PREFACE. IX
quoi mon esprit trouvait une consolation dans la vie et les écrits de cet homme.
Fallait-il misérablement expliquer ses succès par quelques expédients de rhétorique, par son habileté à tenir une plume? Que d'écrivains ont connu aussi bien que lui les secrets de l'art, qui aussi bien que lui ont su tenir leur plume, et sont restés dans le néant! Qu'y a-t-il de plus digne de pitié que le talent tout seul? Qu'en faire de ce talent si rien ne réchauffe, si le cœur est froid, si quelque sublime instinct ne le place, en quelque sorte, sous la main de Dieu?
Sortons de cette méthode indigne d'expliquer un grand cœur par la rhétorique. Pour moi, j'aime mieux croire que si Fart et le talent eurent quelque influence sur Voltaire et sur tant de nos grands hommes, ce fut peut-être une influence mauvaise, elle rapetissa leur génie, nuisit à leur essor, les détourna souvent de leurs voies véritables.
Plût à Dieu que Voltaire n'eût été que lui, sans aucun mélange d'influences d'écoles! où le génie de la France n'eût-il pas atteint par lui et par d'autres , s'ils n'avaient pas été, dès leur enfance, dressés au
PÏŒFACE.
malheureux art des imitations! Qu'est-ce que la rhétorique, sinon un empêchement d'être soi?
Disons donc hardiment qu'elle nuisit à Voltaire.
Et que d'autres choses contribuèrent encore à l'empêcher d'être complètement soi ! Les erreurs du temps, les relations d'amitié, les nécessités de la vie, la mauvaise santé, les impatiences nerveuses, la fièvre ! tout cela eut son action fâcheuse. Aussi, je ne le cache pas, mon bonheur eût été de pouvoir contempler face à face l'âme pure de Voltaire, débarrassée de toutes ces entraves. Quel spectacle, s'il était donné à quelqu'un d'apercevoir une âme ainsi! Si l'on considère que tout homme, dans son idéal, est toujours de beaucoup au-dessus de ce qu'il réalise, quel fut donc l'idéal du défenseur des Calas! Quelle magnanimité dans ce cœur, puisqu'à travers tant de misères et d'entraves, il put donner encore un tel témoignage de lui-même !
Cette manière toute bienveillante de juger Voltaire , je voudrais qu'on l'appliquât à tout homme-, là me paraît la véritable justice. Je voudrais que la conscience plaidât enfin les circonstances atténuantes pour les fautes de l'humanité. Donc je ne parle pas
PRÉFACE. Xi
ainsi de Voltaire par un parti pris en sa faveur, je voudrais appliquer cette méthode à ses ennemis mêmes.
Je puis maintenant avouer que dans sa vie si longue, si agitée, plusieurs traits peuvent et doivent choquer : par exemple , sa confession par-devant notaire, en 1769, et, parmi ses écrits, le Sermon du papa Nicolas Chariteski. Il s'agit, dans ce petit écrit, du partage de la Pologne. Je sais bien que ce partage fut le crime du siècle, et que les meilleurs mêmes T approuvèrent. — Il en avait été de même pour la révocation de l'édit de Nantes, au siècle précédent : Fénélon s'en était réjoui.
Mais quelques-uns me diront peut-être : Vous prenez Voltaire plus au sérieux qu'il ne s'y prit luimême. — Eh quoi! leur dirai-je, êtes-vous dupes de cette mascarade littéraire qu'il lui fallut feindre? Pourquoi n'avez-vous pas, avec la sympathie que l'homme doit à l'homme, pénétré sous l'habit du rieur? Pourquoi n'avez-vous pas mis, en frères, la main sur ce cœur ? C'est là pourtant ce qu'il faut voir ; que nous importe le reste? Après tout, Voltaire, quoiqu'il se soit plu, comme tant d'autres, à dissimuler