‹ VoltaireChapitre 9 sur 18 · PALMIRE · texte numérisé non relu

PALMIRE

Qu'enlends-je ! quelles lois, ô ciel! et quels bienfaits'. Imposteur teint de sang, que j'abjure à jamais, Bourreau de tous les miens , va ce dernier outrage Manquait à ma misère et manquait à ta rage. Le voilà donc, grand Dieu! ce prophète sacré , Ce roi que je servis , ce dieu que j'adorai ! Monstre dont les fureurs et les complots perfides De deux cœurs innocents ont fait deux parricides, De ma faible jeunesse infâme séducteur, Tout souillé de mon sang , tu prétends à mon cœur !

Mais ta n'as pas encore assuré ta conquête ! Le voile est déchiré , la vengeance s'apprête. Entends-tu ces clameurs? entends-tu ces éclats? Mon père te poursuit des ombres du trépas. Le peuple se soulève ; on s'arme en ma défense ; Leurs bras vont à ta rage arracher l'innocence. Puissé-je de mes mains te déchirer le flanc, Voir mourir tous les tiens et nager dans leur sang ! Puissent la Mecque ensemble, et Médine, et l'Asie Punir tant de fureurs et tant d'hypocrisie! Que le monde , par loi séduit et ravagé , Rougisse de ses fers , les brise et soit vengé ! Que ta religion, que fonda l'imposture , Soit l'éternel mépris de la race future ! Que l'enfer dont tes cris menaçaient tant de fois Quiconque osait douter de tes indignes lois ; Que l'enfer, que ces lieux de douleur et de rage, Pour toi seul préparés, soient ton juste partage ! Voilà les sentiments qu'on doit à tes bienfaits , L'hommage, les serments et les vœux que je fais!

(Acte V, scène n.)

Palmire, à la dernière scène, se frappe d'un poignard :

... Je meurs,

Je cesse de te voir, imposteur exécrable !

Je me flatte , en mourant , qu'un dieu plus équitable

Réserve un avenir pour les cœurs innocents.

Tu dois régner : le monde est fait pour les tyrans.

Aux acclamations unanimes la pièce se terminait par ces paroles du coupable :

Il est donc des remords ! ô fureur ! ô justice !

Mes forfaits dans mon cœur ont donc mis mon supplice !

Dieu , que j'ai fait servir au malheur des humains ,

Adorable instrument de mes affreux desseins,

Toi que j'ai blasphémé , mais que je crains encore ,

Je me sens condamné quand l'univers m'adore.

Je brave en vain les traits dont je me sens frapper.

J'ai trompé les mortels, et ne puis me tromper.

Père , enfants malheureux , immolés à ma rage ,

Vengez la terre, et vous, et le ciel que j'outrage.

Arrachez-moi ce jour, et ce perfide cœur,

Ce cœur né pour haïr, qui brûle avec fureur.

Et toi , de tant de honte étouffe la mémoire ;

Cache au moins ma faiblesse, et sauve encor ma gloire.

Je dois régir en dieu l'univers prévenu:

Mon empire est détruit , si l'homme est reconnu.

Telle était l'œuvre pour laquelle le pape envoya son portrait et sa bénédiction à son cher fils Voltaire !

Dans ces entrefaites, le vieux tyran de Prusse , Frédéric-Guillaume, était mort, et son fils, le prince philosophe, lui avait succédé sous le nom de Frédéric II. Il en écrivit lui même la nouvelle à Voltaire, dans une lettre de sa propre main , commençant j3ar ces mots : Mon cher ami...

Voltaire, dans sa joie d'une telle nouvelle, annoncée d'une telle manière, lui répond en prose les choses les plus tendres, puis il s'écrie en vers :

Conservez, ô mes dieux, l'aimable Frédéric î

Pour son bonheur, pour moi , pour le bien du public.

Vivez, prince, et passez dans la paix, dans la guerre , Surtout dans les plaisirs , tous les ics de la terre , Théodoric, Ulric, Genseric, Alaric, Dont aucun ne vous vaut, selon mon pronostic. Mais lorsque vous aurez, de victoire en victoire, Augmenté vos Étals, ainsi que votre gloire, Daignez vous souvenir que ma tremblante voix , En chantant vos vertus , présagea vos exploits ; Songez bien qu'en dépit de la grandeur suprême , Votre main mille fois m'écrivit : Je vous aime. Adieu, grand politique et rapide vainqueur.

Frédéric, qui n'avait plus à craindre, s'il voyageait un peu, qu'on lui coupât la tète, céda enfin au désir de venir faire sa cour au grand maître de l'opinion publique. Il ne voulait point venir en France cependant ; mais il lui donna rendez-vous dans les Pays- Bas, fit le voyage incognito, et la première entrevue de ces deux hommes les plus extraordinaires de leur siècle eut lieu auprès de Clèves. Voltaire y trouva Frédéric malade de la fièvre quarte. Malgré cette fièvre, le roi sut se montrer charmant. Sa personne était cependant peu agréable : un dos lourd, de gros yeux durs -, mais le regard perçant, et dans tous les traits l'empreinte d'une volonté invincible ; avec cela beaucoup de finesse et de ruse.

Voltaire, dans une lettre, rend compte au cher Cideville de cette entrevue singulière : il est content de son héros, il continue ses éloges; on sent pour*

tant que l'enthousiasme est moins grand depuis cette entrevue. Il a refusé d'aller en Prusse fonder la fameuse colonie de philosophes. Il lui vient quelques doutes sur son prince, il lui préfère encore les Welches. Il écrit au marquis d'Àrgenson : « Je l'ai quitté, » je Fai sacrifié, mais je l'aime, et pour l'honneur de » l'humanité je voudrais qu'il fût à peu près parfait, » comme un roi peut l'être. » Dans la même lettre (8 janvier 1741), parlant de l'expédition de Silésie, il s'exprime de cette manière sur le compte du roi philosophe : « Il peut faire de grandes choses et de » grandes fautes. S9 il se conduit mal, je briserai la » trompette que j'ai entonnée. »

Ses lettres deviennent moins fréquentes , moins tendres, moins expansives, quoique plus sérieuses et quoique Frédéric lui écrive plus souvent qu'autrefois. Il ne craint pas même de lui laisser entrevoir ses inquiétudes. « Je crains, lui écrit-il, que vous ne » veniez à trop mépriser les hommes. »

Quelquefois il ne répond pas aux lettres du roi. Il lui dit : « Mes confrères les humains... »

II a encore pour lui cependant les plus grands ménagements : il sait qu'il est, par le génie, le premier prince de son temps; il admire, il respecte le grand capitaine, le politique hahile- il sait quels secours la philosophie a droit d'en attendre. Le roi de Prusse fonde une Académie à Berlin. Voltaire, à la vérité, refuse d'aller en être le président, mais il

indique pour cela Maupertuis : et voilà celui-ci, de par Voltaire, président de l'Académie de Berlin. On sait que Maupertuis avait fait partie de l'expédition scientifique entreprise pour vérifier si la terre, comme l'avait annoncé Newton, était aplatie vers les pôles. Les savants voyageurs avaient apporté une solution affirmative. Voltaire en avait tressailli de joie- de là son admiration pour Maupertuis, qui, oubliant ses compagnons de voyage, s'attribuait à lui seul l'honneur de cette découverte, et qui poussa même l'impertinence jusqu'à se faire peindre aplatissant la terre dans ses deux mains.

C'était (ce petit trait l'indique) un homme à idées bizarres, fort savant, mais dénué de génie et tout enflé de l'admiration de lui-même. Joignez à cela un caractère acariâtre.

Son nom n'en retentissait pas moins comme celui d'un grand homme. Et Voltaire, lui-même, avait contribué à sa gloire, en faisant partout ses éloges , admirant en lui, non pas l'homme qu'il connaissait peu encore, mais la science.

C'est donc sous la direction de Maupertuis que va se fonder la colonie philosophique de Berlin.

Voltaire, du fond de sa solitude de Cirey , a l'œil sur tout cela.

Il était à lui seul une Académie rivale et souveraine de toutes les Académies de l'Europe.

Le succès de Mahomet ne l'enlevait pas à ses

occupations habituelles de majordome de la littérature : « Je suis, disait-il, le maître Jacques du Parnasse.» Et rien n'était plus vrai. Le voici qui publie à son retour de Clèves : Conseils à M. Racine^ sur son Poème de la Religion, par un amateur de belles-lettres. — Article de journal, sans nom d'auteur- ce sont quelques pages merveilleuses de critique et de verve.

Puis voici Mérope, nouveau chef-d'œuvre, nouveau succès, et la plus belle, la plus classique de toutes ses tragédies. Les applaudissements redoublaient autour de Tinfatigable poëte. Cette fois, le père Tournemine ne put contenir sa joie d'avoir été le professeur d'un tel disciple ; il rendit son admiration publique dans une lettre au père Brumoi, le traducteur du Théâtre grec, et dans cette lettre il plaça l'auteur de Mérope à la hauteur d'Euripide, de Racine et du grand Corneille-, puis il ajoute avec une fierté pleine de bonhomie : « L'amitié paternelle qui m'attache à lui » depuis son enfance ne m'a point aveuglé. » Cela était vrai. Mérope devait rester, littérairement, la plus belle œuvre de Voltaire ^ ceci n'était plus pamphlet philosophique et machine de guerre comme Mahomet, c'était une véritable œuvre dramatique, la plus pure que nous ayons au théâtre, la seule où l'on eût aussi bien peint le plus noble et le plus invincible de tous les amours : l'amour maternel.

Si nous reprenons maintenant le catalogue de ses

œuvres dans leur ordre de date, nous le trouvons occupé de physiologie : il publie une Relation touchant un Maure blanc.

Puis le voilà redevenu journaliste en vers : il écrit sous forme depoëme: Les événements de Vannée ilkk.

Tant de travaux, et le négoce, et les entreprises de banque, ne l'empêchaient pas d'être, à Cirey, le plus aimable des hôtes, et d'écrire, pour amuser quelques dames, la petite nouvelle de Cosi-Sancta.

Voltaire, dans son enthousiasme pour Frédéric, avait négligé un peu le roi de France, depuis quelques années-, il ne fallait pourtant pas indisposer Louis XV contre les philosophes. L'auteur de Mahomet pour se remettre en faveur, saisit avec adresse l'occasion du mariage de Monseigneur le Dauphin, et se chargea, pour les divertissements de Versailles, d'une comédie-ballet, la Princesse de Navarre, dont les chants furent mis en musique par Rameau. Pour bien réussir, Voltaire quitta le ton sérieux de la philosophie, s'essaya dans les badinages et la futilité. Le roi, les princes du sang, les princesses, tout fut charmé. On s'extasia sur la grandeur du génie de M. de Voltaire; il est vrai que le spectacle était magnifique, qu'il y eut des changements à vue, de la danse et les airs de Rameau.

Pour une autre fête, quelque temps après, il donna le Temple de la Gloire, opéra, mis en musique aussi par Rameau.

Ces deux bagatelles valurent à Voltaire le titre de gentilhomme de la chambre, et celui d'historiographe de France.

Remarquons bien que la guerre venait d'éclater en Europe, et que l'armée française, commandée par le roi, venait de se mettre en campagne. De là certainement, en partie, ce rapprochement de Voltaire auprès de la personne du monarque. Dans son entrevue avec Frédéric, il avait fait très noblement sentir à celui-ci, qu'en cas de guerre, il resterait tout Français et tout entier au service de son souverain.

Continuant donc de travailler pour la cour, mais s'élevant à un ton plus noble, il composa, dans une circonstance, à la vérité, plus mémorable, le Poëme de Fontenoi. Alors il n'y eut plus de bornes à l'admiration de la cour, et Voltaire, qui n'avait pu être nommé de l'Académie française après Mahomet, le fut sans difficulté après ces bagatelles.

N'oublions pas que cet enthousiasme de Voltaire pour la personne du monarque était partagé alors par toute la nation. Le roi, qui venait de remporter en Alsace sa première victoire, tomba malade à Metz, et en quelques jours fut à l'extrémité, Qu'on voie l'admirable récit que Voltaire fit longtemps après de la consternation que causa cette maladie du roi et

des transports de joie qui éclatèrent à la nouvelle de sa convalescence, récit très vrai et qu'ont reproduit de nos jours, en le confirmant, les historiens les plus graves et les moins favorables à la royauté (Michelet, par exemple).

« Cet événement, dit Voltaire (la maladie du roi), » porta la crainte et la désolation de ville en ville : les » peuples accouraient de tous les environs de Metz; » les chemins étaient remplis d'hommes de tous les » états et de tout âge, qui par leurs différents rap- » ports augmentaient leur commune inquiétude.

» Le danger du roi se répand dans Paris, au milieu » de la nuit. On se lève; tout le monde court en » tumulte sans savoir où Ton va. Les églises s'ou- » vrent en pleine nuit : on ne connaît plus le temps » ni du sommeil, ni de la veille, ni du repas. Paris » était hors de lui-même ; toutes les maisons des » hommes en place étaient assiégées d'une foule con- » tinuelle, on s'assemblait dans tous les carrefours. » Le peuple s'écriait : S'il meurt, cest pour avoir » marché à notre secours. Tout le monde s'abordait, » s'interrogeait dans les églises sans se connaître. Il » y eut plusieurs églises où le prêtre qui prononçait » la prière pour la santé du roi interrompit le chant » par ses pleurs , et le peuple lui répondit par des » cris. Le courrier qui apporta, le 19, à Paris (août » 1745), la nouvelle de sa convalescence, fut embrassé » et presque étouffé par le peuple : on baisait son

» cheval, on le menait en triomphe. Toutes les rues » retentissaient d'un cri de joie : Le roi est guéri!

» Quand on rendit compte à ce monarque des » transports inouïs de joie qui avaient succédé à ceux » de la désolation, il fut attendri jusqu'aux larmes; » et se soulevant par un mouvement de sensibilité » qui lui rendit des forces : Ah! s'écria-t-il, qu'il » est doux d'être aimé ainsi! et quai-je fait pour le » mériter ?

» Tel est le peuple de France, sensible jusqu'à » l'enthousiasme, et capable de tous les excès dans » ses affections comme dans ses murmures. »

Et nous pouvons ajouter : tel était Voltaire luimême.

S'étant ainsi remis en faveur, nous le voyons | retourner à ses études scientifiques ■ il écrit sa Dissertation sur les changements arrivés dans le globe.

Il ne peut admettre dans cette dissertation l'existence des coquillages fossiles. Il refuse de croire à ces coquilles, parce qu'elles prouvaient, disait-on, que la mer avait inondé les montagnes où on les trouvait, parce qu'elles prouvaient le déluge universel, etc., etc. Mais Voltaire ne se pouvait persuader que l'Océan eût jamais pu atteindre le sommet des plus hautes montagnes. Ilnia ces coquilles, parce qu'elles condiri-

saient à l'absurde dans l'état alors trop incomplet des connaissances géologiques.

En effet, jusqu'aux admirables travaux de M. Elie de Beaumont, l'existence de ces coquilles était inexplicable à de semblables hauteurs. Le contact de la mer avec les points les plus élevés du globe , le sommet de l'Himalaya, par exemple, avait quelque chose d'absolument inadmissible avant la théorie du soulèvement des montagnes; et Voltaire aimait mieux nier que de rester dans le vague ou l'absurde.

Songeant de nouveau à amuser ses amis, à amuser la cour, il écrivit Le monde comme il va, vision de Babouc, premier essai de roman philosophique.

Quelque temps après cette Vision de Babouc, il écrivit la Prude, comédie imitée de l'anglais, arrangée pour un divertissement de société-, puis revenant aux contes en prose, il donna successivement Memnon ou la Sagesse humaine, et V Histoire des voyages de Scarmentado.

L'auteur du newtonianisme prenait goût aux contes philosophiques; il semblait que ce fût son vrai genre, et il le créait en effet. C'est là qu'il mêlait à la science le charme éternel de l'esprit français. L'amusement, l'imagination, la raison la plus haute, tout s'y trouve. Voltaire est un philosophe visité par les fées. Que dis-je un philosophe? c'est le réformateur , c'est le grand esprit pratique de son siècle; mais son imagination, aussi inépuisable que celle des conteurs

orientaux, emploie tous ses trésors contre les préjugés. Contemporain des froids sectateurs de la raison pure, il aimait ces beaux mensonges des Muses, parce qu'il savait combien les hommes ont besoin d'être consolés-, voilà ce qui rendait à ses yeux les beauxarts si respectables. Loin de bannir les romans, les contes, les légendes, il voulait qu'on en fît un instrument nouveau aux mains de la philosophie. Les contes populaires jusqu'ici, les anciennes légendes, avaient servi à hébéter les peuples-, les vieux conteurs, au milieu des ténèbres gothiques, n'ayant point de choses à mettre dans la mémoire des hommes, y avaient mis des rêves. Mais, depuis Galilée, depuis Descartes et Newton, au moment où apparaissaient les Buffon, les Réaumur, etc., c'était la vérité qu'il fallait faire entrer par les contes dans tous les esprits. On sent qu'il se complaisait dans ces admirables récits ; jamais sa prose ne fut plus nette, plus hardie, plus vive, plus rapide : c'est un enchantement. Dans ces Voyages de Scarmentado , par exemple, en quelques pages on parcourt l'Europe, on en sonde les misères... Le héros du roman est accablé de malheurs et de persécutions chez tous les peuples, pour avoir été partout un peu moins aveugle que les autres hommes.

Voltaire allait ainsi, instruisant et divertissant ses contemporains! et préparant la plus grande réforme qu'il y ait eu sur la terre*

J'ai dit ses principaux ouvrages à Cirey ; mais que de lettres charmantes adressées à tous les personnages célèbres , artistes , savants , philosophes , princes! Que de poésies improvisées à plume courante, épigrammes, chansons, odes, stances, inventions de tous genres !

Ne perdons pas de vue les entreprises commerciales au milieu de ces combats et de ces triomphes littéraires. Dans les années qui nous occupent, il eut à essuyer, de ce coté-là, un grand désastre : une partie considérable de ses capitaux fut engloutie dans la banqueroute d'un certain Michel, receveur général des finances.

A ces désastres financiers il faut ajouter les maladies fréquentes. Sa santé semblait tout à fait altérée par l'excès des veilles. Il était, dès ce temps-là, d'une maigreur devenue célèbre : on ne voyait plus de son visage, sous sa vaste perruque, que ses deux yeux brillants comme des escarboucles.

Voltaire vieillissait- il avait cinquante-quatre ans lorsqu'il fit, en revenant de Paris à Lunéville, chez le roi Stanislas, où était restée madame du Chatelet, la

maladie dont Longchamp nous a rendu compte de la manière qu'on va voir. Je demande pardon au lecteur de cette longue citation de Longchamp* mais quel témoin mieux informé pourrions-nous entendre? qui saurait , avec des détails plus circonstanciés , nous faire assister à la vie intérieure de Voltaire? Qui aurait jamais le charme de ce récit fait à la première personne ?

Longchamp était passé, depuis quelques années, du service de madame du Chatelet à celui de Voltaire. Le commentateur de Newton, ayant découvert en ce garçon une intelligence heureuse, lui avait donné des leçons de physique, et il s'en faisait aider dans ses expériences sur le feu et sur les forces motrices ; il lui avait confié, en outre, les fonctions de son secrétaire : Longchamp ne le quittait clone plus.

Dans ce voyage de 1748, «M. de Voltaire, dit-il, » en arrivant à Paris, ne jouissait pas d'une bonne » santé. Une fièvre lente le minait sourdement. Le » repos et son régime accoutumé auraient pu le » calmer et même l'en délivrer , mais il lui était » impossible d'y penser dans cette ville où il était » toujours en agitation. De jour, c'étaient des visites, » des courses continuelles; de nuit, c'étaient des » écritures qui se prolongeaient presque jusqu'au » matin: à peine donnait-il quelques heures au som- » meil. Sa fièvre augmenta. Quoique très fatigué et » souffrant, il n'en persista pas moins dans sa résolu-

» tion de partir ; les observations de ses amis sur les » dangers de son imprudence furent sans effet. Il » me dit de tout disposer pour le départ, et il fallut » lui obéir, quoique à regret. Ce n était pas sans in- » quiétude que je le voyais s'exposer ainsi à une nou- » velle fatigue dans l'état de faiblesse où il était. Il » supporta assez bien le commencement de la route • » mais, arrivé à Cbâteau-Thierry, sa fièvre devint » plus forte et son abattement s'accrut; cependant » il voulut poursuivre la course, que nous poussâmes » jusqu'à Châlons, où nous nous arrêtâmes à la poste. » Là il fallut rester : il était impossible à M. de Vol- » taire d'aller plus loin; il n'avait plus la force de » se soutenir ni de parler. Je fus obligé de le porter » de sa voiture dans un lit. Craignant que ce ne fût » le commencement d'une maladie dangereuse, je » crus devoir faire avertir de son arrivée monsei- » gneur l'évêque et monsieur l'intendant de Châlons, » qui lui avaient toujours témoigné beaucoup d'atta- » chement.L'unetrautrevinrentlevoirdansla même » journée, et le pressèrent à l'envi de se laisser » transporter chez l'un d'eux, afin qu'il pût être » mieux soigné. M. de Voltaire, très sensible à leurs » offres, n'en profita point, et s'eKeusa deles accepter y> sur ce qu'il était assez bien à la poste, et qu'il se » sentait déjà beaucoup mieux depuis qu'il avait pris » quelque repos dans le lit. Monsieur l'intendant vou- » lut à toute force lui envoyer son médecin. Celui-ci

» vint effectivement le soir, examina le malade, et » lui prescrivit pour le lendemain la saignée et divers » médicaments. M. de Voltaire l'écouta avec beau- » coup de patience, et répondit le plus laconique- » ment possible à ses questions-, mais, le docteur » parti, il me dit qu il ne ferait rien de ses ordon- » nances, qu'il savait se gouverner en maladie comme » en santé, et continuerait d'être son propre mé- » decin comme il l'avait toujours été. Le prélat et » l'intendant n'ayant pu le déterminer à quitter » l'hôtel de la Poste, avaient insisté pour qu'il per- » mît du moins que quelques-uns de leurs gens vins- » sent le soigner- il les en avait également remer- » ciés, en disant qu'une femme était déjà retenue » pour le garder et faire ses bouillons; que je lui » servirais d'aide et suffirais pour les commissions » au dehors. M. de Voltaire n'avait encore rien pris » depuis que nous avions quitté Paris. A l'entrée de » la nuit, je lui proposai de prendre un bouillon. Il » y consentit. Je fis chauffer le bouillon et le lui pré- » sentai, en l'aidant à le porter à la bouche-, mais à » peine eut-il touché ses lèvres, qu'il le repoussa en » me faisant signe de la tête qu'il n'en voulait pas ; » et alors, d'une voix presque éteinte, il me dit de ne » point V abandonner et de rester près de lui pour jeter » un peu de terre sur son corps auand il serait expiré. » Je fus surpris et encore plus effrayé de ces paroles, » et ce n'était pas sans raison, car il fallait qu'il se

sentît Lien mal pour tenir ce langage. En effet, la nuit fut des plus mauvaises : il avait une fièvre brûlante accompagnée de transport , et quand Faccès élait passé, il tombait dans un accablement total. Dans la matinée suivante, il eut de nouveau la visite de monseigneur l'évêque, de monsieur Vin tendant et du médecin. A peine ces messieurs purentils avoir une parole de lui, et ils le virent repousser toujours les drogues que le médecin essayait de lui faire avaler. En le quittant, ils ne me cachèrent pas leur crainte de le voir périr, et accélérer luimême sa fin par son obstination à ne vouloir point se prêter à ce qu'on exigeait de lui pour le sauver. Quand ils furent sortis, il me fit approcher de son lit, et mettant dans ma main une bourse pleine d'or, qui était dans le tiroir de sa table de nuit, il me dit que s'il succombait à sa maladie, son intention était que je gardasse cette somme , que c était tout le bien quil me pouvait faire en ce moment; que si, au contraire, il échappait au danger qui le menaçait, je lui remettrais la bourse, vu l'utilité immédiate dont elle lui serait en ce moment, et quil y suppléerait par une récompense dont je serais plus satisfait; quil me priait de ne le pas abandonner dans la situation où il se trouvait, et de rester jusqu à la fin près de lui, pour lui fermer les » yeux. Je lui répondis, les larmes aux yeux, que je » ne le quitterais jamais; que ses ordres m'étaient

» sacrés-, que je conservais l'espérance de le revoir » encore en santé, et que c'était là tout mon désir, » Il put compter sur la sincérité de mes paroles, » car je l'aimais et je lui étais bien véritablement » attaché. »

Ici Longchamp raconte comment il écrivit à madame du Chatelet et à madame Denis, nièce de M. de Voltaire, pour les prévenir de l'état où se trouvait son maître ; puis il reprend :

« Comme il continuait à ne vouloir prendre aucun » aliment solide de quelque nature que ce fût, et se » bornait à quelques boissons, telles que du thé léger, » de l'eau panée et une tisane rafraîchissante et apé- » ritive, il devint si faible, qu'il ne s'aidait plus en » rien et pouvait à peine remuer ses membres. Enfin, » le soir du sixième jour depuis notre arrivée à » Châlons, il me causa un grand étonnement en me » disant de faire tout préparer pour son départ, de » payer ce qu'il devait, d'arranger sa malle, de faire » en sorte qu'il pût le lendemain de grand matin sortir » de Châlons, où il ne voulait point mourir. Il ajouta

I » que, si au point du jour il était encore vivant, quel » que fût d'ailleurs son état, je n'avais qu'à le porter

j » dans sa chaise de poste et le conduire à Lunéville. Il » me dicta quelques lignes pour prévenir monseigneur » Tévêque et monsieur l'intendant de sa résolution

!» soudain, et les remercier de leurs bontés. Le maître » de la poste fut chargé de leur faire parvenir ces

» billets après notre départ. Alors il se reposa et je » m'occupai de l'exécution de ses ordres. Le lende- » main, tout étant prêt et les chevaux attelés, je le » portai dans la chaise de poste, enveloppé de sa » robe de chambre et d'une couverture par-dessus. » Je m'assis devant lui et de côté, pour ne le pas » perdre de vue elle soutenir s'il retombait en avant ; » j'ajoutai à cette précaution celle d'attacher ensem- » ble les poignées des côtés, ce qui formait une sorte » de barrière pour le retenir en place. C'est ainsi que » je le conduisis de Châlons à Saint-Dizier, sans qu'il » proférât une seule parole. Je le voyais si faible, » si pâle, que je tremblais de ne pouvoir le mener » vivant jusqu'à Lunéville. Pendant qu'on relayait à » la porte de Saint-Dizier, il parut s'éveiller comme » en sursaut, et me demanda où nous étions, et quelle » heure il était* ayant répondu à ses questions, je » lui en lis à mon tour quelques-unes , mais il ne me s> répondit rien, et parut s'assoupir de nouveau. Nous » continuâmes notre chemin. Entre Saint-Dizier et » Bar-le-Duc , nous rencontrâmes un laquais que » madame la marquise du Chatelet envoyait en poste » à Châlons, pour s'assurer plus particulièrement de » l'état du malade , et voir s'il était susceptible d'être » transporté jusqu'à Lunéville. Je fis part de cette » rencontre à M. de Voltaire; cela parut lui faire » plaisir et le ranimer un peu. Le laquais retourna » sur ses pas, et nous servit de courrier pour faire

» préparer les chevaux sur la route, ce qui nous fit » perdre moins de temps, et nous permit d'arriver » à Nancy dans la soirée, avant la fermeture des » portes. Nous descendîmes à la poste, où le laquais » nous attendait pour savoir si Ton n'aurait point » quelque ordre à lui donner. M. de Voltaire me char- » gea de lui dire de poursuivre sa route jusqu'à » Lunéville, afin que madame du Chatelet eût plus tôt » de ses nouvelles. Quant à lui, il ne pouvait aller » plus avant sans beaucoup de risques. Exténué de » fatigue et d'inanition, il lui fallait nécessairement » s'arrêter pour prendre du repos et quelque nourri- » ture. Je le mis dans un bon lit en arrivant, où je lui » fis apporter un bouillon. Il le but tout entier et avec » plaisir. Moi-même ayant presque autant besoin que » lui de me restaurer, car j'étais à peu près à jeun » de la journée , je me fis apporter à souper dans sa » chambre, où j'avais fait mettre aussi un lit de » camp. La nuit comme le jour je restais auprès de » lui. Voyant avec quelle avidité je dévorais ce qu'on » m'avaitservi. — Que vous êtes heureux, me dit-il, » d'avoir un estomac et de digérer ! Il avait vu dispaw raître la moitié d'une éclanche de mouton et une » entrée. On m'apporta ensuite deux grives rôties et » une douzaine de rouges-gorges, qui sont les orto- » lans du pays. C'était alors leur saison. Je demandai » à M. de Voltaire s'il n'était pas tenté de sucer un » de ces petits oiseaux. — Oui, me dit-il, je veux

essayer. Je lui en choisis deux des plus gras, et les portai, avec un morceau de mie de pain, sur son lit, où s'étant à moitié redressé, il en mangea une bonne partie et avec goût ; il demanda ensuite un verre de vin coupé d'un tiers d'eau, qu'il avala assez lestement. Après cela il me dit qu'il se sentait quelque disposition au sommeil; qu'après que j'aurais fini de souper, je n'avais qu'à me coucher; que le lendemain matin à son réveil nous partirions pour Lunéville. Alors se remettant la tête sur l'oreiller, il ne tarda guère à s'assoupir. De mon côté, je dormis très bien jusqu'après cinq heures du matin. A six heures, toutes les petites dispositions pour le départ étaient faites ; je n'attendais plus que le réveil de M. de Voltaire. Je le voyais dormir d'un si profond sommeil, que rien n'aurait pu me déterminer à l'interrompre. J'allais de temps en temps jeter un coup d'œil sur lui, bien résolu de le laisser se réveiller de lui-même. Je ne m'attendais pas que ce moment n'arriverait qu'à trois heures après midi. Il tira alors ses rideaux en me disant qu'il avait bien reposé; il l'avait fait mieux et plus longtemps qu'il ne le croyait. Je l'aidai à se lever et à s'habiller ; ce sommeil l'avait rafraîchi, et je le trouvai beaucoup plus dispos. Après qu'il eut pris un bouillon avec du pain trempé, nous partîmes à cinq heures pour Lunéville, où nous arrivâmes aisément le même soir. M. de Voltaire se trouvait alors beau-

VOLTAIKE. 175

» coup mieux. La présence de madame du Chatelet » acheva de le ranimer

» Cette maladie provenait évidemment du grand » échauffement qu'il s'était donné à Paris , par un » travail outré, une agitation excessive, et le chagrin » de s'y voir en butte à des tracasseries injustes qu'il » fallait sans cesse déjouer. »

Ces accès, assez fréquents chez lui, nous expliquent les soins qu'il prenait pour en éviter les retours; mais même dans cet état de prostration apparente, le travail pour lui n'était pas suspendu : il arrangeait alors ses plans de tragédie , parfois même les versifiait tout entières, et les retenait par cœur pour les dicter dans ses premiers moments de convalescence.

Parmi les ouvrages qu'il composa encore vers cette époque , on peut passer sous silence :

Le Discours de réception à V Académie ;

\j Histoire de la guerre de 17M ;

Le Panégyrique de Louis XV ', qu'il publia sans nom d'auteur.

Si Von pouvait gagner le roi à la philosophie ! si l'on pouvait, habilement, l'amener à se prononcer contre le fanatisme! Voilà le sens de ce panégyrique. C'étaient, sous forme de louanges, les conseils les plus sensés. Ce discours, quoique anonyme, venait évidem-

ment d'un des soutiens les plus spirituels de la philosophie. Les philosophes n'étaient donc pas, comme on le publiait, des brouillons anarchiques , ennemis du roi et des lois. Le président Hénault en fut saisi d'enthousiasme; il jugea ainsi ce discours: « C'est un » tableau de l'Europe, c'est un précis de la guerre-, » c'est un ouvrage qui annonce à chaque page un bon » citoyen • c'est un éloge où il n'y a pas un mot qui » sente la flatterie... » — Cependant, on commençait à l'attribuer à Voltaire dans le public- les gazetiers en étaient confondus. Voltaire devenait de plus en plus un personnage officiel. La philosophie allait peut-être entrer dans les conseils des rois ! que dis-je? dans les conseils du pape! Voltaire avait reçu le titre de gentilhomme de la chambre , il venait d'être reçu à l'Académie, le pape lui avait donné sa bénédiction et lui envoyait des reliques... Alerte donc, les gardiens de Y infâme !

Passons également sous silence :

L' Éloge des officiers morts dans la guerre de 17A1 ;

Les Embellissements de Paris ;

Le Panégyrique de saint Louis , et même le charmant roman de Zadig.

Mais voici la comédie de Nanine. Disons donc ici que Voltaire s'entendait peu à la comédie • qu'il était trop passionné, trop occupé de sa propre idée, trop pamphlétaire pour être observateur- qu'il y perdait toute son habileté, tout son tact, parce que c'est

lui, malgré tout, qui perce sous ses personnages. Souvent même il leur fait parler le style de ses contes. Quelle misère pour un si grand homme ! Il croyait pourtant faire une très grande innovation dans le genre comique en écrivant ses pièces en vers de dix syllabes. L'auteur de la Henriade voulait que l'alexandrin, surla scène, fût réservé pour le solennel. Quel enfantillage !

Disons quelques mots de S émir amis , tragédie dédiée au cardinal Quirini, bibliothécaire du Vatican, et composée, dit-il dans un petit avertissement, par ordre de laDauphine. Mais voici la vérité. Crébillon le tragique, sans être un génie, avait donné au théâtre les tragédies les plus justement applaudies après celles de Voltaire. Mais, en haine de la philosophie, les ennemis de Voltaire exagéraient encore ces succès, et ils répétaient en tous lieux avec extase : Crébillon ! Crébillon! Or Crébillon avait été nommé censeur des œuvres dramatiques-, et il avait, dans ces derniers temps, refusé l'autorisation de jouer Mahomet. Voltaire avait, contre cet arrêt, tant et tant réclamé, qu'on choisit, pour cette fois seulement, un autre examinateur: ce fut d'Alembert, qui déclara que la pièce n'attaquait en rien ni le roi, ni la loi, ni la religion, et que la représentation lui en paraissait même devoir être utile au public.

Voltaire ne pouvait pas, à son tour, empêcher qu'on ne représentât les pièces de Crébillon, et d'ailleurs, V eût-il pu , qu'il ne l'eût pas voulu ; il ne

se fit donc pas son censeur, niais son maître d'école. Il lui refit coup sur coup trois de ses tragédies. Crébillon avait fait une S émir amis, Voltaire fit une Sémiramis, qui fit oublier celle de Crébillon. Il lui refit sa tragédie tf Electre sous le titre d'Oreste, et enfin son Calilina, dont il ne changea pas le titre. Il écrivait gaiement à ses amis : « Me voilà avec la charge » de raccommodeur de moules dans la maison de » Crébillon. »

Cependant cette petite espièglerie n'empêcha pas Voltaire et Crébillon, dans plusieurs circonstances, de se rendre justice l'un à l'autre.

Terminons cet examen rapide, et disons que le livre qui fait le plus d'honneur au séjour de Voltaire à Cireyest un livre dont je n'ai point parlé encore, parce qu'il ne le publia que plus tard : c'est V Histoire générale de V esprit humain, ouvrage qu'il entreprit pour madame du Chatelet, et auquel il ne cessa pas de travailler durant les quinze années qu'il passa auprès d'elle. 11 donna plus tard à ce livre le titre à1 Essai sur les mœurs , mais le premier est plus vrai. Cette histoire de l'esprit humain est le monument le plus durable de la gloire de Voltaire-, aussi d'édition en édition le corrigea-t-il et l'augmenta-t-il toute sa vie. C'est parmi toutes ses œuvres peut-être la seule digne de son génie. Quel prodigieux savoir! quel bon sens! quelle pénétration et quelle lumière jetée sur les ténèbres de ce monde !... L'introduction seule est

un chef-d'œuvre. Songeons bien cependant que Voltaire écrivit ce livre à l'aurore des sciences physiques : on ignorait alors ce que c'est que l'eau , ce que c'est que le feu-, on ignorait la composition de l'air :; la chimie n'existait pas, la géologie encore moins, dont Voltaire eût tiré un si grand parti pour son chapitre des révolutions du globe. Ainsi , là encore, il ne peut croire (et avec bon sens) que la mer ait battu le sommet des plus hautes montagnes, malgré les coquillages que l'on y trouve en abondance • mais on ignorait alors que les montagnes se sont formées par des soulèvements partiels de la croûte terrestre, et que, par suite de ces soulèvements , ce qui était au fond de la mer a pu devenir le Mont-Blanc ou les Pyrénées.

Voltaire , à Cirey , ne cessa point non plus de travailler au Siècle de LouisXIV. — Il avait sur le métier une autre besogne encore, dont j'ai déjà parlé : c'était sa Jeanne^ à laquelle il revenait de temps en temps, pour divertir ses amis et pour séduire quelques hauts personnages. On la lisait quelquefois dans de petites réunions; mais on ne la prêtait qu'avec la plus grande discrétion. Le roi de Prusse, qui avait entendu parler de ce poëme, le demandait à cor et à cri dans toutes ses lettres, mais on éludait, comme on pouvait , la réclame du nouveau Marc-Àurèle : Jeanne restait enfermée sous triple serrure dans les tiroirs (ÏÉmilie.

Le lecteur (ennuyé peut-être?) cherche sans doute, de chapitre en chapitre, des détails sur la manière dont vivaient ensemble Voltaire et madame du Chatelet. Disons-lui tout de suite que Voltaire aimait Emilie comme il eût aimé un grand homme; et il l'aimait d'autant plus, qu'il pouvait avec elle adorer et servir ses véritables amours, c'est-à-dire la philosophie. N'oublions pas, quant au reste, qu'il fut toute sa vie valétudinaire, et qu'il n'eut que la santé de l'esprit. A la vérité, il se plut quelquefois à exagérer ses maladies, il se vieillissait à plaisir • cela lui donnait, aux yeux de ses contemporains légers et licencieux, un prétexte à sagesse. Il faisait précisément le contraire des hypocrites, et mettait une sorte de coquetterie mondaine à ne point attribuer à vertu sa vie sobre, retirée, presque austère, même au milieu du luxe. S'il eût été un saint, il s'en fût caché comme d'un ridicule dans ce siècle railleur. Il comprenait bien et disait à ses amis quelquefois qu'il n'était point à sa place au milieu de ce monde : Regnum meum non est Une, répétait-il en souriant. Personne (ce fut sa faiblesse) n'eut plus peur que lui d'être raillé ou, si l'on veut, de rendre la philosophie, en sa personne, un sujet de risée ; pour éviter ce péril

il prit les devants et se fit lui-même le plus puissant des railleurs.

Voltaire croyait retrouver en madame du Ghatelet Pâme de Newton, là fut certainement son plus grand bonheur. Cette union d'àme, en le rendant plus heureux, le rendit aussi plus actif; de là tant d'oeuvres dans ces quinze années.

D'ailleurs sa faiblesse (si Ton veut des faiblesses) était du côté de la gloire... Mais moins il fut F amant, plus il fut l'ami d'Emilie; on voit qu'il l'aima vers la fin, d'un amour paternel, c'est-à-dire invincible.

En 1742, le roi de Prusse, qui ne pouvait le déterminer avenir dans ses Etats, l'ayant, à cause de cela, comparé à Renaud, enchaîné par faiblesse dans le palais d'Armicle, Voltaire lui répond :

Vous prenez pour faiblesse une amitié solide»

Et Frédéric, aussitôt de lui écrire qu'il ne peut croire à cette existence platonique.

Cideville, le cher Cideville, le vieil ami d'enfance, le confident, le témoin des amours de jeunesse, en 1741 lui écrit précisément comme Frédéric ; c'est à cette occasion que Voltaire lui adresse ces vers pleins de tendresse et de mélancolie :

Si vous voulez que j'aime encore, Rendez-moi l'âge des amours ,

Au crépuscule de mes jours Rejoignez , s'il se peut , l'aurore.

Des beaux lieux où le dieu du vin Avec l'Amour tient son empire , Le temps, qui me prend par la main, M'avertit que je me retire.

De son inflexible rigueur Tirons au moins quelque avantage :

Qui n'a pas l'esprit de son âge , De son âge a tout le malheur.

Laissons à la belle jeunesse Ses folâtres emportements ; Nous ne vivons que deux moments , Qu'il en soit un pour la sagesse.

Quoi , pour toujours vous me fuyez , Tendresse , illusion , folie , Dons du ciel qui me consoliez Des amertumes de la vie I

On meurt deux fois , je le vois bien.

Cesser d'aimer et d'être aimable , C'est une mort insupportable ; Cesser de vivre , ce n'est rien.

Ainsi je déplorais la perte Des erreurs de mes premiers ans , Et mon âme, aux désirs ouverte, Regrettait ses égarements.

Du ciel alors daignant descendre j L'Amitié vint à mon secours* Elle était peut-être aussi tendre § Mais moins vive que les Amours.

Touché de sa beauté nouvelle, Et de sa lumière éclairé , Je la suivis; mais je pleurai De ne pouvoir plus suivre qu'elle.

Nous avons vu Voltaire arriver malade à Lunéville ; au moment où nous sommes, il languit encore, mais toute la petite cour est en fête. Cependant le roi Stanislas, au milieu de ces plaisirs, paraît, en fumant sa pipe, plus mélancolique encore qu'autrefois. Madame de Boufflers fait tout pour le divertir; mais ces divertissements mêmes attirent le jeune Saint- Lambert, et V ex-roi de Pologne, qui voit très clair, devient soupçonneux au point de ne vouloir plus que la marquise de Boufflers s'éloigne un seul instant d'auprès de lui. Madame du Chatelet, de son côté, est plus radieuse et plus gaie que jamais. Voltaire à peine rétabli, on le prie de faire une comédie pour une fête que Ton se propose de donner au prince* il écrit à cette occasion la Femme qui a raison; mais, pour la première et pour Tunique fois de sa vie, sa verve est en défaut, il ne peut finir assez vite, il a besoin qu'on l'aide ; et cette petite pièce (en vers à la vérité) est le seul de ses ouvrages écrit en collaboration... Partageait-il, pour son propre compte, les soupçons du roi Stanislas? Je ne le crois pas. On dit cependant que des doutes lui étaient déjà venus sur Emilie,

depuis qu'il avait surpris le mathématicien Glairault enfermé avec elle dans son appartement. La scène même, si Ton en croit Longchamp, avait été violente : Voltaire avait enfoncé la porte d'un coup de pied. Mais il semble que madame du Chatelet, depuis. Pavait fait absolument revenir de cette chimère. Il est donc vraisemblable que, livré tout entier à ses travaux, Voltaire ne soupçonnait rien, lorsque, à Lunéville, entrant un jour tout à coup chez madame du Chatelet, il trouva Saint-Lambert dans ses bras.

Je n'entreprendrai pas de décrire une telle scène ; que le lecteur en cherche les accents épars dans les tragédies de Voltaire. Je dois dire cependant que le premier moment fut terrible. Voltaire apostropha violemment Saint-Lambert, lança sur Emilie un regard qu'elle n'oublia jamais , puis sur-le-champ il voulut quitter Lunéville. Madame du Chatelet, à son insu, mit contre-ordre à ses préparatifs de départ, puis ayant laissé passer quelques heures, elle alla le trouver et lui demander à quoi il songeait de vouloir rendre publique une scène qui ne s'était passée qu'entre trois personnes, et qu'il allait, par son imprudence, faire arriver aux oreilles de M. clu Chatelet.

Ceci se passait le soir ; Voltaire était couché et malade : Madame du Chatelet s'assit sur les pieds de son lit, et alors des explications commencèrent avec plus de calme. Est-il croyable qu'elle s'excusa sur sa santé? C'est pourtant ce que l'on a prétendu. Mais

quel qu'ait été cet entretien (qui se fit en anglais pour éviter les oreilles indiscrètes), ce qui est certain, c'est que Voltaire, dès les jours suivants, passa avec Emilie de la colère à la bienveillance et à la tendresse-, il semblait, du regard, lui témoigner des regrets d'avoir manqué à la loi d'indulgence qu'il s'était promis d'observer toujours avec les autres, et d'y avoir manqué envers une personne pour laquelle il lui semblait avoir si peu le droit d'être sévère ! Sa magnanimité fut telle, que le jeune Saint-Lambert étant venu, d'un mouvement sincère, lui demander pardon des paroles un peu brusques que lui-même lui avait répondues, Voltaire se jeta dans ses bras et lui dit : « Mon enfant, j'ai tout oublié, et c'est moi » qui ai eu tort. Vous êtes dans l'âge heureux où l'on » aime, où l'on plaît-, jouissez de ces instants trop » courts : un vieillard, un malade, comme je suis, » n'est plus fait pour les plaisirs. »

Madame du Chatelet eût voulu aussi oublier cette scène , mais elle en conservait un très vif souvenir. Elle se rappelait le premier regard qu'avait lancé sur elle Voltaire , et elle était cruellement humiliée au fond de l'âme d'avoir pu, même un seul instant, descendre, dans son esprit, du rang de grand homme à celui de femme. Elle avait été jusqu'ici d'un caractère enjoué, elle devint sombre. Voltaire fut touché de ce changement et simula de plus en plus l'oubli de ce qui s'était passé; il reprit ses plans de tragédie et

tâcha de l'associer elle-même à ce travail qu'autrefois elle prenait tant de plaisir à suivre- il la consultait sur sa tragédie de Catilina et de Cicéron, qu'il écrivait alors. Toutefois l'un et l'autre, peu disposés aux plaisirs, quittèrent la cour du roi Stanislas et revinrent s'enfermer dans leur solitude de Cirey, Emilie avec sa tristesse, et Voltaire avec son travail.

Jamais il n'avait été plus plein de projets qu'à cette époque; il en fit en quelque sorte l'inventaire en voyageant de Lunéville à Cirey, et se rendit compte à lui-même de sa propre situation.

La cour de France semblait, depuis quelques années, très favorable pour lui ; il avait rendu déjà quelques services, il en pouvait rendre encore, On l'avait envoyé, en 17A0, en ambassade secrète auprès du roi de Prusse, cliargé de négocier une alliance entre les deux cours. Jamais assurément, depuis qu'il y avait des rois et des ambassadeurs, il ne s'était vu négociation de ce genre. Voltaire, à Berlin, clans le palais du roi, écrivait de sa chambre au monarque les notes les plus sérieuses, les plus habilement motivées (où n'était que trop visible cependant la faiblesse du gouvernement français)-, le vainqueur delà Silésie répondait à ces notes par des chansons.

Mais Voltaire, depuis, avait été chargé d'une entre-

prise d'une bien autre importance : dans une velléité de rétablir le prince Charles-Edouard sur le trône d'Angleterre, on l'avait chargé d'organiser le plan d'une descente dans la Grande-Bretagne. Devenu ainsi précurseur des imaginations napoléoniennes, il avait passé à combiner ce plan d'invasion les trois années 1745, 1746 et 1747. Aussi voyons-nous qu'il ne composa dans cet intervalle aucune pièce de théâtre. Le comte de Lally, qui haïssait les Anglais, était l'âme de cette entreprise qui devait être exécutée par le duc de Richelieu, ami de Voltaire, héros de Fontenoi.

Qui pourrait dire que Voltaire, à mesure qu'il voyait autour de lui plus de sujets de tristesse, ne se sentait pas poussé davantage vers les idées ambitieuses, c'est-à-dire, dans sa pensée vers les idées généreuses, vers le dévouement à la cause commune, puisque la sienne semblait avoir fait naufrage? Il était d'ailleurs, à cette époque, plein de son rôle de Cicéron. 11 le joua lui-même d'une façon admirable, chez un de ses amis, devant une assemblée nombreuse, et tout le monde lui fit, au milieu des applaudissements, l'application de ces vers :

Romains , j'aime la gloire et ne veux point m'en taire ; Des travaux des humains , c'est le cligne salaire. Sénat , en vous servant il la faut acheter : Qui n'ose la vouloir, n'ose la mériter.

Il s'était toujours plu à se comparer en lui-même à

ce citoyen philosophe, poète, orateur, consul... Le consulat seul manquait, dans ce parallèle, à l'auteur de la Henriade. Mais n'avait-il jamais songé à de hauts emplois? 11 avait vu le cardinal de Fleury commencer sa carrière politique à l'âge de soixantetreize ans et régner jusqu'à quatre-vingt-dix. On sait qu'il avait voulu lui succéder à l'Académie ; pourraiton affirmer qu'il ne songea pas à lui succéder autre part? Le bonheur de Voltaire eût été que, par lui ou par un autre, la philosophie remplaçât l'influence des prêtres dans le conseil des rois. Quel philosophe semblait donc mieux placé que lui pour cela? Son nom, ses écrits, ses relations d'affaires et de philosophie, atteignaient tous les peuples ; il était membre de toutes les Académies de l'Europe, même de celle de la Crusca... Au temps où nous sommes (1748), ce n'était plus le roi qui gouvernait, c'était madame de Pompadour. Et il se trouvait que Voltaire l'avait connue lorsqu'elle n'était encore que la belle mademoiselle Poisson. Elle lui faisait, depuis qu'elle était souveraine, les plus charmantes coquetteries, le protégeait contre les dévots. Ajouterai-je que le roi, dans son besoin d'alliances, n'eût pas été fâché d'avoir dans son conseil, malgré quelques hardiesses philosophiques, l'ami du roi le plus turbulent de l'Europe? Que pourraient objecter les dévots? L'auteur de Mahomet n'était-il pas en relations excellentes avec le saint-père?

Qu'il ait eu ou non ces pensées, la chose certaine, c'est que Voltaire se préparait, soit par un rôle officiel, soit autrement, à gouverner l'Europe.

Où prendrait-il son point d'appui? Il l'ignorait encore. Le roi de Prusse l'appelait à Berlin; le roi de Suède l'appelait à Stockholm; le pape lui faisait insinuer de toutes les manières possibles l'invitation de venir à Rome 5 Versailles lui faisait des avances... Que ferait-il?

La destinée devait seule résoudre ce problème.

Madame du Chatelet, rentrée à Cirey, reprit en grande hâte et avec ardeur ses travaux scientifiques. Malheureusement la première découverte qu'elle fit, fut qu'elle était enceinte. Elle sentit que ceci était pour elle la mort. Il faut dire qu'elle avait vécu depuis J plus de quinze ans, non pas séparée, mais éloignée de M. du Chatelet, qui ne lui avait fait que de rares visites et fort peu maritales. Il fallait pourtant lui épargner ce chagrin, sauver son honneur et celui de son fils. M. de Voltaire fut celui à qui on eut recours. Emilie, dès les premiers jours, se confia à lui Malgré sa douleur d'une telle aventure, se prêtant par amitié à jouer dans cette circonstance le rôle d'un Figaro de génie, il fut chargé d'inventer tout ce qu'il fallait pour attirer tout de suite à Cirey M. du Chatelet.

Celui-ci vint en effet : on lui fit l'accueil le plus admirable, le plus enchanteur. Dés le premier soir, au souper, Voltaire sut se montrer si jeune, si spirituel, si gai, qu'Emilie rajeunit elle-même et que M. du Chatelet retrouva dans ses yeux les tendres sourires d'autrefois. A cette vue, le vieux soldat rajeunit luimême, et se croit transporté de vingt-cinq ans en arrière au jour de son mariage... Le voilà trompé ! Cependant Emilie déclare à M. de Voltaire qu'elle ne survivra pas à tout ceci. En proie à une tristesse sombre , elle fait déjà ses dispositions mortuaires, écrit à une amie très chère de la venir voir pour la dernière fois. Dans cet intervalle de quelques mois, elle se hâta d'achever un travail important, mit au net ses papiers, retourna à Lunéville pour y faire ses couches, ne se reposa pas une seule heure, et ne termina son dernier ouvrage qu'au milieu de la nuit du 3 septembre 1749, pour mettre au monde une petite fille.

Madame du Chatelet avait quarante -quatre ans : elle était restée si mélancolique durant sa grossesse, elle avait si nettement affirmé qu'elle mourrait en couches, que son mari, son fils, ses amis, avaient fini par concevoir quelques inquiétudes. Quelle fut donc leur joie de voir que cet événement si redouté s'était passé de la façon la plus heureuse ! Le lendemain elle était aussi bien que possible, le surlendemain mieux encore. Mais le quatrième ou cinquième jour, une

imprudence (un verre d'orgeat à la glace bu malgré tout le monde) la mit subitement en danger. Les fonctions naturelles s'arrêtèrent, des suffocations la prirent, que les médecins réussirent d'abord à calmer, mais qui revinrent par intervalles. Le soir du sixième jour, dans un moment où elle paraissait un peu mieux, Voltaire, MM. du Cliatelet père et fils, quelques autres personnes prenaient leur souper chez madame de Boufflers, lorsque Saint-Lambert entre tout éperdu au milieu de la salle, et s'écrie qu'il n'y a plus d'espoir, que madame du Chatelet vient d'être reprise d'une manière terrible, qu'elle est à l'agonie. On se lève, on court vers la malade; mais il n'était plus temps, ce petit intervalle avait suffi : Emilie était morte ! Le mari, le fils, se précipitent sur le lit ; on les fait retirer. M. de Voltaire et M. de Saint- Lambert restent seuls auprès du lit, immobiles, silencieux. Mais tout à coup M. de Voltaire gagne la porte, court dans les corridors, cherche une issue , veut fuir le palais sans savoir où il va, sans proférer un mot. Arrivé au bas de l'escalier extérieur, on le voit tomber la tête sur la pierre, au pied du factionnaire. Un domestique accourt, le relève ; Saint-Lambert arrive en même temps et le prend dans ses bras.

• Voltaire, reprenant un peu connaissance, regarde fixement Saint-Lambert, puis laissant échapper un torrent de larmes : «Ah! mon ami^ lui dit^il , cest

\ vous qui me l'avez tuéel »

II n'y avait que quelques moments que madame du Chatelet n'était plus, lorsque madame de Boufllers appela Longchamp à Pécart, et lui dit à l'oreille de voir si madame du Chatelet n'avait pas au doigt une bague qu'elle lui désigna ; que si elle y était encore, il eût à la prendre et à la lui apporter. Cette bague était en effet au doigt de madame du Chatelet. Longchamp l'ayant ôtée, la porta à madame de Boufllers, qui en souleva le chaton et en tira le portrait de Saint-Lambert. Cela fait, elle rend la bague à Longchamp, avec recommandation de la remettre le jour même à M. du Chatelet.

Cependant Voltaire, dans la nuit, ayant retrouvé un peu de calme, voulut annoncer la fatale nouvelle à madame du Deffant, amie de madame du Chatelet; il lui écrivit en ces termes :

« Je viens de voir mourir, madame, une amie de » vingt ans qui vous aimait véritablement, et qui me » parlait deux jours avant cette mort funeste du » plaisir qu'elle aurait de vous voir à Paris, à son » premier voyage. J'avais prié M. le président » Hénault de vous instruire d'un accouchement qui » avait paru si singulier et si heureux : il y avait un » grand article pour vous dans ma lettre, Madame du » Chatelet m'avait recommandé de vous écrire et

» j'avais cru remplir mon devoir en écrivant à M. le » président Hénault. Cette malheureuse petite fille » dont elle était accouchée, et qui a causé sa mort, » ne m'intéressait pas assez. Hélas ! madame, nous » avions tourné cet événement en plaisanterie, et c'est » sur ce malheureux ton que j'avais écrit par son » ordre à ses amis. Si quelque chose pouvait aug- » menter l'état horrible où je suis, ce serait d'avoir » pris avec gaieté une aventure dont la suite empoi- » sonne le reste de ma vie misérable. Je ne vous ai » point écrit pour ses couches, et je vous annonce sa » mort. C'est à la sensibilité de votre cœur que j'ai » recours dans le désespoir où je suis. On m'entraîne » à Cirey avec M. du Chatelet. De là, je reviens à » Paris, sans savoir ce que je deviendrai, et espérant » bientôt la rejoindre. Souffrez qu'en arrivant j'aie » la douloureuse consolation de vous parler d'elle, et » de pleurer à vos pieds une femme qui, avec ses fai- » blesses, avait une àme respectable. »

Cette mort était arrivée le 10 septembre ; le 12 ou le 13, M. de Voltaire donna ordre à Longchamp de s'informer si une bague que portait habituellement madame du Chatelet ne serait pas restée entre les mains de la première femme de chambre, et il lui dit que si cela était, il fallait d'une certaine manière en soulever le chaton, sous lequel, ajouta-t-il, vous trouverez mon portrait et me l'apporterez. Longchamp répondit que cette bague avait été remise par

lui-même à M. du Ghatelet , et qu'à l'égard de son portrait, il n'y était plus. « Gomment le savez-vous?» dit M. de Voltaire. Longchamp fut forcé de lui faire le détail de ce qui s'était passé chez madame de Boufïlers, relativement au portrait de M. de Saint- Lambert. Voltaire l' écoutait épouvanté. « 0 ciel ! s'écria-t-il , voilà bien les femmes!... »

Cependant, le 14 septembre, encore il écrit tout en larmes à l'abbé de Voisenon :

« Mon cher abbé, mon cher ami, que vous avais-je » écrit ! Quelle joie malheureuse ! Quelle suite funeste! » Quelle complication de malheurs, qui rendraient » encore mon état plus affreux, s'il pouvait l'être! » Conservez-vous, vivez; et si je suis en vie, je vien- » drai bientôt verser dans votre sein des larmes qui » ne tariront jamais.

» Je n'abandonne pas M. du Chatelet, je vais à » Cirey avec lui. Il faut y aller, il faut remplir ce » cruel devoir. Je reverrai donc ce château que » l'amitié avait embelli i et ou j'espérais mourir dans » les bras de votre amie ! Il faudra bien revenir à » Paris-, je compte vous'y voir. J'ai une répugnance » horrible à être enterré à Paris. Je vous en dirai » les raisons. Ah! cher abbé, quelle perte! »

En effet, il accompagna à Cirey M. du Chatelet et son fils. Il fallut d'abord mettre ordre à toutes choses. Voltaire fit emporter sa bibliothèque, ses collections, ses instruments de physique et de mathématiques,

ses statues, ses tableaux, ses papiers. Tout cela fut transporté à la maison qu'il n'avait point cessé de tenir à Paris, dirigée en partie par l'abbé Moussinot, et dont l'entretien lui coûtait 30,000 livres par année.

Il écrivit de Cirey, au comte d'Argental ( un vieil ami d'enfance, qui chaque année lui était devenu de plus en plus cher) :

« Je ne sais, mon adorable ami, combien de jours » nous resterons encore dans cette maison que l'amitié » avait embellie, et qui est devenue pour moi un objet » d'horreur. Je remplis un devoir bien triste, et j'ai » vu des choses bien funestes. Je ne trouverai ma » consolation qu'auprès de vous. Vous m'avez écrit » des lettres qui, en me faisant fondre en larmes, ont » porté le soulagement dans mon cœur. Je partirai » dans trois ou quatre jours, si ma malheureuse santé » me le permet.

» Je meurs clans ce château : une ancienne amie » de cette infortunée femme y pleure avec moi ; j'y » remplis mon devoir avec le mari et avec le fils. Il » n'y a rien de si douloureux que ce que j'ai vu depuis » trois mois, et qui s'est terminé par la mort. » Mon état est horrible . vous en sentez toute l'amer- » tume »

Ceci, le 21 septembre; mais le 23, il écrit de nouveau :

« Je suis encore pour deux jours à Cirey. De là je » vais passer encore deux jours chez une amie de ce

» grand homme et de cette malheureuse femme, et je » reviens à petites journées par la route de Saint- » Dizier et de Meaux. Enfin je n'aurai la consolation » de vous revoir que les premiers jours d'octobre, » J'ai relu plus d'une fois votre dernière lettre et » celle de madame d'Argental. Vous faites ma con- » solation, mes chers anges (il les appelait habituelle lement ainsi) , vous me faites aimer les malheureux » restes de ma vie. »

Il ne veut point, dit-il, à Paris, habiter sa propre maison, il craint la curiosité, il lui faut la retraite; il voudrait vivre auprès des d'Argental, occuper le devant de leur hôtel. « J'en donnerai aux locataires, dit-il, tout ce qu'ils voudront, je leur ferai un pont d'or. » Mais, ilprévoitbien que ces locataires ne pourront partir sur-le-champ et qu'il sera obligé de loger chez lui. Il ajoute ceci : « Je vous avouerai même » qu'une maison qu'elle habitait, en nVaccablant de » douleur, ne m'est point désagréable. Je ne crains » point mon affliction, je ne fuis point ce qui me » parle d'elle. J'aime Cirey , je ne pourrais pas sup- » porter Lunéville, où je l'ai perdue d'une manière » plus funeste que vous ne pensez; mais les lieux » qu'elle embellissait me sont chers. Je n'ai point » perdu une maîtresse-, j'ai perdu la moitié de moi- » môme, une âme pour qui la mienne était faite, une » amie de vingt ans que j'avais vue naître. Le père le » plus tendre n'aime pas autrement sa fdle unique.

» J'aime à en trouver partout ridée. J'aime à parler » à son mari, à son fils »

Croira-t-on que clans ces entrefaites, quatre vers ayant paru sur la mort de madame du Chatelet, une partie du public fut assez sotte pour les attribuer à Voltaire? Jamais rien de la part des esprits légers ne le blessa davantage. 11 écrit à une dame : « Il a » couru, après sa mort, quatre vers assez médiocres » à sa louange. Des gens qui n'ont ni goût, ni âme, » me les ont attribués. Il faut être bien indigne de » l'amitié, et avoir un cœur bien frivole, pour penser » que, dans l'état horrible où je suis, mon esprit eût » la malheureuse liberté de faire des vers pour elle. »

A tous ses amis il ne parle que d'elle : on sent qu'il l'a aimée de tous les amours à la fois, comme amie, comme sœur, comme fille; comme fille surtout, car elle était pour lui l'espoir de l'avenir -, il voyait par elle la philosophie arriver aux femmes, aux mères. La première parmi les personnes de son sexe, elle était entrée dans ces vérités nouvelles révélées par les Newton, les Huygens, les Descartes, les Galilée... Elle était belle et respectable à ses yeux de tout ce que son imagination, son amour et sa raison supérieure savaient trouver en elle. Elle était d'ailleurs toute sa famille ; avant elle il avait été seul au monde, et par sa mort il se retrouvait seul. Représentant des idées de réformes qui agitaient son siècle, c'était comme si tout à coup les femmes eussent été arra-

chées à cette entreprise sacrée. Comme homme, comme philosophe, il perdait sa compagne. Aussi clans toutes ses lettres, pendant deux mois, on ne retrouve qu'Emilie. On sent que pour Voltaire tout un monde a péri avec elle. C'est maintenant qu'il l'aime, c'est maintenant qu'il comprend qu'elle était l'espoir de la philosophie ! Il respecte en elle le souvenir d'un grand homme ou plutôt celui d'une femme unique au monde : « Une femme, dit-il, qui a traduit » et éclairci Newton, et qui avait fait une traduction » de Virgile, sans laisser soupçonner dans la conver- » sation qu'elle avait fait ces prodiges ; une femme » qui n'a jamais dit de mal de personne et qui n'a » jamais proféré un mensonge; une amie attentive » et courageuse dans l'amitié; en un mot, un très » grand homme que les femmes ordinaires ne connais- » saient que par ses diamants et le cavagnole. »

Les préparatifs sont enfin terminés pour le départ : il a, de ses propres mains, vidé cette chère maison qu'il avait autrefois embellie avec elle ! ... Le 3 octobre, accompagné de il. du Chatelet, il a quitté Cirey pour toujours, et le voici à Châlons, d'où il écrit de nouveau à M. et Mme d'Argental :

« Je viens de relire des matériaux im-

» menses de métaphysique que madame du Chatelet » avait assemblés avec une patience et une saga- » cité qui m'effraient. Comment pouvait-elle pleurer » après cela à nos tragédies? C'était le génie de

» Leibnitz avec de la sensibilité. Ab! mon cher ami, » on ne sait pas quelle perte on a faite ! »

C'est pourtant dans ce voyage, qu'il fit très lentement, — voulant autant que possible retarder son retour à Paris,— que Voltaire commença à reprendre nn peu le travail. Il retomba tout d'abord dans ses préoccupations sur Cicéron. Il écrit à M. et Mrae d'Argental : « J'ai revu enfin Catilina dans ma route- mais qu'il » s'en faut que je puisse travailler avec cette ardeur que » j'avais quand je lui apportais un acte tous les deux » jours ! Les idées s'enfuient de moi. Je me surprends » des beures entières sans pouvoir travailler, sans » avoir d'idée de mon ouvrage. Il n'y en a qu'une qui » m'occupe jour et nuit. » A mesure qu il approchait de Paris, sa tristesse, que le travail avait calmée quelques instants, paraissait augmenter et prendre même un caractère plus sombre que dans les premiers jours,

« A son arrivée à Paris, dit Longchamp, M. de » Voltaire était malade; sa faiblesse ne diminuait » point; il était toujours sombre, triste, rêveur. II » ne voulait voir personne , ne sortait point de chez » lui, et ne pouvait se consoler de la mort de madame » du Chatelet. Pendant les nuits, il se relevait plein » d'agitation ; son esprit frappé croyait voir cette » dame; il l'appelait et se traînait avec peine de » chambre en chambre, comme pour la chercher. » C'était à la fin du mois d'octobre, et le froid se » faisait déjà sentir d'une manière assez rude. Au

milieu d'une certaine nuit où il n'avait pu trouver le sommeil, il était sorti de son lit, et après avoir fait quelques pas à tâtons dans sa chambre, il se sentit si faible, qu'il dut s'appuyer contre une console pour ne pas tomber. Il resta là, debout, assez longtemps, souffrant de froid et craignant de me réveiller en m'appelant. Il s'efforça ensuite de passer dans la salle voisine , où presque tous ses livres se trouvaient encore amoncelés sur le parquet (c'étaient des livres provenant du déménagement de Circy). Mais il était loin de s'en ressouvenir, et, la tête toujours remplie du même objet, il croyait traverser celte salle lorsque , s'étant heurté contre une pile à' in-folio, il trébucha, et, ne pouvant se relever, il m'appela alors à plusieurs reprises ; mais il avait la voix si faible, que les premières fois je ne l'entendis point, quoique je fusse couché assez près de là. M'étant enfin éveillé, je l'entendis gémir, et répéter faiblement mon nom. Je sautai aussitôt de mon lit et me portai en hâte vers le lieu d'où partait sa voix. J'étais sans lumière, et, marchant avec précipitation, mes pieds s'embarrassèrent dans les siens, et je tombai sur lui. M'étant relevé, je le trouvai sans parole et presque glacé. Je me hâtai de l'enlever, et le reportai dans son lit à travers l'obscurité, mais avec toute la précaution que la circonstance exigeait. Je m'eus bientôt procuré de la lumière, et après avoir fait un

» grand feu, je tâchai de réchauffer M. de Voltaire » en lui enveloppant de temps en temps le corps et » les membres de serviettes chaudes. Cela produisit » un bon effet. Je le vis se ranimer peu à peu 5 il » ouvrit les yeux , et, me reconnaissant, il me dit » qu'il se sentait très fatigué, et avait besoin de repos ; » je le couvris bien, et ayant fermé ses rideaux, je » restai dans la chambre le reste de la nuit. Il ne » tarda pas à s'endormir, et le sommeil ne le quitta » que vers les onze heures du matin. »

Voilà Tétat dans lequel il resta quelque temps encore ; mais ici commence une phase nouvelle et dernière de cette tragédie : Longchamp , inquiet de voir son maître dans cet abattement, voulut l'en tirer, et crut avoir un moyen infaillible pour cela. Ayant aidé M. du Chatelet à brûler une partie des papiers de sa femme, il était parvenu, dit-il, subtilement, à sauver quelques lettres de madame du Chatelet, dans lesquelles elle s'exprimait sur le compte de M. de Voltaire d'une façon assez légère pour faire croire qu'elle ne l'aimait pas. Ce fut à ces lettres qu'il eut recours pour calmer la douleur et la passion de son maître • il eut en effet la cruauté de les lui montrer. Voltaire pâlit et frémit en lisant -, mais il connaissait trop bien le cœur humain pour conclure (ainsi que le faisait Longchamp) qu'Emilie ne l'eût jamais aimé. D'ailleurs, quelque légère qu'eût pu être sa vie, ses derniers mois si sérieux et sa mort ne répa-

raient-ils pas tout? Si elle avait commis quelques fautes à l'égard de Voltaire, elle avait bien mérité de la philosophie : elle avait commenté Newton. Voltaire continua donc de la pleurer et de l'embellir dans son imagination et dans son souvenir. En dépit des papiers de Longchamp , il la vit plus belle encore que dans son vivant; et c'est à travers ce mirage qu'il a transmis son nom à la postérité.

Voltaire, en arrivant à Paris, s'était donc emménagé dans sa propre maison, rue Traversière- mais quoique malade, quoiqu'il ne reçût que ses plus particuliers et plus anciens amis, à peine le bruit de son retour se fut-il répandu parmi les oisifs et les beaux esprits de la ville , que les gazettes commencèrent à se déchaîner. Fréron était alors au plus fort de sa malheureuse influence; encouragé par une reine dévote et crédule, il commença au milieu des sots, des envieux, etc., etc., dans sa misérable feuille, à prêcher une nouvelle croisade contre Voltaire. Celui-ci eutla simplicité, pendant quelque temps, de croireque le roi, ou que tout au moins madame de Pompadour mettrait un terme à tant d'infamie; il n'imaginait pas que Ton pût laisser ainsi traîner dans les égouts des gazettes le nom d'un historiographe de France et d'un gentilhomme de la chambre. Mais, loin de là , il ne

reçut pas même une invitation de la cour. Les gazettes, tous les matins, publiaient que M. de Voltaire allait bouleverser le royaume; et Ton voyait le roi, le parlement, le clergé, saisis d'épouvante. La terreur augmentait de moment en moment. Ces genslà sentaient d'instinct que l'esprit de Voltaire était une flamme qui allait brûler tout arbre stérile, et le mauvais arbre tremblait jusque dans ses racines. «Tous ces gens-là craignent les philosophes, disait quelqu'un, comme les voleurs craignent les récerbères. » Voltaire prévoyait même qu'il lui serait impossible

i de rien imprimer : le chancelier d'Aguesseau, qui

^remplissait les fonctions de censeur, malgré toutes

f ses belles phrases imitées des Romains, n'était à

j Fégard de Voltaire qu'un sot solennel.

L'auteur de la Henriade, en présence de tant

| d'obstacles et de tant de chagrins, crut quelque temps que son rôle était fini, qu'il fallait renoncer à réformer l'Europe. Le bruit courut même, et parmi ses amis,

; qu'il allait se retirer chez les bénédictins, dans l'abbaye de Sénones, auprès de dom Calmet.

Cependant, comme sa santé ne se remettait point, il appela près de lui, pour tenir son ménage, sa nièce, madame Denis, veuve depuis quelques années. A peine se fut-elle installée, que le bonheur de se sentir

< de nouveau en famille lui rendit le courage, il s'aperçut qu'il guérirait encore, et qu'il fallait s'arranger pour vivre, c'est-à-dire pour reprendre son rôle: «Ma chère

20/l VOLTAIRE.

» enfant, disait-il à madame Denis, c'est la destinée » qui dispose de nous, et je me laisse aller à la mienne » sans savoir trop ce qu'elle veut accomplir par moi. » Puisque son rôle n'était point possible au milieu des Welches, il songea à partir, et fit, quoiqu'il lui en coûtât, ses dispositions pour quitter la France. Son projet (si la destinée le lui laissait accomplir) était d'aller d'abord passer quelque temps chez le roi de Prusse, puis chez le pape. Toutefois, comme il ne savait point encore dans quel pays il s'établirait définitivement, il laissa madame Denis à Paris. Cette nièce, d'ailleurs, était fort habile, fort entendue aux affaires, et il lui confia la conduite d'un procès qu'elle gagna très bien. Avant son départ, dans l'incertitude de ce qu'il pourrait devenir, il fit rentrer ce qu'il put de ses fonds, en fit passer dans tous les pays de la terre, afin de ne se trouver nulle part sans ressources ; cela réglé, il lègue à sa nièce sa maison, son argenterie, ses chevaux , et le voici en route pour Berlin.

Il serait intéressant, sans doute, d'avoir les registres financiers de Voltaire; mais à défaut de ces registres de banque et d'affaires, rares chez un homme de lettres, voici un petit détail fort curieux conservé par le secrétaire Longchamp, que Voltaire avait chargé de deux choses en partant : de mettre en ordre

sa bibliothèque, ses manuscrits, ses instruments de physique, etc., et de recouvrer quelques créances. Ce détail ne laisse pas d'avoir son importance en nous montrant avec quelle habileté Voltaire s'était fait le créancier des personnages les plus considérables de son siècle.... On prie le lecteur de parcourir avec attention ce compte de Longchamp.

ÉTAT des rentes, pensions et revenus de M. de Voltaire, que j'ai été recevoir sur ses quittances et mandats , et pour la plus grande partie échus pendant Vannée 1749.

Contrats sur la ville . . . . 1/j 0%23 livr.

Conlrat sur M. le duc de Richelieu Zi 000

Idem sur M. le duc de Bouillon 3 250

Pension de M, le duc d'Orléans 1 200

Contrat sur M. le duc de Villars 2 100

Idem sur M. le marquis de Lezcau 2 300

Deuxième contrat sur M. le comte d'Estaing. . 2 000

Celui sur M. le prince de Guise 2 500

Idem sur M. le président d'Auneuil. ..... 2000

Idem sur M. Fontaine 2 600

Idem sur M. Marchand 2/|00

Idem sur la Compagnie des Indes 605

Appointements d'historiographe de France. . . 2 000

Idem de gentilhomme de la chambre 1620

Contrat sur M. le comte de Goesbriant 5Z|0

Idem sur M. de Bourdeille 1 000

Loterie royale 2 000

Deuxième contrat sur M. Marchand 1 000

Contrat sur les K2 sous pour livre 0 900

Vivres de l'armée de Flandre 17 000

74 038 livr.

Voit-on, dans ce document, l'esprit de précaution et de sages mesures? Une fortune considérable (dont ceci n'est qu'une partie) placée par petites portions et formant à son possesseur une clientèle de princes et de grands seigneurs?

C'est la philosophie tenant banque.

Car la philosophie fit toute chose avec Voltaire : elle tint théâtre, elle tint école, habilla et nourrit les armées, navigua sur toutes les mers, alimenta le nouveau monde, défricha des déserts, créa des manufactures, bâtit des villages, conseilla les rois, instruisitles peuples, souffleta les prêtres, dicta des lois, fit rendre la justice, et, pendant soixante ans, amusa tout le monde.

Mais, n'anticipons pas et reprenons la suite de cette étrange vie.

Au milieu de l'été 1750, le voici à Berlin, reçu avec les plus grands témoignages d'amitié, logé dans la principale partie du palais, celle même qu'avait eue le maréchal de Saxe ! Le vainqueur de la Silésie n'est plus seulement pour Voltaire le Marc-Aurèle* le Salomon du Nord-, ce palais devient* à ses yeux, le palais enchanté à'Alcine Frédéric, Jamais tant de séductions, de coquetteries, et de grâces, ne furent employées pour attirer et retenir quelqu'un. L'auteur de la Henriade semblait être pour lui l'objet d'une

passion et presque d'un culte. Ce culte, il l'avait propagé partout autour de son trône. Un prince de Prusse (le prince de Wirtemberg) écrit à Voltaire : « Quoi » de plus cruel et de plus insultant pour la France, » que de voir son plus beau génie s'éloigner d'elle, » lui à qui on devrait élever des autels, et qu'on » devrait encenser comme un Dieu ! »

En vain, les amis de Voltaire et sa famille (madame Denis surtout) l'avaient engagé, en partant, à se défier de l'enchanteur.

« C'est un roi, disaient-ils, prenez garde; ces amitiés sont dangereuses.

— Eh ! non, mes amis, répondait-il, ce roi est un grand homme. Il faut le consoler d'être roi, et surtout l'empêcher de mépriser les hommes. »

Pour tenir rang à la cour de Prusse, un titre était nécessaire-, il lui fallut accepter le cordon et la clef de chambellan, honneur auquel était attaché un traitement annuel de 20,000 livres. Voltaire reçut en souriant ces hochets; mais, avec sa magnanimité ordinaire, il voulut faire aussi ses générosités au monarque. Frédéric venait de créer, dans ses Etats, une souscription pour la fondation d'une sorte de compagnie des Indes. Voltaire versa dans cette entreprise deux millions.

Cela réglé, Frédéric lui demanda des leçons d'éloquence et de versification. Une leçon de deux heures tous les jours, tel était son emploi. Mais Qu'ils surent,

maître et disciple, étendre ces leçons à de bien autres sujets! Il est vrai, disaient-ils, que tout entre dans l'éloquence et la poésie, et celui qui veut réussir dans l'un de ces deux arts doit commencer par agrandir son âme, par y faire entrer toutes choses. — Mais avec ordre, ajoutait Voltaire, et sans trop de mépris pour les pauvres acteurs et pour le directeur (tout incompréhensible qu'il soit) de ce spectacle étonnant.

Qu'on se figure, si Ton peut, ce tète- à- tète étrange renouvelé tous les jours, entre ces deux hommes uniques ! On en retrouve quelques traces dans leur correspondance, où Ton voit Voltaire, dans ses plaisanteries même, rappeler le roi au respect de la conscience humaine.

Après cette causerie du matin, chacun dans la journée vaquait à ses affaires-, puis venait l'heure des petits soupers, dont les convives habituels étaient : le médecin athée la Mettrie, le gros Irlandais milord Tirconel , Y Italien Algarotti , d'Argens , quelques autres ^ de jolis pages autour de la table, jamais de femmes. Au milieu de ces hôtes venait s'asseoir gravement M. le président de l'Académie de Berlin, l'insociable Maupertuis, devenu plus insociable encore depuis l'arrivée de Voltaire. Tant qu'il avait brillé seul sur l'horizon prussien, il avait conservé des sentiments humains, au point de s'être livré, dit-on, quelquefois, avec complaisance, à l'admiration des dames berlinoises; il avait composé pour elles un

livre de science galante, la Vénus physique. Mais rétablissement de Voltaire dans les appartements du roi le troubla. Saisi de jalousie, et résolu de tenir tête à celui que, bien à tort, ce pauvre homme croyait son rival, le voilà qui taille sa plume, qui se plonge dans Tétude. Son dessein était de faire, à tout prix, quelque grande découverte, pour éclipser Fauteur du newtonianisme. Il se trouvait donc moins fréquemment que les autres aux soupers du roi, et personne ne songeait à s'en plaindre. Malgré les absences fréquentes de M. le président, ces petits soupers plaisaient peu à Voltaire : il y remarquait, chez le roi, trop de complaisance pour des gens peu dignes. C'est dans ces soupers, en effet, que milord Tirconel et que la Mettrie exposaient à nu leurs doctrines insensées qui faisaient dire à Voltaire ces paroles (qu'il ne faut point oublier) : « Il y a une grande différence » entre combattre les superstitions des hommes et » rompre les liens de la société et les chaînes de » la vertu. » Et ailleurs : « Ces gens-là seraient » trop dangereux, s'ils n'étaient pas tout à fait » fous. »

Ils ne s'en croyaient pas moins d'admirables esprits, pour avoir rejeté tous sentiments naïfs. — Sentiments populaires! disaient ils avec mépris. Et ils appelaient cela, secouer le joug des préjugés. Mais, qui pourrait dire ce qui n'était pas préjugé pour ces gens-là? Point de Dieu ! nulle autre loi que les sens!

— Mais la conscience?...

— Illusion!

— Les remords?...

— Folie !

— Les vices ?

— Sont la vertu, puisqu'ils font le bonheur.

Et le roi laissait dire tranquillement ces choses ! Voltaire, bien souvent, y voulait répondre- mais tout se tournait aussitôt en éclats de rire.

Quelle que fût donc son admiration pour le philosophe-roi, il n'était pas sans quelque chagrin de retrouver là ce qu'il avait fui depuis vingt ans, c'està-dire la société des esprits oisifs et légers. Il est vrai que si milord Tirconel lui semblait un gros sot, la Mettrie, en revanche, était une créature si candide en sa folie, si vive, si pleine d'imprévu, que Voltaire ne le haïssait pas, quoiqu'il le trouvât trop gai. Cette trop grande gaieté de la Mettrie et des autres convives l'attristait; aussi commença-t-il à prétexter de sa santé, qui était, en effet, mauvaise à Berlin, pour se dispenser de venir aussi souvent à ces soupers.

Il vivait solitaire dans le palais du roi et n'avait plus guère d'entretiens qu'avec lui, qu'il trouvait toujours l'homme le plus spirituel de sa cour et le prince le plus digne, le plus capable et le mieux placé pour réformer l'Europe. Frédéric écrivait alors V Histoire du Brandebourg; il en lisait tous les matins quelques nouveaux chapitres à Voltaire, qui, tout en faisant au

style quelques corrections, admirait combien cette histoire était la marque d'un esprit ferme, étendu, habile... Comment, après cela, l'auteur d'un livre si sérieux, si sensé, pouvait-il se plaire à ces étranges soupers, à ces beaux esprits?...

0 Frédéric, disait-il, admirable génie, homme aimable, vainqueur dans cinq batailles, esprit le plus ferme qu'il y ait en Europe, faut-il que j'entrevoie en toi tant de misères et de néant !

0 Frédéric! ô homme! quel problème es -tu donc ?

Chose étonnante ! durant les quelques mois de son séjour à Paris, Voltaire avait paru suspect à la cour de France, on avait tout fait pour l'éloigner; et maintenant voilà que madame de Pompadour, que le roi, témoignaient du mécontentement de sa retraite en Prusse ! On allait jusqu'à lui retirer son titre d'historiographe de France ! Pour réponse, il écrivit la plus belle histoire qu'eût jamais faite, assurément, aucun historiographe, l' Histoire du siècle de Louis XIV. Le roi pouvait lui retirer sa charge, il ne pouvait pas l'empêcher d'en remplir les fonctions avec éclat et d'être le premier historien de sa patrie. La cour répondit à ce trait par des tracasseries nouvelles qui eurent pour objet le Siècle de Louis XIV lui-même.

On le récompensait ainsi d'avoir voulu donner à Louis XV, par cette histoire, une leçon dans le grand art de régner, ou plutôt d'administrer, car il ne semble pas que Voltaire ait entendu autrement le rôle de la royauté (de là son admiration pour ces grands administrateurs, Colbert, Sully, etc.).

Ainsi, ce Siècle de Louis XIV, dont les premiers éléments avaient été recueillis autrefois chez M. de Caumartin, fut achevé et publié en Prusse.

Pendant que Frédéric et Voltaire s'occupent, l'un de son empire, et l'autre de l'instruction de l'Europe, chacun, autour d'eux, joue son rôle suivant sa nature imilord Tirconel etlaMettrie, meurent d'indigestion ; Maupertuis écrit des Lettres philosophiques, en imitation des Lettres anglaises, et préparc ses grandes découvertes qu'il fait d'avance admirer aux belles Allemandes -, enfin, il organise des cabales contre Voltaire, et surtout contre Kœnig, le plus illustre de ses collègues à l'Académie de Berlin.

Dans ces entrefaites, un nouvel hôte, un Gascon, nommé la Beaumelle, arrive à la cour de Prusse. Ce Gascon avait de l'esprit, du trait, beaucoup de répartie, peu de probité. M. le président découvrit tout de suite qu'il serait son homme pour mettre la discorde au palais, pour y brouiller tout le monde avec tout le monde. Le voici à l'œuvre- les petits propos commencent à courir. On rapportait au roi : « Sire, » M. de Voltaire a dit à quelqu'un qui lui donnait

» des vers à corriger : Le roi m'envoie aussi son linge » sale à blanchir, il faut que le vôtre attende. » On racontait à Voltaire : « Monsieur , quelqu'un a » témoigné au roi de la jalousie de votre présence à » sa cour- Sa Majesté a daigné répondre : Attendez, %j'en aurai besoin encore quelque temps; ou suce » V orange et on jette Vécorce. »

Jl résulta de ces manœuvres que le roi et Voltaire, aux entretiens du soir, échangèrent réellement quelques mots à moitié flatteurs , à moitié épigrammatiques. Mais aux conversations du matin les deux grands hommes, débarrassés de l'influence des esprits jaloux, se retrouvaient tout entiers et se quittaient chaque fois plus charmés l'un de l'autre.

Cependant Voltaire, seul, malade, presque sexagénaire et entouré d'ennemis, dans une cour étrangère, n'en était pas moins effrayé d'avoir senti deux ou trois fois, au milieu des caresses du roi, des égratignures de tigre. Il a souvent des étonnements naïfs; il écrit à sa nièce (après lui avoir raconté le propos de Vécorce d'orange) :

« ... Un roi qui a gagné des batailles et des pro- | » vinces, un roi du Nord qui fait des vers en notre » langue, un roi enfin que je n'avais pas cherché et » qui me disait qu'il m'aimait! Pourquoi m'aurait-il » fait tant d'avances? Je m'y perds... je n'y conçois » rien

» Je ne sais pourtant, en relisant ses vers, je suis

» tombé sur une épître à un peintre nommé Pêne, » qui est à lui; en voici les premiers vers :

Quel spectacle étonnant vient de frapper mes yeux ! Cher Pêne 9 ton pinceau te place au rang des dieux.

» Ce Pêne est un homme qu'il ne regarde pas. Cepen- » dant c'est le cher Pêne, c'est un dieu. Il pourrait » bien en être autant de moi-, c'est-à-dire pas grand' » chose. Peut-être que dans tout ce qu'il écrit, son » esprit seul le conduit, et le cœur est bien loin. » Peut-être que toutes ces lettres où il me prodiguait » des bontés si vives et si touchantes ne voulaient » rien dire du tout. »

Tout cela ne fut pas sans lui donner bien des heures de mélancolie; il commence ainsi une autre lettre à madame Denis (après quatre mois de séjour à Berlin) :

« Je vous écris à côté d'un poêle, la tête pesante » et le cœur triste, en jetant les yeux sur la rivière de » la Sprée , parce que la Sprée tombe dans l'Elbe, » l'Elbe dans la mer, et que la mer reçoit la Seine, » et que notre maison de Paris est assez près de cette » rivière de Seine-, et je dis : Ma chère enfant, » pourquoi suis-je dans ce cabinet qui donne sur » cette Sprée, et non pas au coin de notre feu? »

Et plus loin il ajoute ; « Que j'ai de remords, ma » chère enfant! »

Il était donc peu probable qu'il restât longtemps à Berlin. D'ailleurs, il lui tardait de voir Rome, et le pape, et Saint-Pierre, et la ville souterraine. Une de ses joies, au milieu de ses tribulations, c'était de porter au souverain pontife quatre gracieux vers d'un roi huguenot. Il prenait plaisir à jouer ce rôle de réconciliateur entre le pape et un monarquehérétique. Il devait avoir à Rome le titre d'ambassadeur de Prusse; mais Frédéric comptait bien qu'il reviendrait de là s'établir définitivement auprès de lui. Voltaire ne s'expliquait pas trop sur ce point. Avant de s'engager à rien, il observait les choses avec soin. Il avait vu tant de fois le pauvre la Mettrie pleurer comme un enfant de s'être donné un tel maître, que cela le faisait réfléchir. Ces régiments de grenadiers qui entouraient le palais et la ville l'inquiétaient ; s'il se sentait libre d'esprit clans les appartements royaux, il ne se sentait pas assez libre de sa personne* Il réfléchissait qu'il serait difficile de fuir d'un tel séjour. Ce royaume de Frédéric n'était rien autre chose qu'une vaste prison. On entrait, on sortait, mais point sans permission, et jamais frontières ne furent mieux surveillées.

Gomment s'était-il laissé prendre à venir s'établir dans un pays despotique? Voilà ce qu'il se demandait

216 V0LTAIKE.

tous les jours. S'il n'eût eu que sa personne dans ce pays , il n'eût pas tardé à en être bien loin ; mais son argent, ces deux millions imprudemment engagés, comment les tirer de là discrètement? Il s'entendit avec un certain juif, pour faire sortir du Brandebourg une partie de ses fonds-, mais ce juif le vola. Voltaire, qui avait l'œil à tout, s'en aperçut dès les premiers symptômes. Il y voulut mettre ordre; le juif, indigné de cette clairvoyance, voulut se venger : profitant de ce que Voltaire est entouré d'ennemis, il lui intente un procès ridicule. Frédéric, piqué de ce que Voltaire, dans ses Etats, ait pu craindre pour son bien et pour sa liberté, fait semblant de le croire coupable, refuse quelque temps de le voir. Maupertuis alors triomphe et insulte son rival. Heureusement Voltaire gagne son procès. Le roi revient à lui le premier avec les plus douces caresses. Voici de nouveau les jaloux confondus ! Mais ceci ne fit qu'exciter davantage, parmi eux, l'esprit de cabale. La fièvre les saisit; ils publient des brochures les uns contre les autres, et le roi, le croira-ton? fait un pamphlet ; contre eux tous ! C'était un feu roulant de brocards, d'épigrammes en vers et en prose. Voltaire, comme les autres, fit un libelle. Il n'y avait plus, dans cette mêlée, ni roi, ni grand philosophe, mais une troupe d'écoliers en bataille.

// ri y avait plus ni roi, ni grand philosophe! Je me trompe, ils se retrouvaient toujours dans le tête-

à-tête. Débarrassés alors, jei'ai dit, de ce malheureux entourage de gens de lettres, Voltaire et Frédéric reprenaient leur niveau. Plus ils se connaissaient, moins ils se comprenaient peut-être, mais plus ils s'étonnaient et se confondaient l'un l'autre. En dépit de leurs tracasseries, ils se sentaient faits pour s'aimer. Cependant quelque chose encore affligeait Voltaire, dans ces entretiens sérieux, c'était l'athéisme du roi-, c'était précisément ce qu'il avait tant redouté: son mépris pour les hommes. De ce côté, il lui rappelait quelquefois milord Bolingbroke , quoique avec un esprit d'une bien autre étendue. A la vérité, ce n'était plus une recommandation, à ses yeux, que de j ressembler à Bolingbroke; son admiration pour le \ célèbre sceptique avait beaucoup baissé , surtout j depuis la publication de ses mémoires, qui précisé- : ment venaient de paraître , et que Voltaire avait lus avec dégoût»

Mais il faut dire un mot de la brochure que l'auteur de la Henriade avait lancée dans la mêlée de Berlin, j] et qui eut pour lui des suites si cruelles.

Maupertuis, pour montrer son génie et mettre au jour ses découvertes incomparables, venait de publier un livre de science si bouffon, que ne pas rire aux éclats eût été impossible.

Le président voulait, dans ce livre, que, pour connaître la nature de l'âme, on allât au détroit de Magellan, disséquer des cervelles de Patagons- — il prétendait qu'en enduisantles malades de poix-résine, on pouvait les conserver huit ou neuf cents ans à l'état léthargique, comme des œufs qu'on empêche d'éclore, en les privant d'air-, — il enseignait à prédire l'avenir en exaltant son âme ; — et il voulait qu'on perçât un trou de quatre ou cinq cents lieues d'ouverture, qui atteignît jusqu'au noyau central du globe.

Ce n'était pas tout.

Voltaire avait fait connaître à l'Europe la loi de l'attraction newtonienne ; mais il était bien loin, suivant Maupertuis, d'avoir embrassé toute l'étendue de cette loi. Il n'avait pas su voir que les enfants, dans le sein de leur mère, se forment par attraction, ni que l'attraction, agissant incessamment du centre de la terre sur le milieu de notre visage, y fait naître cette protubérance du nez.

On a peut-être remarqué que Voltaire n'avait pas eu un moment de gaieté, depuis la mort de madame du Chatelet. Mais à la lecture du livre de Maupertuis le rire lui revint. Le roi riait aussi, comme on peut le penser ; mais il défendit qu on se moquât publiquement du président de son Académie, choisi, nommé par lui.

— Eh! sire, disait Voltaire, c'est moi qui vous l'a} fait connaître, mais il n'était pas fou alors. Voulez-

vous laisser se répandre sans protestation des rêveries capables de déshonorer les sciences et de couvrir de ridicule les découvertes môme de Newton? Séparons au moins la cause des vraies sciences de celle de ce malheureux visionnaire.

Mais le roi n'en persista pas moins à interdire les railleries publiques contre son président. Voltaire alors, voulant faire sentir à Frédéric lui-même le néant de son autorité royale devant l'autorité du bon sens, s'avisa du plus étonnant pamphlet qui eût jamais paru, et par lequel il fit chorus aux pamphlets de Maupertuis, de Kœnig, de La Beaumelle, et du roi lui-même, puisque Sa Majesté, pour se divertir, voulait des pamphlets.

Cette joyeuse brochure, publiée tout à coup dans Berlin, à l'insu de Frédéric, et par le moyen d'un ancien privilège, avait pour titre : Diatribe du docteur Akakia, médecin du pape.

Il analysait avec sa verve ordinaire le livre de Maupertuis, puis il répétait à chaque page : «Ces folies ont paru sous le nom d'un illustre président ; mais ne croyez pas qu'elles soient de ce savant homme- je sais, moi, docteur Akakia, médecin du pape, qu'elles sont l'œuvre d'un jeune écolier qui, pour mieux débiter son livre, a osé usurper un nom connu et vénéré. Donc, respect à M. le président de l'Académie royale de Berlin! Mais sachons poursuivre et démasquer le jeune faussaire, qui, si l'on n'y eût pris garde,

allait couvrir d'un ridicule éternel le nom de Maupertuis! »

Frédéric, irrité que Ton eût osé commettre dans ses Etats le crime de désobéissance, fit lacérer et brûler tous les exemplaires publiquement par la main du bourreau. On en fit un bûcher sous les fenêtres même de Voltaire. Il regarda la flamme et sourit avec pitié de cette barbarie gothique.

— Un peu d'ellébore, disait-il, donné à Maupertuis eût été plus efficace que cette brûlure de mon pauvre Akakia.

Voltaire aussitôt renvoya au roi son brevet, son cordon, sa croix, sa clef de chambellan, avec ces quatre vers :

Je les reçus avec tendresse, Je les renvoie avec douleur, Comme un amant, dans sa jalouse ardeur, Rend le portrait de sa maîtresse.

Puis il demandait la permission de sortir du royaume- Frédéric lui fit reporter son brevet et sa croix, mais ne répondit rien touchant la permission départir. Voltaire, inquiet, demande à voir Frédéric. Quelques instants d'entrevue suffisent pour tout réparer- ils causent, ils oublient leurs discordes, il n'y a plus que génie et génie. Ils sourient d'avoir été si enfants, puis ils terminent en se moquant, de qui ?

de Maupertuis ! Voltaire, dans cette entrevue, demande la permission d'aller prendre les eaux de Plombières ; elle lui est accordée ; aussitôt il donne des ordres pour qu'on fasse ses malles, il part. Reviendra -t-il? • — Jamais! Le voici à Leipsick. Il était malade, il s'y arrête quelque temps pour réparer ses forces ; il put, dans cette ville, réfléchir quelques jours à sa bizarre destinée. Ce séjour en Prusse, qui vient de s'écouler si rapide pour nous, semblait à Voltaire lui-même avoir passé comme un songe. Ce songe, cependant, avait duré trois ans ! il ne le pouvait croire lui-même.

Comment s'étaient écoulés ces trois ans? Il avait achevé le Siècle de Louis XIV ', continué V Essai sur Vesprit et les mœurs des nations, composé, pour amuser le roi, quelques nouveaux chants de la Pucelle (qu il tremblait bien de voir paraître, car on lui en avait dérobé des copies). Enfin, il avait écrit cette Diatribe d'Akakia. Ces travaux avaient été mêlés de petits voyages de Berlin à Postdam, d'études et d'entretiens philosophiques avec le plus étonnant des hommes; puis étaient venus les tracasseries, les brouilles, les raccommodements- puis, enfin, un galimatias de querelles insensées. Et de tout ce qu'il espérait entreprendre et fonder avec le roi philosophe, qu'était-il résulté? Rien. Au milieu de ces déceptions il eut des maladies, des affaires de négoce, un procès incroyable avec un coquin de juif, des calomnies, des

persécutions, un livre brûlé par la main du bourreau ! Mais tout ceci n'était rien, au prix de ce qui l'attendait encore avant d'avoir franchi les frontières d'Allemagne.

Frédéric avait été pour Voltaire, tour à tour, le Salomon du Nord, Marc Aurèle , l'enchanteresse Alcine; il allait devenir Deny s de Syracuse.

Voltaire, en quittant Leipsick, était allé, tout malade, faire visite à Son Altesse la duebesse de Gotha, qui lui avait toujours témoigné des bontés, et pour laquelle il commença d'écrire les Annales de V Empire. Il resta dans son château quelque temps, puis s'achemina, à petites journées, jusqu'à Francfort, où malbeureusement il se trouva plus mal et fut obligé de séjourner encore. Il se sentit si malade, qu'il écrivit à madame Denis de venir le rejoindre à Francfort, ce qu'elle fit immédiatement. Pendant ce temps-là, Maupertuis, que X Akakia avait mis dans un état de rage, ne dormait plus-, il écrivit à Voltaire qu'il irait Fattendre à Plombières, pour le tuer. Voltaire, sur cela, ne fit qu'ajouter un post-scriplum à la brochure du tremblant Akakia, qui rendit Maupertuis plus ridicule encore. Frédéric, de son côté, prévoyait bien que Voltaire ne reviendrait plus à Berlin, mais il conservait à son égard la confiance du génie et ne pensait point à lui redemander le volume de ses poésies, pas plus

que Voltaire n'avait songé à lui redemander plusieurs chants de la Pucelle. Mais Maupertuis représenta au roi qu'il aurait dû réclamer le volume de ses œuvres, que certainement Voltaire, de retour en France, mettrait ce recueil à profit de quelque manière. Le soupçon entre vite dans l'oreille des rois, Frédéric crut déjà voir ses poésies secrètes répandues par toute l'Europe. Et il en résulta, dit Voltaire, des choses qui font frémir.

Madame Denis était arrivée malade à Francfort, on l'avait saignée deux fois : l'oncle et la nièce étaient donc encore très faibles l'un et l'autre, lorsqu'un agent royal se présente à eux et, dans un baragouin moitié français, moitié allemand, leur redemande V œuvre de poeshie du roi son maître. Voltaire eut remis sur-le-champ ce recueil- malheureusement il était resté à Leipsick, avec ses autres effets. L'agent leur déclara donc qu'ils resteraient prisonniers à Francfort, gardés dans leur auberge, jusqu'à l'arrivée des bagages; sur quoi il voulut bien écrire et signer ce mémorable billet :

« Monsieur, sitôt le gros ballot de Leipsick sera ici, » oie est l'œuvre de poeshie du roi mon maître, que » Sa Magesté demande, et l'œuvre de poeshie rendu à » moi, vous pourrez partir oit vous paraîtra bon. »

» A Francfort, 1er de juin 1753.

» Freitag,

» Résident du roi mon maître. »

Voltaire, qui souriait encore de cette aventure, écrivit au bas du billet : Bon pour l 'œuvre de poeshie du roi votre maître.

Les bagages, après une attente de trois semaines, arrivent enfin; Voltaire remet V œuvre de poeshie à M. le résident, et se dispose à partir, lorsque celuici, sous le prétexte de lettres de change qu'on ne retrouve pas, l'arrête tout à fait, lui, sa nièce malade et son secrétaire. On les traîne tous les trois en prison, à travers les rues de Francfort. Quatre soldats, jour et nuit, la baïonnette au fusil, sont de faction dans la chambre de Voltaire : et quelle chambre! Madame Denis, enfermée dans un misérable grenier, eut pourtant la faveur d'un lit, mais il lui fallut, même la nuit, avoir à son chevet tantôt un, tantôt quatre soldats. Le secrétaire eut le même traitement. Pendant ce temps-là, les bagages furent visités, fouillés, on lui prit son argent, la plupart de ses objets précieux. Freitag avait fait autrefois son apprentissage d'agent royal parmi des voleurs de grand chemin, à Dresde, d'où on l'avait banni, après l'avoir condamné au carcan. Il se souvenait de son ancien métier. Après avoir ainsi pillé les prisonniers, il eut l'impudence de leur demander encore cent vingt écus par jour, pour les frais de leur détention, qui dura douze jours.

Qu'on juge si Voltaire, après cette aventure, s'éloigna le plus vite qu'il put de cette Allemagne !

Le voici à Colmar, d'où il commence à remplir la France entière du récit de sa captivité et des brigandages de l'agent de Prusse. Frédéric désavoua Freitag. Ses ordres, on le peut croire, avaient été dépassés; mais il ne destitua peint ce sbire. 11 fut , bonteux pourtant de sa colère, il tâcha de réparer sa i faute et renvoya à Voltaire V œuvre de poeshie. Celui- ! ci, dans son premier mouvement d'indignation et de j dépit, au sortir de Francfort, se mit à écrire ses Mémoires ; il y racontait avec des sarcasmes terribles toute l'histoire de son voyage en Prusse. Mais sa colère ne put durer aussi longtemps qu'il aurait fallu j pour terminer ces mémoires : ils les mit de côté, n'y pensa plus, crut même les avoir détruits, et ce n'est y qu'après sa mort qu'on a retrouvé, parmi ses papiers, cette page curieuse de sa vie. Il songeait si peu à conserver ces chapitres qu'il les transporta en partie . (mais avec d'amples modifications) dans quelques notes biographiques qu'il a laissées sur lui-même, intitulées : Commentaires historiques sur V auteur de J la Henriade. Voltaire n'éprouva pas seulement une colère très vive de ce traitement, il en eut un chagrin ! dont il conserva les traces longtemps. Il s'attristait 1 d'avoir été ainsi trompé par celui qu'il avait tant aimé (car son amitié pour Frédéric avait été vraie et profonde), il s'attristait de voir cette amitié, sur laquelle l'Europe avait eu les regards et dont on avait attendu tant de résultats admirables, devenue un

sujet de risée. 11 s'attristait surtout de voir la philosophie humiliée par cette aventure. Ce chagrin apparaît très bien, quelques jours après l'emprisonnement de Francfort, dans une lettre à madame Denis, donl il fut obligé de se séparer quelque temps.

« Il y avait trois ou quatre ans que je n'avais » pleuré, lui dit-il, et je comptais bien que mes » vieilles prunelles ne connaîtraient plus cette fai- » blesse, jusqu'à ce quelles se fermassent pour jamais. » Hier, le secrétaire du comte de Stadion me trouva » fondant en larmes ; je pleurais votre départ et votre » séjour ; l'atrocité de ce que vous avez souffert perdait » de son horreur quand vous étiez avec moi ; votre » patience et votre courage m'en donnaient; mais, » après votre départ, je n'ai plus été soutenu.

» Je crois que c'est un rêve; je crois que tout cela » s'est passé du temps de Denys de Syracuse : je me » demande s'il est bien vrai qu'une dame de Paris, » voyageant avec un passe-port du roi son maître, ait » été traînée dans les rues de Francfort, par des sol- » dats, conduite en prison sans aucune forme de » procès, sans femme de chambre, sans domestique, » ayant à sa porte quatre soldats, la baïonnette au » bout du fusil , et contrainte de souffrir qu'un commis » de Freitag, un soldat de la plus vile espèce, passât » seul la nuit dans sa chambre. Quand on arrêta la » Brinvilliers, le bourreau ne fut jamais seul avec » elle : il n'y a point d'exemple d'une indécence si

YOLTAIHE. 227

» barbare. Et quel était votre crime? D'avoir couru » deux cents lieues pour conduire aux eaux de Plom- » bières un oncle mourant, que vous regardiez » comme votre père.

» Il est bien triste pour le roi de Prusse, de n'avoir » pas encore réparé cette indignité commise en son » nom, par un homme qui se dit son ministre. Passe » encore pour moi : il m'avait fait arrêter pour ravoir » son livre imprimé de poésies, dont il m'avait gra- » tifié . et auquel j'avais quelques droits; il me » l'avait laissé comme un gage de ses bontés et )> comme la récompense de mes soins : il a voulu » reprendre ce bienfait ; il n'avait qu'à dire un mot, h ce n'était pas la peine de faire enfermer un vieil- » lard qui va prendre les eaux. Il aurait pu se sou- » venir que depuis plus de quinze ans, il m'avait » prévenu par ses bontés séduisantes , qu'il m'avait, » dans ma vieillesse, tiré de ma patrie; que j'avais » travaillé avec lui deux ans de suite à perfectionner I» ses talents, que je l'ai bien servi et ne lui ai manqué » en rien .

» J'espère qu'il connaîtra, tôt ou tard, qu'il a été j» trop loin, que mon ennemi l'a trompé, et que ni !» Fauteur, ni le roi, ne devaient pas jeter tant d'amerj» tume sur la fin de ma vie. 11 a pris conseil de sa j» colère, il le prendra de sa raison et de sa bonté. » Mais que fera-t-il pour réparer l'outrage abomii» nable qu'on vous a fait en son nom? »

228 VOLTAIKK.

Voltaire, dans son séjour en Prusse, n'avait réalisé aucun des résultats qu'il avait espérés ; mais il en rapportait une leçon utile: celle de ne plus tant se fier aux rois.

11 renonça aussi, après l'expérience de Berlin, au risible rêve d'établir, à Clèves ou ailleurs, une colonie de philosophes; il ne songea plus qu'à s'établir lui-même, dans une position aussi forte, aussi indépendante que possible. 11 se félicitait donc, plus que jamais, d'avoir fait une grande fortune. Mais ne voulant plus vivre auprès d'aucun roi, pas même auprès du roi de France, il renonce à son voyage à Rome : s'il n'était rien résulté d'utile pour la philosophie d'une visite à Frédéric, que pouvait-il attendre d'une visite au pape?

D'ailleurs, c'est en France qu'il veut s'établir; et plusieurs raisons l'y rappellent.

Quelques écrivains déjà célèbres dans divers genres, ayant à leur tête d'Alernbert et Diderot, venaient de commencer Y Encyclopédie. C'était la grande entreprise du xvme siècle : ils voulaient faire de ce monument immense une citadelle à la philosophie, où cette reine nouvelle des nations demeurât à jamais invincible.

» Que Y Encyclopédie devienne un sanctuaire où ;

» les connaissances des hommes soient à l'abri des » temps et des révolutions ! » disait d'AIembert, dans le Discours 'préliminaire.

Diderot en avait répandu partout le prospectus, qui déjà enthousiasmait les lecteurs ; mais le Discours de d'AIembert, chef-d'œuvre de lucidité, de modération, de raison et d'adresse, acheva d'emporter les suffrages,

Il s'agissait d'écraser la superstition et de rendre impossible le retour de la barbarie.

C'était une entreprise de géants (malheureusement 1 des pygmées s'en mêlèrent) .

Qu'on juge si Voltaire promit avec joie sa collaboration à une telle œuvre !

Tout ce qui s'était fait un nom dans les sciences et les lettres se montra fier de prêter son concours ; et ce monument érigé à la raison le fut précisément comme l'avaient été tant de monuments religieux, par l'enthousiasme. Chacun y travailla et nul ne voulut de salaire. Diderot et d'AIembert, comme directeurs, durent seuls recevoir un traitement; mais leurs soins ne se bornèrent pas à diriger l'entreprise, à corriger les épreuves (quel travail immense!). D'AIembert rédigea les articles de mathématiques et de géométrie , l'intrépide Diderot, l'âme de cette entreprise, et que Voltaire ne se lassait pas d'applaudir, prit, pour sa tache, tous les articles sur les arts et métiers; pour cela, pendant plusieurs années, il dut

visiter, interroger les ouvriers des différentes industries, examiner les machines , les faire dessiner, les mettre en mouvement et y travailler quelquefois de ses propres mains, alin d'en mieux concevoir le jeu et d'en mieux expliquer les ressorts, mais, surtout, afin de sentir les avantages et les inconvénients de chacune d'elles pour l'ouvrier. Les moindres métiers, les plus vulgaires, les plus méprisés, il les faisait entrer dans ce sanctuaire des sciences ; il spiritualisait, il sacrait, en quelque sorte, toutes ces industries; il ennoblissait ces artisans dédaignés ; il trouvait aux métiers leur théorie, leur histoire, il leur donnait leurs titres de noblesse. V Encyclopédie sanctifiait le travail. Rien de tel ne s'était vu dans le monde. La grandeur de nos industries modernes est souvent pressentie par Diderot; la seule invention du métier à bas (machine admirable) l'avait enthousiasmé comme eût fait un poème, un tableau, une action héroïque. C'était une manifestation de l'esprit, et Diderot la saluait avec joie. Il voua un culte aux arts et pressentit qu'ils préparaient un nouvel ordre de choses. La science faisait son entrée dans l'atelier du pauvre : quelle révolution ! Qu'on se représente ces ouvriers courbés, déformés sur leur métier, de père en fils, depuis des siècles, devenus en quelque sorte eux-mêmes partie de ce métier, négligés, ignorés, méprisés du reste du monde!... Un monsieur, un savant, un homme illustre frappait à leur porte :

c'était Diderot. L'ouvrier levait sur lui ses yeux allanguis, quelquefois méfiants. Que venait-il faire? — Eli ! pauvre homme, tombe à genoux et bénis cette main, elle t'apporte la lumière et la liberté.

Voilà quelle fut l'œuvre de la philosophie au xvmc siècle , et voilà ce qui la rendait sainte aux yeux de Voltaire ; aussi voulut-il se rapprocher des encyclopédistes... Autre chose encore le rappelait en France : au moment où le philosophisme éclatait clans toute sa puissance, il semblait aussi plus sérieusement attaqué; ce n'était plus seulement les Fréron, les jésuites Nonotte et Patouillet, ou quelques évoques, tels qu'un Boyer ou un le Franc de Pompignan, qui cherchaient à discréditer la philosophie ; des académies mêmes osaient mettre en question l'utilité des sciences et clés lettres. Une académie de province (l'académie de Dijon) venait de donner cette question pour sujet de prix. Cela seul parut une impertinence à Voltaire- mais ce qui l'indigna bien plus, c'est qu'il se trouvât un esprit assez à rebours pour traiter ce sujet dans le sens antiphilosophique, et qui osât, dans une déclamation emphatique, parler de la nécessité de mettre un frein aux gens de lettres. C'était, aux yeux de Voltaire, un véritable blasphème

Le nommé Rousseau, de Genève, ancien garçon horloger, ancien laquais, eut la hardiesse de tenir ce langage, à la face de l'Europe, l'année même où

parut le premier volume de Y Encyclopédie ; et les académiciens de Dijon couronnaient un tel discours !

Voltaire sent la nécessité de venir mettre ordre à ces dissidences. Il songe donc à opérer tout doucement son retour, car l'embarras est de savoir si on le laissera s'établir en France, après un séjour de trois ans à Berlin, et après toutes les interprétations calomnieuses que les Fréron et autres ont données à ce séjour auprès d'un monarque étranger. Louis XV lui tient rancune-, madame de Pompadour est indifférente ; la reine est dévote et protège Fréron ; M. d'Argenson, son ami, qui Veut certainement protégé et à qui Ton vient de dédier V Encyclopédie, est en ce moment tombé du ministère et tout à fait en disgrâce.

Voltaire commença par profiter très babilement de sa maladie même : il lui était survenu un peu d'hydropisie, pour laquelle il fut condamné à manger des cloportes* il s'en alla à petites journées aux eaux de Plombières. Pouvait-on priver un mourant de venir prendre les eaux? Il écrit au duc de Richelieu : « Il n'y a que mes ennemis qui disent que je me porte bien. » Il avait d'ailleurs intéressé le public à ce voyage, en annonçant, dans le post-scriptum de son Akakia, que Maupertuis devait l'aller rejoindre à Plombières, pour le tuer.

En partie rétabli (car il avait été véritablement

malade), il songe à mettre la dernière main à son Histoire de l'esprit humain (Essai sur les mœurs), dont plusieurs fragments avaient déjà paru sans son aveu. Il n'avait point cessé d'y travailler depuis quinze ans, mais quelques points restaient à éelaircir. On n'avait point alors de bibliothèque plus riche en documents historiques que celle des bénédictins de l'abbaye de Sénones, où vivait le riche et savant dom Calmet; Voltaire alla s'enfermer avec les pères, dans ce séjour de l'étude. Par amour pour la science, il se fit moine quelque temps. Pouvait-on encore chasser du royaume un pauvre vieillard malade, qui n'avait plus d'autre consolation que celle d'éclaircir quelques points historiques? L'aimable dom Calmet, le plus ingénu et le plus crédule de tous les érudits, lui fit un charmant accueil, mit à sa disposition, avec empressement, ses trésors historiques. Voltaire, comme tout le monde (et peut-être un peu plus que tout le monde), s'amusa parfois de la crédulité du bon père, qui avait fait un Traité sur la sorcellerie , sur les vampires, et qui, dans ses Commentaires sur la Bible, donnait sérieusement les plans de l'arche de Noé et de la tour de Babel ! Cependant, à la mort du crédule docteur, c'est à lui que les moines de Sénones demandèrent des vers pour son portrait; etl'auteur de Y Essai sur les mœurs fit à cette occasion un joli quatrain que l'on admire encore dans une lettre adressée à dom Faugères, neveu et successeur de dom Calmet.

Nous avons vu Fauteur de V Essai sur les mœurs voyager en Hollande, en Angleterre, en Prusse ; mais son esprit avait accompli de Lien autres voyages. Ce Magellan de la philosophie avait fait le tour du monde autant de fois qu'il y avait eu de siècles depuis Charlemagne. Il avait môme reculé ses investigations historiques jusque chez les plus anciens peuples de Tlnde. Tant de travaux, pour mieux apprécier cette question décisive si souvent débattue avec Bolinghroke, avec madame du Chatelet et Frédéric : Jusque) quel point les hommes sont-ils dignes de la liberté? Car cette question de la liberté, c'est-à-dire de la responsabilité morale des peuples, fut pour lui la première de toutes. On sait combien il préféra la civilisation à l'état sauvage, cependant il n'hésita point à prononcer, clans Y Essai sur les mœurs, qu'il vaudrait encore mieux être libre que civilisé, s'il était vrai que civilisation et liberté fussent incompatibles.

Il voulut donc se donner à lui-même un tableau général des mœurs et de l'esprit des nations. Les premiers éléments de ce tableau avaient été donnés parBossuet; il voulut continuer, en l'agrandissant, ce magnifique ouvrage. Bossuet, dit-il, avait saisi le véritable esprit de l'histoire universelle, au moins

dans ce qu'il dit de l'empire romain, mais il s'était arrêté a Charlemagne. C'est en commençant à cette époque, que Voltaire se fait un résumé de l'histoire. Mais il lui faut souvent remonter à des temps antérieurs. Bossuet, malgré sa profonde intelligence de l'enchaînement qui relie tous les siècles et tous les événements, avait eu le tort de trop rétrécir la scène historique. Dans les, temps antiques, il avait oublié les plus anciens peuples de l'Orient, tels que les Indiens, les Chinois; dans les temps modernes, il avait traité trop légèrement les Arabes, qui fondèrent, dit Voltaire, un si puissant empire et une religion si florissante, et dont il ne parle que comme d'un déluge de barbares.

Voltaire voulut faire de V Essai sur les mœurs une œuvre qui s'élevât au-dessus de toute polémique. S'il s'était montré homme de lutte dans la grande mêlée de son siècle, il se fit, dans cette histoire, le pontife et

I le juge d'un monde. Cette intention d'équité apparaît dès les premières pages : « Nous cherchons, dit-il, la

i vérité, et non la dispute. »

Le titre des premiers chapitres témoigne de Fini-

I mensité du. sujet qu'il embrasse :

1° Changements dans 1e globe. — Précurseur de

: nos grands géologues, il annonce des sciences encore inconnues. Ce premier chapitre contient en germe le

1 discours de Olivier, sur les révolutions du globe. 2° Des différentes races d'hommes. — On dirai I qu'il

lui fut réservé de prendre l'initiative de toutes les sciences modernes-, il ne résume pas seulement les sciences du passé, il semble dicter le programme des recherches à venir.

3° De l'antiquité des nations. — Un siècle d'avance ils pressenties travaux de nos orientalistes modernes.

h° De la connaissance de Vàme. — Il examine d'abord quelle idée les premiers peuples ont pu avoir de Pâme. « Voyez nos paysans, dit-il, ils n'en » acquièrent qu'une idée confuse sur laquelle même » ils ne réfléchissent jamais. La nature a eu trop de » pitié d'eux pour en faire des métaphysiciens; cette » nature est toujours et partout la même. Elle fit sentir » aux premières sociétés qu'il y avait quelque être » supérieur à l'homme quand elles éprouvaient des » fléaux extraordinaires -, elle leur fit sentir de même » qu'il est dans l'homme quelque chose qui agit et » qui pense... »

Puis viennent les chapitres :

5° De la religion des premiers hommes.

6° Des sauvages.

Qu'on lise cet éloquent chapitre vi, où faisant un parallèle de nos paysans et des Hurons, des Algonquins, des Illinois, des Cafres et des Hottentots, il s'écrie : « Les peuplades d'Amérique et d'Afrique sont » libres, et nos sauvages n'ont pas même l'idée de » liberté... Ils connaissent l'honneur, dont jamais » nos sauvages d'Europe n'ont entendu parler. Ils

» ont une patrie, ils l'aiment, ils la défendent; ils » font des traités; ils se battent avec courage, et » parlent souvent avec une énergie héroïque. Y a-t-il » une plus belle réponse dans les grands hommes de » Plutarque, que celle de ce chef de Canadiens, à quj » une nation européenne proposait de lui céder son » patrimoine : Nous sommes nés sur cette terre, nos » pères y sont ensevelis ; dirons-nous aux ossements de » nos pères : Levez-vous et venez avec nous dans une » terre étrangère? »

— Passant de l'état sauvage à l'état social, il donne pour fondement à la société deux sentiments moraux : la commisération et la justice.

— En voyant la diversité infinie des événements de ce monde, il dit, après un long récit de calamités et de révolutions : « Tout change sur la terre; la vertu seule ne change jamais. »

— Au milieu de tant de crimes et de folies, les grands hommes sont pour lui des consolateurs; il se plaît à leur rendre justice, on sent qu'il est avec eux en quelque sorte en famille -, il les reconnaît et les salue à travers les siècles, tous ceux qui ont voulu comme lui éclairer le monde. « Il n'est point, dit-il, de véritablement grand homme qui n'ait un bon esprit. »

— Quant aux persécuteurs, il ne se contente pas de les flétrir, il montre l'inutilité de leurs crimes, en leur prouvant que, malgré tant de persécutions.

l'hérésie va toujours grandissant, des vaudois aux albigeois, aux hussites, aux protestants.

— S'il parle avec liberté de l'Eglise romaine, il en parle avec justice • s'il montre qu'elle s'est toujours décidée pour V opinion qui soumettait le plus V esprit humain et qui anéantissait le plus le raisonnement, il avoue qu'au milieu de la barbarie universelle, il y eut toujours dans ses rites, malgré tous les troubles et tous les scandales, plus de décence, plus de gravité qu'ailleurs ; et Von sentait, dit-il, quen tout celte Église, quand elle était libre et bien gouvernée, était faite pour donner des leçons aux autres.

Mais de tels aveux ne le rendent que plus fort ensuite et plus éloquent pour démontrer comment le saint-siége devint quelquefois le siège de tous les crimes.

— Rien ne l'arrête lorsqu'il s'agit d'être juste. La plupart des beaux esprits au xvme siècle se moquaient de saint Louis, par la raison qu'il avait été saint. Voltaire n'hésite pas à dire qu'il fut « en tout le » modèle des hommes. Sa piété, dit-il, qui était celle » d'un anachorète, ne lui ôta aucune vertu de roi. » Une sage économie ne déroba rien à sa libéralité. 11 » sut accorder une politique profonde avec une justice » exacte (leçon ci tous les souverains) • et peut-être » est-il le seul souverain qui mérite cette louange : » Prudent et ferme dans le conseil, compatissant » comme s'il n'avait jamais été que malheureux. Il

» n'est pas donné à l'homme de porter plus loin la » vertu. »

— La joie de Voltaire, c'est de trouver du bien sur la terre. Ce qu'il aime, ce qu'il exalte, c'est la vertu; dès qu'il l'aperçoit quelque part, il la montre avec

I orgueil-, partout il est à sa recherche, comme d'autres à la recherche du mal. Les plus grands scélérats même (chose admirable!), il est content s'il peut leur enlever un seul de leurs crimes, s'il peut prouver qu'on leur en attribue plus encore qu'ils n'en ont commis. Il a ainsi disculpé de deux ou trois crimes, Néron, Tibère, et jusqu'au misérable pape Alexandre VI. L'histoire n'était à ses yeux qu'une longue calomnie de l'espèce humaine. Ce qui l'afflige, ce qui lui coûte à dire, mais ce qu'il dit pourtant, quoique avec douleur, c'est que ; « les hommes sont » très rarement dignes de se gouverner eux-mêmes. » On peut croire qu'après un tel aveu, rien ne saurait lui coûter. La crainte du ridicule ne lui vient même pas ; ce n'est plus seulement pour ses contemporains qu'il écrit, c'est pour le petit nombre d'àmes justes et d'esprits droits, qui pourront dans l'avenir trouver

! là un résumé de l'histoire du monde.

C'était une opinion générale au xvinc siècle, que la chevalerie avait été une institution extravagante: mais Voltaire sait replacer les choses à leur vraie

'place, et rend justice à cette institution : — « Ces » temps de grossièreté, de séditions, de rapines et de

» meurtres, furent cependant le temps le plus brillant » de la chevalerie. Elle servait de contre-poids à la » férocité générale des mœurs... »

— Quanta la PucelU d'Orléans, devenue un objet de raillerie depuis le ridicule poëme de Chapelain, rendu plus ridicule encore par les satires de Boileau, le xvme siècle pouvait-il la comprendre? Les beaux esprits d'alors ne savaient (jue rire de la pauvre villageoise. Voltaire, malgré son propre poëme (écrit pour amuser l'aristocratie de son temps), n'en fat pas moins le premier à apercevoir en elle la vraie sainte de la France. « Elle fit à ses juges une réponse digne d'une mémoire éternelle, » dit-il; et un peu plus loin, il ajoute : Elle aurait eu des autels dans les temps héroïques...

— Quelquefois il intercalait dans ce livre des réponses aux écrivains de son temps. C'est ainsi que, faisant allusion au système de Montesquieu dans V Esprit des lois, il laisse échapper ces paroles judicieuses : Il est bien délicat de chercher les raisons physiques des gouvernements. Il fait très bien comprendre que Montesquieu, tout pénétrant qu'il est, et malgré la reconnaissance qui lui est due pour avoir } restitué au genre humain ses titres perdus, n'en a pas moins rétréci le point de vue historique : cette influence physique existe sans doute, mais elle ne peut suffire à expliquer l'histoire.

Personne n'expose mieux que lui l'enchaînement

des événements de ce monde, et c'est à quoi il revient sans cesse : « Dans la foule des révolutions que nous » avons vues, dit-il, d'un bout de l'univers à l'autre* » il paraît un enchaînement fatal des causes qui » entraînent les hommes... »

A la longue il trouve, parmi ce spectacle de ruines, quelques consolations :

« Au milieu de ces saccagements et de ces destructions que nous observons dans l'espace de neuf cents » années, nous voyons un amour de Tordre qui anime » en secret le genre humain, et qui a prévenu sa » ruine totale. C'est un des ressorts de la nature qui » reprend toujours sa force 5 c'est lui qui a formé le » code des nations... »

Et ailleurs, avec plus de force, il dit encore: » Gomment peut-on imaginer qu'il y ait un ordre, et » que tout ne soit pas la suite de cet ordre? Comment » l'éternel géomètre ayant fabriqué le monde, peut- il » y avoir dans son ouvrage un seul point hors de la » place assignée par cet artisan suprême? On peut » dire des mots contraires à cette vérité; mais une » opinion contraire, c'est ce que personne ne peut » avoir quand il réfléchit. »

— Au moment où toutes les religions étaient attaquées, comme autant d'impostures, par les libres penseurs anglais, par quelques allemands et même par deux ou trois encyclopédistes, lorsque toutes les sectes s'accusaient réciproquement de toutes les hor-

reurs, Voltaire, qui se reprochait maintenant, chose hien remarquable! d'avoir fait Mahomet (dans sa tragédie) plus méchant qu'il n'avait été, Voltaire, dis-je, eut le courage de soutenir que : « la reli- » gion enseigne la môme morale à tous les peuples. » sans aucune exception-, les cérémonies asiatiques » sont bizarres, les croyances absurdes, disait-il, mais » les préceptes justes.,...

» En vain quelques voyageurs et quelques mission- » naires nous ont représenté les prêtres d'Orient » comme des prédicateurs de l'iniquité; c'est caloin- » nier la nature humaine : il n'est pas possible qu'il » y ait jamais une société religieuse instituée pour » inviter au crime

» On s'est servi dans toute la terre de la religion » pour faire le mal, continue-t-il, mais elle est partout » instituée pour porter au bien... »

— Quant à ceux qui abusent de la crédulité des peuples et de leur faiblesse, l'Europe frémit encore, après un siècle, des foudres vengeresses que Voltaire fit éclater contre eux*

Tel était le livre que l'auteur de Zaire^ presque exilé, voulait publier en rentrant en France!

Entouré d'ennemis puissants et implacables, brouillé avec deux rois, que ne risquait-il pas en publiant cette

VOLTAIKE. 2Z|3

histoire des neuf derniers siècles, où la vérité était dite sur tout, lorsque déjà le Siècle de Louis XIV ne lui avait attiré que malveillance? Où trouver un asile? Il chercha quelque temps dans les Vosges- il ne voulait pourtant qu'un abri pour y mourir en paix. Voilà au moins ce qu'il disait en tous lieux, et il se félicitait presque d'être malade, quoique cette mauvaise santé, qui le mettait souvent aux portes du tombeau, lui causât aussi du chagrin et de l'inquiétude ; mais qu'il en sut tirer un admirable parti! Je meurs, je suis à l'agonie, disait-il sans cesse, cependant il n'en commençait pas moins des entreprises de jeune homme; il songeait à fonder une colonie agricole ; mais où se fixer? Car s'il voulait cultiver la terre, il tenait aussi à publier son Essai. Les Français étaient plus que jamais affolés de théâtre • pour se rendre chez eux l'opinion favorable, il leur donna une tragédie nouvelle : VOrphelin de la Chine. Il n'avait rien fait pour le théâtre depuis la mort de madame du Chatelet, et cette pièce est faible; mais le cinquième acte parut si pathétique et fit verser tant de larmes, que voici de nouveau tous les cœurs à M. de Voltaire. Mais les esprits changent vite en France, et il n'était pas sans inquiétude sur l'orage qu'allait soulever certainement Y Histoire générale. Les chapitres sur Léon X et Luther, les querelles du sacerdoce et de l'empire, etc., etc., le plongeaient dans mille appréhensions.

Le pis, c'est qu'on avait imprimé furtivement deux

Ikk VOLTAIRE.

volumes de cette Histoire générale, remplis, pour le perdre, des plus indignes interpolations.

Ce qui aggravait la situation, c'est qu'on le menaçait partout de publier la Pucellc. II écrit à d'Argental, dans son effroi : « Il n'y a que trop de copies de » cette dangereuse plaisanterie. Je sais à n'en pas » douter qu'il y en a à Paris et à Vienne, sans compter » Berlin. C'est une bombe qui crèvera tôt ou tard » pour m' écraser. »

Pour comble d'horreur, Fréron parla de ce poème dans son journal : « Mon ange, ajoutait Voltaire, il » faut fuir je ne sais où. »

Il songeait à se cacher en Suisse, lorsqu'une circonstance imprévue vint lui rendre quelque sécurité : étant allé à Lyon, où le duc de Richelieu lui avait donné rendez-vous, il reçut du public, dans cette ville, et principalement au théâtre, un si brillant accueil, on y fit éclater une telle joie de sa présence, il fut si pressé, si applaudi de la foule, de telles acclamations éclatèrent sur son passage, qu'il vit bien que la France est le vrai pays de la gloire. Ce qui le combla de joie dans son propre triomphe, ce fut de voir quels progrès l'esprit public avait faits en faveur de la philosophie. A la vérité, M. le cardinal de Tencin, archevêque de Lyon, fut indigné de ces ovations décernées à l'étrange voyageur, mais celui-ci s'en soucia peu.

Le roi et le rovaume savaient donc sa rentrée en.

France-, cependant Tordre de repartir, qu'il avait redouté d'abord, ne venait pas. En effet, il n'avait point été prononcé contre lui de sentence d'exil. Il reprenait donc bon courage -, toutefois il laissa bien voir que son projet n'était pas de revenir à Paris, mais de s'établir dans une retraite le plus solitaire possible. Il résolut de se fixer sur le territoire de France, mais tout près de Genève, et le prétexte qu'il en donna mérite qu'on le dise : il s'était décidé à choisir ce canton, disait-il, à cause du voisinage d'un fameux médecin. C'était Tronehin, qui crut très fermement que sa réputation avait seule engagé le célèbre malade à s'établir aux portes de Genève.

XLYJ

Nous sommes en 1755, Voltaire a soixante et un ans-, le voici établi dans un vaste domaine, formé de plusieurs seigneuries achetées par lui, et s'étenclant sur les territoires de France, de Savoie, de Genève et de Suisse. Le voici donc habitant à la fois deux rovaumes et deux républiques, il eut fallu, pour l'exiler désormais, l'entente de toutes les puissances.

Ce magnifique domaine, unique au monde par la beauté inexprimable de sa situation et par cet avantage de faire son seigneur citoyen de quatre nations, était composé des seigneuries de Ferncy, deTournèy,

de Monrion et d'une jolie maison de campagne située sur le territoire de Genève, au bord du lac, et qu'il appela les Délices.

La position était inexpugnable, on ne brûlait plus les philosophes, il n'avait plus à craindre que le poignard de quelque fanatique -, mais il y songea peu, il était d'ailleurs entouré et gardé comme un roi.

Le voilà donc devenu un grand seigneur terrien, enraciné en quelque sorte dans le sol de quatre puissances ! « Je suis de toutes les nations », écrivait-il. Pour la première fois, il éprouve la joie de se sentir tout à fait libre : il peut agir, parler : il n'a guère écrit jusqu'ici qu'au nom de la philosophie, mais sa voix va devenir celle de tous les muets de ce monde, la voix des paysans, la voix des serfs. Il sera, au centre de l'Europe, le laboureur roi. Aussi quelle joie de cette installation! Chevaux, bœufs, moutons, charrues, chariots, il achète, sème, plante, défriche, bâtit tout un village-, il fait venir des colons, crée des manufactures. Le voici dans sa sphère de créateur el de réformateur : il fait des plans, donne des ordres, voit la nature elle-même se transformer sous ses yeux : un désert se change en une colonie laborieuse et prospère. C'est pour lui l'aurore d'une existence heureuse, qui lui permet de donner carrière à toutes ses facultés; c'est la vie humaine dans toute sa plénitude; et c'est pour cette vie, dit-il, que l'homme est né. Quand Dieu créa Adam, il le mit dans un beau

jardin ut opcraretur eum , pour qu'il le cultivât.

Son bonheur , son enthousiasme éclatent dans toutes ses paroles : on le dirait rajeuni. Il écrit à Thiriot : « Je me suis fait maçon, charpentier, jardinier. »

Puis il ajoute en riant: « Nous sommes occupés, » madame Denis et moi , à faire bâtir des loges pour » nos amis et pour nos poules. Nous faisons faire des » carrosses et des brouettes • nous plantons desoran- » gers et des oignons, des tulipes et des carottes; » nous manquons de tout. Il faut fonder Carthage... i » Ma maison est dans le territoire de Genève, et mon » pré dans celui de France. Il est vrai que j'ai à l'au- » tre bout du lac une maison qui est tout à fait

» suisse. »

Il l'invite à venir passer au moins un an aux bords de son lac : « Vous y serez, — lui dit-il avec la 1 » gaieté d'un jeune homme, — alimenté, désaltéré, » rasé, porté de Prangin aux Délices, des Délices à » Genève, à Morges, qui ressemble à la situation de » Gonstantinople, à Monrion, qui est ma maison près » Lausanne; vous y trouverez partout bon vin. bon » visage d'hôte, etc., etc. »

Le voici plus que jamais redevenu poëte :

Liberté, liberté, ton trône est en ces lieux !

Qu'il est doux d'employer le déclin de son âge Gomme le grand Virgile occupa son printemps! Du beau lac de Mantoue il aimait le rivage; Il cultivait la terre , et chantait ses présents.

C'est la cour qu'on doit fuir, c'est aux champs qu'il faut vivre. Dieu du jour, Dieu des vers , j'ai Ion exemple à suivre ; Tu gardas les troupeaux, mais c'était ceux d'un roi ; Je n'aime les moutons que quand ils sont à moi. L'arbre qu'on a planté rit plus à notre vue Que le parc de Versaille et sa noble étendue.

Dans son enthousiasme il crée, en jouant, une littérature nouvelle, celle de ces charmants contes en vers et en prose : Le pauvre Diable , les Chevaux et les Ânes , le Russe à Paris, Micromégas , Jcannot et Colin , etc.

Il crée le style de ses admirables épîtres :

En vain sur son crédit un délateur s'appuie ; Sous son bonnet carré que ma main jette à bas , Je découvre en riant la tête de Midas. ' J'honore Diderot, malgré la calomnie;

Ma voix parle plus haut que les cris de l'envie ; Les échos des rochers qui ceignent mon désert Répètent après moi le nom de D'Alembert.

On le voit écrire, plus tard, à madame du Deffant

« Si j'osais, je me croirais sage, tant je suis heu- » reux. Je n'ai vécu que du jour où j'ai choisi ma » retraite- tout autre genre de vie me serait insup- » portable. Paris vous est nécessaire ^ il me serait » mortel : il faut que chacun reste dans son élément. » Je suis très fâché que le mien soit incompatible » avec le vôtre

» J'ai de très vastes possessions que je cultive... » Ma destinée était de finir entre un semoir, des » vaches et des Genevois.

» Voilà ma vie, madame, telle que vous l'avez » devinée ; tranquille et occupée, opulente et philo— » sophique, et surtout entièrement libre. »

C'était de quoi faire mourir les envieux. Que pensaient de cette vie heureuse Fréron, Boyer, Berthier, la Beaumelle, iïïauperluis, les frères Pompignan et les jésuites Nonotte et Patouillet? Qu'en pensait-on à Versailles? Que pensaient to:.:s ceux qui s'étaient réjouis de ce que, vraisemblablement, il n'aurait bientôt plus un coin de terre pour se réfugier en Europe? La joie de voir ses ennemis confondus, le triomphe de la philosophie en sa personne entraient I pour une grande part dans son bonheur. Il avait, en effet, quelque droit d'êtrefîer, celui qui avait fait proclamer souveraines, par l'opinion publique, la Raison et la Justice, celui qui, pour la première fois, donnait à l'Europe le spectacle d'un citoyen libre, libre dans ses actions et dans sa parole. Et ce n'est pas

ici la liberté de parole accordée à celui dont la pensée est esclave, c'est l'affranchissement de l'esprit humain • c7est la proclamation de l'autorité suprême de l'âme. — Que Ton comprenne bien ceci et que l'on s'explique comment la gloire de Voltaire est restée si grande , au milieu des clameurs qu'a soulevées son œuvre.

XLVTI

Le voilà donc seigneur de Ferney, de Tourney, de Monrion, etc. Pour commencer, il plaide : il avait acheté la terre de Tourney du président de Brosses. Celui ci profita de l'absence de l'acquéreur pour ajouter un article au contrat. Il en résulta un procès que Voltaire gagna , je crois ; mais il ne s'en tint pas là. Le président, homme de beaucoup d'esprit et très influent, ayant été sur le point d'entrer à l'Académie française, Voltaire voulut montrer, du fond de sa retraite, jusqu'où pouvait aller sa puissance • il obtint de faire fermer les portes de l'Académie au président de Brosses.

Cette querelle donna lieu, parmi les désœuvrés, à une avalanche de brochures, d'épigrammes et de quolibets -, mais Voltaire n'en prit que plus à cœur le soin de sa colonie. Il fait venir de Genève des artisans, principalement des horlogers- il crée une école, bâtit une église, construit un théâtre où sou-

venlil a Lekain pour acteur. Ou sait que Lekain lui devait sa fortune. Le célèbre tragédien avait été, dans sa jeunesse, apprenti orfèvre; Voltaire reconnut sa vocation sur un geste qu'il fit un jour en lui remettant une tabatière ; il lui donna ses premières leçons dans Fart de la déclamation (ou il excellait luimême) et il le fit entrer au théâtre. Depuis Baron (élevé par Molière), de tels accents pathétiques n'avaient plus retenti sur la scène française.

L'auteur de Y Essai sur les mœurs fondait donc, au milieu des montagnes du Jura, sur les bords du lac de Genève, dans un pays aussi fertile qu'admirable, une colonie à laquelle il donna pour base, la liberté. Il voulait que les arts y fussent en honneur, et il y bâtit un théâtre où bientôt il jouera lui-même ses propres pièces. Dans le même temps, je l'ai dit, il élève une église : à quel patron consacrée? A celui qu'adorent tous les peuples, au Dieu éternel qu'il avait eu la joie, dans ses travaux historiques, de retrouver au fond de toutes les religions, au grand esprit de concorde, d'unité et de création, devant qui s'évanouissent toutes les sectes, ou plutôt devant qui toutes les religions se reconnaissent sœurs : deo erexit voltaire $ ces trois mots sont gravés au portail de l'église de Ferney. Il ne se contenta pas de bâtir cette église, il y prêcha quelquefois. L'évêque d'Annecy voulut l'en empêcher; mais Voltaire plaida et confondit l'évêque en produisant un ancien titre

par lequel les seigneurs de Ferney avaient le droit d'admonester leurs vassaux à l'église.

Pendant qu'il bâtissait Ferney, il dut se tenir aux Délices; mais tout allait vite avec lui, et la nouvelle maison ne larda pas à être en état de le recevoir.

« Cette maison de Ferney, disait-il, est jolie et » commode; l'aspect en est charmant*, il étonne et ne » lasse point. C'est, d'un côté, le lac de Genève, c'est » la ville, de l'autre ; le Rhône en sort à gros bouil- » Ions, et forme un canal au bas de mon jardin; la » rivière d'Arve, qui descend de la Savoie, se précipite » dans le Rhône; plus loin on voit encore une autre » rivière. Cent maisons de campagne, cent jardins, » ornent les bords du lac et des rivières -, dans le loin- » tain s'élèvent les Alpes, et à travers leurs précipices » on découvre vingt lieues de montagnes couvertes de » neiges éternelles. »

La maison des Délices était plus belle et dans une situation plus magnifique encore, mais Voltaire se plut toujours mieux à Ferney, parce qu'il était là au milieu de sa colonie d'artisans et de laboureurs qui l'adoraient. Il leur bâtissait des maisons à mesure que leur nombre augmentait, il leur prêtait, pour s'établir, de l'argent sans intérêt*, il leur avait donné une église, un théâtre, une école, il leur donna bientôt aussi un hôpital. Sa maison était comme une maison bénie, et toute créature autour de lui semblait être dans un monde enchanté. En 1771, tout le pays de

Gex fut en proie à la famine -, le seul village de Ferney fut épargné ; Voltaire fit venir de Sicile du blé qu'il distribua à tous ses colons, pour un prix au-dessous de celui d'achat. Aussi ces braves gens, dont il faisait la joie, ne savaient quels témoignages lui donner de leur reconnaissance; à sa fête, le jour de Saint-François, c'étaient par tout le village, des jeux, des illuminations, des feux d'artifice ; les jeunes gens se formaient en compagnies militaires et le venaient saluer musique en tête aux cris de Vive M. de Voltawe!

Les dimanches , ils venaient danser dans son château; ils y trouvaient, dit son vieux secrétaire Wagnière, toutes sortes de rafraîchissements; il venait les voir danser, les excitait, et partageait la joie de ses colons, qu'il appelait ses enfants. Les jeunes gens du village firent faire une médaille d'or avec le portrait de M. de Voltaire, et cette médaille fut donnée pour prix à celui qui montra le plus d'adresse à l'exercice au fusil. Ses bontés s'étendaient bien au delà de ses domaines; pour n'en citer ici qu'un exemple, rappelons qu'après la bataille de Rosback, il écrivit à son banquier de Berlin, de donner de sa part aux officiers français, blessés et prisonniers, l'argent dont ils auraient besoin.

Quel noble emploi de la fortune !

« Il faut être économe dans sa jeunesse , disait-il ; » on se trouve dans sa vieillesse un fonds dont on est

» surpris. C'est le temps où la fortune est le plus » nécessaire, c'est celui où je jouis- et après avoir » vécu chez des rois,/e me suis fait roi chez moi. »

Tout ce qu'il y avait d'illustre en Europe, voulut le visiter dans ses domaines, et il avait quelquefois à sa table plus de trente convives, mais rarement paraissait-il au milieu d'eux; il restait au travail, qu'il aimait de plus en plus • son bonheur, sa vraie récréation, c'était de voir agir sous ses yeux ces artisans et laboureurs -, il n'était intraitable qu'aux paresseux et aux mendiants.

Le travail est mon Dieu , lui seul régit le monde ; Il est l'âme de tout.

Ceux qui l'avaient vu autrefois, au milieu du luxe de Cirey, étaient étonnés de la simplicité royale et champêtre de sa maison. Tout y peignait l'abondance, l'hospitalité, le goût des arts; mais tout y était simple. Etait-on dans une ferme , était-on chez un prince? On ne l'aurait su dire. Ce qu'il y avait de certain, c'est qu'on était dans un lieu unique au monde.

Le musicien Grétry, qui le vint voir, rend compte ainsi de sa visite : « Tout m'enchantait dans ce lieu » charmant : les parterres, les bosquets, les animaux » les plus rustiques me semblaient différents sous un » tel maître. — Il semblait avoir transféré à Ferney y> le centre de la France. La correspondance conti-

V0LTA1KE. 255

» nuelle qu'il entretenait avec les gens de lettres, était » le journal qui l'instruisait chaque jour des mouve- » ments de la capitale. »

Au milieu de cette vie heureuse, croit-on qu'il ne va plus songer qu'à ses propres plaisirs; croit-on qu'il ne reprendra désormais la plume que pour quelques amusements littéraires? Non, car il y a des malheureux et il faut que sa voix se fasse entendre pour eux- il y a des bourreaux, il faut qu'il les flétrisse; il y a des jugements iniques, il faut qu'il les fasse casser; il y a des victimes, il faut qu'on les réhabilite.

A peine est-il installé à Ferney, qu'il publie une Requête à tous les magistrats du royaume; ce n'est plus en son nom, ce n'est plus au nom de la philosophie qu'il parle, mais au nom de paysans opprimés :

« La portion la plus utile du genre humain, celle » qui vous nourrit, crie du sein de la misère à ses » protecteurs:

» Vous connaissez les vexations qui nous arrachent » si souvent le pain que nous préparons pour nos » oppresseurs mêmes. La rapacité des préposés à nos » malheurs n'est pas ignorée de vous. Vous avez » tenté plus d'une fois de soulager le poids qui nous » accable, et vous n'entendez de nous que des béné- » dictions, quoique étouffées par nos sanglots et par » nos larmes.

» Nous payons les impôts sans murmure, taille,

» taillon, capitations, double vingtième, ustensiles, » droits de toute espèce , impôts sur tout ce qui sert » à nos chétifs habillements, et enfin, la dixme à nos » curés, de tout ce que la terre accorde à nos travaux, » sans qu'ils entrent en rien dans nos frais. Ainsi, au » bout de Tannée, tout le fruit de nos peines est » anéanti pour nous. Si nous avons un moment de » relâche, on nous traîne aux corvées à deux ou trois » lieues de nos habitations, nous, nos femmes, nos )> enfants, nos bêtes de labourage également épuisées, » et quelquefois mourant pêle-mêle de lassitude sur la » route

» Tous ces détails de calamités accumulées sur » nous, ne sont pas aujourd'hui l'objet de nos plain- » tes. Tant qu'il nous restera des forces nous travail- » lerons ; il faut ou mourir, ou prendre ce parti.

» C'est aujourd'hui la permission de travailler pour » vivre que nous vous demandons. Il s'agit de la qua- » dragésime et des fêtes. »

La Fontaine, avec un admirable bon sens, avait fait dire à un artisan dans ses fables :

On nous ruine en fêtes.

Er monsieur le curé

De quelque nouveau saint charge toujours son prône.

Au xvii* siècle, cette loi du chômage était respectée du peuple et assez généralement suivie \ mais au xvme, il y eut quelques résistances, çà et là, ou

VOLTAIHE. 257

tout au moins quelques hésitations. Les curés se récrièrent contre les progrès de l'irréligion. De pauvres gens furent traînés en prison, enlevés à leurs familles et ruinés à jamais pour avoir donné quelques soins à leurs maigres récoltes aux jours de la Purification, de la Visitation ou de Saint-Mathias et de Saint-Barnabe.

Il s'agissait aussi du carême, dans la Requête à tous les magistrats. Il n'y avait pas encore bien des années que des malheureux avaient été condamnés à mort, pour avoir mangé un morceau de vieux lard, plutôt que de se laisser mourir de faim. Mais laissons la parole à celui qui prit la noble tache de parler au nom de tant d'infortunés :

« Tous nos jours sont des jours de peine. L'agri- » culture demande nos sueurs pendant la quadra- »gésime, comme dans les autres saisons. Notre » carême est de toute l'année. Est-il quelqu'un qui y> ignore que nous ne mangeons presque jamais de » viande ? Hélas ! il est prouvé que si chaque personne » en mangeait, il n'y en aurait pas quatre livres par » mois pour chacune. Peu d'entre nous ont la conso- » lation d'un bouillon gras dans leurs maladies. On » nous déclare que pendant le carême, ce serait un » grand crime de manger un morceau de lard rance » avec notre pain bis. Nous savons même qu'au tre- » fois, dans quelques provinces, les juges condam- » naient au dernier supplice ceux qui, pressés d'une

» faim dévorante , auraient mangé en carême un » morceau de cheval, ou d'autre animal jeté à la » voirie... »

Puis il ajoute en note :

« Copie de f arrêt sans appel prononcé par le grand juge des » moines de Saint- Claude, le 28 juillet 1629.

» Nous, après avoir vu toutes les pièces du procès, et de » l'avis des docteurs en droit, déclarons le dit Guillon, écuyer, » dûment atteint et convaincu d'avoir, le 31 du mois de mars » passé , jour de samedi , en carême , emporté des morceaux » d'un cheval jeté à la voirie, dans le pré de cette ville, et d'en » avoir mangé le 1er d'avril. — Pour réparation de quoi, nous » le condamnons à être conduit sur un échafaud qui sera dressé » sur la place du marché, pour y avoir la tête tranchée, etc.

» Suit le procès- verbal de l'exécution. »

Un peu plus loin il reprend :

» Nous vous avons demandé la permission de vivre, » nous vous demandons la permission de travailler. »

Tel fut le premier fruit de sa vie nouvelle, au milieu des paysans.

Les grands aristarques de la capitale furent déconcertés et presque fâchés de voir M. de Voltaire employer à ces vulgarités un aussi beau talent que le sien. C'est là, disaient-ils, son défaut général : il ne sait point employer son génie, il le mettait autrefois dans l'irréligion, il le met aujourd'hui clans un

Y0LTA1KE. 259

discours trivial en faveur de quelques rustres. Il faut bien que son esprit baisse pour qu'il descende à de pareils détails, etc., etc.

Quel recueil on ferait de l'ineptie des hommes !

On a vu le mot de Voltaire : Après avoir vécu chez des rois, je me suis fait roi chez moi, je jouis...

Mais jouir, pour lui, c'était faire du bien aux hommes, malgré leur sottise, c'était agir- aussi son activité s'était-elle augmentée avec le temps : chaque année semblait lui apporter des facultés nouvelles. Nous voici dans une époque de sa vie où l'historien peutà peine le suivre. Son esprit est partout et occupé de tout à la fois. En 1757, au milieu de ses travaux agricoles, croira-t-on qu'il invente une machine de guerre, un char armé de feux? Il est vrai que ni Richelieu, ni Frédéric (auquel il l'envoya plus tard), ni l'impératrice de Russie ne voulurent s'en servir. Mais cela nous montre son activité prodigieuse.

En 1756, il envoie d'un seul coup al' Encyclopédie les articles : Gazette, — Généreux, — Genre de style, — Gens de lettres, — Gloire, — Glorieux, — Goût, <— Grâce, — Grand, — Grandeur, — Grave.

A quelques jours de distance, ce sont les articles : Histoire, — Heureux, — Idolâtrie, — Imagination, etc.

Cependant il avait quelque chagrin de voir le peu

d'unité de cette vaste entreprise, et les contradictions nombreuses qui s'y rencontraient d'un article à l'autre. V Encyclopédie fut souvent rédigée par les ennemis mêmes de V Encyclopédie. Les efforts de Diderot et de d'Alembert échouèrent de ce côté. Diderot eut à soutenir contre les éditeurs une lutte qui, seule, l'aurait illustré.

La cabale ne s'en tint pas à ces tracasseries ; elle fit plus : elle obtint du roi une déclaration qui infligeait la peine de mort à tous ceux qui publieraient des écrits tendans à attaquer la religion.

Voltaire, dans cette circonstance, proposa aux encyclopédistes de les loger tous chez lui, leur promettant d'employer la moitié de son bien au succès de cette entreprise : Je voudrais, dit-il, venir à bout de cette affaire et mourir gaiement.

Il eut, dans le même temps, un bien autre trouble que celui de V Encyclopédie : la Pucelle fut imprimée, et, malgré ses protestations, répandue par toute l'Europe. Et comment imprimée? avec des interpolations scandaleuses, des vers infâmes où l'on insultait Voltaire lui-même. L'ignominie, la stupidité ne pouvaient être poussées plus loin. Il avait tremblé de voir ce poëme imprimé; mais que dit-il en le voyant ainsi défiguré? Il est vrai que bientôt il en parut des éditions moins fautives; mais ce n'en était pas moins un livre publié sans l'aveu de l'auteur, et ce livre n'en contenait que mieux tout ce qu'il fallait pour le

perdre. On se révoltait contre quelques plaisanteries, mais ce qui blessait, c'étaient les hardiesses contre les rois et les prêtres. La débauche d'esprit et de mœurs, en ce siècle, était récompensée, on en pourrait citer vingt exemples-, contentons-nous d'un seul : Piron, l'auteur de YOde à Priape, avait une pension de 1,200 livres sur la cassette du roi. Mais Voltaire, qui n'avait mis en vers quelques obscénités que pour plaire à cette cour licencieuse, sentit bien qu'il serait accablé plus que jamais par la calomnie, et accablé par cela même qu'il y avait des choses très sérieuses dans ce poëme. Sa crainte fut moins d'être compromis aux yeux de ses contemporains, qu'aux yeux de la postérité. On voit dans ses lettres à ses amis son désespoir de l'apparition de ce poëme. Cependant beaucoup de gens estimables lisaient la Pucelle, et ne s'en fâchaient pas. Voltaire écrit à d'Argental : « Le » résident de France et un magistrat sont venus chez » moi lire la véritable leçon. Ils ont été intéressés en » pouffant de rire ; ils ont dit qu'il faudrait être un » sot pour être scandalisé. Voilà où j'en suis, c'est-à- » dire au désespoir, car malgré l'indulgence de deux » hommes graves, je suis plus grave queux. Une » vieille plaisanterie de trente ans jure trop avec mon » âge et ma situation. »

Après avoir hésité quelque temps, ne sachant s'il ne devait pas s'en tenir à un désaveu pur et simple d'un poëme ainsi falsifié -, il prit enfin la résolution

d'en publeir lui-même le véritable texte, qu'il lui fallut achever, car il ne l'avait jamais été. Il comprit qu'autrement une portion du public continuerait à lui attribuer celui qui avait paru sous son nom. Il fit donc imprimer la Pucelle, après l'avoir achevée à la hâte- et ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'il retrouva, pour y mettre la dernière main, des heures d'inspiration charmante. La première édition se terminait par cet épilogue, plein de grâce, que bientôt tout le monde sut par cœur :

C'est par ces vers , enfants de mon loisir , Que j'égayais les soucis du vieil âge : 0 don du ciel ! tendre amour ! doux désir ! On est encore heureux par votre image ; L'illusion est le premier plaisir.

J'allais enfin , libre en mon ermitage , Chantant les feux de Jeanne et de Dunois , Me consoler de la jalouse rage , Des faux mépris , des cruautés des rois , Des traits du sot , des sottises du sage ; Mais quel démon me vole cet ouvrage?

Brisons ma lyre ; elle échappe à mes doigts.

Vers cette époque, le gouvernement, à force de fautes, de scandales et de faiblesse, était tombé dans un mépris difficile â peindre. Madame de Pompadour,

qui dirigeait le monarque, se mit en tête de devenir un grand politique, et crut que son premier devoir était de se faire dévote, après avoir été autrefois philosophe. L'autorité morte aux mains de Louis XV, elle pensa que l'homme le plus capable de la lui rendre était Voltaire, dont elle voyait partout le nom si redoutable. Mais il fallait bien, pour entrer dans ce plan, qu'il simulât aussi un peu de dévotion! Elle commença donc, tout en faisant parvenir ses éloges à Fauteur de la Pucelle, par lui faire demander, avec beaucoup d'instances, une traduction des psaumes en vers, s'engageant à en faire, aux frais de l'Etat, une magnifique édition au Louvre. Madame de Pompadour lui promit bien plus (et ceci est à peine croyable, quoique très vrai), elle lui promit de le faire nommer cardinal...

Voilà les comédies qui se jouent dans les cours !

Voltaire ne s'indigna pas de ce projet , il en sourit.

Madame de Pompadour en eut quelque dépit; on sut que la proposition de traduire les psaumes avait été faite à l'auteur de la Pucelle, et qu'il avait refusé d'accomplir ce travail; aussitôt les ennemis, les envieux, les fanatiques répétèrent à l'envi qu'il n'avait refusé que parce qu'il s'était senti incapable de traduire les livres sacrés. Voltaire, pour toute réponse, fit une élégante traduction en vers du Cantique des Cantiques et de Y Ecclésiaste, traduction qui charma

ses amis , et qu'il publia lui-môme avec des notes et des observations critiques sur le texte de Salomon.

Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que la publication de la Pucelle, loin de diminuer son crédit, l'avait rendu plus fort. Ce poëme, dont toutle monde s'amusa, lui fit mieux sentir tout ce qu'on peut en France par le rire. Quelque chose lui disait que, pour réformer ce pays, il faudrait être un gamin de génie, un divertisseur, comme l'avaient été Molière et Rabelais. 11 s'était montré autrefois injuste envers ce dernier; au contraire, maintenant il le relisait sans cesse, il en savait même de longs passages par cœur (il le dit dans une lettre à madame du Deffant) • mais il sentait qu'il faudrait être surtout un rieur en action. Malheureusement il était vieux, et ce rôle ne lui convenait guère; néanmoins il y fit ce qu'il put; rien ne lui coûta pour flétrir l'hypocrisie et la superstition ; et il eut cette joie, avant de mourir, de reconnaître qu'il y était parvenu.

Le voilà donc persuadé, plus que jamais, après la Pucelle, que la gaieté est le génie de la France. Aussi, même au milieu d'entreprises sérieuses, le voyons-nous y recourir tout de suite contre les ennemis de la raison.

En 1760, il fut question de nommer Diderot de l'Académie française ; c'eût été un hommage rendu à Y Encyclopédie; mais Diderot eut pour concurrent M. le marquis le Franc de Pompignan , qui l'emporta sur lui, grâce à la faveur du roi. Le Franc, tout boursouflé de se voir préféré au directeur de X Encyclopédie, se permit, dans son discours de réception, une sortie indécente contre les philosophes. Voltaire fit pleuvoir sur lui un déluge vengeur de petits pamphlets, en vers et en prose : les Quand, — les Si , — les Pour , — les Que, — les Qui, — les Quoi, — les Car, — les Ah, ah!... Le pauvre homme en fut submergé, tout grand seigneur qu'il était. L'auteur des Quand et des Qui ne s'en tint pas là, il fit des chansons, entre autres celle-ci sur une fête donnée par le Franc de Pompignan dans son village, qu'il distribua, paroles et musique, à toute la terre :

Nous avons vu ce beau village

De Pompignan , Et ce marquis brillant et sage ,

Modeste et grand , De ses vertus premier garant :

Et vive le roi et Simon le Franc,

Son favori ,

Son favori.

11 a recrépi sa chapelle

Et tous ses vers ; Il poursuit avec un saint zèle

Les gens pervers.

Tout son clergé s'en va chantant :

Et vive le roi et Simon le Franc,

Son favori ,

Son favori.

En Aumusse un jeune jésuite

Allait devant , Gravement marchait à sa suite

Sieur Pompignan , En beau satin de président :

Et vive le roi et Simon le Franc,

Son favori ,

Son favori.

Je suis marquis , robin , poëte ,

Mes chers amis ; Vous voyez que je suis prophète

En mon pays.

A Paris c'est tout autrement :

Et vive le roi et Simon le Franc ,

Son favori ,

Son favori.

J'ai fait un psautier judaïque ,

On n'en sait rien ; J'ai fait un beau panégyrique ,

Et c'est le mien ; De moi je suis assez content :

Et vive le roi et Simon le Franc,

Son favori ,

Son favori.

Cela ne devait pas donner de sitôt l'envie de parler contre les philosophes en pleine académie , même avec la sanction royale.

Nul personnage ne prêtait plus au ridicule que ce Pompignan. Il avait publié, en tête de ses œuvres poétiques, une préface dans laquelle on trouve cette phrase : Quiconque ne pleurera pas à ces vers, ne pleurera jamais que d'un coup de poing.

Pour mieux faire comprendre ces larmes qu'il attendait du lecteur, et qui malheureusement se changèrent en éclats de rire, il faut dire que le Franc avait traduit Jérémie, ce qui donna lieu à cette épigramme de Voltaire :

Savez- vous pourquoi Jérémie A tant pleuré , pendant sa vie ?

C'est qu'en prophète il prévoyait Qu'un jour le Franc le traduirait.

Il semblait véritablement que le seigneur de Ferney jouât une pasquinade avec les frères Pompignan (car le traducteur de Jérémie avait un frère : Moïse le Franc de Pompignan, évêque de Puy en Vélay et conservateur du prépuce de Notre Seigneur J.-C.)monseigneur Févêque et monsieur le marquis, auteur de la Tragédie de Didon, furent transformés par Voltaire en caricatures d'une farce de foire , et il passa toute Tannée 1760 à donner la comédie au public avec ces deux personnages :

Les sots sont ici-bas pour nos menas plaisirs.

268 YOLTAIKE.

Les premières années du séjour à Ferney avaient été pour Voltaire, comme pour la France, pleines de sécurité et de calme. L'Europe était plus heureuse qu'elle ne l'avait été depuis longtemps : « Le com- » merce florissait de Pétersbourg jusqu'à Cadix, » dit Voltaire dans son Précis du siècle de Louis XV (qu'il écrivait alors, pour faire suite au Siècle de Louis XIV). Les beaux-arts et la philosophie étaient partout en honneur. « L'Europe entière ne vit guère » luire de plus beaux jours que depuis la paix d'Aix- » la-Chapelle, en 1748, jusque vers l'an 1755. » Mais une longue suite de malheurs devait succéder à ces quelques années de prospérité. « Ces malheurs nou- » veaux de l'Europe semblèrent être annoncés par des » tremblements de terre qui se tirent sentir en plu- » sieurs provinces, mais d'une manière plus terrible » à Lisbonne qu'ailleurs. Un grand tiers de cette ville » fut renversé sur ses habitants • il y périt plus de » trente mille personnes : ce fléau s'étendit en Espa- » gne-, la petite ville de Sétubal fut presque détruite, » d'autres endommagées; la mer, s'élevant au-dessus » de la chaussée de Cadix, engloutit tout ce qui se » trouva sur le chemin : les secousses de la terre qui » ébranlaient l'Europe, se firent sentir même en » Afrique -, et le même jour que les habitants de Lis-

» bonne périssaient , la terre s'ouvrit auprès de » Maroc-, une peuplade entière d'Arabes fut ensevelie » dans les abîmes ; les villes de Fez et de Méquinez » furent encore plus maltraitées que Lisbonne. »

Au milieu de ces calamités, Fauteur de la Henriade se ressouvint de Pope qu'il avait connu autrefois en Angleterre, parmi les free-thinkers, et de son système de Tout est bien. C'est contre ce système qu'il écrivit alors son douloureux poëme du Désastre de Lisbonne :

Nos chagrins, nos regrets, nos pertes sont sans nombre.

Le passé n'est pour nous qu'un triste souvenir ;

Le présent est affreux , s'il n'est point d'avenir ,

Si la nuit du tombeau détruit l'être qui pense.

Un jour tout sera bien, voilà notre espérance ;

Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion.

Les sages me trompaient et Dieu seul a raison.

Cette manière d'interpréter l'optimisme reste toujours la sienne; il écrit, en 1758, dans sa correspondance : « C'est l'éternité à venir qui fait l'optimisme, » et non le moment présent. »

Il lui semble d'ailleurs que cette doctrine du Tout est bien, ne pourrait qu'arrêter l'essor de la vertu et diminuer le principe d'action. Comment, sans une indifférence coupable, admettre une telle maxime, lorsque le monde n'eut jamais tant besoin de réfor-

mes ?

En même temps que le Désastre de Lisbonne, et dans le même volume, il publie le poëme sur la Loi naturelle , qui semble devoir consoler du tableau de tant de malheurs. Il consacre une fois encore les charmes de sa poésie à ramener les esprits vers les pensées sérieuses ^ au milieu d'une société de grands seigneurs sceptiques et légers, quand l'incrédulité absolue siège sur plusieurs trônes, quand l'Eglise elle-même est vide de son Dieu, il se fait le rénovateur de la parole sainte. Grâce à lui, la voix, de la conscience ne restera pas muette ; il l'entend retentir dans son cœur et la proclame avec une puissance qui fait crouler tout ce qui a le mensonge pour appui. C'est l'hypocrisie, mais c'est aussi l'incrédulité qu'il attaque.

L'homme est-il, sans secours, à Terreur attaché? Quoi ! le monde est visible et Dieu serait caché I Quoi ! le plus grand besoin que j'aie en ma misère Est le seul qu'en effet je ne puis satisfaire ? JNon , le Dieu qui m'a fait ne m'a point fait en vain.

A la même époque, 1755, écoutons les paroles qu'il prête à Socrate, parlant à ses juges :

» Juges athéniens, prenez garde... quand vous » proposez des choses ridicules à croire, trop de gens » alors se déterminent à ne rien croire du tout. Ils » ont assez d'esprit pour voir que votre doctrine est » impertinente ; mais ils n'en ont pas assez pour*

» s'élever jusqu'à la loi véritable- ils savent rire de » vos petits dieux, et ils ne savent pas adorer le Dieu » de tous les êtres, unique, incompréhensible, incom- » municable, éternel et tout juste comme tout-puis- » sant. »

Personne n'était donc plus que lui occupé de Dieu • il tremblait que les prêtres n'en affaiblissent l'idée, qu'ils ne rendissent son nom ridicule ou odieux • il sentait que leurs doctrines insensées étaient la principale cause de l'athéisme où se laissaient aller quelques esprits. Ceci nous explique son indignation, qui sans cesse ramène sa pensée sur la terre, lorsqu'elle est prête à s'envoler dans les cieux -, il faut qu'il combatte... Aussi le voit-on chaque jour quitter les régions sublimes pour descendre à des luttes nouvelles. Là est sa gloire ! Au contraire, les autres grands esprits de ce temps, les Montesquieu, lesBuffon, les d'Alembert, etc., aiment à conserver leur gravité, ils veulent rester dignes, craignent de se commettre avec des adversaires de trop petit état ou de trop bas étage. Mais Voltaire, dans son ardeur, s'oublie lui-même, il oublie le soin de sa réputation. Que lui importe ce que dira de lui son siècle qu'il méprise, pourvu qu'il conserve aux hommes la consolation suprême, c'està-dire la croyance en Dieu! Il sait bien que pour la postérité, la justice et la vérité sont les seules souveraines, et qu'en tout cas si l'on ne peut compter sur la justice des hommes, il y a toujours la justice éter-

nelle. Mais se disait-il tout cela? Non, son enthousiasme, son amour du Lien remportaient... Il n'y a point dans la vie des hommes d'un grand cœur toute la réflexion que nous leur prêtons. Mais sans qu'ils le sachent, la plus grande sagesse est en eux.

J'ai cité quelques mots tout à l'heure du drame en prose de Socrale; c'était encore un pamphlet terrible contre les prêtres, les faux juges, les calomniateurs.

Il est, à cette époque, tellement en verve, qu'ayant fait une comédie (le Droit du seigneur), il la fit, contre son habitude, assez agréable, il y mit de l'entrain, beaucoup de charme et quelques vers heureux :

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