‹ VoltaireChapitre 66 sur 74 · XXYI, 353 ; XXVII · texte numérisé non relu

XXYI, 353 ; XXVII

Il s'agit de détruire dans les âmes le préjugé de divinité, l'habitude de respect aveugle qui donne à la Bible et à l'Evangile une place à part parmi les /nonuments humains. Voilà la raison de la forme employée par Voltaire : et, en réalité, elle fut efficace.

Sur le fond des choses, il vulgarisa les résultats et les problèmes de l'exégèse biblique, de la critique des origines du christianisme. Il s'informa chez Bayle et Spinoza, chez les Anglais, chez quelques Français aussi, Gaulmin, Levesque de Burigny, Fréret. Il ne comprit pas la valeur du livre d'Astruc, lorsque Servan le lui envoya en 1767 : il avait passé l'âge de renouveler ses arguments.

Il mit dans les esprits l'idée qu'il y a une critique de la Bible, que l'histoire religieuse se fait par les mêmes méthodes que la profane, qu'on y est en présence des mêmes difficultés, des mêmes incertitudes, des mêmes causes d'erreurs, accrues de tout ce que la piété et l'autorité mettent d'obstacles à la recherche de la vérité dans ces matières. Il fit connaître à tous ce qu'un petit nombre savait, les doutes et les débats sur la composition des livres saints, sur leur date ou leur authenticité, sur l'histoire des premiers siècles de l'Eglise.

Il fit rentrer l'histoire sainte dans le plan de l'histoire universelle, non plus comme le centre et l'origine de tout, mais comme une vague dans l'Océan. Israël est tard venu dans la civilisation asiatique : une petite tribu d'Arabes pasteurs, grossiers, ignorants, superstitieux, féroces. Jehovah est son dieu national, égal et pareil à Chamos, le dieu des Moabites. Les juges, David sont des chefs de bandes ; Salomon, un roitelet.

Les Juifs subissent l'influence des grandes sociétés qui les entourent : ils n'inventent rien. Tout leur vient de l'Egypte, de l'Assyrie, des Phéniciens, des Perses : même des Grecs, prétend Voltaire en retournant des interprétations aventureuses de Huet.

Très tard leurs légendes, leurs traditions furent écrites, puis rassemblées par Esdras. Ce qu'on appelle la Bible est un bizarre mélange où l'on trouve des contes moraux, des romans, des chroniques, des poèmes d'amour, des rituels, sans parler des apocryphes et des faux.

Conquis par tous les peuples, et souvent dispersés, ils se laissent après Alexandre pénétrer par l'hellénisme : c'est le commencement de la théologie.

Enfin, sous la domination romaine, paraît Jésus, un inspiré autour duquel se pressent les petites gens : une sorte de George Fox. Sa vie est toute légendaire. Les apôtres s'en vont parler de lui dans les synagogues. Saint Paul, le « Juif chauve au grand nez », parcourt le monde romain; mais jamais saint Pierre ne vint à Rome. Les Evangiles sont ce qu'on racontait dans les petits groupes des sectateurs de Jésus. Chaque groupe eut son Évangile : on en connaît 54. Les canoniques sont tardivement rédigés ; le quatrième est le plus récent1.

Au début, il n'y a ni dogme ni hiérarchie. Ils se dégagent peu à peu, à grand renfort d'interprétations forcées, et de documents faux ou falsifiés. Au bout de plusieurs siècles, un canon des Evangiles est fixé. Des fidèles se distinguent les prêtres, qui ensuite se

LA PHILOSOPHIE DE FERNEY. I/o

subordonnent aux évèques, et parmi les évoques s'élèvent les patriarches. Parmi les patriarches, ceux des deux capitales de l'empire, Constantinople et Rome, prennent l'ascendant, et les circonstances de l'histoire profane grandissent peu à peu le siège de Rome.

Il ne faut pas croire aux accusations des païens sur les mœurs des chrétiens, ni aux accusations des orthodoxes contre les hérétiques. Il faut beaucoup rabattre des légendes sur les persécutions et sur le nombre des martyrs. Là surtout a fleuri le faux.

A travers les disputes religieuses se constitue le dogme. L'hellénisme a un rôle prépondérant, et la métaphysique platonicienne fournit les matériaux de la théologie chrétienne.

On rejoint ainsi l'Essai sur les Mœurs. Quoi que vaille dans le détail cette représentation, un homme d'aujourd'hui s'y trouve plus à l'aise que dans celle de Rossuet ou de dom Calmet, et, n'était le ton, les assertions qui révoltèrent le plus au xvme siècle les défenseurs de l'Eglise, ne seraient pas repoussées par certains catholiques savants de notre temps.

Au total, Voltaire a été, dans l'état des connaissances historiques de son temps, un très remarquable vulgarisateur, non seulement des faits, mais des problèmes et de la critique. Il fut un homme de bon sens hardi qui tâcha de se faire une idée de la manière dont l'histoire pouvait se faire.

L'esprit historique entre pour une part importante dans la composition de son esprit. Le point de vue historique domine dans toute sa philosophie. Il a bien compris que la contradiction de la théologie,

c'était l'histoire. Parmi toutes sortes de préjugés, d'à priori logiques et passionnés, on voit s'ébaucher chez lui une tendance corrélative à la tendance expérimentale, une habitude de poser les questions dans le temps, et de remonter plutôt aux origines qu'aux principes. Il résout ou fait évanouir plus d'un problème en le formulant historiquement. Notions métaphysiques, dogmes religieux, institutions sociales, il vérifie d'abord, bien ou mal, les titres historiques de tout ce qui se recommande à notre respect ou s'impose à notre obéissance. L'histoire est son auxiliaire efficace dans la guerre à tous les absolus.

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