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Voltaire, Madame de Pompadour et quelques arpents de neige [microforme]

Le Canada, pays couvert de neiges et de glaces huit mois de l’année, habité par des barbares, des ours et des castors. VOLTAIRE.

Pendant toute sa vie, Voltaire ne cessa de dénigrer la patrie devant les étrangers. De TocquEvILLe.

Voltaire r’a pas vu tout ce qu’il a fait, mais il a fait tout ce que nous voyons. Conporcer.

Dans l’automne de 1885, je passai quelques mois à Paris en la compaguie la plus intéressante et la plus éclairée que j'aie connue. Pour la seconde fois, je me trouvais dans la Ville-Lumière, que Victor Hugo à aussi appelée le cerveau de l'humanité. Voltaire s'est contenté de décréter qu'elle est la première cité de l'univers. Mais je n'avais pas encore eu l’occasion d'y voir d'aussi près les hommes et les choses.

Je ne fus pas lent à visiter l'Académie française, qui venait de couronner l’un de nos poètes et qui, depuis si longtemps, conserve intact le dépôt de la langue incomparable. Or, un jour que j'avais franchi la Seine dans le but d'assister à une séance publique des Quarante Immortels--M. Jules Simon devait faire l'éloge de son ami Mignet, et j'accompagnais M. Ferdinand de Lesseps, alors dans toute sa gloire--je ne pus me défendre d'un sentiment de tristesse et de mécontentement, peut-être même de colère, en apercevant sur la place de Rennes, près l'Institut, la statue de l’homme qui m'est le moins sympathique, qui s'est prosterné aux pieds de Frédéric de Prusse et de Catherine de Russie, qui n’a pas compris la fierté française ni l'importance de faire flotter le drapeau de la France sur d’autres continents que celui d'Europe, qui a aimé, s’il était susceptible d'affection, presque tous ceux que ses compatriotes ont eu raison de hair, qui n’a guère parlé de Dieu sans blasphémer, bref, qui a prostitué un immense talent aux causes les moins avouables. Ce même sentiment, je l'éprouvais quelques jours plus tard au Théâtre- Français, en applaudissant le Cid de Corneille—ce maitre de notre langue que Voltaire & tant déprécié—-et en me heurtant au buste en marbre de l’auteur de la Pucelle, qui est sorti

du ciseau de Houdon.

Sec. I, 1892. 16.

Mon indignation ne connut plus de bornes, lorsque, après avoir lu sur le fronton du Panthéon cette belle inscription : “Aux grands hommes la patrie reconnaissante,” l’on me montra dans l’un des caveaux de la crypte, le tombeau de Voltaire, surmonté cette fois encore de la statue de Houdon. Est-ce bien véritablement son tombeau ? Quelques-uns prétendent que l’on fit consumer son cadavre par la chaux vive, aussitôt après sa mort, et que ce n’est pas le corp: de Voltaire, mais celui d’un moine qui, en 1791, aurait été transféré au Panthéon. Cette poussière, plus ou moins authentique, m'occupa peu, je l'avoue. Mais je ne pus m'empêcher d'éprouver du soulagement après m'être transporté de l’autre côté de la Seine, où je saluai la statue équestre que l'on a érigée en l'honneur de la vierge de Vaucouleurs—-la plus grande de toutes les Françaises—que Voltaire à vainement essayé de salir dans un poème immonde.

Jeanne d’Are et Voltaire, quel contraste! La vertu opposée au vice, les voix célestes aux voix humaines, la foi naïve à la libre pensée railleuse, la foi qui enfante les preux à l'incroyance qui produit les lâches, le courage qui enseigne le devoir aux grands à la lâcheté qui leur conseille des bassesses, le désintéressement à la cupidité, l'intégrité territoriale de la France à la désagrégation, la délivrance à l’asservissement ; en un mot, la grandeur de la nation à sa déchéance. Tel est l’abime qui sépare le savant Voltaire de l'illettrée Jeanne d'Arc.

La statue de l'insulteur de tant de gloires, que je rencontrai un peu partout, m'impressionna si défavorablement, que, M. Paul de Cassagnac m'ayant demandé quelques lignes pour son journal le Pays, sur l'importance de rouvrir des relations entre l'Ancienne et la Nouvelle-France, je ne pus m'empêcher de lui dire, au cours de la lettre que je lui adressai : “ Pendant plus d’un siècle, la France n'a guère songé à ses enfants éparpillés dans les vastes espaces de l'Amérique du Nord. Elle semblait les croire à jamais ensevelis dans leurs ‘quelques arpents de neige,’ suivant la dédaigneuse expression de Voltaire, Vous élevez des statues au patriarche de Ferney. Pareil marbre ne pourrait tenir debout au Canada. Le peuple se souvient que cet homme néfaste banquetait, illuminait, lançait des feux d'artifice, jouait la comédie, au lendemain même de l'effondrement de la France en Amérique. Tel cet autre histrion qui s'appelait Néron, sur les ruines de l'ancienne Rome. C'est incroyable apparemment, mais c'est historique” Les faits qui vont suivre établiront que cette appréciation n'est exagérée sur aucun point.

QUELQUES TRAITS DE VOLTAIRE—MME Du CHATELET — SES RAPPORTS AVEC FRÉDÉRIC LE GRAND—NON EXIL EN SUISSE.

François-Marie Arouet de Voltaire naquit en 1694, de François Arouet, ancien notaire et trésorier de la chambre des comptes, et de Marguerite d'Aumart, d'une famille noble du Poitou. Il fut instruit par les Jésuites au collège de Louis-le-Grand à Paris. En 1701, il eut même pour préfet le P, Charlevoix, le futur historien de la Nouvelle-France. Comme tant d'autres, il les paya par l’injure. sa monnaie habituelle. De bonne heure, son parrain, l'abbé de Châteauneuf, l'introduisit dans la société des grands seigneurs et des incrédules. En ces temps-là, les abbés de Paris n'étaient pas toujours ce qu'ils sont au Canada, A

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vingt et un ans, il avait écrit contre Louis XIV une satire qui lui valut une année de Bastille. Elle se terminait par ce fameux vers :

J'ai vu ces maux,et je n'ai pas vingt ans,

À sa sortie de prison, M. Arouet changea son nom en celui de Voltaire, que portait un petit domaine appartenant à sa mère. En 1726, après avoir publié plusieurs poèmes et s'être querellé avec un chevalier de Rohan, il était de nouveau remis à la Bastille. Une réclusion de six mois lui permis de se livrer à l'étude de l’anglais, puis il passa à Londres où il publia maints livres et pamphlets. Ses Lettres philosophiques sur l'Angleterre, imprimées d’abord en anglais, ayant été brülées par la main du bourreau, par ordre du parlement, il alla s'enfermer au château de Cirey, en Lcrraine, chez son ancienne amie la marquise du Châtelet, avec laquelle il vécut pendant vingt ans dans une liaison intime. Cette femme, qui ne demeurait pas avec son mari — une espèce de demi-séparation conforme aux mœurs du temps — n’était pas seulement éprise des plaisirs de la vie; pendant que Voltaire travaillait à ses œuvres historiques et dramatiques, elle cultivait, à ses côtés, avec non moins d'’ardeur, les lettres, les arts et les sciences, abordant même de hautes questions scientifiques, qu'elle a traitées dans plusieurs volumes : Disserlalion sur la’nature du feu, Institutions de physique, ete. Cette liaison que le jeune Saint-Lambert parait avoir ébréchée, ne fut pas sans nnages.

En 1740, Voltaire se rendit à Berlin, sur les instantes invitations de Frédéric IT, surnommé /e Crand, qui venait de succéder à son père comme roi de Prusse, De retour à Paris, il fut chargé, trois ans plus tard, par le roi de France, d’une mission auprès de Frédérie, qui ne lui valut ni honneur, ni place, ni argent. Il devint ensuite l'hôte de la duchesse du Maine, à Nancy, où régnait Stanislas ; et à la mort de Mme du Châtelet, qu’il perdit en 1749, il retourna à Berlin (1750) où les pressantes sollicitations de Frédéric le rappelaient depuis longtemps.

Frédéric posait au général, à l’homme d'Ftat, au plus grand roi que la Prusse eût produit, mais il se piquait davantage de son amour pour la philosophie, la poésie, l’histoire, les sciences et les arts. Elevé par une Française réfugiée, Mme Duval de Rocoulle, qui avait de l'esprit et des connaissances, il n'écrivait qu’en français, ne trouvait beau que ce qui était composé dans cette langue, et ne se génait pas de montrer son dédain pour l'allemand, une langue insupportable, selon lui. Il se complaisait même à écrire des vers français, entre deux batailles, et peu de rois en ont livré autant que Frédéric. Une fois même, se trouvant dans une position désespérée, résolu à périr s’il était vaincu, il écrivit à Voltaire :

Pour moi, menaté du naufrage,

Je dois, en affrontant l'orage, Penser, vivre et mourir en roi.

Frédéric voulut se composer toute une cour de philosophes, de poètes et de savants. En correspondance avec Voltaire depuis 1736, il avait même publié une édition de luxe de la Henriade, avec une préface, dans laquelle il appelait l’auteur le prince de la poésie française, un génie vaste, un esprit sublime. À son arrivée en Prusse, Voltaire fut installé par le roi à son palais de Potsdam, et nommé chambellan. Les choses allèrent bien pour commeñcer, l’un et l'autre s'accablant de compliments. “Il me traitait d'homme divin, a dit

Voltaire; je le traitais de Salomon. Les épithètes ne nous coûtaient rien.” Une autre fois, il écrivit à Frédéric : “ Vous pensez comme Trajan, vous écrivez comme Pline, et vous parlez français comme nos meilleurs écrivains. Quelle différence entre les hommes! Louis XIV était un grand roi, je respecte sa mémoire, mais il ne parlait pas aussi humainement que vous, Monseigneur, et ne s'exprimait pas de même. J'ai vu de ses lettres; il ne savait pas l'orthog:1vhe de sa langue.” Ne voulant pas être en reste d'éloges, Frédéric lui avait répondu : “ Si jamais je vais en France, la première chose que je demianderai, ce sera : Où est M. de Voltaire? Le roi, sa cour, Paris, Versailles, ni le sexe (ni le sexe surtout !), ni les plaisirs n'auront part à mon voyage; ce sera vous seul.” Mais le penchant de Voltaire pour la raillerie ne tarda pas à lui valoir des brouilles, suivies de raccommodements, et, trois ans plus tard (1753), n’y pouvant plus tenir, il alla se réfugier en Suisse avec sa nièce, la fameuse Mme Denis, sa future héritière.* C’est des bords du lac de Genève qu'il entreprit cette campagne contre le Canada, qui devait nous rendre son nom à jamais exécrable.

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