‹ VoltaireChapitre 65 sur 74 · I. — CRITIQUE HISTORIQUE ET CRITIQUE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

I. — CRITIQUE HISTORIQUE ET CRITIQUE RELIGIEUSE

Les ouvrages d'histoire réguliers que Voltaire composa après 1756 sont, dans notre rapide étude, négligeables : ce n'est pas par eux, mais par ses multiples pamphlets que Voltaire renouvelle le contenu historique des intelligences. Il n'y a point d'époque dont il n'ait disputé, point de problème devant lequel il ait recalé.

Il a une assurance étourdissante, il jongle avec les faits et les textes. On ne finirait pas de taire le compte de ses légèretés, de ses bévues, de ses inexactitudes, de ses fantaisies. Il n'a rien de la méthode prudente, de la sévérité scrupuleuse des érudits d'aujourd'hui . Il travaille trop vite, il juge d'un coup d'œil, et tranche avec plus d'autorité que de compétence. Il est pétri de préjugés et de passions. C'est un amateur et un journaliste. Mais il est curieux, il est intelligent, il a le désir du vrai, il a l'intuition des problèmes à poser, il a le sens de la critique et de la tâche qui lui incombe. Il a vu par-

1. Des mensonges imprimés, 1749. — Philosophie de l'histoire, 1765. — La défense de mon oncle, 1767. — E.ramen important de Milord Bolingbroke, 1767. — Le Pyrr/ionisme de l'histoire, 1768. — Fragments historiques sur l'Inde, 1773. — La Bible enfin expliquée, 1776. — Un chrétien contre six Juifs, 1776. — Dictionnaire philosophique, art. Antiquité, Antiquité des usages, Chronologie, Histoire, Incertitude de l'iii-j- TOIRE, Vérité, etc. — Dooi Galmct, Dictionnaire de la Bible, 1722; Histoire de l'ancien Testament, 1737. — Larcher, Supplément à la philosophie de l'histoire, 1767 ; Réponse à la Défense démon oncle, 1767. — Guénée, Lettres de quelques Juifs portugais, 1/69.

fois ce que les érudits de métier ne savaient ou ne voulaient pas voir.

Il nous fait sourire aujourd'hui par ses réflexions sur la Chine et sur l'Inde. Mais il avait demandé son information sur l'Inde aux fonctionnaires de la Compagnie Anglaise des Indes, à Holwell, à Dow, au savant Français Le Gentil ; il a fait siennes leurs assertions. Ce qui est plus fâcheux, il a cru, avec d'autres, à l'authenticité de Y Ezour-Veidam que le chevalier de Maudave avait rapporté de l'Inde. Il s'est enthousiasmé pour la sagesse et l'antiquité des Chinois sur les récits des jésuites, du P. Lecomte, du P. du Halde, de P. Gaubil : Isaac Vossius, les savants anglais de l'Histoire universelle, de Guignes n'ont pas été plus froids.

Seulement tandis que la plupart des érudits et des vulgarisateurs s'efforçaient de concilier les annales de l'Inde et de la Chine avec l'histoire sainte, Voltaire triomphait des contradictions chronologiques, et accueillait avec joie tous les calculs qui vieillissaient les civilisations d'Extrême-Orient. Au travers de ses erreurs, il apercevait et faisait voir au public un grand fait, toute une humanité et des sociétés puissantes antérieures à la Bible et en dehors du plan de la Bible; il ôtait des esprits non seulement le préjugé religieux, mais en même temps le préjugé occidental, qui ne cherche la civilisation que chez les peuples ayant recueilli le double héritage des traditions judéo-chrétienne et gréco-romaine.

Tout son effort fut de briser les cadres historiques dont on s'était jusque-là contenté. Il s'y appliqua avec une audace aventureuse, et parfois un peu à

LA PHILOSOPHIE DE FERNEY. Îfi5

l'étourdie. Il se fit ainsi des affaires avec les érudïts, gens prudents et méticuleux, et qui n'aiment pas les incursions des profanes sur leurs domaines. Il fut en dispute courtoise pendant quinze ans avec Foncemagne sur le Testament du cardinal de Richelieu. Il eut le dessous, puisqu'il ne réussit pas à faire admettre sa thèse de l'inauthentieité de cet écrit. Mais ce que l'on ne remarque pas assez, c'est que son effort ne fut pas perdu pour la science. Avant lui, le Testament de Richelieu se présentait au public dans de fâcheuses conditions, entre les testaments très apocryphes de Colbert et de Louvois, sans garantie d'aucun sorte. Voltaire posa la règle que l'éditeur d'un ouvrage posthume doit « rendre un compte rigoureux de l'origine et du sort du manuscrit » : cette règle étonnait alors les érudits. « La loi est nouvelle », disait le savant Ménard. Mais Foncemagne n'eut raison de Voltaire que par ce qu'il satisfit à sa curiosité. Grâce à Voltaire aussi, l'affirmation de l'authenticité du Testament changea de sens. Foncemagne fut obligé d'établir, pour résoudre certaines objections, que le cardinal avait eu des collaborateurs, que la rédaction n'était pas toute de sa main. En somme, le doute de Voltaire amena la question du Testament de Richelieu à prendre une forme scientifique,

Avec Larcher l'engagement fut plus vif, et discourtois des deux côtés. Voltaire se moqua de lui cruellement, mais Larcher avait commencé par le traiter de Capanée et de bête féroce : il avait toujours joint les qualifications les plus dures à ses rectifications.

Il n'y a pas à douter que, sur le détail, Larcher

n'ait souvent raison, et il suffit de comparer la seconde édition de la Philosophie de l'histoire à la première pour en avoir la preuve, par toutes les corrections que fit Voltaire. Bévues géographiques, grammaticales (un certain Basiloï), traductions inexactes, citations fausses, sources mal employées : l'exact savant déniche toutes ces fautes que le brillant littérateur, dédaigneux des vérifications, entasse étourdiment. Mais à ce menu nettoyage s'arrête le triomphe de Larcher. Il a bien souvent tort sur le fond des choses, il chicane, il subtilise, il étale des citations qui ne prouvent rien ; il est étroitement, puérilement conservateur, et il n'a pas du tout l'impartialité critique : il se pose en défenseur de la religion, et n'admet aucun scepticisme dans l'histoire sacrée ou profane. Sarah inspirant à plus de soixante-dix ans de l'amour à un roi d'Egypte, est une vérité historique, et il confirme l'autorité de l'Ecriture par l'histoire de Ninon de Lenclos qui, à pareil âge, récompensa, croit-il, un adorateur.

Dans toute la critique de Larcher, il n'y a qu'un point important où il ait bien l'avantage : c'est sur les prostitutions sacrées de Babylone. Il a raison ici avec bon sens autant qu'avec érudition, et le piquant est qu'il bat Voltaire, sans le dire, avec ses propres armes, avec un principe voltairien que Voltaire oubliait par galanterie pour lès dames babyloniennes.

Dès que la superstition a autorisé un usage, disait Larcher, on n'y trouve plus rien qui répugne, ou du moins on sacrifie ses répugnances, ou même on s'en fait un nouveau mérite *.

î. P. 88. — Comparez Voltaire, XXV, 120 : « Les hommes

Voltaire avait fait rire l'Europe aux dépens de Larcher : .l'abbé Guénée donna une fois aux personnes pieuses la consolation de rire aux dépens de Voltaire, dans ses Lettres de quelques Juifs de Lisbonne. Moins érudit que Larcher, mais assez instruit pour recueillir toutes les bévues de Voltaire, il avait de l'esprit, de la légèreté, du mordant; Voltaire le trouvait « malin comme un singe », et se défendit mal.

Guénée n'a pas entendu la polémique autrement que Larcher. Il triomphe sur les minuties de l'érudition. Mais c'est un avocat plus qu'un philologue. Il nie les contradictions les plus évidentes de la Bible. Il donne autorité, selon le besoin de sa thèse, àlaVulgate, ou au texte hébreu. Pour défendre le récit du Veau d'or, il fait de Moïse un chimiste étonnant qui avait le secret de l'or potable. Il s'obstine dans la thèse la plus insoutenable sur l'authenticité du Pentateuque. Il émet avec une immoralité candide les plus atroces propositions pour légitimer les massacres bibliques.

Ni Larcher ni Guénée n'ont de vues d'ensemble ni de méthode générale. Ils escarmouchent sur le détail. Ils sont muets ou inintelligents sur le? grandes questions qu'agite Voltaire : Qu'est-ce que la Bible? Comment s'est-elle formée? Composition et date des livres qui la constituent? Valeur relative et autorité des rédactions en diverses langues? Ils ne veulent rien connaître de ces questions, qui seront celles de la science du xixe siècle ; et Voltaire, avec son assurance brouillonne, est moins éloigné de Harnack ou de

n'ont jamais de remords des choses qu'ils sont dans lusage de taire. » Cf. aussi XXIII, 440.

Loisy que Larcher ou Guénée, avec leur exactitude. Le mérite de Voltaire, qui n'est pas encore commun à cette date, c'est d'avoir compris qu'il n'y a pas d'histoire, surtout d'histoire ancienne, sans critique, critique des témoignages, critique des documents, discussions de date et d'authenticité des textes. 11 se pose des questions, il a des doutes, que Montesquieu même, bien plus solidement instruit, ne concevait pas. Il a des idées sur la nature de la connaissance historique, sur les degrés et les instruments de la certitude. Il distingue les temps fabuleux, les temps héroïques, et les temps historiques : « l'histoire est née très tard ». Il veut qu'on aille aux sources, il sait combien les traditions orales s'altèrent vite. Il se défie des historiens qui ne sont pas contemporains des événements, et, chez ceux mêmes qui sont contemporains, de la crédulité, de l'intérêt, des passions. Il tâche d'évaluer la véracité d'Hérodote :

Presque tout ce qu'il raconte sur la foi des étrangers est fabuleux; mais tout ce qu'il a vu est vrai.

Il tâche de distinguer au travers de Tacite ses sources, Fabius Rusticus, Cluvius, et il se défie chez lui des séductions de la malignité et du style.

Plus on remonte dans l'antiquité, plus les certitudes sont rares. Il faut rechercher avec patience les indices sûrs.

Une êtymologie avérée sert quelquefois à prouver les émigrations des peuples.

Je regarde un alphabet comme un monument incontestable du pays dont une nation a tiré ses premières connaissances.

Dans l'incohérence suspecte des traditions et des

théories, il faut prendre pour critériums la vraisemblance et la possibilité : tout ce qui répugne à la physique, à la raison, à la trempe du cœur humain est à rejeter1. Règle vague et dangereuse, et dont le préjugé et la passion peuvent trop aisément abuser. Seule Timpossibilité physique est un critérium sûr; encore faut-il se souvenir que le développement de la science déplace sans cesse les bornes de la possibilité physique. Quant à la raison, il ne faudrait entendre par là que le principe de contradiction. Voltaire n'a pas fait ces réserves, et sa règle plus d'une fois l'a trompé.

Cependant ces principes, en leur temps, furent un progrès. Ils étaient neufs, du moins pour le grand public : Voltaire faisait son éducation critique, l'habituait à demander aux historiens leurs preuves, à leur refuser sa créance, lorsqu'ils affirmaient traditionnellement des faits contraires aux lois de la nature, de la raison et de la conscience.

Mais, avec ces doutes et ces règles, il faisait œuvre positive. 11 construisait un cadre de l'histoire destiné à remplacer les naïves représentations de Bossuet, de Rollin, et de don Calmet 2.

Rejetant hors de la science la doctrine de la création, il aperçoit dans le plus lointain passé des races d'hommes diverses, groupées en sociétés rudimentaires. Ces hommes stupides, brutaux, tout près de l'animalité, lentement, après des temps prodigieux, se sont fait un langage articulé, des vêtements, des

1. XXIII, 439. Cf. XXVII, 269; XI, 153, etc. i. Hist. de l'une. Test., I, 121.

huttes; ils ont travaillé les métaux. Par ignorance de la physique, par peur, ils se sont fait des religions grossières : mille associations d'idées bizarres ont créé les rites et les cultes.

A la longue, de grandes sociétés se sont formées, gouvernées par des théocraties ou des dynasties issues des dieux. La Chine, l'Inde, la Perse, la Chaldée ont donné les premiers types de civilisation : quel est le plus ancien? il est difficile de le dire.

Là s'est fondée la science, astronomie et mathématiques. Là la vraie religion, le théisme, l'adoration d'un dieu unique, a été le fruit de la raison cultivée chez les prêtres philosophes, brames, mages, et chez les sages de la Chine.

Plus récents sont les Phéniciens, ces Vénitiens de l'antiquité. Plus récents les Egyptiens, qu'il serait dangereux de vieillir, à cause du voisinage des Juifs.

Enfin viennent les Grecs, civilisés par les Phéniciens et les Égyptiens, et qui eurent d'admirables législateurs; et ces Romains, les plus nouveaux des anciens peuples, nation petite et rude qui tire ses rites et ses lois des Toscans et des Grecs. Son histoire est obscure et douteuse pendant les quatre premiers siècles : Voltaire a lu, non pas Beaufort, mais du moins Levesque de Pouilly. Rome s'agrandit par le brigandage. Elle conquiert le monde par sa discipline et son patriotisme . Mais que sont les Romains, pillards de l'univers, auprès des Grecs, philosophes, artistes et civilisateurs?

Ce cadre, Voltaire le bâtit avec tous les préjugés de la philosophie et toutes les erreurs de la science

de son temps, tour à tour avec trop de doute et trop d'assurance. Il nous fait sourire quand il raisonne sur Ogygèsou sur les mystères, et quand il explique sommairement les phénomènes religieux par la fourberie des prêtres ou des législateurs et par l'imbécillité des peuples : c'était pourtant, comme l'a dit Hettner, la seule explication possible, la seule raisonnable au xvme siècle, dans l'état des sciences philosophiques, médicales et sociologiques. C'était la première étape, une étape nécessaire, dans l'étude scientifique des religions.

A son heure, le cadre voltairien de l'histoire ancienne, comme celui de l'histoire moderne, ce cadre souple, où chacun logeait sans peine son information particulière, qu'on élargissait ou redressait à volonté, fut un véritable progrès. Il libéra les esprits de l'histoire théologique et de l'histoire puérile. Après avoir servi tel quel à une ou deux générations, c'est réellement encore lui sur lequel, plus ou moins modifié depuis Herder et Niebuhr, depuis Michelet et Quinet, tout le développement de la connaissance historique s'est déposé. Son introduction dans l'intelligence française et européenne est un moment notable de la culture générale.

Mais ne faut-il pas faire une exception pour la critique religieuse? Il n'y a rien de plus ordurier, de plus haineux, de plus bouffon dans l'œuvre de Voltaire, que ce qu'il a écrit sur les juifs et les origines chrétiennes. Renan en a prononcé la condamnation définitive. Ni la science ni le goût de notre temps n'autorisent à revenir sur cette condamnation. Mais il s'agit ici de comprendre Voltaire, non pas de

le réhabiliter. Il faut nous rendre compte de ce que valut en son temps cette critique forcenée et polissonne : elle fut plus sérieuse qu'on ne croirait.

On n'imagine pas aujourd'hui la naïveté, la puérilité, l'absurdité où pouvaient atteindre en France les commentateurs de la Bible, dans leur effort pour justifier le sens littéral du texte sacré et l'infaillibilité absolue des narrateurs inspirés. Il faut lire dom Calmet pour s'expliquer Voltaire : il faut le voir rendre compte de la métamorphose de la femme de Loth et de Y avarie de Job. Le ridicule dont Voltaire couvrit la Bible est tout entier dans dom Calmet : il ne demandait qu'à être exploité.

On voulait que tout fût divin dans la Bible, que tout y fût vrai, profond, respectable. Voltaire étale en ricanant toute l'humanité du livre, contradictions, ignorances, impossibilités, obscénités. Les actions et le langage des Prophètes ne l'étonnent pas, si c'est humain ; ce sont les mœurs d'un petit peuple grossier, c'est le goût oriental. Mais on veut que Dieu ait parlé dans ces symboles : alors Voltaire cite Osée et Ezéchiel largement.

On veut que l'Evangile soit divin : il y fait sentir les « racontars » de gens du peuple illettrés, crédules et fanatiques.

Humainement, la Bible est captivante comme Homère *, et Jésus est un Socrate rustique 2. Mais le temps de se tenir à ce point de vue n'est pas venu.

1. XL, 190. (( Ce livre fait cent fois mieu:. connaître qu'Homère les mœurs de l'ancienne Asie ; c'est, de tous les monuments antiques, le plus précieux. »

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