Ann. J.-J. Rousseau, t. I, p
VOLTAIP.E AUX DELICES ET A FERXEY. 145
l' Encyclopédie, vingt volumes in-folio ne feront de révolution : ce sont les petits livres portatifs à trente sous cpii sont à craindre. Si l'Evangile avait coûte 1200 sesterces, jamais la religion chrétienne ne se serait établie1. » Ces petits pâtés, ces rogatons portatifs, insaisissables, digestifs, excitants, sortent de la fabrique de Ferney pendant vingt-trois ans : il en vient de toutes formes, sur tous sujets, en vers, en prose, dictionnaires, contes, tragédies, diatribes, extraits sur l'histoire, sur la littérature, sur la métaphysique, sur la religion, sur les sciences, sur la politique, sur la législation, sur Moïse et sur des colimaçons, sur Shakespeare et sur des billets souscrits par un gentilhomme. En réalité, si chères que lui soient les belles-lettres et la poésie, elles ne surit plus qu'un moyen pour lui. Les tragédies, les vers servent à la propagande des idées.
Il répète, il rabâche. Il Le sait, et il recommence. Lue idée n entre un peu dans le public qu'à force d'être redite. Mais il faut varier la sauce pour prévenir le dégoût. Il y excelle.
Il a toutes les qualités, avec beaucoup des défauts, du journaliste : par-dessus tout, le flair de l'actualité, la voix qui porte, qui fixe l'attention au travers de la clameur confuse de la vie. Ce n'est pas assez de dire que Voltaire esl un journaliste, il est, à lui seul, un journal, un grand journal. Il lait tout, articles sérieux, reportage, échos, variétés, calembours : il brasse et mêle tout cela dans ses petits écrits. C'est un journal, mais aussi une revue, une encyclopédie; toutes
les fonctions de vulgarisation, de propagande, de polémique et d'information, sont rassemblées indivises entre ses mains. Ce vif vieillard est toute une presse, toute une bibliothèque populaire.
Enfin, par son innombrable correspondance, qui atteint toutes les conditions et tous les pays — roi de Prusse, impératrice Catherine, princes allemands, gentilshommes russes ou italiens, penseurs anglais, ministres, courtisans, provinciaux, magistrats, comédiens, abbés, gens de lettres, administrateurs, négociants, avocats, femmes du monde, — par ces milliers de lettres dont il n'est pour ainsi dire pas une qui ne contienne un compliment pour l'amour-propre, une drôlerie pour l'amusement et une pensée pour la réflexion, Voltaire intéresse personnellement au succès de sa propagande je ne sais combien d'individus. Il en fait les colporteurs volontaires et insaisissables de ses idées. Il assure, il double par sa correspondance l'effet de ses brochures.