‹ Voltaire FinancierChapitre 95 sur 108 · Prospectus, Œuvres éd. Moland, tome XLVII, p · texte numérisé non relu

Prospectus, Œuvres éd. Moland, tome XLVII, p

écrit : « Un marquis gênois, nommé Vial ou Viale, s’est

Ta

adressé à un de nos comptoirs, et malheureusement au plus pauvre; il lui a commandé des montres et des bijoux pour la cour de Maroc. Je me défiais beaucoup des Marocains et des marquis. Le noble Génois Viale n'en a pas usé noblement : il a fait une banqueroute complète, et n’a pas daigné seulement répondre aux lettres que mes artistes lui ont écrites. Cette triste aventure retombe entièrement sur moi, et elle n’est pas la seule.

« Vous connaissez M. l’envoyé de Gênes, il est votre ami...

« Je lui enverrais un mémoire détaillé sur cette banqueroute qui est certainement frauduleuse. »

Après la chute du duc de Choiseul, Voltaire crut que

toute sa colonie allait être ruinée. Pour remplacer ce protecteur, il s’adressa à Catherine II et lui recommanda sa manufacture. Entre autres passages de sa correspondance qui se rapportent à cette affaire, en voici un que

nous extrayons d’une lettre à l'impératrice de Russie du ee décembre 1770 : « Je prends la liberté de vous parler

d’une fabrique de montres établie à Ferney, et de vous offrir ses services lorsque Votre Majesté, en accordant la paix à Moustapha, voudra lui faire la faveur de lui envoyer une montre avec son portrait. Il pourra trembler, mais aussi il pourra être attendri. En un mot, ma fabrique de montres est à votre service : si j'étais jeune, je la conduirais moi-même à Saratof. »

À la suite de cette lettre, Catherine II commande des

montres et Voltaire lui en fait parvenir deux envois pour

lesquels il reçoit trente-neuf mille deux cent trente-huit

livres.

Mais le pouvoir d'achat du marché russe paraissait trop restreint à Voltaire, et Catherine est priée de négccier d'urgence un traité de commerce avec la Chine pour permettre aux montres incomparables du philosophe de pénétrer jusqu'à Pékin.

Nous trouvons ce qui suit dans une lettre à l’Impératrice du 6 mai 1771 : « Les (Genevois ont un comptoir à « Canton, et y gagnent considérablement. Ne pourrait-on « pas en établir un sur votre frontière ? Ma colonie four- « nirait des montres d'argent du prix de douze à treize « roubles, des montres d’or qui ne passeraient pas trente & à quarante roubles, et elle répondrait d’en ‘fournir « pour deux cent mille roubles par an, s'il était néces-

« saire. »

La réponse de l’impératrice qui date du 4 juin 1771 est très encouragearite, car elle est conçue en ces termes : « Je crois qu’il ne serait point impossible de faire passer « de leurs ouvrages à la Chine; mais il faudrait pour cela « quelque marchand instruit qui sut les allures du com- « merce de Kiachta; c’est la place frontière de la Russie « où ce commerce se fait. Il y a cinq ans à peu près qu’à « Moscou et à Tolbolsk il s’est établi quelques faiseurs « de montres dans l'intention d'en envoyer en Chine; ce- « pendant, je crois qu'ils se sont bornés jusqu'ici au dé- « bit intérieur de cet empire-ci. Le transport de Moscou « jusqu'à Selenguisk se fait par eau, et les frais de trans- « port sont très modiques. Je fais revoir le tarif de la « douane du commerce de la Chine, dans l'intention de

« l'alléger pour favoriser l'exportation et l'importation, « Les prix que vous marquez sont si modiques que ces « ouvrages, fabriqués chez vous, ne peuvent qu'avoir un « grand débit 1. » 7

Ce projet ne fut pas réalisé, car la guerre interrompit bientôt les pourparlers et fcrça le philosophe à renoncer à l'idée si séduisante pour lui de fournir en montres la cour de Pékin.

Voltaire, qui songeait dès le début à augmenter la production de sa colonie, comprit vite que le meilleur moyen d'y parvenir, c'était de réduire le coût de production, et pour cela de bien organiser l'achat des matières premières.

Dès le 16 avril 1770, il écrit à un certain Tabareau de lui indiquer une manière d'avoir de l’or d'Espagne en lingots ou espèces, et ajoute qu’il lui en faudra pour environ mille louis par an. ds

La pénurie de mftal précieux amena les horlogers de Ferney à demander au ministre un poinçon spécial fixant pour eux le titre de l'or à 18 carats, au lieu des 28 carats imposés dans le royaume. La cause principale de cette demande, disaient-ils, était qu'ils tendaient plus aux bénéfices du travail qu'au commerce des métaux précieux et préféraient fabriquer les marchandises qu'on vend à bon marché, mais en plus grand nombre.

Après cette demande, ils commencèrent à vendre des montres de 18 carats qui furent aussitôt confisquiées, car

1. Leitre de Catherine II à Voltaire, 4 juin 1771, Jloland, tome XLVII, p. 445.

le ministre {l'abbé Terray) en disciple fidèle de Colbert était inflexible sur les dispositions d’un règlement qui est, disait-il, « la base de la foi que les étrangers ont accordée « au poinçon de France 1 »,

C'est seulement bien plus tard qu'on accorda aux ouvriers de Ferney le droit de travailler l'or à dix-huit carais et l'argent à dix deniers de fin; mais les montres de Terney furent marquées au poinçon étranger et soumises aux mêmes droits que celles de Genève,

La prospérité de la colonie industrielle de Ferney ne fut pas longue. Les horlogers, qui avaient vécu à Ferney en privilégiés, que Choiseul avait exemptés d'impôts, qui ne connaissaient ni les maîtrises, ni les jurandes et n'étaient pas astreints à travailler l'or au titre qui était le titre légal en France, perdirent en 1776 toutes ces prérogatives. Ils furent soumis à l'impôt nouveau sur l’industrie, et on leur interdit de travailler l’or suivant l’usage de Genève. En vain ils firent observer qu'en travaillant l’or à 18 carats et l'argent à 10 deniers ils conservaient au royaume des métaux précieux.

Cet argument eut pas de succès et peu à peu les ouvriers revinrent à Genève et la colonie perdit son activité première ?. Voltaire fit tout pour sauver ses manufactures, aussi bien parce qu’une partie de sa fortune était liée à celle des horlogers qu’à cause de son amour-propre et de ses idées économiques.

La lettre au prince de Condé, son protecteur, du 17 jan-

1. F. Caussy, Voltaire, seigneur de village, p. 253, 254. 2. Dr Félix Gerlier, Voltaire, Turgot et les Franchises du pays de Gex, Paris 1883, p. 72, 73.

vier 1777 est très explicite sur ce pcint, Voltaire s’y plaint en ces termes : « Je n’ai d'autre intérêt dans cette affaire « que celui d'avoir dépensé 600.000 francs à fournir au « Roi de nouveaux sujets et des colons industrieux. C’est « auprès de M. l’intendant de Bourgogne que j'ose de- « mander principalement la faveur de V. A. S. S'il ne « considère que les droits du fisc et les usages établis « dans le royaume, la colonie est perdue, parce qu elle « est composée d'étrangers en faveur de qui on a dérogé « depuis 1770 aux droits du fisc et aux règlements ordi- « naires. On leur faisait la grâce de ne les point inquié- « ter, ils étaient oubliés et ils demandent uniquement à « l'être encore jusqu'à ce que le gouvernement ait pris un « parti sur cet établissement. Il serait dur de voir dans « un désert un chétif hameau, changé en une ville floris- « sante, détruit tout à coup par les commis du marc « d’or, de la marque des fers et de la marque des cuirs 1. » Cette démarche et d’autres de ce genre n’eurent pour effet que de retarder la disparition des manufactures de Ferney créées par l'énergie et les relations d’un homme ef qui ne lui survirent guère.

Voltaire libérateur du pays de Gex. — Avant son établissement à Ferney, Voltaire n'avait jamais cru nécessaire « d'examiner comment le peuple doit contribuer « sans être foulé, et de marquer le point précis, si diffi- « Cile à trouver, entre l'exécution des lois et l'abus des « lois, entre les impôts et les rapines ». Mais il était à

1. Lucien Corpechot, Voltaire à Ferney, d'après des ES inédites. Le Correspondant, 1899 (avril-juin).

peine installé au pays de Gex qu’il sentit l'inconvénient du système en vigueur. Déjà le 18 novembre 1758, il écrivait au conseiller Le Bault qu'une calamité funeste « c'est « la rapacité das Fermes générales, et la rage des em- « ployés. Des infortunés qui ont à peine de quoi man-. « ger un peu de pain noir sont arrêtés tous les jours, « dépouillés, emprisonnés, pour avoir mis sur ce pain « noir un peu de sel qu’ils ont acheté auprès de leurs « chaumières. La moitié des habitants périt de misère, « et l’autre pourrit dans les cachots. Le cœur est déchiré, « quand on est témoin de tant de malheurs. Je n'achète « la terre de Ferney que pour y faire un peu de bien. »

A l’époque où Voltaire s'établit à Ferney, le pays de Gex était placé pour les impôts indirects sous la juridiction des gabelles, si haïe par le peuple. Les Fermes sous l’ancien régime se portaient à maints excès, non seulement par le prix très élevé du sel, qui variait aux environs de dix sous la livre, et par la consommation forcée qui en était imposée aux habitants, mais surtout par les perquisitions continuelles opérées par les agents du fisc.

Les Fermes percevaient encore les aides, c’est-à-dire les droits de circulation sur les boissons, que perçoivent aujourd'hui les contributions indirectes; elles avaient la régie des traites, c’est-à-dire des droits de douane imposables aux marchandises étrangères à leur entrée en France; elles contribuaient à la police des grains et denrées agricoles, dont la circulation à l’intérieur n'était pas libre, et dont l'exportation n'était permise que moyennant une taxe recouvrée par elles.

Comme le pays de Gex éiait essentiellement agricole,

et que son débouché, la ville de Genève, était une ville étrangère, il arrivait que les paysans voyaient le marché de cette ville interdit aux durées de leur crû, et que, d'autre part, ils ne pouvaient en tirer, qu'au prix de droits d'entrée élevés, les objets nécessaires à la vie, épices, meubles, vêtements, outils. La gêne était devenue encore plus pressante depuis 1746, car à cette date ie nombre de bureaux fut porté de trois à huit 1.

Voltaire, qui, suivant son expression « ne regrettait « point l'argent qu’il mettait en bœufs et en vaches, mais « regrettait un denier donné aux traitants ? », avait été frappé par le fait que la province payait au fisc 129.448 livres (chiffres de 1774) dont 23.700 de droits perçus par le domaine; 32.314 de gabelle; 2.000 de traites; 8.744 pour la crue du sel, et enfin 799 livres pour le tabac. Tous ces écus arrachés aux laboureurs à force de vexations et de tracasseries n'entraient pas dans le Trésor, loin de là. Par exemple de 32.314 livres, chiffre brut, le produit de la gabelle se réduisait à 8.400 livres net 3.

Voltaire était très désintéressé en matière d'impôts « car ses terres étaient libres et ne payaient rien au roi; « mais il n’en gémissait pas moins sur le sort de sa petite « province de Gex #. »

1, F,. Caussy, Voliaire à Ferney. La Revue 1918.

2. Lettre à Tronchin, 18 novembre 1759, éd. Moland XL, p. 223..

3. Henri Beaune, Voltaire êt l'Administration du Pays de Gex. Mémoires de l’Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Dijon, 1874.

4. Letire au Président de Ruffey, 16 janvier 1761, Moland XLI, D-150:

Il proposa donc à Fabry, subdélégué de Gex, dans

sa lettre du 4 janvier 1760 l'affaire suivante : « Ne pour-

rait-on pas, après avoir fait sentir aux fermiers généraux Combien le pays de Gex est à leur charge, leur proposer d'accepter une somme de trois cent mille livres au nom du pays, avec la faculté pour tout remboursement d'acheter le sel au même prix que Genève et les Grisons, et de le vendre à l'étranger et au pays de (Gex et surtout à Genève. Ceux qui fourniraient les trois cent mille livres, au nombre desquels vous serez pour si petite somme qu'il vous plairait, se chargeraient de l'entretien des chemins. Plus de garde, pas même à Versoy. La liberté et l'abondance seraient le partage du pays ‘de ‘Gex sous votre administration; point d'impôt sous le nom de rachat des gabelles, nulle gêne, rien que du profit.

« Vous seriez à la tête de la compagnie qui avancerait les cent mille écus. Cette compagnie demanderaït à fournir le sel au pays de Gex, à Genève et Versoy et au pays de Vaud; s’il est possible, à tout l'étranger.

« Elle achèterait 12.000 minots de sel par an, au moins,

« chaque minot reviendrait à environ 6 livres...

« Elle le vendrait au pays de (Gex et à l'étranger le même prix que Genève a fixé. Elle pourrait faire annuellement un profit de 60.000 livres au moins.

« On pourrait encore exiger des fermiers généraux qu'ils nous vendissent tous les ans une certaine quantité de tabac au prix coûtant.

« Pour ces opérations, on fournirait aux fermiers généraux cent mille écus dans les besoins les plus pres-

« sants. On aurait de ces cent mille écus une rente très « considérable; le pays de Gex serait riche, et l’adminis- « tration n'y perdrait pas. » Le président de Brosses, connu pour son amour du dernier huit, fut invité à mettre dans l'affaire son argent de la vente de Tourney « qui « lui rapportait dix pour cent », mais c'est Voltaire qui devait être le principal actionnaire.

Les bénéfices, pour 6.000 livres seraient allés à l’entretien des chemins, pour 30.000 aux associés en intérêts de leurs avances, et pour 24.000 en frais de régie ou jetons. Le subdélégué de Gex, Fabry, dont l'appui était indispensable, devait prendre la présidence de la compagnie.

Le président de Brosses refusa son appui, car il voyait un rival en Voltaire 1. Mais le patriarche s'adressa alors à ses amis. Sur promesse d’une statue à Ferney, madame d'Epinay accepte le soin de la négociation, car son mari était l’un des soixante « sous-rois de France ». Voltaire lui expose que « … le petit pays de Gex d'environ six « lieues de long sur deux de large, étant à quinze cents « toises des limites du Genevois, à une lieue des limites « du canton de Berne, séparé du territoire de Genève par « un seul grand Chemin, séparé de la Franche-Comté par « le Mont Jura impraticable; séparé du Bugey par un « chemin de quarante pieds au fort nommé l’Ecluse, sé- « paré de la Savoie par le lac de Genève d'un côté et de « l’autre par le Rhône; et étant ainsi enclavé entre trois « dominations différentes était devenu le repaire des con- « trebandiers de tous les pays circonvoisins,

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