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lumière, relient la question particulière aux questions plus générales qui la dominent, en indiquent les origines historiques, la mettent en rapport avec les mœurs et la vie : le tout est saupoudré de sel et de piment, d'épigrammes, de bouffonneries, et d'actualités.

Les interlocuteurs des dialogues sont pourtant toujours retenus par la thèse qu'ils incarnent. Plus vivants, plus colorés, plus riches de réalité sont les acteurs des facéties. Voltaire imite tous les accents, parle anglais ou latin, silhouette tous les états et tous les peuples. La verve est plus large, la couleur est toujours fine, mais plus grasse, plus chaude que dans les romans. Les Questions sur les miracles sont un album d'amusantes caricatures genevoises. Et voici un coin du Paris du xvme siècle :

Frère Triboulet, de l'ordre de frère Montepulciano, de frère Jacques Clément, de frère Ridicous, etc. etc. etc., et de plus Docteur de Sorbonne, chargé de rédiger la censure de la fille aînée du roi, appelée le concile perpétuel des Gaules, contre Bélisaire, s'en retournait à son couvent tout pensif. Il rencontra dans la rue des Maçons la petite Fanchon, dont il est le directeur, fille du cabaretier qui a l'honneur de fournir du vin pour le prima mensis i de messieurs les Maîtres.

Le père de Fanchon est un peu théologien comme le sont tous les cabaretiers du quartier de la Sorbonne. Fanchon est jolie, et frère Triboulet entra.... pour... boire un coup.

Quand Triboulet eut bien bu, il se mit à feuilleter les livres d'un habitué de paroisse, frère du cabaretier, homme curieux, qui possède une bibliothèque assez bien fournie.

Il consulta tous les passages par lesquels on prouve évidemment que tous ceux qui n'avaient pas demeuré dans le quartier de la Sorbonne, comme par exemple les Chinois, les Indiens, les Scythes, les Grecs, les Romains, les Germains,

mensuelle de la Faculté de théologie.

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les Africains, les Américains, les blancs, les noirs, les rouges, les tètes à laine, les tètes à cheveux, les mentons barbus, les mentons imberbes, étaient tous damnés sans miséricorde, comme cela est juste, et qu'il n'y a qu'une àme atroce et abominable qui puisse jamais penser que Dieu ait pu avoir pitié d'un seul de ces bonnes gens.

Il compilait, compilait, compilait, quoi que ce ne soit plus la mode de compiler; et Fancbon lui donnait de temps en temps de petits soufflets sur ses grosses joues, et frère Triboulet écrivait, et Fancbon chantait : lorsqu'ils entendirent dans la rue la voix du Docteur Tamponet et de frère Bonhomme, Cordelier à la grande manche, qui argumentaient vivement l'un contre l'autre et qui ameutaient les passants. Fanchon mit la tête à la fenêtre : elle est fort connue de ces deux Docteurs, et ils entrèrent aussi.... pour... boire '.

Le mouvement alerte, le sautillement leste de la phrase sont une joie pour l'oreille. Même parfois on perçoit nettement un dessin musical : rien qui ressemble aux rythmes poétiques ou oratoires, mais un dessin fantaisiste, fait de rappels de sons et de parallélismes de tours. On connaît le petit conte de Jeannot et Colin : tout le début est construit sur les deux noms sans cesse ramenés de Jeannot et de Colin; il n'en reste rien, si on leur substitue des pronoms. Voici un morceau moins fameux.

Ce fut le 12 octobre 1759 que frère Berthier alla pour son malheur de Paris à Versailles avec frère Coûta qui l'accompagne ordinairement. Berthier avait mis dans la voiture quelques exemplaires du Journal de Trévoux pour les présenter à ses protecteurs, comme à la femme de chambre de madame la nourrice, à un officier de bouche, à un des garçons apothicaires du roi, et à plusieurs autres seigneurs qui font cas des talents. Berthier sentit en chemin quelques nausées; sa tète s'appesantit ; Û eut de fréquents bâillements. « Je ne sais ce que j'ai, dit-il à Coulu, je n'ai jamais tant

I . Pièces relatives à Belisaire, Amsterdam, 1767, p. 9 (Moland, XXVI, 109).

bâillé. — Mon révérend père, répondit frère Coulu, ce n'est qu'un rendu. — Comment? que voulez-vous dire avec votre rendu? dit frère Berthier. — C^est, dit frère Coutu, que je bâille aussi, et je ne sais pourquoi, car je n'ai rien lu de la journée, et voua ne m'avez point parlé depuis que je suis en route avec vous. » Frère Coulu, en disant ces mots, bâilla plus que jamais. Berthier répliqua par des bâillements qui ne finissaient point. Le cocher se retourna, et les voyant ainsi bailler, se mit à bâiller aussi. Le mal gagna tous les passants ; on bâilla dans toutes les maisons voisines : tant la seule présence d'un savant a quelquefois d'influence sur les hommes ! Cependant une petite sueur froide s'empara de Berthier. « Je ne sais ce que j'ai, dit-il, je me sens à la glace. — Je le crois bien, dit le frère compagnon? — Comment? vous le croyez bien, dit Berthier : qu'entendez-vous par là? — C'est que je suis gelé aussi, dit Coulu. — - Je m'endors, dit Berthier. — Je n'en suis pas surpris, dit l'autre. — Pourquoi cela? dit Berthier. — C est que je m'endors aussi », dit le compagnon. Les voilà saisis tous deux d'une affection soporifique et léthargique, et en cet état ils s'arrêtèrent devant la porte des coches de Versailles *.

L'art de Voltaire est fait de ces fines correspondances. On se tromperait en ne lui donnant que Y esprit, au sens français, le jeu des rapports imprévus d'idées : il a Y humour, cet esprit de l'imagination qui se joue des formes et des déformations de la réalité; il a aussi une sorte d'esprit musical qui amuse l'oreille du caprice des entrelacements sonores.

Il y a pourtant chez Voltaire quelque chose de supérieur encore aux romans, dialogues et facéties : c'est sa correspondance. Elle rassemble et contient en soi tout le reste de l'œuvre, toute la biographie, tout le caractère, toutes les particularités d'humeur, toutes les idées littéraires, toutes les curiosités historiques et philosophiques, toutes les aspirations

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humanitaires de Voltaire. Il y vit devant nous, avec une ingénuité effrontée et charmante, étalant ses travers et ses prétentions, mais aussi son intelligence et sa générosité : il n'y a pas de visiteur de Cirey ou de Ferney qui nous le rende aussi « parlant » qu'il s'est peint dans ses lettres. Et leur valeur d'art est incomparable; on y trouve tout le goût et tout l'esprit de Voltaire en leur forme la plus exquise. Le classicisme s'y dépouille, s'y atténue, s'y allège; plus de pompe ni de solennité froide; la noblesse à laquelle ne renonce jamais l'écrivain classique, n'est plus qu'une noblesse aisée de manières, une tenue élégante de l'expression. Les artifices et les conventions littéraires ont disparu : il n'est resté de toutes les règles et bienséances du temps, que ce qui a passé dans la nature de l'homme et en est devenu inséparable; la correspondance de Voltaire atteint à cette perfection du naturel que Condillac définissait Vart tourné en habitude. Toutes les humeurs, passions, haines, rancunes, enthousiasmes, affections de l'homme éclatent et bouillonnent dans ces lettres, mais coulent dans les formes que leur ont préparées la culture et le goût de l'écrivain : on retrouve partout le fin et délicat lettré qu'est Voltaire. Mais tout est vif, rapide, léger, mesuré; jamais de lourdeurs et jamais d'apprêt ; tout coule de source, limpidement, délicieusement. La nature et la culture se sont fondues dans le mélange le plus harmonieux qui puisse se concevoir. Et voilà pourquoi, aujourd'hui, le chefd'œuvre de Voltaire le moins contesté, ie plus lu, est cette correspondance dont les contemporains n'ont eu que par accident la jouissance.

G. Lansox. — Voltaire. H

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