie même des livres mal écrits et mal faits ;
mais ils brûlent, tout est bon. C'est ainsi qu'ayant fait imprimer le Testament du curé Meslier, il dit à un de ses amis : « Ce curé écrit comme un cheval, mais » il rue... »
Il ne faut pas croire pourtant qu'il n'imprimât que des livres de polémique : on lui doit la publication des Mémoires de madame de Caylus.
En dépit de ce rôle qu'il s'était imposé de divertir son siècle, il n'avait pas toujours l'humeur gaie • il était triste par intervalle, triste de vieillir et de laisser la philosophie dans le désordre où elle était alors. On avait réussi à semer la zizanie parmi les encyclopédistes : des fanatiques, des énergumènes s'étaient glissés dans le petit troupeau, et leur entreprise, malgré la résistance de Diderot et de d'Alenibert, était devenue un monument d'incohérence. Toutes les grandes voix du siècle s'étaient tues, il ne restait que Voltaire, et avec lui quelques écrivains secondaires : Marmontel, Helvétius, Duclos, etc. Montesquieu ne publie plus rien ; il vit retiré dans son château de la Brède ; Buffon a terminé Y Histoire naturelle , et se contente maintenant de philosopher en paix avec quelques amis dans sa belle retraite de Montbard, n'espérant plus guère que la philosophie puisse réformer le monde. — Il est bien remarquable que tous les grands esprits de ce siècle vécurent à la campagne. Paris était devenu trop frivole; il leur eût fallu y vivre dans le beau monde d'alors, et ils aimaient mieux la retraite.
Vauban, Boisguillebert, Réaumur vécurent en province, les deux premiers en Normandie, je crois ; ces grands et excellents hommes tachaient d'y pénétrer les causes de la misère publique. Cette misère était alors à son comble, et voilà encore ce qui allligeait Voltaire bien plus que les désastres de la philosophie.
Ll V
Dans le temps où Voltaire allait s'établir à Ferney, l'Académie royale de musique donna aux Parisiens un peu fatigués de philosophisme el de scepticisme, un petit opéra intitulé le Devin du villar/e. Deux enfants, un vieillard, un chœur de jeunes paysans, quelques couplets naïfs, deux ou trois airs très-simples, voilà toute la pièce ; mais ces airs, mais ces couplets étaient la nature même! Chant de bergers dans les Alpes, voix de l'amour chez deux enfants de seize ans!... On se crut revenu aux premiers jours du monde; on n'y respirait pas seulement les parfums enchanteurs des temps primitifs, on s'y retrouvait innocent. Les femmes sentirent leur cœur se fondre. Elles répétaient le charmant air de Colette :
J'ai perdu tout mon bonheur, J'ai perdu mon serviteur ; Colin me délaisse.
. On entendit de vieux polissons, un duc de Riche-
lî&u, par exemple, chanter d'une voix attendrie les couplets de Colin :
Quand on sait aimer et plaire , A-t-on besoin d'autre bien ?
Rends-moi ton cœur, ma bergère, Colin t'a rendu le sien.
Mon chalumeau , ma houlette , Soyez mes seules grandeurs ; Ma parure est ma Colette , Mes trésors sont ses faveurs.
Madame de Pompadour voulut jouer elle-même le rôle de Colin dans les salons de Bellevue • le roi ne faisait plus que chanter : Rends-moi ton cœur, ma bergère.
L'effet de ce petit intermède musical ne se peut dire. Ce fut comme une révolution soudaine • et c'en était une en effet : les deux petits bergers dans leur douce mélodie venaient de rappeler à la nature cette société artificielle et brillante. Ils montrèrent que Ton avait quitté les voies du vrai bonheur. Pas un auditeur, en sortant du Devin de village, qui n'eût voulu être Colin ou Colette ! — De qui donc était cette œuvre charmante? Paroles et musique, tout était de ce Jean-Jacques Rousseau de Genève, ancien laquais, disait-on, auteur du Discours antiphilosophique couronné par l'académie de Dijon. Quoi ! d'un laquais! — Oui- la gloire allait choisir ses élus désormais dans tous les rangs. Le nom de Rous-
seau devint en quelques jours dans Paris un des plus célèbres et des plus applaudis. Mais en même temps, cent cabales, au nom de la musique française, se déchaînèrent contre lui, pendant que d'autres le harcelaient, au nom de la musique italienne. On l'attaqua jusque dans sa vie privée (qu'on ne connaissait pas). On lui reprocha son passé obscur. Il avait quarante et un ans, pourquoi ne s'était-il pas fait connaître plus tôt? Qu'avait-il fait jusque-là? Il était pauvre, on l'accusa de toutes les vilenies possibles. Personne que lui seul ne savait les détails de son enfance enchantée, passée entre son père qui lui lisait Plutarque et sa bonne tante Suzon qui lui chantait ses chansons • personne ne savait sa douce vie aux Charmettes, chez madame de Warens. Voilà pourtant ce qu'il eût fallu connaître pour comprendre d'où avait pu venir dans son âme cette ineffable mélodie, puisqu'il ne l'avait apprise d'aucun maître, ni d'aucune école • puisque cette musique n'était ni française, ni italienne, mais seulement musique d'une âme candide et simple.
Devenu tout à coup célèbre, recherché des sociétés littéraires, J.-J. Rousseau avait écrit depuis , pour Y Encyclopédie, l'article Économie sociale. Cet article, venu d'un musicien, étonna, comme on peut croire ; mais quelque temps après, l'auteur du Devin du village^ en réponse à l'article Genève de d'Alembert, publia la Lettre sur les spectacles. Au milieu des triom-
phes de Fauteur àeTancrède, au milieu de son propre triomphe, il ose attaquer les représentations théâtrales ! Ce qui dérouta tout le monde et l'exposa aux ennemis même des encyclopédistes, c'est qu'en réfutant d'Alembert, il sait lui donner des marques d'une estime profonde et sincère ; c'est qu'il parle au nom de la liberté.
Quoique pleine de paradoxes, il y avait de l'éloquence dans sa Lettre; il y parle d'ailleurs deM.de Voltaire avec tant de respect et d'esprit, qu'il se fit pardonner. Mais ce qui ramenait les lecteurs à des pensées vraiment saines, c'était la deuxième partie de cette Lettre, celle où il parle des fêtes nationales, des jeux champêtres. Rousseau y semble prophétiser ces belles fêtes de la liberté, réalisées depuis par la révolution; et l'on croit respirer les parfums d'un nouvel univers lorsqu'on l'entend s'écrier :
« N'adoptons point ces spectacles exclusifs
» qui renferment tristement un petit nombre de » gens, dit-il. C'est en plein air, c'est sous le ciel » quil faut vous rassembler... Plantez au milieu » d'une place un piquet couronné de fleurs, rassem- » blez-y le peuple, et vous aurez une fête... Il n'y a » de pure joie que la joie publique... »
Plus tard, il répéta dans Y Emile : « Les vrais amu- » sements sont ceux qu'on partage avec le peuple... »
C'était annoncer à cette société brillante qu'elle périrait par son injustice, parce que son éclat, ses
divertissements, ses sciences , ses honneurs n'étaient pas accessibles à tous. Ce n'est plus la voix de la philosophie, c'est le cri du peuple qui se fait entendre; c'est l'égalité proclamée, non pas seulement devant la loi, mais aussi devant tous les trésors de Famé, les arts, la gloire, les plaisirs.
Voltaire, qui songeait alors à faire bâtir un théâtre à Genève, fut très fâché de ce discours de Jean-Jacques. Est-il fou? répétait-il, ou est-il devenu Père de l'Église ? Mais celui-ci, afin qu'on le comprît mieux encore, publia son Discours sur Vinégalité. Il ne s'agit pas de savoir si Rousseau est un bon dialecticien (souvent ses raisonnements sont faux), ce qu'il faut comprendre, c'est qu'au milieu d'une société en ruines, le peuple, pour la première fois, crie par sa voix : « Me voilà ! »
Au moment où Voltaire achève d'enrôler les princes sous les drapeaux delà philosophie, lorsque plusieurs rois, presque tous les grands, de nombreux magistrats, des prélats et le pape lui-même, semblent favoriser ses idées de réforme, lorsqu'il a placé tout son espoir dans cette noblesse de France, légère de mœurs sans doute, mais spirituelle et généreuse-, au moment, dis-je, où Voltaire, qui a été pendant quarante ans l'enchanteur de l'aristocratie européenne, se croit plus que jamais sûr de trouver en elle le véritable soutien de la liberté contre la tyrannie religieuse, lorsqu'il s'entoure de tous ces gentilshommes et les
flatte, et les relève à leurs propres yeux, et triomphe, en lui-même, de les avoir organisés en une véritable armée réformatrice , voilà qu'un déclamateur, un ancien ami de Diderot, un faux frère, sans crainte d'isoler la philosophie et de lui enlever tant de puissants appuis, ose proclamer follement (c'est ainsi que la chose apparut à Voltaire) des aphorismes tels que celui-ci : Il y a vingt contre un à parier que tout gentilhomme descend d'un fripon.
Voltaire en bondit. Il devient évident pour lui que si Rousseau est mis, par l'opinion publique, au rang des philosophes, il va leur enlever tout crédit auprès des seuls hommes qui aient un action réelle sur le monde, et qui seuls soient en état d'y apporter les quelques réformes à l'aide desquelles tout pourra être changé à la longue. Que Rousseau ait du talent, là n'est pas la question pour Voltaire , si par lui il se voit dérangé dans l'œuvre commencée. Aussi, dès cette époque, le voit-on chercher à bien séparer la cause des philosophes de celle de Jean- Jacques, en tâchant de l'isoler parmi eux, ou bien s'efforcer de l'amener dans ses propres voies ; pour cela, il va jusqu'à l'inviter à venir partager sa retraite à Ferney, lui promettant de vivre avec lui comme avec un frère . Mais , au grand scandale deVoltaire, Jean-Jacques s'obstine à demeurer seul, à rester pauvre, et à demander sa subsistance, comme un simple artisan, au produit journalier de manuscrits de musique qu'il copie à tant de la page*
Cependant, Voltaire ne le perd pas un moment de vue ; et, chose étonnante, qu'à peine il se peut expliquer lui-même ! il a quelquefois pour lui des mouvements de tendresse. Il s'informe à tous de ce qu'il fait, de ce qu'il dit, de ce qu'il prépare; malheureusement des envieux, des flatteurs, des disciples s'interposent entre ces deux grands hommes, qui, personnellement, ne se connaissent pas, et ces intermédiaires ne font qu'augmenter et envenimer l'opposition qui existe entre eux, comme autrefois entre saint Pierre et saint Paul. Les disciples empêchent les maîtres de voir que leur tâche est commune. Voltaire n'en fait pas moins très souvent cette comparaison qui l'honore : Nous sommes comme saint Pierre et saint Paul.
Malgré quelques nobles élans du génie vers le génie, Rousseau apparaît à Voltaire comme un épouvantait, comme un destructeur de son œuvre. Ses écrits antiphilosophiques, sa vie pauvre, en opposition à la vie opulente et seigneuriale que l'on menait à Ferney, tout en lui blessait l'auteur de Zaïre, jusqu'à son nom qui lui rappelait le malheureux poëte, qui, l'un des premiers, l'avait désigné à la fureur des bigots. Un autre Rousseau., depuis, avait volé Voltaire ^ un Pierre Rousseau, gazetier, l'avait insulté dans ses feuilles. C'était une fatalité de noms. Pourquoi celuici, qui avait certainement du talent comme musicien, ne s'en tenait-il pas à un art dans lequel il eût pu
s'illustrer? Voltaire lui eût fourni lui-même, volontiers , les paroles de quelque opéra à mettre en musique. Mais qu'avait-il à s'immiscer entre les philosophes et les princes ? Cet homme était-il insensé? Diderot, cependant, en disait du bien et l'aimait quoiqu'il lui reprochât la mobilité excessive de ses sentiments qui le ballottait, disait-il, de l'athéisme au baptême des cloches et finirait par le faire tomber, un beau jour, clans quelque capucinière. Mais Diderot observe aussi très bien que Jean-Jacques n'en ressemble que mieux au peuple et n'en a que plus de prise sur lui, dans ses écrits étranges. Les têtes du peuple, dit-il, en sont tournées. Il écrit cela un peu plus tard, à propos du Vicaire savoyard; mais, au moment où nous sommes, les têtes tournées par Rousseau, ce sont celles des femmes. La Nouvelle Héloïse, déjà, circule manuscrite; Jean-Jacques, au lieu de la faire imprimer, en faisait de son admirable écriture, des copies, chefs-d'œuvre de calligraphie, qu'il vendait à prix d'or aux grandes dames. Elles lisaient, elles fondaient en larmes. Larmes d'amour, larmes de repentir, peut-être; mais plus encore, larmes d'espérance!... Pour la première fois, dans ce siècle d'obscénités et de galanteries légères, elles entendaient les accents d'une passion profonde. Le sang, la chair, l'âme humaine, leur semblaient à la fois faire explosion clans les lettres de Saint-Preux et de Julie. Jusque-là, elles avaient été, même sur ce
grand sujet de l'amour, entretenues dans des pensées futiles. Rien, chez les hommes de ce temps, n'avait répondu au besoin de leur cœur. Dévorées par le repentir d'une conduite légère et par le regret d'une vie sans amour, on leur avait appris (chose terrible aux femmes) à douter d'elles-mêmes. Aussi, en aucun temps, malgré tout cet éclat et ces colifichets qui leur plaisent, ne furent-elles plus malheureuses que dans ce temps de galanterie universelle. La Nouvelle Iléloïsc fut leur consolation. Elles y retrouvèrent la force, la foi en elles-mêmes, la confirmation puissamment exprimée de ces deux instincts invincibles chez la femme : Amour ^ honneur. C'est par ces deux sentiments qu'elles sont la vraie force du monde (épouses et mères). Rousseau leur rendait donc le sceptre. Si jamais livre a consolé et relevé des âmes, ce fut celui-ci. Elles apprenaient comment, même après la chute, on peut se relever, elles apprenaient que même au delà de la première innocence, il y a pour la femme, grâce à la maternité, une innocence reconquise. Ce point fut celui que les critiques attaquèrent; mais là fut précisément l'ardent intérêt du livre pour les lectrices... Qui eût pu les voir la nuit, lisant seules, immobiles, ces pages brûlantes, que dé sanglots il eût recueillis, et comme il les eût vues suivre, avec anxiété et bonheur, le retour de Julie vers la vertu ! elles lisaient dans le mystère, en silence* tomme elles eussent lu une lettre d'amour. C'en était
une, en effet, adressée par Jean- Jacques à toutes les femmes. C'était lui, c'était son écriture que l'on avait sous les yeux ! Ces magnifiques cahiers attachés avec de la nonpareille hleue, séchés avec de la poudre d'azur et d'argent, il les avait faits lui-même ! Le livre semblait chaud encore du toucher de l'auteur! Oh! combien de lectrices, en lisant, le baisèrent!
Jean-Jacques, dans ce livre de femmes, avait pourtant mis, çà et là, quelques traits pour les hommes, par exemple, la lettre sur le suicide, qui arrache à Voltaire un cri d'admiration. Il avait cherché aussi à y réconcilier la religion et la science, « dans un but » de concorde et de paix publique, » disait-il. Car, des déclamateurs s'étant mêlés aux encyclopédistes et le parti opposé étant tombé dans les violences les plus folles, « l'orage, dit-il, loin de se calmer, était » alors dans sa plus grande force. Les deux partis, » déchaînés l'un contre l'autre avec la dernière fureur, » ressemblaient plutôt à des loups enragés, acharnés » à s'entre-déchirer, qu'à des chrétiens et des philo - » sophes qui veulent réciproquement s'éclairer, se » convaincre, et se ramener dans les voies de la » vérité. Ilnemanquait, peut-être, à l'un et à l'autre, » que des chefs remuants qui eussent du crédit, pour » dégénérer en guerre civile. »
C'était pour éclairer et pour apaiser les uns et les autres, s'il eût été possible, qu'il avait tracé les deux caractères de Wolmar et de Julie, et montré, dans
ces deux personnages, le caractère du vrai philosophe et de la femme pieuse. Il apprenait aux hommes à s'entre-respecter au milieu de leurs croyances diverses.
Le retentissement de ces écrits, publiés à de courts intervalles, avait porté tout à coup le nom de Rousseau à la hauteur de celui de Voltaire. Il était maintenant une des puissances du siècle. Les rois lui proposaient leur appui comme à Voltaire. On connaît sa réponse à Frédéric : — « Vous voulez me donner du » pain : N'y a-t-il aucun de vos sujets qui en nian- »que? Otez de devant mes yeux cette épée qui » m'éblouit et me hlesse; elle n'a que trop l'ait son » devoir, et le sceptre est abandonné. La carrière est » grande pour les rois de votre étoile, et vous êtes » encore loin du terme; cependant le temps presse, » et il ne vous reste pas un moment à perdre pour » aller au but. — Puissé-je voir Frédéric, le juste et » le redouté, couvrir ses Etats d'un peuple nombreux, » dont il soit le père! et J.-J. Rousseau, l'ennemi des » rois, ira mourir au pied de son trône. »
Voltaire ne publiait plus un livre sans en envoyer à Rousseau un des premiers exemplaires. Il lui envoya donc, imprimés ensemble, le poëme sur le désastre de Lisbonne et celui sur la Loi naturelle. Jean-Jacques, en approuvant le second sans réserve, écrivit à Voltaire, pour le remercier, une lettre de quarante pages , en réponse au premier de ces
poèmes. Rousseau, dans cette lettre, se déclare optimiste comme Pope et Leibnitz. Voltaire répliqua par un billet de quelques lignes dans lequel il s'excuse, étant malade et garde-malade lui-même (de madame Denis), de ne pouvoir répondre à sa très belle lettre; puis il l'invite à venir philosopher avec lui.
A quelque temps de là, Voltaire publie Candide. Ce pamphlet formidable contre les maux de ce monde (réponse au Tout est bien), parut sans nom d'auteur ; Voltaire aussitôt écrit à ses amis, en riant, pour leur donner le mot d'ordre : « Il faut avoir perdu le sens pour m'attribuer cette coïonnerie. » Mais personne ne s'y méprit. Quel autre que lui pouvait avoir créé les personnages de Pangloss, de Martin, de Cunégonde, de Cacambo et du docteur Pococurante^ quel autre pouvait inventer l'aventure chez les Oreillons, qui veulent manger du jésuite! Quel autre, enfin, eût écrit le chapitre des sept rois détrônés, qui sont venus passer le carnaval à Venise? Quelques-uns prétendirent même qu'il avait eu en vue Jean-Jacques dans le personnage de Pangloss. Les porte- encensoirs de M. de Voltaire lui avaient dit, sur celui qu'ils croyaient son rival, tant et tant de sottises, de si cruelles histoires avaient été répétées sur le pauvre Jean- Jacques, que sans vouloir le peindre absolument, Voltaire dut penser à lui quelquefois, en traçant le portrait grotesque du docteur Pangloss, qui
crie, au milieu des plus épouvantables désastres, que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. A ce compte, on pourrait dire qu'il s'était peint lui-même dans le personnage de Martin, qui trouve que tout est mal ? Ni l'un ni l'autre! Voltaire voulait montrer que, quels que soient leurs systèmes, tous les hommes souffrent sans en savoir la cause, sans savoir ni d'où ils viennent, ni où ils vont -, hélas ! sans savoir même ce qu'ils sont; sinon des créatures dignes de compassion, dont le vrai rôle est moins de faire des systèmes, que de s'entre-prêter secours, dans le commun désastre, et de cultiver en paix le jardin où Dieu les a placés. Il est vrai pourtant, ajoutait-il, qu'en faisant des systèmes, on oublie ses misères, on se console mutuellement. Faites donc des systèmes, à la bonne heure, mes amis ; mais ne vous dévorez plus les uns les autres pour n'avoir pas fait tous le même rêve.
Voltaire, en 1756, écrit à Jean-Jacques en réponse à sa longue lettre, au sujet du Désastre de Lisbonne : « Comptez que, de tous ceux qui vous ont lu, per- » sonne ne vous estime mieux que moi, malgré mes » mauvaises plaisanteries -, et que, de tous ceux qui » vous verront, personne n'est plus disposé à vous » aimer tendrement. »
Ces paroles n'étaient pas seulement de simples politesses, elles étaient vraies. Voltaire aimait Jean- Jacques, malgré ses colères contre les livres antiphilosophiques du lauréat de Dijon. Rousseau trahissait la cause de la philosophie aux yeux de- Voltaire, et celui-ci s'emportait, mais ces colères ne F empêchaient pas de revenir par intervalles à des sentiments tendres. Quelquefois même, il les laisse percer dans sa correspondance, malgré son désir de discréditer les opinions du Genevois.
Il lui échappe d'écrire à Damilaville (le 26 juillet 1762) : « Oh! comme nous aurions aimé ce fou, s'il » n'avait pas été un faux frère ! »
Le 10 octobre de la même année, il écrit à Damilaville encore et à Thiriot : « Mes chers frères, con- » tinuez d'éclairer le monde... Que de bien on ferait, » si on s'entendait! Jean-Jacques eût été un Paul, » s'il n'avait pas mieux aimé être un Judas. »
Qu'on voie, dans sa correspondance, son enthousiasme, lorsque paraît la Profession de foi du Vicaire savoyard! Apropos du Contrat social^ ou de certains passages de Y Emile, il s'écrie souvent : Jean -Jacques est fou, cela est certain ! Puis, s'interrompant tout à coup, il manque rarement d'ajouter : Et pourtant ce fou a fait le Vicaire savoyard! Lisez, mes frères, propagez les saines doctrines du vicaire de Jean- Jacques; cest le sermon sur la montagne. J'ai fait relier en or ce petit livre.
En 1763, écrivant à Helvétius, il dit de Jean- Jacques , à propos de sa lettre à V archevêque de Paris : « C'est un Diogène, mais il s'exprime quelquefois en Platon. » Un mois plus tard, il écrit au comte cTArgental, à propos de la même lettre à l'archevêque Beaumont : « Il y a une douzaine de pages sublimes... »
Et pourtant, Voltaire rencontre presque constamment dans les écrits de Jean-Jacques une opposition violente à ses propres écrits. Tous deux, sans doute, veulent la liberté- tous deux, avec un égal courage, travaillent à affranchir la personnalité humaine ; mais pour la rénovation sociale qu'ils préparent, Voltaire et Rousseau n'ont pu trouver, dans leurs situations opposées, ni le même levier, ni le même point d'appui . Voltaire pensait qu'en renouvelant d'esprit les vieilles aristocraties, on pourrait arriver, par elles, à réformer les peuples. Rousseau voulait, au contraire, que le nouvel esprit fût prêché à de nouveaux hommes. Tous ses écrits sont un appel aux hommes de la nature, aux non civilisés.
— Mais ces gens-là, par leur simplicité même, dit Voltaire, seront la proie éternelle des prêtres et des charlatans.
— Eh! quel droit avez-vous,répondaitfièrement Jean- Jacques, de les empêcher d'être ce qu'ils veulent être ? Alors l'éternel refrain de Voltaire : Jean- Jacques est fou !
— L'instinct des simples, reprenait Jean- Jacques, est sûr. Qu'on leur permette seulement d'être en liberté, ce que la nature les a faits-, qu'on les laisse à eux-mêmes , qu'on éloigne d'eux , prêtres , philosophes, prédicateurs de tout genre, alors ils pourront entendre la vraie loi s'éveiller au fond de leur cœur et ils vous diront bientôt que nul homme n'aie droit de gouverner d'autres hommes sans leur consentement. Donc, sans le suffrage populaire, universel, aucune autorité, ni chez le prêtre, ni chez le prince, ni chez le philosophe !
— Quoi! vous ferez asseoir la raison, le droit, la justice, la philosophie elle-même, au tribunal de l'imbécillité populaire? Vous ferez dépendre le droit traditionnel et sacré des familles du sentiment d'envie qui anime partout le peuple contre les grands ! Ne voyez-vous pas que vous brisez les liens de la société? Comment pouvez-vous, sans rougir, assimiler la philosophie aux malheureuses doctrines des prêtres, qui, pendant mille ans, ont prêché le mensonge? Ne comprenez-vous pas la différence qui existe entre les rêveries dangereuses d'un jacobin ou d'un dominicain et les vérités enseignées par les Galilée, les Kepler, les Newton? Les sciences depuis deux siècles, malgré les prêtres, ont replacé l'élite du genre humain clans les voies saintes de la lumière et de la justice-, et c'est à cette élite qu'il appartient de gouverner le monde. Il n'y a sur cela à consulter personne, ni
prêtres, ni peuple, il faut que la raison sente sa force et l'exerce. Malheur à qui voudrait encore la repousser. Ce qui n'a plus le droit de gouverner les hommes, ce sont les religions prétendues révélées miraculeusement un certain jour, dans un certain lieu. Mais ce droit perdu pour les religions, la philosophie en hérite parce qu'elle est, pour le sage, la révélation incessante, universelle où l'être des êtres, par la conscience et la science, s'est toujours et de plus en plus manifesté aux hommes. Celui à qui sa raison n'affirme pas avec assez de force cette vérité et qui cherche une autre base au droit de gouverner et d'instruire, n'est qu'un insensé.
— Et si le philosophe orgueilleux, qui prétend gouverner, est devenu insensé lui-même, ou bien, si par quelque erreur naturelle à l'esprit humain, il trompe, attriste et fait souffrir des milliers d'hommes, qui donc , sinon le peuple, aura le droit de prononcer sa déchéance?
Qu'on relise, dans l'ordre où elles parurent, les œuvres de Voltaire et de Rousseau, et qu'on juge si elles ne se résument pas en partie dans le dialogue qui précède.
S'ils ne s'entendent pas sur la question de réformer et de gouverner la société humaine, ils sont en désaccord aussi (et cela devait être) sur la question de l'éducation, qui est au fond la même. Rousseau veut qu'on laisse le peuple et les enfants penser par eux-
mêmes et se développer, chacun suivant sa nature propre, en leur donnant seulement tous les moyens d'être ce que Dieu les a faits, en ne troublant pas de nos dogmes leur développement personnel. Tout homme, en naissant, apporte sa loi, sa foi, une religion tout entière. Si vous y substituez autre chose, vous perdez tout, vous créez le vide, vous faites un sacrilège, vous anéantissez tout un code, toute une religion, toute une poésie, tout un monde, vous détruisez une âme, vous étouffez une des voix de la révélation divine, car tout homme, en naissant, si vous le laissiez libre, apporterait son mot au livre éternel.
Mais, pour Voltaire, la vie est un combat; il veut que de bonne heure, on arme l'enfant contre l'ennemi qui l'entoure. L'ennemi, c'est le fanatisme, et Tanne, c'est la philosophie. Il veut qu'en opposition au Dieu des prêtres, on lui enseigne le Dieu des philosophes, celui qu'ont adoré Marc-Aurèle, Socrate, Platon, etc.
— Mais Dieu, disait Jean- Jacques, n'est pas seulement le Dieu des philosophes. Il est le Dieu de tous, le Dieu des savants et des simples ; il se communique à chaque âme, suivant ses besoins et ses facultés ; il ne se montre pas au pauvre pasteur des montagnes sous le même aspect qu'à Newton. Laissons chacun voir Dieu comme il se manifeste à lui. En voulant violenter les âmes, on les perd.
Aussi le premier mot de Y Emile : « Tout est bien
» en sortant des mains de l'auteur des choses,.. Mais » l'homme bouleverse tout, il défigure tout. . . Il ne » veut rien tel que l'a fait la nature, pas môme » l'homme, il le faut dresser »
Et plus loin : « Jeune instituteur, je vous prêche » un art difficile : c'est de gouverner sans préceptes, » et de tout faire en ne faisant rien. »
ha Profession' de foi du Vicaire savoijard, comment commence-t-elle ? — « Je ne veux pas argu- » menter avec vous, ni même tenter de vous con- » vaincre : il me suffit de vous exposer ce que je » pense dans la simplicité de mon cœur. Consultez le » vôtre durant mon discours ; c'est tout ce que je vous » demande. »
Chose admirable et qui peintbien ces deux hommes ! Le moment où Rousseau publie Emile ou de V Éducation, est celui où Voltaire vient de donner le roman de Candide, c'est-â-dire l'histoire d'un jeune homme qui, n'ayant rien appris, sera partout dupe. Voltaire écrivait donc la critique de X Emile, avant queY Emile eût paru. C'est encore dans le même esprit que, dix ans plustard, il publia 1 Ingénu. Il faut (telle en estla pensée) que les sages, que les philosophes, que les tuteurs des peuples, instruisent les mineurs à se défendre, qu'ils leur apprennent, dès l'enfance, à manier les armes contre le fanatisme; et, contre cet ennemi, point de meilleure arme que la philosophie !
Tous les points où Voltaire, dans sa guerre contre
la superstition, va au delà du vrai, sont presque toujours admirablement relevés par Rousseau , mais, sans que cela dégénère jamais en personnalité ou en critique directe.
Qu'on lise, dans le Dictionnaire philosophique, l'article Hérésie. On verra que ce mot veut dire opinion choisie, et que l'histoire de presque toutes les hérésies est celle des opinions du petit troupeau des sages, toujours calomniés et persécutés par les prêtres, en même temps qu'ils étaient méconnus, abandonnés, reniés et insultés par la multitude. Làdessus, tous les partisans de Voltaire, philosophes, poètes, moralistes, romanciers, et des prédicateurs eux-mêmes, et toutes les belles dames, et tout le monde, de n'estimer plus que Yopinion choisie des seuls philosophes. Il fallait entendre cela dans les petits soupers, chez le baron d'Holbach, par exemple ! Jamais on n'avait poussé à cet excès le mépris des foules. S'éloigner du sens commun était devenu presque un mérite. Il fait beau d'entendre Piousseau leur répondre ! Aussi se fàcha-t-il avec les holbachiens (c'est le nom qu'il leur donne) : — Si ces foules instinctives n'existaient pas, leur dit-il, pour contenir le dévergondage de vos opinions choisies, la société humaine s'en irait sans règle et sans frein, de folies en folies. Vous avez l'esprit, le charme, la grâce, je ne le sais que trop, mais le sens humain, la pensée saine et simple, la pureté des mœurs (qui fait aussi
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la pureté de l'àme) ne nous sont conservés que par ces ignorants.
J'ai dit que les réponses de Jean-Jacques, lorsqu'il s'adresse à Voltaire lui-même, ne dégénéraient jamais en critiques blessantes- citons-en un exemple très significatif.
L'impératrice de Russie, Catherine II, venait de monter sur le trône-, les philosophes ne pouvaient pas deviner, à huit cents lieues de distance, que cette femme allait être pour la philosophie ce qu'est Tartufe dans la maison d'Orgon. Elle appelait Diderot auprès d'elle, voulait faire élever son fils par d'Alembert, avec un traitement annuel de cent mille francs. Elle proposait de faire imprimer V Encyclopédie dans ses Etats; elle encensait Voltaire, lui promettait d'étendre la philosophie sur deux mille Heues de pays-, elle le comblait d'éloges, de cadeaux, d'envois de manuscrits précieux sur l'histoire de Russie* le déterminait à sacrer en quelque sorte son naissant empire, en immortalisant par sa plume l'histoire de ses commencements ; Voltaire écrivit sa belle histoire du czar Pierre le Grand, dont le vrai nom (lui-même l'avoue quelque part, à propos de la mort du cziirowitz) eût dû être Pierre le Cruel. Le fondateur de l'empire russe fut, aux yeux des peuples civilisés, agrandi de toute la grandeur du génie de Voltaire. Il faut bien dire que celui-ci se laissa prendre moins auï avances de la grande Catherine, à laquelle, après
tout, il ne se lia guère, que par la joie de voir fonder encore un empire hérétique, un empire d'où Ton chassait les moines et dans lequel le pouvoir civil promettait d'absorber le pouvoir religieux- mais Voltaire ne prévoyait pas que les czars, au milieu de ces peuples barbares, se feraient papes eux-mêmes. Cette admiration pour la Russie naissante ne fut pas Terreur de Voltaire, ce fut celle de son siècle : Buffbn, Diderot, d'Alembert, tous les philosophes du temps la partagèrent. Diderot, qui alla en Russie, qui eût pu étudier les choses de plus près, revint enthousiasmé de la Sémiramis du Nord; et, par ses récits, il ne fit qu'augmenter l'admiration louangeuse des philosophes, tout heureux de se voir protéger par des souverains étrangers lorsqu'ils ne rencontraient chez eux que persécutions. La faute était à ceux qui forçaient les maîtres de la pensée moderne à chercher un asile chez les peuples du Nord, Louis XV, en se laissant aller aux conseils des prêtres, contribua puissamment à illustrer et à fortifier dans l'opinion publique les trois royaumes d'Angleterre, de Prusse et de Russie. La politique ecclésiastique ne semblait avoir pour but que de vouer à la mort les nations restées catholiques. Déjà, sous Louis XIV, par la révocation de l'édit de Nantes, elle avait exilé de France le négoce et l'industrie; elle eût voulu, au xvine siècle, y comprimer le grand mouvement intellectuel, qui était à cette époque la vraie force du monde. Mais la vie est la vie.
si on l'étouffé ici, elle surgit ailleurs. La plupart des philosophes placèrent donc leur espoir dans les peuples du Nord. Voltaire, en 1762, s'écrie : « Cet » empire russe deviendra l'arbitre du Nord- je vous » en avertis, messieurs les Français. »
Rousseau, seul, sent bien qu'ici les philosophes se
trompent; Voltaire vient de publier son histoire de
Pierre le Grand , lorsqu'il écrit dans le Contrat
social : « Les Russes ne seront jamais vraiment
» policés, parce qu'ils l'ont été trop tôt. Pierre avait
» le génie imitatif -, il n'avait pas le vrai génie, celui
» qui crée et fait tout de rien. Quelques-unes des
» choses qu'il fit étaient bien-, la plupart étaient
» déplacées. Il a vu que son peuple était barbare, il
» n'a point vu qu'il n'était pas mûr pour la police ; il
» l'a voulu civiliser quand il ne fallait que l'aguerrir.
» Il a d'abord voulu faire des Allemands, des Anglais,
» quand il fallait commencer par faire des Russes : il
o a empêché ses sujets de devenir jamais ce qu'ils
» pourraient être, en leur persuadant qu'ils étaient
» ce qu'ils ne sont pas. C'est ainsi qu'un précepteur
» français forme son élève pour briller un moment
» dans son enfance, et puis n'être jamais rien. L'em-
» pire de Russie voudra subjuguer l'Europe, et sera
» subjugué lui-même. Les Tartares, ses sujets ou ses
» voisins, deviendront ses maîtres et les nôtres : cette
» révolution me paraît infaillible. Tous les rois de
» l'Europe travaillent de concert à l'accélérer. »
VOLTAIKE. 305
Que voit Jean-Jacques dans le czar Pierre? — Un éducateur tyrannique, un homme qui a voulu policer à la manière européenne des peuples qu'on devait laisser suivre leur développement propre, au lieu de leur imposer, comme il le fit, une existence étrangère. Prenez garde, éducateur cruel ! puisque au nom de votre civilisation européenne vous êtes venu troubler ces peuples dans leur indépendance heureuse et dans leur vie nationale • prenez garde, dis-je, que ces peuples barbares ne viennent à leur tour troubler votre civilisation. Ah! philosophes! philosophes et bâtisseurs de cités! ne combattez pas la nature, car la nature est plus forte que vous: loin de la combattre, revenez à elle, écoutez ses instincts, refaitesvous hommes. Laissez là, pour commencer, toutes vos abstractions sociales , vos titres imaginaires ; remontez à la seule dignité vraie , à la dignité cThommes. Ne soyez que cela, rien de plus. Renoncez surtout, si vous voulez vivre encore, à cette oisiveté funeste, renoncez-y par respect de vous-même , car tout homme oisif est un fripon. Renoncez-y par prudence, car celui qui fuit le travail, court à sa propre ruine. Voilà pourquoi Jean-Jacques , au grand étonnement de ses contemporains, donne aux nobles de son temps cet étrange conseil de faire apprendre un métier à leurs enfants, et pourquoi il fait de son Emile, un menuisier : « Vous vous fiez, dit-il, à » Tordre actuel de la société, sans songer que cet
» ordre est sujet à des révolutions inévitables, et qu'il » vous est impossible de prévoir ni de prévenir celle » qui peut regarder vos enfants. Le grand devient » petit, le riche devient pauvre, le monarque devient » sujet : les coups du sort sont-ils si rares que vous » puissiez compter d'en être exempt? Nous appro- » chons de l'état de crise et du siècle des révolutions. » Qui peut vous répondre de ce que vous deviendrez » alors?... »