‹ VoltaireChapitre 41 sur 74 · XXXIII · texte numérisé non relu

XXXIII

à certains pays, à certaines époques, des moteurs puissants qui accomplissent un énorme travail de civilisation : ce sont les grands hommes. Et quand le gi^and homme a la chance de détenir la souveraine autorité, son action, son rendement, si je puis dire, est immense. Cette chance suprême s'est rencontrée quatre fois en Occident, depuis les commencements de l'histoire : d'où les quatre grands siècles, de Philippe et Alexandre, de César et Auguste, des Médicis, de Louis XIV. Ainsi se comhinent dans l'esprit de Voltaire les grands hommes et le hasard pour faire la fonction motrice que Bossuet confiait à la Providence.

La couleur du Siècle de Louis XIV tient à cette multiplicité de points de vue qui, par les jours variés dont elle éclairait les faits, mettait en joie l'intelligence alerte du xvme siècle. Elle tient aussi à l'art qui en a réalisé l'exposition.

Voltaire a, comme toujours, voulu être clair, court, dégagé; il a simplifié, débrouillé, allégé. Il a voulu que son récit eût l'intérêt d'une tragédie : il y a réussi dans l'histoire des traités et des guerres, où la chronologie enchaîne les événements. On suit l'ascension, puis la descente du soleil royal, depuis son lever éblouissant jusqu'aux lueurs sanglantes de son coucher. L'entrée en scène de Louis XIV est préparée par une introduction qui mesure strictement la justice à Louis XIII et Richelieu. Alors paraît le jeune roi qui, en quelques années, redresse la France et la porte au-dessus de tous les Etats européens. Puis on voit tout converger vers l'invasion de la Hollande. Un mouvement allègre porte Louis XIV

jusqu'à Utrecht. Ici se place la péripétie. Quatre cavaliers sont entrés à Muyden où sont les écluses, et n'y sont pas restés : ils ont failli faire réussir, et ils ont ruiné, sans y penser, le dessein de domination universelle. Sur ce petit incident, tout le drame revire. A Nimègue, c'est l'arrêt, à Ryswick, c'est l'échec de la grandeur de Louis XIV, et la paix d'Utrecht n'est une délivrance pour le lecteur que parce qu'il attendait avec angoisse la subversion totale de la France.

Point de portraits : la vie est mobile et ne se fixe pas. La physionomie de Louis XIV est à toutes les pages du livre, diversement éclairée, changeante et multiple1. Point de harangues. Des réflexions, qui sont la marque du philosophe. L'esprit réagit contre sa matière par toute sorte de remarques, de critiques et d'épigrammes 2. Il ne faut pas s'imaginer que ce pétillement perpétuel de réflexions ne consiste qu'à dauber les prêtres et médire des grands. Sans doute les grands partis pris de la philosophie voltairienne paraissent partout : irréligion, amour de la paix, tolérance, goût du luxe, orgueil bourgeois, idée du bien public, cosmopolitisme, passion des lettres; mais, de plus, quelle variété d'idées ! discussions rapides des mobiles des individus et des foules, doutes sur les désintéressements parfaits comme sur les scélératesses extrêmes, analyses lucides des éléments de succès ou de faiblesse, remarques sur la baïonnette et sur le fusil des

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