‹ Voltaire FinancierChapitre 96 sur 108 · A LT · texte numérisé non relu

A LT

« Que quatorze brigades des fermes générales ne pou- « valent empêcher cette contrebande presque toujours « faite à main armée... La raison ‘de cette contrebande « universelle était qu'on pouvait acheter sur la frontière « de Berne et de Savoie le sel à trois sous la livre dans « le temps que la ferme générale le vendait treize sous : « il n’y avait pas de pauvre paysan qui pût résister à un « pareil appas 1. »

Voltaire n'attendit pas le résultat de ses mémoires «et des négociations, mais brusquant l'affaire, il imagina d'offrir 100.000 écus au roi, qui se trouvait dans un besoin pressant par le fait de la guerre. Labat, l'entrepreneur de l'affaire, modérant de son côté ses prétentions, accordait ces ‘300.000 livres, soit pour une jouissance de vingt années, soit pour une jouissance à perpétuité : en échange, il ne demandait que cession de 7.000 minots de sel, et un léger impôt sur les bêtes à corne. « Il y aurait encore, « beaucoup à gagner pour la province et pour la compa. « gnie » déclarait Voltaire ?.

Comme nous l’avons vu, les revenus que la Ferme tirait du pays de Gex étaient presque entièrement absorbés par les frais de perception. En 1758 la Ferme avait proposé elle-même une combinaison semblable à celle qu'elle devait repousser en 1763 lors de la proposition de Voliaire. M. G. Weulersse remarque que ce refus fut causé par la crainte que l'exemple du rachat ne fût contagieux 5.

1. F. Caussy, Voltaire à Ferney. La Revue 1913. 2. F. Caussy, Voltaire, seigneur de village, p. 868. 3. (G. Weulersse, Le mouvement Physiocratique en France

de 1756 à 1770, tome II, p. 350. R

Ce fut seulement quand Turgot arriva au ministère que le patriarche jugea ie moment enfin venu de détacher le pays de Gex des fermes générales. Dès le mois de janvier 1775, il écrivait à Trudaine que les Fermes, se trouvant en perte de 7 à 8.000 livres par leurs frais de régie, il serait avantageux pour elles de recevoir une somme de 20.000 livres qui la province eût payée par Cotisation. F

Un mémoire des Etats de Gex transmis le 24 mars 1775 à M. de Vaines précisa la proposition.

La réponse du ministre dépassa toute espérance : non seulement il promit de libérer la province des gabelles, mais il déclara qu’elle pourrait convenir d’un prix pour l'achat de son sel. C'est dans la revente de ce sel que Voltaire vit un moyen de payer à la fois les dettes de la province, l'indemnité de la ferme et l'entretien des chemins.

Il ne restait plus qu'à se mettre d'accord sur la question du chiffre d'indemnité à payer à la Ferme.

Les « soixante rois de France » demandaient cinquante mille livres par an, que Turgot réduisit de 10.000.

Voltaire considéra cette somme comme une « écorcherie » et, le 10 octobre, il présenta, au nom des Etats, un mémoire où il disait que la Ferme ne retenait chaque année que 7.000 livres de bénéfice, et qu'une somme double, soit de 14 à 15.000 livres, serait un assez beau dédommagement.

Le ministre diminua l'indemnité encore de 10.000 livres. Voltaire fit tout pour faire diminuer encore cette somme,

act

mais il fut obligé de transiger pour trente mille livres 1, ce qui ne l’empêcha pas d'écrire ceci dans sa lettre à Turgot du 8 décembre 1775 : « Qui vous empêchera, Mon-

seigneur, de faire mettre vingt-cinq mille au lieu de trente mille dans votre édit ? Songez, je vous en conjure, que nous sommes, de compte fait, le plus pauvre canton du royaume, que nous payons tout sur le fond de nos terres, et que nos terres, couvertes de glace pendant cinq mois de l’année ne rendent pas trois pour un. Songez que le Corps des fermiers généraux est après celui des Bernardins et des Bénédictins, le corps le plus riche du royaume et qu'une aumône de cinq mille francs ne fut jamais mieux placée.

« D'ailleurs, en vérité, ces soixante rois des aides et gabelles, méritent-ils tant de libéralité de votre part? Ne savez-vous pas lous les tours qu'ils veulent vous jouer, et tous les bruits ridicules qu'ils font courir ? N'êtes-vous pas précisément dans le cas où était le duc de Sully quand tant de financiers et de suppôts s'élevaient contre sa probité éclairée ? Il est bien juste de les condamner à une amende de cinq mille francs en faveur des pauvres de Gex qui vous bénissent ?. »

La promesse de payer tous les ans 30.000 livres fit

que les lettres patentes du 22 décembre donnaient à la

province la liberté sur deux points : 1° l'achat du sel et

du tabac dont il était permis aux habitants de se pour-

voir où « bon leur semblerait »; 2° la répartition et le

1. F. Caussy, Voltaire, seigneur de village, p. 283 à 286. 2. F. Caussy, Voltaire, seigneur de village, p. 887 à 290.

prélèvement de l'impôt destiné à l'indemnité et à remplacer l'impôt sur le sel.

Get accord fut adopté par les Etats de Gex le 11 décembre, grâce à l'insistance et à l'autorité de Voltaire, qui, présent à la séance, ävait su montrer aux ruraux assemblés la plus-value que donnerait aux terres le nouvel arrangement.

Les difficultés commencèrent à l'application du contrat.

Dès le 6 janvier 1776, la province connut les inconvénients de sa nouvelle situation.

Les commis des Fermes installés dans les bureaux du Jura regardèrent le pays comme « province étrangère », s'opposant, en conséquence, à l'entrée en France des denrées de son cru et refusant d'y laisser pénétrer toutes marchandises dont l'exportation hors du royaume était prohibée, telles que blés, bois de chauffage, charbons. Voltaire fit des réclamations, mais sans trop appuyer, car elles étaient illégales.

La question la plus essentielle à résoudre c'était de répartir l'impôt pour le paiement de l'indemnité aux Fermes générales. Les uns voulaient imposer une taxe sur les denrées de consommation, les autres préféraient une contribution sur les biens-fonds.

Voltaire n’était pas partisan d'une contribution sur les biens-fonds, et il était appuyé dans sa résistance par la plupart des membres de la noblesse et quelques députés du clergé. D'une manière générale, comme par hasard les propriétaires tendaient à faire supporter le nouvel impôt par les commerçants et industriels, et ceux-ci étaient plutôt partisans d'un impôt sur la terre. Commanditaire des

horlogers de Ferney et en même temps grand proprié: taire, Voltaire était partisan d'un impôt sur tous les habitants sous la forme d'une taxe sur la consommation du sel 1.

Le premier syndic Fabry, qui avait des relations avec les conseils de Berne et de Genève, eut une idée de génie. Il obtint de Berne, par l'intermédiaire d'un homme de paille, la cession de 2.000 quintaux de sel à 6 livres. L'’entrepreneur se chargeait de payer ce sel comptant et de donner 11.000 livres à la province en vendant le se] 2 sous 9 deniers la livre.

Malheureusement pour Fabry, Voltaire eut la même idée, et, dès qu’il connut le marché, il modéra cet esprit d'entreprise; mais jugeant Fabry dangereux, il plaida sa cause auprès de Turgot. Pendant ce temps, d’autres intéressés avaient obtenu des Fermes 2.000 quintaux de sel pour la province de Gex, et Fabry, qui se croyait victime d’une cabale de ses ennemis, et peut-être de Voltaire, réclama la protection de M. de Brosses ?.

Toute cette affaire fut close par la réponse de Turgot. Aux termes de cette réponse, cette transaction avait pour but d'établir dans le pays un état « absolument analogue « à celui que subsistait avant l’édit et de priver ce pays « de la liberté qu’il avait si longtemps et si ardemment

« sollicitée ». C’est, ajoutait le ministre, « une contraven-

« tion expresse aux dispositions de l’édit du 82 décem-

« bre 3 ».

1. F. Caussy, Voltaire, seigneur de village, p. 295. 2. Ibid., p. 29,6.

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