‹ VoltaireChapitre 5 sur 18 · XII PREFACE · texte numérisé non relu

XII PREFACE

son rôle, ne nous en dit-il pas assez lui-même, lorsqu'à quatre-vingts ans, il s'écrie :

J'ai fait plus en mon temps que Luther et Calvin ?

Ce témoignage vaut, je crois, celui des commentateurs, et je m'y tiens.

Avril 1855.

À quel âge commença la réputation de Voltaire , on ne le saurait dire : dès l'enfance, créature charmante, pleine de raison, née pour plaire, il enchanta tous ceux qui le connurent, jusqu'à ses régents du collège Louis le Grand, jusqu'au jésuite Brumoi, jusqu'au père Tournemine. Le père Porée, qui était un bon homme, quoique jésuite, et que Voltaire aima toute sa vie, sentit bien que par son esprit il jouerait un grand rôle. Le père Lejay prophétisa qu'il étonnerait son siècle et deviendrait le coryphée du déisme,

c'est-à-dire le soutien de ceux qui croiraient en Dieu, non plus par un acte de soumission servile à l'autorité d'une secte, mais par un acte d'adoration spontanée au Dieu universel révélé par le plus infaillible de tous les témoignages, celui de la nature et de la conscience. Philosophe autant que poète, le jeune Voltaire étonnait déjà par ses questions hardies. Il semblait qu'il eût été doué de toutes les grâces :

Apollon présidait au jour de ma naissance , Au sortir du berceau je bégayai des vers.

On admirait sa figure à la fois inspirée et maligne : ses beaux yeux, son front étincelant, ses manières d'enfant royal, et, avec cela, un perpétuel sourire et toutes les grâces de son âge. Il tenait ces agréments, disait-on, de sa mère. Son père, M. Arouet, trésorier à la chambre des comptes et notaire à Paris, n'était occupé que des devoirs de sa charge. Celui de ses fils qui, dès son enfance, attirait ainsi l'attention, était'né à la campagne, au village de Chatenay, en Poitou, le 20 février 169/i, dans le pays de ses aïeux paternels et maternels. Il était si faible en venant au monde, que la cérémonie de son baptême dut être retardée jusqu'au 22 novembre. Cette cérémonie eut lieu à Paris, dans l'église de Saint-André des Arcs ; et il est digne de remarque que Voltaire fut tenu sur les fonts baptismaux par un abbé ; c'était M. l'abbé

de Chàteauneuf, abbé mondain comme il y en avait tant alors. Mais celui-ci était très honnête homme, avec de l'esprit, de l'enjouement et des relations illustres : le prince de Conti, le grand prieur de Vendôme, le ducde Sully, le marquis de laFare, étaient de ses amis. M. l'abbé fut donc, après la mère, le premier guide du jeune poëte, et le premier encouragea son talent, lui donna des éloges qui déjà l'enivraient sans troubler son bon sens. On a conservé dans ses œuvres des vers qu'à l'âge de douze ans, sur les conseils de son parrain , il adressait pour un pauvre invalide à Monseigneur, fils unique de Louis XIV.

Dès cet âge on parlait de lui, on récitait ses vers et Ton aimait à l'avoir dans les jolis soupers de ce temps-là.

L'abbé de Chàteauneuf l'introduisit chez ses amis, évoques, poètes, fermiers généraux, ducs, comtes, marquis, belles dames. Mademoiselle de l'Enclos, qui avait été à l'âge de soixante-dix ans la maîtresse de l'abbé, voulut à quatre-vingt-cinq ans embrasser le jeune poëte; elle fut ravie de son esprit, retrouva ses beaux jours, parla avec animation du grand siècle, en fit revivre dans sa conversation tous les hommes illustres, et sa joie fut si grande d'espérer après elle un rénovateur de la poésie française, qu'elle lui légua par son testament une somme de 2000 livres destinée à acheter une bibliothèque. Celui-ci, de son côté, quoiqu'il n'eût que treize ans, ne put oublier

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cette entrevue avec cette femme unique; jusque dans ses dernières années il se la rappelait avec charme.

Cette manière de vivre, ces fréquentations avec le grand monde , ce goût pour l'étude et les vers , déplurent à son père. Les succès, les applaudissements ne le touchèrent point, il ne voulut entendre qu'au notariat, il fallut que son fils fût clerc de procureur. Les belles paroles de celui-ci, les explications respectueuses n'y firent rien ; il en résulta quelque trouble dans la famille, et A rouet fils dut quitter la maison paternelle. Heureusement le parrain intervint, il lui trouva un refuge dans sa propre famille, et l'envoya passer quelque temps en Hollande, à la Haye, chez le marquis de Châteauneuf.

Il y avait alors à la Haye une Française, madame du Noyer, protestante réfugiée avec ses deux filles, femme peu respectable, vivant d'intrigues, de libelles, de brocantages littéraires ; mais une de ses filles était charmante, pleine d'honnêteté. Le jeune homme la vit, obtint sa confiance : elle lui avoua son chagrin de vivre dans le triste entourage où la tenait sa mère. Voltaire avait dix-huit ans, le voilà amoureux, le voilà résolu d'enlever la belle et innocente victime à la dangereuse influence de sa propre famille. Malheureusement la mère découvre tout; elle s'en va trouver l'ambassadeur de France, lui conte ce scandale, et aussitôt monsieur l'ambassadeur envoie l'ordre au jeune homme de ne plus aimer mademoiselle

du Noyer, ou de quitter la Hollande. Au reçu de cet ordre, Arouet sent son amour augmenter; il nepouvait plus voir mademoiselle du Noyer; ils s'écrivirent : les lettres furent interceptées par la mère. Qu'en fit-elle? Elle les fit imprimer, les mit en vente. Qu'on juge du dépit de Voltaire! Il s'était vu, pour des chansons, éloigné de la maison paternelle, le voilà maintenant renvoyé de Hollande pour avoir adressé à une demoiselle quelques lettres en prose.

Il ne manquait à sa réputation naissante qu'une aventure romanesque, elle lui fut donnée par cette impertinence de madame du Noyer.

Et voilà de quelle manière Voltaire eut l'honneur de se voir imprimé pour la première fois.

Ce petit scandale rendit le jeune poëte plus digne d'attention, au milieu de la licence universelle; car mon lecteur n'oublie pas sans doute que nous étions alors au temps de la Régence, temps curieux, unique dans l'histoire: noblesse, parlement, royauté et le clergé lui-même se détendaient, dans la folie et la joie, de l'oppression bigote des dernières années du règne précédent. C'était, comme à Venise après le carême, une sorte de grand carnaval. Les prêtres eux-mêmes semblaient renoncer à l'hypocrisie et

devenaient franchement libertins ; ils portaient des pompons, fredonnaient le couplet à Ghloris; à l'heure des petits soupers, on les voyait d'un pas empressé cheminant dans les rues , et le peuple chantait :

Où allez- vous, monsieur l'abbé?

Les évoques, les cardinaux ne se distinguaient plus par leurs sermons ou par leurs mandements, mais par des chansons.

Arouet, en jeune bel esprit, eut l'air de supporter gaiement le bruit de son aventure; mais au fond cette célébrité était peu de son goût, car il ne partageait qu'à demi cette folie générale de la nation française ; aussi supplia-t-il son père de le laisser partir pour l'Amérique. Il voulait s'éloigner de ce monde frivole; mais son père le retint à Paris et le força d'entrer dans une étude de procureur, chez M. Alain, rue Perdue, près de la place Maubert.

Il s'y ennuyait depuis plusieurs mois, lorsqu'un ami de son père, M. de Caumartin, intendant des finances, obtint de l'en faire sortir et de l'emmener quelque temps à la campagne, dans son château de Saint-Ange. Avant de partir on lui avait enjoint de réfléchir, dans cette retraite, sur le choix d'un état; mais heureux de goûter pour la première fois un peu de liberté, au milieu de cette famille aimable, il se remit aux vers et réfléchit à des sujets de poëmes. II se plaisait à entendre le père de M. de Caumartin

lui parler de Louis XIV, de la Fronde, de la Ligue et de Henri IV. Le pacificateur des troubles religieux devint tout naturellement le héros de notre jeune poëte; mais ce qu'il ne pouvait point se lasser d'entendre, et ce qu'il entendait pourtant avec horreur, c'étaient les détails sur la Saint-Barthélémy. Il se sentait véritablement poëte pour flétrir ces atrocités. Un poënie épique composé dans ce but lui parut une œuvre digne de la France, il osa l'entreprendre : il lisait, relisait V Enéide. Virgile avait mis son principal récit dans la bouche (TEnée racontant à Didon la ruine de Troie ; dans le poëme de Voltaire Henri IV racontera à Elisabeth les massacres de Paris. Il imitait le cadre de son œuvre avec une naïveté enfantine : mais rien de plus nouveau que le fond du sujet. Virgile, Homère, Milton, le Tasse, l'Arioste, ne nous avaient transmis que trop de récits de batailles; comment, après eux, par de semblables récits, nous émouvoir encore? En nous prenant par un point où nous devenions sensibles au xviue siècle, l'horreur du fanatisme.

Toutes les épopées jusque-là avaient été le chant exclusif d'un peuple; une seule nation, une seule religion y était célébrée. L'ennemi, celui contre lequel on y perpétuait la haine, c'était un autre peuple. Mais la Henriade, malgré ses imperfections, était le premier poëme que la terre entière pût adopter : tout esprit de haine entre les nations y avait disparu;

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l'ennemi, dans l'épopée nouvelle, était l'ennemi de tous les peuples, c'était le fanatisme. Henri IV, symbole de Tordre social et de la tolérance, y devint*Ie héros non-seulement de la France, mais du genre humain. Aucun des commentateurs n'a dit un mot de ce caractère, mais il fut admirablement saisi par le public : aussi verrons-nous la Henriade devenir à son apparition un livre européen, qui fera de son auteur l'homme de l'Angleterre, de l'Italie, de la Prusse et de la Russie autant que de la France • et ce genre de succès fut nouveau comme Tétait le poëme. Une œuvre épique entreprise à vingt ans eût effrayé tout autre que lui ; mais il y travaillait avec une ardeur qui étonnait ses hôtes. Jamais sans doute il ne s'était fait, dans une œuvre sérieuse, de tels prodiges d'improvisation : chaque jour il en lisait quelques fragments nouveaux chez M. de Gaumartin. La nuit, dans ses rêves, il voyait les principaux épisodes de son poëme, et, chose singulière, qui montre combien son esprit avait été frappé des horreurs de la Saint- Barthélémy (car là était tout le sujet de l'œuvre), le deuxième chant, — sans que depuis il y ait rien changé, — fut écrit d'un seul jet, au sortir d'un songe où il avait tout vu.

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J'ai dit qu'il s'ennuyait chez le procureur de la rue Perdue; il eut cependant la joie d'y faire un ami : ce fut Thiriot, le léger, l'aimable, le tendre et bon Thiriot, qu'il aima toute sa vie. Ils avaient dixneuf ans l'un et l'autre, tous deux ils aimaient les vers, le théâtre. Il fallait les voir courir ensemble aux tragédies nouvelles! Le lendemain, tout haut, au milieu de l'étude de M. Alain, ils refaisaient le plan des pièces, improvisaient des tirades entières. Nos deux jeunes poètes, dans leur enthousiasme, se persuadaient qu'ils allaient à eux deux hériter des lauriers de Racine et de Corneille -, mais leur bonheur, c'était la pensée de rester unis au milieu de leur gloire. Toujours amis, jamais rivaux, telle était leur devise. Ils savouraient sans fiel, sans mélange, des triomphes imaginaires. Hélas! dans vingt ans, au lendemain de Zaïre, ils seront moins heureux. Tout est pur, tout est innocent, tout est joie à cette heure, mais dans vingt ans, les plus beaux jours seront mêlés d'amerlume. Il y aura les persécutions, l'exil, la calomnie.

Thiriot, quoique doué de sentiments moins vifs, était peut-être le plus heureux dans cette amitié, car c'était lui qui espérait pour l'autre le plus de succès et de gloire : il parlait de Voltaire avec une

verve qui ne pouvait tarir. Voltaire, plus tard, fut même quelquefois dans la nécessité de lui faire des reproches à cause de cela : « Vous êtes mon ami, le silence et la discrétion vous conviendraient mieux , » lui disait-il. Mais le silence sur ce chapitre-là était impossible àThiriot; aussi Voltaire le qualifiait- il du surnom de Thiriot la Trompette.

Arouet avait un autre ami encore, qui devint tout naturellement celui de Thiriot : c'était un jeune homme de Rouen, d'un esprit timide et charmant, plein de finesse et de douceur. Il l'avait connu au collège Louis le Grand; d'un an plus âgé que Thiriot et Voltaire, il était doué comme eux du don des vers.

11 s'appelait le Cormier deCideville.

Or à l'époque où nous sommes, pendant qu1 Arouet vit tranquille à Saint-Ange, Thiriot joue de sa trompette à Paris; Cideville aussi, dans sa Normandie, parlait en confidence à quelques personnes des essais de son ami. On savait clone, par eux, que Voltaire, outre son poëme de la Ligue, travaillait à une tragédie : c'était OEdipe. On en citait des vers très hardis, pleins d'allusions aux choses de ce temps \ et d'avance les uns se promettaient d'applaudir, tandis que d'autres juraient de siffler le jeune audacieux qui osait retoucher un sujet déjà traité par Corneille.

Cependant Louis XIV venait de mourir. Satires, chansons , mémoires, protestations et malédictions partaient de toutes les classes contre le monarque défunt. Il parut une pièce dont presque tous les vers commençaient par J'ai vu , et qui se terminait par celui-ci :

J'ai vu ces maux, et je n'ai pas vingt ans.

On ne manqua pas de l'attribuer à Voltaire, qui ne la connaissait même pas, et qui eut le chagrin, l'ayant lue, de la trouver détestable. Ces vers sans art et pesamment rimes ne pouvaient que compromettre sa réputation littéraire. Son dépit fut extrême ; mais là ne devaient pas finir ses tribulations, car sur l'accusation d'avoir fait ces vers (qu'on découvrit plus tard être d'un janséniste), il fut, au milieu de la nuit, très poliment enlevé de son lit par des archers royaux et mis à la Bastille.

Ce qui pourra surprendre , c'est qu'il y continua tranquillement sa tragédie commencée et son poëme de la Ligue. La cause de son arrestation lui était à peine connue-, mais il avait trop d'amis sur lesquels il comptait, pour ne pas espérer que la liberté ne lui

fût rendue bientôt-, d'ailleurs il eût avoué volontiers que quelques instants de solitude et de silence ne lui étaient pas nuisibles pour achever son poème, pour réfléchir et se reconnaître lui-même au milieu des folies de son temps. Hélas ! il avait vécu, jusque-là, dans les plaisirs, ayant pour compagnons de jeunes seigneurs, des beaux esprits, de jolies actrices, des abbés galants : l'abbé Servien- l'abbé de Remis, plus tard cardinal et qui fut célèbre par ses chansons ; l'abbé de Voisenon; l'abbé de Bussy, depuis évêque de Luçon, connu par ses galanteries; l'abbé Courtin ; l'abbé de Breteuil, agréable poëte- l'abbé de la Faye, l'abbé de Chaulieu. Mais tout ce monde charmant et spiriluel ne lui suffisait pas ; il y avait dans son âme d'autres besoins à satisfaire que ceux du plaisir; il sentit qu'un peu de retraite ne ferait que fortifier son génie. Les plus beaux endroits de la Ligue et de la tragédie d'OEdipe furent écrits pendant sa captivité -, il y composa même la très jolie pièce intitulée la Bastille.

Pendant que dans sa prison il était préoccupé de pensées sérieuses, quel était chez nous l'état delà poésie? Boileau, le patriarche de la littérature, venait de mourir, à l'âge de soixante-quinze ans, accablé d'infirmités et de tristesse, ayant vu jeter au vent les cendres de ses amis de Port-Royal. J.-B. Rousseau était en exil pour des scandales oubliés de nos jours aussi bien que ses poésies, mais qui alors le cou-

vraient d'opprobre. Fontenelle, resté longtemps dans la littérature frivole, clans les puérilités de ses Lettres galantes et de ses bergeries, avait, il est vrai, ouvert à ce siècle ses vraies voies par son livre de la Pluralité des mondes; mais il ne s'était point dégagé encore en physique des imaginations de Descartes. En poésie, Chaulieu et la Fare, malgré leur négligence, leur peu d'élévation et la faiblesse de leur style, étaient encore les meilleurs par leur franchise.

La Motte, un excellent homme, que Ton ne connaît plus de nos jours, avait au théâtre, parmi le beau monde, un succès de passage.

Il y avait aussi M. Lagrange-Chaneel , avec ses tragédies pompeuses. Mais Voltaire sentait bien le néant de ces auteurs -, ne trouvant rien à apprendre chez eux, ne pouvant d'ailleurs s'en rapporter aux anciens sur les choses de son temps, il prit le parti de s'interroger lui-même. Partout, autour de lui, les âmes étaient vides, malades, en délire. Interrogeait-il la littérature sacrée; jetait-il un coup d'œil sur cette Eglise de France si glorieuse encore un demi-siècle avant., Bossuet, Pascal, le grand Arnault, Fénelon, tout était mort. — D'où viendraient-ils les nouveaux Pères de l'Eglise? L'horizon restaitvide.il est vrai que Févèque Languet méditait de relever l'épiscopat ; dans ces vues, il écrivait la vie de Marie Alacoque. Grâce à lui et grâce aux visions de la béate hystérique, les dévots en extase n'allaient plus voir de

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l'Homme-Dieu qu'un viscère; une religion sensuelle allait remplacer la religion des âmes. Au reste, il est bien remarquable que tout, en France, au sortir des dernières années dévotes de Louis XIV, tournait au sensualisme.

Où donc se réfugieraient les esprits? Voilà précisément la question qui occupait Voltaire dans sa prison, tout en écrivant OEdipe et la Henriade.

Il était enfermé là depuis plusieurs mois, lorsque, par la protection du Régent, il fut mis en liberté; celui-ci, pour l'indemniser (ce qui n'arrive guère) de Terreur dont il venait d'être victime, lui lit accepter une gratification. « Monseigneur, dit Voltaire en souriant,^ remercie Voire Altesse Royale de vouloir bien se charger de ma nourriture , mais je la prie de ne plus se charger de mon logement. »

Deux années se passèrent dans le travail, mêlé toujours de quelques plaisirs, sans qu'aucune aventure vînt le déranger, sauf quelques moments de passion pour la maréchale de Villars. Cette passion, sans être partagée , fut sérieuse , lui fit perdre du temps, et, plus tard, il se la reprocha beaucoup.

Ce qui, dans ces deux années, commença de fixer sur lui l'attention du public, ce fut la représentation et le succès $ OEdipe. le dis succès, et cependant ce mot n'indique point assez de combien de cris et de scandale ce triomphe fut mêlé. Pour la première fois la voix de la philosophie avait retenti ouvertement

sur le théâtre : non pas, sans doute, que les pièces de Corneille et de Molière ne fussent tout aussi philosophiques que VOEdipc; mais la pensée de Fauteur ne perçait pas comme ici à travers la pensée des personnages. Cette fois l'opinion du poëte apparaissait pour son propre compte et se faisait pamphletaussi les cris d'enthousiasme d'un côté, l'indignation de l'autre, se soulevèrent-ils à un point qui ne s'était jamais vu : tout devenait nouveau dans les mains de Voltaire. Voilà donc le théâtre, pour son coup d'essai, changé en une arène de philosophie.

Qu'on juge de l'effet produit alors par des vers tels que ceux-ci :

Les prêtres ne sont pas ce qu'an vain peuple pense, Notre crédulité fait toute leur science.

Ne nous fions qu'à nous, voyons tout par nos yeux , Ce sont là nos trépieds, nos oracles, nos dieux.

L'anxiété philosophique s'alluma de plus en plus dans l'esprit de Voltaire par le succès à'OEdipe et se communiqua à ses contemporains. Ce succès fut comme le signal d'une renaissance nouvelle pour les esprits. Un cri de réforme a retenti, et tout se réveille. M. Arouet père, qui assistait secrètement à la première représentation, sortit en essuyant ses larmes et courut embrasser son fils.

Le succès à'OEdipc lui attira la malveillance de la cour • sous le prétexte de relations trop actives avec le duc de Richelieu, ennemi du Régent, et pour des couplets satiriques qu'il n'avait point faits, il fut exilé de Paris. Et les sots, les charlatans, les petits auteurs, s'attroupèrent après lui : « Voilà bien des ennemis, écrivait-il à son ami M. de Genouville, conseiller au parlement de Paris ; si je fais encore une tragédie, où fuirai-je? »

On l'avait condamné à s'exiler de Paris, mais non pas de la France; il se mit donc à se promener en province de château en château. Cet exil lui servit à étendre ses relations. Il vit en Touraine, en 1721, milord Rolingbroke , dont l'esprit , dont le savoir et la conversation sérieuse l'enchantèrent. Milord Bolingbroke avait été ministre sous la reine Anne; il avait tenté durant son ministère de faire une révolution dans son pays, ce qui depuis trois ans lui valait son exil en France. Il y vivait dans une admirable retraite , occupé de sciences et d'écrits politiques. C'est là que Voltaire lia avec le célèbre anglais une amitié qui eut tant d'influence sur lui et sur ses écrits.

Cette vie vagabonde chez de riches amis n'était pas sans quelques charges ; les plus dures étaient le

biribi et le pharaon. Je vois même qu'il perdit un jour cent louis à ce dernier jeu ; et malheureusement il perdait toujours

Toutefois, à la même époque, profitant habilement de ses relations avec quelques traitants, il n'en songeait pas moins à consolider sa fortune, qu'il ne perdit jamais de vue, sachant fort bien de quelle utilité elle serait à son indépendance.

Son exil de Paris ne fut point de très longue durée • mais la manière dont il rentra en grâce auprès de la cour mérite d'être dite. Il fit une tragédie nouvelle (Artémire) que le public siffla. On crut alors s'être exagéré son talent, on crut qu'il allait cesser de faire peur aux honnêtes gens intéressés au maintien des abus, et on le rappela de l'exil.

Mais Paris avec ses sifflets pour sa tragédie nouvelle, avec ses prisons, avec ses pauvretés administratives, avec ses oisifs , ses sots et ses Welches, lui plaisait peu.

Son chagrin se conçoit, lorsqu'on songe qu'il avait écrit sa tragédie d' Artémire pour une actrice qu'il aimait et qu'il avait formée lui-même. Dans son dépit de voir siffler sa pièce et son élève, il renonça au séjour de Paris pour accompagner en Hollande madame de Rupelmonde.

Voltaire aimait la Hollande, il aimait cette terre d'industrie, de travail et de liberté-, il l'avait entrevue déjà, et il désirait la revoir pour la mieux étudier.

Voilà pourquoi il saisit avec empressement l'occasion d'y accompagner cette dame.

Un peu avant ce voyage il avait éprouvé une douleur très vive: la mort frappa M. de Genouville, celui même à qui il venait d'adresser ses Lettres sur OEclipe. Cette douleur, il ne l'exprima que dix ans plus tard, dans ces vers qui, sans doute, seront lus avec charme par ceux qui savent ce que c'est que de perdre un ami :

Toi que le ciel jaloux ravit en son printemps ; Toi de qui je conserve un souvenir fidèle,

Vainqueur de la mort et du temps ;

Toi dont la perte , après dix ans ,

M'est encore affreuse et nouvelle , Si tout n'est pas détruit, si sur les sombres bords, Ce souffle si caché, cette faible étincelle, Cet esprit, le moteur et l'esclave du corps, Ce je ne sais quel sens qu'on nomme âme immortelle , Reste inconnu de nous, est vivant chez les morts ; S'il est vrai que tu sois, et si tu peux m'entendre, O mon cher Genouville ! avec plaisir reçois ' Ces vers et ces soupirs que je donne à ta cendre.

De ton aimable esprit nous célébrons les charmes, Ton nom se mêle encore à tous nos entretiens ; Nous lisons tes écrits, nous les baignons de larmes. Loin de nous à jamais ces mortels endurcis, Indignes du beau nom ? du nom sacré d'amis,

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Ou toujours remplis d'eux, ou toujours hors d'eux-mêmes, Au monde, à l'inconstance ardents à se livrer, Malheureux dont le cœur ne sait pas comme on aime , Et qui n'ont pas connu la douceur de pleurer.

Jusqu'à vingt-six ans, il ne s'était occupé que de poésie; mais à cette époque il commence à se livrer à Tétude des sciences physiques , et voici à quelle occasion. Le jour de la Pentecôte, 1720, il parut dans le soleil un phénomème extraordinaire. Le peuple et les prêtres firent aussitôt sur ce phénomène les interprétations les plus effrayantes, les plus folles. Voltaire, indigné, non pas d'entendre le peuple, mais d'entendre les prêtres jeter un tel défi au bon sens de la nation, voulut, en les flétrissant, rassurer les honnêtes gens contre leurs pronostics, et tandis qu'ils se servaient de ce phénomène pour abrutir les âmes, il voulut s'en servir pour les éclairer. Sur-lechamp il se met en relation avec M. de Fontenelle, célèbre alors par son livre de la Pluralité des mondes, et lui demande une explication scientifique de ce phénomène. J'ignore si la réponse de Fontenelle fut satisfaisante, mais je vois Voltaire, à partir de cette époque, étudier l'astronomie, les lois générales de la physique, et particulièrement l'optique. Il voulait se mettre en état de comprendre Newton, qui, par sa

découverte sublime des lois de l'attraction, venait de renverser l'hypothèse des tourbillons de Descartes. Newton , mort depuis quelques années seulement , était encore inconnu sur le continent, — carie peuple anglais vivait alors en relation avec les autres peuples à peu près comme Robinson dans son île (dont précisément l'histoire venait de paraître)-, — mais Voltaire avait été instruit de la découverte de Newton dans ses entretiens en Touraine avec milord Bolingbroke.

Pour le présent il s'en allait donc en Hollande avec madame de Hupelmonde. Mais quelle était la situation de son âme ?

Le souvenir de sa passion malheureuse pour madame de Villars, le souvenir de la mort de Genouville et celui de sa tragédie sifflée ne lui laissaient plus que les apparences de la gaieté. Sa santé très mauvaise, sa fortune alors incertaine, n'étaient point aussi sans lui causer quelque inquiétude. Il était triste de voir le public lui attribuer souvent des vers dénués de goût et de bon sens, triste de voir une nation légère, vide de citoyens, peuplée de laquais, de danseurs et de petits-maîtres. Cette tendance à la mélancolie inclina Voltaire aux pensées religieuses. Il lut les livres sacrés • mais ces livres interprétés comme ils l'étaient alors, pris servilement à la lettre, défendus jusque dans leurs contre-sens, donnés, malgré les cbants barbares du peuple juif, comme base de toute loi morale,

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loin de le satisfaire, révoltaient sa conscience. Il ne borna pas son examen à la loi chrétienne, il interrogea les autres dogmes. Précisément dans le même temps il dédie ces vers à sa compagne de voyage :

Ne crois pas qu'enivré des erreurs de mes sens , De ma religion blasphémateur profane, Je veuille avec dépit, dans mes égarements , Détruire en libertin la loi qui les condamne; Viens, pénètre avec moi , d'un pas respectueux,

Les profondeurs du sanctuaire Du Dieu qu'on nous annonce et qu'on cache à nos yeux. Je veux aimer ce Dieu , je cherche en lui mon père.

Enfin le voici à la Haye • il y prépare l'impression de la Henriade, et cependant il ne pouvait savoir encore quand elle serait publiée : la cour refusait le privilège. Il en circulait des exemplaires manuscrits, mais ils ne suffisaient point à l'avidité du public, qui commençait à perdre patience. Voltaire se décidait presque à la faire imprimer en pays étranger (plusieurs riches Anglais, à la tête desquels était milord Bolingbroke, se mettaient eux et leur bourse à sa disposition pour cela). Ce qui le faisait hésiter à accepter leur offre, c'est qu il désirait, pour l'honneur de la France , que son unique poëuie épique ne fût pas

imprimé hors de ses frontières-, il désirait le dédier au roi. Il avait cent raisons pour cela. Des gazetiers, opprobre et rebut de la littérature, d'affreux fanatiques fortifiés de tous les charlatans et de tous les sots de ce monde, se déchaînaient contre lui-, il se sentait sans appui : son ambition eût été d'amener la royauté à protéger en lui la liberté de conscience. Et quel poëme plus capable que le sien de rendre un nouvel éclat à la royauté? Quel livre la défendrait mieux contre les résistances des autres pouvoirs et contre les atteintes du fanatisme? Il espérait donc que le privilège pour son poëme, que la permission de le dédier au roi ne pourraient lui être longtemps refusés; et il se hâtait, tout en parcourant la Hollande, d'y mettre la dernière main. Mais des libraires avides en ayant publié sans son aveu deux éditions très fautives à Rouen et à Londres, le voilà forcé de la faire imprimer lui-même.

Ces embarras, le changement de pays, les relations nouvelles, l'achèvement de son poëme, l'espérance d'un nouveau succès, lui rendirent quelque joie.

On le voit, dans ce voyage, attentif à tout observer, nature, mœurs, commerce, institutions : « Il n'y a » rien de plus agréable que la Haye, écrit-il, quand » le soleil daigne s'y montrer. On ne voit ici que des » prairies, des canaux et des arbres verts ; c'est un » paradis terrestre depuis la Haye jusqu'à Amsterdam. » J'ai vu avec respect cette ville, qui est le magasin

» de l'univers. Il y avait plus de mille vaisseaux dans » le port. De cinq cent mille hommes qui habitent » Amsterdam, il n'y en a pas un d'oisif, pas un pau- » vre, pas un petit-maître, pas un insolent. Nous ren- » contrâmes le Pensionnaire à pied, sans laquais, au » milieu de la populace. On ne voit là personne qui » ait de cour à faire. On ne se met point en haie pour » voir passer un prince. On ne connaît que le travail » et la modestie. »

Il est ravi de trouver là réunis ensemble des ambassadeurs de tous les pays de la terre. Le commerce, la navigation , les relations de la Hollande à cette époque, attiraient chez elle de toutes les parties du globe des marchands et des voyageurs. Il est vrai qu'il y avait à la Haye un opéra détestable ; mais, en revanche, il pouvait prendre part aux discussions religieuses si fréquentes dans ce pays divisé en sectes nombreuses. Il aimait à les suivre dans leurs protestations contre l'Eglise romaine. Leurs discours si variés étaient pour lui une inépuisable mine dont pas un seul mot ne fut perdu. Mais que concluait-il, lorsqu'il les voyait ensuite ne pouvoir point s'entendre entre eux? Calvinistes, arméniens, sociniens, rabbins, anabaptistes, jouaient à ses yeux une comédie bien autrement intéressante que toutes les nouveautés de Topera. Aussi s'accoutumait-il très bien à se passer de Paris.

En passant à Bruxelles, Voltaire vit J. -B.Rousseau.

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On sait que dans son enfance il avait été accoutumé à admirer les poésies de Rousseau • quelques biographes prétendent môme qu'à l'âge de trois ans, on lui avait appris ïaMoïsade, et qu'à cet âge il la récitait tout entière avec de petits airs étonnamment malins. J.-B. Rousseau (maintenant en exil) avait passé longtemps pour un grand poète , personne Savait été plus vanté; mais il était tombé dans le mépris public pour je ne sais quels scandales littéraires (dont on Ta, dit-on, justifié depuis). Coupable ou non de ces scandales, il restait assez de cynisme dans ses œuvres pour en faire un homme peu vénérable. Mais il était devenu dévot-, Voltaire, qui le croyait au moins un homme de goût, lui lut Y Epître àUranie (dédiée àmadame de Rupelmonde etdont j'ai cité quelques vers). Il exprimait dans cette épître tous les doutes de son âme, tous ses tâtonnements, toutes ses amertumes; mais cette épître trop sincère blessa le pieux Rousseau. Il voulut corriger non pas seulement les vers, mais les pensées de Voltaire , disons mieux, il voulut l'empêcher de penser. L'auteur ftOEdipe s'indigna que Ton voulût toucher à sa conscience • il sentit alors (une chose dont il s'était toujours douté) qu'il n'avait là devant les yeux qu'une cymbale sans âme. Il ne le revit plus, et se soucia fort peu de monsieur le traducteur des Psaumes. Seulement cette poésie vide ne fit que l'encourager davantage à mettre quelque chose dans la sienne et à

exprimer avant tout les sentiments d'un homme. Aussi essaiera-t-il désormais de ramener à plus de bon sens une nation trop frivole en littérature comme dans tout le reste.

Après plusieurs mois de séjour en Hollande, après l'achèvement du poëme de la Ligue (car la première édition de la Henriade parut sous ce titre), il revint à Paris attendre l'arrivée de son petit Henri. Il arriva enfin le royal poëme • il fut mis au jour, le public put le lire. J'ai dit quelques mots déjà de son succès. Voltaire seul y trouvait des défauts • les éloges, quoiqu'il en fût très fier, l'aveuglèrent si peu, que déjà il refaisait son œuvre d'un bout à l'autre , sauf le deuxième chant, et qu'il en préparait une édition nouvelle où tout serait changé jusqu'au titre.

Non-seulement il corrigeait la Henriade , mais il refaisait sa tragédie sifflée à'Artémire ; pour la refaire, il avait trouvé un autre sujet à peu près semblable, celui de Mariamne, sujet déjà traité au siècle précédent par un auteur oublié.

Au milieu de ces occupations il avait repris sa vie vagabonde; il allait de château en château dans les plus illustres et les plus spirituelles familles du royaume, qui toutes l'admiraient, qui se faisaient un sujet de

gloire de recevoir en lui le Sophocle et l'Homère de leur siècle. Il était l'hôte, il était l'âme de la France. Malgré ce bon accueil , depuis son retour il était retombé dans sa mélancolie , sa santé l'inquiétaitquelquefois il était atteint de pressentiments funestes. Il ne voyait pas assez clairement quelle serait sa carrière; sa fortune était incertaine-, il n'avait point de places et n'en désirait pas, car pour en obtenir il aurait fallu consentir à se taire. Le pouvait-il ? Mais, d'un autre côté, comment dire tout ce qu'il sentait se soulever au fond de sa conscience ? Dans quelle citadelle échapperait-il aux attaques des sots, des fous et des hypocrites, s'il osait jeter la lumière sur les choses de ce monde? Se sentait-il la force, la dignité morale qui conviennent pour se faire l'apôtre de la vérité et de la justice? Il est vrai que dès cette époque il trouvait en lui des trésors imprévus qui lui faisaient admirer les infinies ressources de la nature humaine :

Je me vis un courage Que je n'attendais pas de la légèreté Et des erreurs de mon jeune âge.

Mais qui l'aiderait dans une telle entreprise? Il n'y avait alors ni Diderot, ni d'Alembert, ni Buffon; jamais la France n'avait été plus pauvre de grands hommes, et jamais elle n'avait été plus folle. Voltaire était donc seul ! Plus il y songeait, plus il se voyait

une destinée impossible. Il crut sincèrement pendant quelque temps qu'il ne vivrait pas. Il avait vingt-neuf ans, il avait toujours été languissant; sa constitution, loin de se fortifier en approchant de la trentaine, comme on lui avait fait espérer , ne faisait chaque jour que s'affaiblir. Il se montrait encore aimable et gai avec ses amis 5 mais qui eût lu dans son âme y eût vu tout ce que je dis. Il laisse môme quelquefois percer ces sentiments, par exemple lorsqu'il écrit, en juillet 1722, à vingt-huit ans, à madame de Bernières : « J'irai tristement à Paris, car en vérité je suis hon- » teux de ne me présenter devant mes amis qu'avec » un estomac malade et un esprit chagrin. Je ne veux » vous donner que mes beaux jours et ne souffrir » qu'incognito. »

Cette mélancolie, il l'avait exprimée déjà , quatre ans auparavant, dans une épître dédiée à son ami Genouville. Il lui confie ses chagrins ! et va jusqu'à lui manifester, parmi ses appréhensions, celle de voir sa raison se troubler :

De mes ans passagers la trame est raccourcie ; Mes organes lassés sont morts pour les plaisirs ; Mon cœur est étonné de se voir sans désirs.

Dans cet état il ne me reste Qu'un assemblage vain de sentiments confus, Un présent douloureux , un avenir funeste , Et l'affreux souvenir d'un bonheur qui n'est plus.

28 Y0LTA1KK.

Pour comble de malheur je sens de ma pensée

Se déranger les ressorts ; Mon esprit m'abandonne , et mon âme éclipsée Perd en moi de son être , et meurt avant mon corps. Est-ce là ce rayon de l'essence suprême

Qu'on nous peint si lumineux?

Est-ce là cet esprit survivant à lui-même ? 11 naît avec nos sens, croît, s'affaiblit comme eux;

Hélas ! périra-t-il de même ?

Je ne sais; mais j'ose espérer Que de la mort , du temps et des destins le maître , Dieu conserve pour lui le plus pur de notre être , Et n'anéantit point ce qu'il daigne éclairer.

En proie à ces doutes, que produisit-il depuis la tragédie iïArtémire, en 1720, jusqu'à Mariamne en 1724? Rien que YEpîtreàUranie, empreinte d'une si profonde mélancolie.

Dans cette situation d'esprit, au commencement de novembre 1723, à vingt-neuf ans, il tomba dangereusement malade chez M. de Maisons. Une fièvre maligne le prit avec des transports qui effrayèrent. On le saigna, et, malgré la saignée, après quarantehuit heures de fièvre, on vit apparaître une légère éruption: c'était la petite vérole. S'en étant aperçu, il voulut lui-même qu'on le saignât une deuxième fois, malgré les préjugés vulgaires. « M. de Maisons,

» dit-il, eut la bonté de m'envoyer le lendemain » M. de Gervasi, médecin de M. le cardinal de Rohan, » qui ne vint qu'avec répugnance. Il craignait de » s'engager inutilement à traiter dans un corps délicat » et faible une petite vérole déjà parvenue au second » jour de l'éruption, et dont les suites n'avaient été » prévenues que par deux saignées trop légères et » sans aucuns purgatifs.

» Il vint cependant , et me trouva avec une fièvre » maligne. Il eut d'abord une fort mauvaise opinion » de ma maladie : les domestiques qui étaient auprès » de moi s'en aperçurent et ne me le laissèrent pas » ignorer. On m'annonça dans le même temps que » le curé de Maisons , qui s'intéressait à ma santé, et » qui ne craignait point la petite vérole , demandait » s'il pouvait me voir sans m'incommoder : je le fis » entrer aussitôt, je me confessai et je fis mon testa- » ment, qui, comme vous croyez bien, ne fut pas long. » Après cela j'attendis la mort avec assez de tran- » quillité, non toutefois sans regretter de n'avoir pas » mis la dernière main à mon poëme et à Mariamne, » ni sans être un peu fâché de quitter mes amis de si » bonne heure. Cependant M. de Gervasi ne m'aban- » donnait pas d'un moment; il étudiait en moi » avec attention tous les mouvements de la nature 5 » il ne me donnait rien à prendre sans m'en dire la » raison- il me laissait entrevoir le danger, et il me » montrait clairement le remède • ses raisonnements

» portaient la conviction et la confiance dans mon » esprit : méthode bien nécessaire à un médecin » auprès de son malade, puisque l'espérance de guérir » est déjà la moitié de la guérison. »

Thiriot, ayant appris la maladie de Voltaire, accourut en poste de quarante lieues pour le soigner, et jusqu'à la fin de sa maladie il ne le quitta pas un instant, ni la nuit, ni le jour. Voltaire n'oublia jamais ce service- il lui fit pardonner dans la suite bien des légèretés au pauvre Thiriot.

Grâce au traitement de M. de Gervasi, grâce aux soins de F excellent Thiriot, grâce à je ne sais quelle vague espérance qui lui revint dans sa maladie même, il guérit, a J'étais le 15 absolument hors de danger, dit-il, et je faisais des vers le 16, malgré la faiblesse extrême. »

Bien des fois dans la suite, en racontant lui-même cette maladie, il se plut à insister sur ce petit détail, qu'une célèbre devineresse lui avait prédit qu'il mourrait cette année-là.

Dans sa convalescence, nous venons de le voir, il faisait des vers, il faisait de la prose , il préparait des ouvrages nouveaux, corrigeait les anciens (toujours enfantant, toujours léchant, dit-il). D'abord il

acheva Mariamne. La première représentation de la tragédie nouvelle eut lieu le 5 janvier 172/i, la veille des Rois. Au moment où la reine portait à ses lèvres la coupe empoisonnée, quelqu'un au parterre s'avisa de crier : « La reine boit. » Ce fut dans la salle un éclat de rire dont la pièce ne put se relever. Mais ne croyons pas qu'elle tomba seulement à cause de ce bon mot. Il y avait une autre raison: Voltaire, après le succès iïOEdipe, succès tout populaire, presque séditieux (quoiqu'il ne l'eût ni prévu ni cherché), avait voulu obtenir un triomphe plus calme. Je crois que milord Bolingbroke, qui faisait gloire de professer pour le peuple et les petits bourgeois le plus extrême mépris, avait un peu contribué à faire naître chez Voltaire le désir de n'appuyer sa réputation que sur les classes éclairées. Il avait donc, clans ce but, écrit Artémire, mais Artémire avait été sifflée; maintenant il recommençait, dans les mêmes vues, pour ainsi dire la même pièce, on le sifflait encore. Pourquoi cela? La pièce n'était pas sans mérite, le style même en valait mieux que celui à'OEdipe; les mêmes spectateurs tous les jours applaudissaient des pièces beaucoup moins bonnes, et Mariamne, si elle n'eût pas été de Voltaire, eût eu du succès. Mais ceux qui la sifflèrent firent une action de bon sens, ils rendirent par là le plus grand hommage à Fauteur en le forçant de rentrer dans ses vraies voies. Ce n'était point là les pièces qu'après OEdipe et la Henriade on devait

attendre de lui; il fallait qu'il fût celui qui, sur la scène, devant le public, en présence du peuple et des rois, oserait tout dire, celui qui, avant les assemblées politiques, saurait le premier créer une tribune et parler à la France. Il ne lui était point permis de rester, pour grandes qu'elles soient, dans les voies de Corneille et de Racine • on permettait ces imitations aux Crébillon, aux la Motte, aux Lagrange- Chancel, on les y applaudissait même- mais, de lui, on attendait autre chose. A lui d'être un nouveau créateur- tant qu'il continuerait de se faire l'écolier, même avec génie, des tragiques du siècle précédent, il serait sifflé. Qu'on lise Mariamne, on y trouvera quelques belles scènes , mais pas un de ces vers qui sentent leur Voltaire, de ces vers pamphlets que le public d'alors accueillait avec tant d'ardeur, et qui retentissaient formidables au milieu du vieux monde comme les coups de canon de la liberté.

Voltaire, du reste, comprit très bien cet avertissement du public, il s'aperçut qu'il faisait fausse route ; aussi sa première pièce, après M ariamne, n'aura-t-elle plus à craindre de tomber sous les saillies d'un plaisant. Personne ne sera tenté de lancer un mot de saillie; sa première tragédie sera Brutus.

Il faut dire cependant qu'il se rétablissait mal de sa petite vérole -, elle fut suivie d'une maladie de peau et de dérangements dont il languit pendant toute une année ; outre sa constitution malingre, on pouvait attribuer ce prolongement de faiblesse à une émotion violente qui vint troubler sa convalescence, et lui causer de nouveau un chagrin très vif.

« J'attendais avec impatience, écrit-il à M. de Bre- » teuil, le moment où je pourrais me dérober aux » soins qu'on avait de moi à Maisons et finir l'em- » barras que j'y causais. Plus on avait pour moi de » bontés, plus je me hâtais de n'en pas abuser plus » longtemps- enfin je fus en état d'être transporté à » Paris, le 1er décembre. Voici, Monsieur, un moment » bien funeste. A peine suis-je à deux cents pas du » château qu'une partie du plancher de la chambre » où j'avais été tombe tout enflammé ; les chambres » voisines, les appartements qui étaient au-dessous, » les meubles précieux dont ils étaient ornés, tout » fut consumé par le feu : la perte monte à près de » cent mille livres ; et sans le secours des pompes » qu'on envoya chercher à Paris, un des plus beaux » édifices du royaume allait être entièrement détruit. » On me cacha cette étrange nouvelle à mon arrivée, » je le sus à mon réveil. Vous n'imaginerez point

» quel fut mon désespoir: vous savez les soins géné- » reux que M. de Maisons avait pris de moi -, j'avais » été traité chez lui comme son frère, et le prix de » tant de bontés était l'incendie de son château. Je » ne pouvais concevoir comment le feu avait pu » prendre si brusquement dans ma chambre, où je » n'avais laissé qu'un tison presque éteint -, j'appris » que la cause de cet embrasement était une poutre

» qui passait précisément sous la cheminée La

» poutre dont je parle s'était embrasée peu à peu par » la chaleur de l'âtre qui portait immédiatement sur » elle^ et par une destinée singulière, dont assuré- » ment je n'ai pas goûté le bonheur, le feu qui couvait » depuis deux jours, n'éclata qu'un moment après » mon départ. Je n'étais point la cause de cet acei- » dent, mais j'en étais l'occasion malheureuse, j'en î> eus la même douleur que si j'en avais été coupable : » la fièvre me reprit aussitôt, et je vous assure que, » dans ce moment, je sus mauvais gré à M. de Gervasi » de m' avoir conservé la vie.

» Mœe et M. de Maisons reçurent la nouvelle plus » tranquillement que moi ; leur générosité fut aussi » grande que leur perte et que ma douleur, M. de » Maisons mit le comble à ses bontés en me prévenant » lui-même par des lettres qui font bien voir qu'il » est excellent par le cœur comme par l'esprit j il » s'occupait du soin de me consoler, et il semblait » que ce fût moi dont il eût brûlé le château. »

Ajoutons à ce chagrin celui de sa tragédie sifflée (un mois plus tard), et cela nous fera mieux comprendre comment il passa toute Tannée 1724 à Paris dans la solitude, à l'hôtel Bernières; travaillant, ne sortant presque pas, tâchant de régler ses affaires , fort dérangées du côté de la fortune , tâchant aussi de rétablir sa santé et de raffermir son âme bouleversée (c'est l'expression dont il se sert lui-même), il prépare ses forces parce qu'il commence à pressentir tout ce qu'il aura à dire et à faire. Des révolutions s'accomplissent dans son esprit, mais il ne fait, pour \ ainsi dire, que s'essayer encore. Il n'avoue pas son vrai rôle, il n'est aux yeux de bien des gens qu'un littérateur, de premier ordre, il est vrai, car si l'on avait sifflé Mariamne , OEdipe se jouait toujours et la Henriade venait de paraître. Ce temps fut précisément l'époque de sa vie où, comme poëte, il reçut les plus grands éloges : on l'égalait à Corneille et l'on 1 1 croyait, la Henriade plus belle que V Enéide. Mais, hélas ! à ses propres yeux n'être qu'un homme de lettres, n'être que le confrère d'un Rousseau, d'un la Motte , cela ne lui pouvait suffire. N'y avait-il à faire que des tragédies en ce monde? Les sciences l'attiraient de plus en plus. L'approche de réformes sociales, des symptômes certains de changements inouïs dans les institutions , l'impossibilité où il voyait les dogmes anciens de se soutenir tels qu'ils étaient en face de la philosophie moderne, en face des sciences

qui, depuis deux siècles, commençaient à poindre, tout cela le préoccupait bien autant que ses héros tragiques. Etces héros tragiques eux-mêmes, qu'étaientils , sinon des précurseurs de ces grandes réformes qu'il pressentait dans le lointain, sans les pouvoir formuler encore ?

Cependant ce qu'il ne disait pas au public dans ses tâtonnements, il commençait à se le dire à lui-même, car déjà il se sentait emporté par cette ardeur de réformes qui fera de lui, à Ferney, dans trente ans, le véritable souverain de son siècle, et qui lui fera écrire à la fin d'une de ces feuilles volantes qu'il lançait chaque jour aux pieds de tous les souverains de l'Europe : « Je dis qu'il est honteux que la société ne se soit pas perfectionnée en proportion des lumières acquises. Je dis que ces lumières ne sont quun crépuscule. Nous sortons d'une nuit profonde et nous attendons le grand jour. »

L'année 1725 commence sous de meilleurs auspices : il se porte mieux, retrouve sa gaieté, reprend goût au plaisir et plus encore à Fétude. Il achève et fait représenter sa petite comédie de VIndiscret. Je ne sais quel succès eut la pièce, mais je sais bien que je l'aurais sifflée... Sifflé ou non, Voltaire était plein

d'espérance à cette époque. Il n'était plus seul; la voix de la philosophie (il entendait par ce mot raison, science et conscience) commençait à se faire entendre dans d'autres bouches que la sienne! Un homme des plus respectés, le président de Montesquieu, avait osé publier le joyeux livre des Lettres persanes. Il y avait un peu plus de trois ans déjà qu'elles avaient paru, mais le succès, et là était l'important pour Voltaire, le succès grandissait tous les jours. Les honnêtes gens s'ébranlaient.

Il allait reprendre la plume et se sentait plus en verve que jamais, lorsqu'un événement vint tout interrompre et le jeter de nouveau dans les aventures.

Voltaire dînait un jour chez le duc de Sully : là un homme de la plus haute naissance , le chevalier de Rohan, crut, en vrai gentilhomme, que l'impertinence était permise et même de bon ton avec un petit bourgeois, fils d'un simple notaire; mais il arriva que le petit bourgeois, auteur iïOEdipe et de la Henriade, répondit en foudroyant Monseigneur sous une de ces épigrammes terribles de justesse et d' à-propos. Quelques jours se passent. Voltaire dînant de nouveau chez le duc de Sully, le soir, est attiré sous un prétexte à la porte de l'hôtel. Là des laquais déguisés de M. de Rohan le saisissent, l'entraînent dans la rue, le frappent à coups de bâton, puis se sauvent. Le duc de Sully était premier ministre, cette infamie

s'était passée à sa porte; il eût dû lui-même exiger une réparation, il ne fit rien.

Voltaire ainsi outragé disparaît, s'enferme, n'apprend plus que deux choses : l'escrime et l'anglais. Il prévoyait que l'exil devait être la suite de ce qu'il méditait. Le jour même où il sortait de sa retraite, il envoie un cartel à M. de Rohan^ celui-ci accepte pour le lendemain , mais le soir il obtient du ministre une lettre de cachet contre son adversaire, et, pendant la nuit, Voltaire, une deuxième fois, est emporté de son domicile et mis à la Bastille.

Il y fut enfermé six mois , après quoi l'on voulut bien le mettre en liberté, mais avec l'ordre de quitter aussitôt la France. Toutefois, avant de partir, il vint furtivement à Paris pour y chercher son adversaire ; mais M. de Rohan se cachait. Il fallut, sans l'avoir revu, partir pour l'Angleterre.

Voltaire s'éloignait donc peut-être pour longtemps de cette France où déjà, quoique jeune , il avait été témoin de tant de folies et de tant de misères. Quel souvenir emportait-il? Quels événements glorieux ou fortunés avaient pu réjouir cet esprit attentif? On avait eu la déplorable guerre d'Espagne. On avait eu, en 1709, une effroyable famine pendant laquelle le pain avait manqué dans la maison du roi : qu'on juge de la maison du pauvre! On avait eu la peste en Provence, où s'était à la vérité immortalisé Belzunce. La guerre civile avait failli éclater pour des questions

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de théologie , pour le jansénisme et pour la bulle Unigenitiis. Dubois avait été ministre. Law avait achevé, par une invention inouïe , de volatiliser la fortune publique. Il ne faut pas croire que Voltaire, distrait par ses travaux, ne fût attentif à ces événements*, il observait tout : on pressent, dès cette époque , dans sa correspondance, le futur historien de son siècle , en voyant la passion qu'il met , loin de Paris, à être informé de tout ce qui se passe. Ainsi, à propos de Law que je citais tout à l'heure, je le vois, en 1718, à vingt-quatre ans, écrire à Genonville:

« Etes-vous réellement devenus tous fous à

» Paris? Je n'entends plus parler que de millions; » on dit que tout ce qui était à son aise est dans la » misère, et que tout ce qui était dans la mendicité » nage dans l'opulence. Est-ce une réalité? ^st-ce » une chimère? La moitié de la nation a-t-elle trouvé » la pierre philosophale dans les moulins à papier? » Law est-il un dieu, un fripon, ou un charlatan qui » s'empoisonne de la drogue qu'il distribue à tout le » monde? Se contente-t-on de richesses imaginaires? » C'est un chaos que je ne puis débrouiller... »

Et cependant il quittait à regret cette terre de folies et de confusion, même pour l'Angleterre, pour le pays de Tordre et de la sagesse. Du haut du navire

AO YOLTAIKE

qui remportait, tournant encore ses regards vers la France, il s'écriait : « 0 Welches! Welches légers, » mais charmants ! »

Pendant la traversée, un admirable spectacle lui fait oublier quelques instants sa tristesse, c'est le spectacle même du navire qui remporte vers Londres: un navire est pour lui un prodige , c'est un de ces miracles des arts qui raffermissent dans sa confiance en la raison de l'homme, une de ces merveilles qui, au milieu de tant de folies, lui rendent le genre humain respectable. Car ce qu'il tient à se prouver avant tout, et à prouver aux autres, c'est l'existence dans l'homme d'une faculté souveraine, la même pour tous les peuples et pour tous les temps. Si l'homme, disait-il, ne doit compter pour rien ce flambeau intérieur, son seul guide, ne fût-ce que pour choisir entre tant de doctrines qui, toutes, se disent révélées, si sa raison est un leurre , si sa conscience est un rêve, qu'il reste esclave; mais si son intelligence n'est point un néant, si son génie se montre dans ses œuvres, s'il possède en lui la loi des lois, de quel droit tant de maîtres pour le gouverner?

Voilà en partie ce qui le rendit toujours si attentif aux inventions de l'industrie et des arts ; il les aimait parce qu'ils portaient témoignage en faveur de l'homme. Que le lecteur ne s'étonne donc plus de le

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voir, dans cette traversée, moins attentif à l'Océan qu'au navire. Il tachait d'en comprendre la construction, la manœuvre, car jamais peut-être il n'y eut d'esprit moins rêveur. Attaché sans cesse à ce qui se passait sous ses yeux, tout ce qu'il vit durant sa longue carrière, il se plut à en pénétrer les ressorts ; de là ce prodigieux savoir et cette science pratique qui étonnèrent ses contemporains. Il sera dans quelques années le plus grand historien de son siècle ; mais les sciences , devenues par leur puissance un élément nouveau dans le monde, attiraient son attention hien plus que la politique, et la guerre, qu'il détestait. Il entrevit que les sciences, non-seulement changeraient par leurs résultats immédiats les destinées des peuples (Descartes lui-même, le plus grand philosophede l'Europe avant Newton, l'avait annoncé, Méthod.yj)aYt. vi), mais qu'elles seraient encore pour les nations la base d'un droit nouveau , qu'elles allaient renverser à jamais le galimatias et les impostures de la théologie. Ceci nous explique pourquoi il visita avec tant d'empressement et de joie, à Londres, cette pompe à feu des bâtiments d'York, construite depuis quelques années par le mécanicien Savery, et nous comprenons ce qui lui fit choisir pour lieu de son exil la patrie des Newton, des Halley, des Harvey.

Aller en Angleterre en 1726 , c'était aller à la découverte d'un nouveau inonde politique, littéraire et

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philosophique. La constitution anglaise, la littérature anglaise, la philosophie anglaise, rien n'était alors plus inconnu en Europe- mais la curiosité commençait à se tourner de ce côté: les esprits sérieux, à cette époque, allèrent presque tous à Londres. Au reste, les hommes de lettres, en ce temps-là, se mettaient en voyage, ils s'en allaient porter et recueillir en tous lieux la philosophie : Montesquieu visita l'Allemagne, Florence, Venise, la Hollande, l'Angleterre; Diderot vit la Russie; Beaumarchais, l'Espagne ; Rome seule, la ville du pape, ne fut point visitée ou le fut moins... Mais la patrie de Newton et de Locke devenait un lieu de pèlerinage pour les philosophes; ils la respectaient comme l'asile du libre examen. L'Angleterre était devenue d'ailleurs une nation de plus en plus florissante, depuis l'abaissement de la Hollande, fruit de la politique catholique, qui avait cru, en humiliant ce pays, affaiblir le protestantisme; et depuis que, par la révocation de l'édit de Nantes, autre résultat de la même politique, 13,000 artisans français, réfugiés à Londres, avaient porté dans cette ville nos meilleures industries.

Voltaire arrivait en Angleterre sous le patronage de milord Bolingbroke, vrai type du grand seigneur anglais, mais supérieur à ses compatriotes par la séduction et les charmes de son esprit. Sa maison semblait encore une maison française : milord avait épousé à Paris madame de Villette, dont le premier

mari, le marquis deVillette, était neveu ou cousin de madame de Maintenon et père de madame de Caylus. Voltaire se retrouvait donc là en pays d'anecdotes sur Louis XIV § mais outre les anecdotes de Madame sur le feu roi, il apprenait par milord le secret des négociations qui avaient eu lieu entre les deux cours pendant son ministère , et Ton sait que Bolingbroke se plaisait à faire naître les grands événements des plus petites causes.

Mais Voltaire, après avoir été présenté au roi Georges Ier et à la reine, pria milord de lui indiquer, en dehors de la ville, une retraite où il pût se livrer sans distractions à une étude sérieuse de l'esprit et des institutions du pays.

Cette retraite, dans une solitude profonde, à deux lieues de Londres, à Wandsworth, lui fut offerte par un riche négociant anglais, M. Falkener, homme des plus distingués par son esprit, et à qui Voltaire, plus tard, dédia sa tragédie de Zaïre.

Pendant deux ans il ne sortit de cette retraite que pour venir, à d'assez rares intervalles , passer une journée à Londres. Son penchant l'emportait, je l'ai dit, vers les questions religieuses \ elles eurent ses premiers soins à Wandsworth. L'Angleterre était alors, comme toujours, divisée en sectes nombreuses, il voulut les connaître et les étudier toutes. Ces sectes exclusives et sans grandeur ne le satisfaisaient point; mais ce qu'il admira, ce fut cette liberté que le gou-

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vernement et ([ue l'Eglise anglicane (religion officielle) leur laissaient de discuter publiquement sur la théologie et sur la morale. Cette liberté le rendit indulgent pour l'Église anglicane ; son enthousiasme toutefois ne l'empêcha pas de mêler quelques critiques à ses éloges : c'est ainsi que s'il la félicite quelque part de tenir très sagement, dans son culte, le milieu entre les pompes romaines et la sécheresse calviniste , il observe ailleurs que le clergé anglican a retenu plusieurs des cérémonies catholiques, surtout celle de recevoir les dîmes avec une attention très scrupuleuse. Il apprit à l'Europe, qui les croyait opposées, qu'il existait ce point commun entre les deux Eglises.

Il observe, avec justice, que les prêtres, en Angleterre, ont des mœurs, seulement ils vont quelquefois au cabaret (parce que tel est à Londres l'usage universel)- mais s'ils s'enivrent, c'est sérieusement et sans scandale.

Parmi tant de sectes, il en fut une qui excita plus que les autres son attention, ce fut celle des quakers. Il alla trouver les plus célèbres d'entre eux, les pria de l'instruire, sourit d'abord de leurs chapeaux à grands bords, de leurs habits sans plis et sans boutons, et de leur nasillement • mais après s'être diverti quelque temps de ce qui, après tout, n'était qu'extérieur, il finit par admirer leurs maximes, et bientôt il rendit leurs vertus respectables à l'Europe entière. Souvent il se demandait si les quakers, en ramenant

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le christianisme à sa simplicité première, ne préparaient pas une réforme plus universelle que tout ce qui s'était vu jusqu'alors. Mais cette secte austère, triste, sans culte extérieur, étrangère aux joies naïves et aux enfances de l'âme, pourrait-elle réunir tant cle peuples diversement préparés, et même, dans un seul peuple, réunir tant de conditions différentes? Tout le monde pouvait-il être quaker? Sans doute quelques sages nés pour la paix et pour la vertu pouvaient , contre les désordres du monde, dans cettepetite Eglise trouver un asile, une société choisie de frères; mais pour réunir seulement les peuples de l'Europe dans une même croyance, il fallait une bien autre chaleur d'âme, une bien autre ampleur de doctrines.

Cependant l'histoire, alors toute récente, du réformateur Guillaume Penn • le spectacle de la Pensylvanie, cette capitale élevée sous le nom de Philadelphie, le plus beau nom de ville qui ait jamais été -, ces pacifiques conquêtes sur la nature et sur la barbarie ; ce peuple sans soldats, sans prêtres, sans impôts et sans séditions, et qui ne connaissait d'autres armes que celles du travail : tout cela revenait sans cesse à sa pensée. Seulement cette colonie durerait-elle? Et, si elle prenait de la consistance, resterait-elle une nation de quakers? Déjà des 300,000 habitants que Ton y comptait, 200,000 étaient étrangers; ce n'était donc plus, dans Philadelphie même, qu'un quaker sur trois personnes! Donc il était vraisemblable que

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l'absolue liberté de conscience viendrait elle-même remplacer toutes ces réformes toujours étroites, et préparant toujours dans leurs dogmes une place à l'intolérance.

Au milieu de ces doutes. Voltaire était visité, à Wandswortli , par milord Bolingbroke , par Shaftesbury, Pope, Swift, M. Falkener, et toute cette société de free thinhers (libres penseurs), comme ils s'appelaient. Il leur soumettait ses idées naissantes sur la possibilité de réunir un jour tous les hommes dans une même croyance. « Non, lui disait Bolingbroke, n'espérez pas cela. Vous pouvez réunir un petit nombre d'esprits choisis et cultivés; mais au-dessous de ceux-là qui déjà s'entendent depuis Londres jusqu'à Pékin, vous aurez toujours une multitude imbécile et barbare , prête à subir tous les jougs ou à s'emporter à tous les désordres. La philosophie, la prospérité publique et la liberté en Europe ne seront inébranlables qu'à la condition que partout les hommes éclairés se sépareront du peuple, qu'ils l'enchaîneront, lui, ses prêtres, ses rois, ses charlatans de toute espèce, et que, dégagés du fardeau de cette multitude, ils s'avanceront librement dans les voies de la philosophie et des lumières, sans rêver davantage de s'y faire suivre par une foule idiote, réservée pour les travaux grossiers. Voilà, ajoutait milord, ce que nous avons fait en Angleterre. »

Voltaire s'attristait au sentiment crime telle injus-

tice, et il osait en témoigner sa douleur. Bolingbroke, Pope, Shaftesbury , pour le consoler, prétendaient lui prouver que tout est bien. Que voulez-vous dire? leur demandait-il. Entendez-vous que le tout est dirigé par des lois immuables? Qui ne le sait? Mais pourquoi ces lois conservatrices de l'ensemble ne sont -elles pas en harmonie avec le bien-être des individus ? Voyez la belle chose : je me promène au bord d'un précipice, je suis distrait par mon admiration même des lois de la nature, j'avance un peu trop près, et la loi d'attraction, qui agit sur les êtres animés de la même manière que sur les masses inertes, fait que je tombe de soixante-quinze pieds de haut en deux secondes, avec une vitesse de quinze pieds pour la première et de soixante pour la deuxième. Tout cela est admirable ; mais je me romps bras et jambes, je languis six mois dans les plus cruelles souffrances, et je meurs...

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