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QUELQUES ARPENTS DE NEIGE—ORIGINE DE L'EXPRESSION APPLIQUÉE AU CANADA

CANDIDE—LETTRE À M. DE MonNcRIF—MARIE-THÉRÈSE D'AUTRICHE—LADRERIE DE VOLTAIRE.

Quel est le Canadien qui n’en a pas voulu à Voltaire d’avoir parlé de notre pays, la moitié d’un continent,--et cette moitié est plus vaste que l’'Europe—comme de quelques arpents de neige ? Peu d'expressions sont devenues aussi tristement célèbres, et l’In{ermédiaire des Chercheurs et Curieux, qui est publié à Paris, contenait la question suivante dans son numéro du 10 juin 1888 :

On cite souvent un mot de Voltaire au sujet du Canada. Il a écrit quelque part, à l’époque de Ja cession de la colonie à l'Angleterre, que la France ne perdait là que quelques arpents de neige. I] serait intéressant de connaître le texte exact de Voitaire, et dans quelles circonstances il a laissé échapper cette boutade.

L'on n’a qu'à ouvrir le fameux roman de Voltaire : Candide, pour trouver la réponse. Ce roman fut publié en 1759, l’année même où les troupes françaises commandées par Montcalm s'ensevelissaient sous les ruines de la colonie. A lu veille d'aborder en Angleterre, l’un des personnages, dn nom de Martin, s'écrie :

Vous savez que ces deux nations (la France et l'Angleterre) sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vant.

Voltaire avait la spécialité de désavouer ses œuvres... du moins pour un temps, surtout quand il craignait qu’elles ne lui valussent une lettre de cachet, c'est-à-dire la Bastille ou l'exil. Aussi, quand parut Candide, l'un de ses nombreux factums contre la Providence, il le répudia tout comme il avait répudié la Pucelle, et bien d'autres écrits qu'il se plaisait à faire courir. Cela n’empêcha pas les autorités de Genève d’ordonner, dès son apparition, qu'il fût brulé par la main du bourreau. Dans une lettre à M. Vernes, il va même jusqu'à dire pour donner le change: “J'ai lu enfin Candide; il faut avoir

perdu le sens ponr m'attribuer cette cochonnerie. J'ai, Dieu merci, de meilleures occupa-

tions.” Voltaire ne manquait jamais l'expression malpropre pour donner le mot propre.

! Mémoires, Œuvres, A. X, L,. p. 150, ? Voltaire lui laissa 160,000 livres de rente.

Cela n'empêchait pas que Candide ne fût bien son enfant et qu'il ne l’adoptât plus tard.

Ses Œuvres complètes ne laissent aucun doute à cet égard. C'est de Candide que Thomas

disait : “ Ce Voltaire est un mauvais génie qui est venu rire d’un rire de démon sur les 8 l

maux de l'humanité, et qui a déshonoré l’espèce humaine.”

Avant d'appeler notre pays: quelques arpents de neige—l'expression la plus connue— Voltaire avait fait une légère variante, il s'était apitoyé sur le sort du pauvre genre humain qui s'égorge À propos de quelques arpents de glace en Cunada. Neige et glace sont pro-

8 1 quelq 1 5 = 5 ches parentes, je l'avoue, Ecoutons ce qu'il écrivait à M. de Moncrif, le 27 mars 1757 :

Je suis histrion les hivers, à Lausanne, et je réussis dans les rôles de vieillard, Je suis jardinier au prinemps, à Mes Délices, près de Genève. Je vois de mon lit le lac, le Rhône et une autre rivière. Avez-vous, mon Cher confrère, un plus bel aspect? Avez-vous des tulipes du mois de mars? Avec cela, on barbouille de la philosoplne et de l’histoire ; on se moque des sottises du genre humain et de ia charlatanerie de nos physiciens, qui croient avoir mesuré la terre, et de ceux qui passent pour des hommes profonds, parce qu'ils ont dit qu'on fait des aiguilles avec de la pâte aigre. On plaint ce pauvre genre humain, qui s’égorge dans notre continent à propos de quelques arpents de glace en Canada. On est libre comme l'air depuis le matin jusqu’au soir. Mes vergers, mes vignes et moi, nous ne devons rien à personne.

Histrion! Voltaire ne le fut pas seulement durant les hivers à Lausanne. Il fut comédien partout : sur les planches, dans ses pièces, même dans les tragédies, dans ses pamphlets, dans toutes ses œuvres. A la cour de Versailles, il avait puisé ce goût du spectacle qui ne l’abandonna plus. Et ce goût était très répandu : presque partout les chàteaux et les salons se transformaient en théâtres. L'on y invitait les actrices les plus renommées. Les frères et les sœurs du roi de Prusse jouèrent la comédie maintes fois avec Voltaire au château de Berlin. A son arrivée en Suisse, il acquit deux résidences: l’une qu'il appelait Mes Délices, près de Genève, et l’autre à Montrion, entre Ouchy et Lausanne. La maison des Délices dominait la ville et le lac de Genève, et l'on y avait une vue magnifique sur les glaciers des Alpes. C'est de là qu'il écrit à son ami Thiériot: “Les Délices sont à présent mon tourment: nous sommes occupés, madame Denis et moi, à faire bâtir des logis pour nos anis et pour nos poulets. Nous faisons faire des carrosses et des brouettes, nous plantons des oranges et des oignons, des tulipes et des carottes ; nous manquons de tout, il faut fonder Carthage.”

Marie Thérèse d'Autriche lui ayant offert l'hospitalité de sa maison, à l'exemple de Frédéric de Prusse, le philosophe de Ferney répond: “ J'adore de loin; je n'irai point à Vienne; je me trouve trop bien de ma retraite des Délices. Heureux qui vit chez soi, avec ses nièces, ses livres, ses jardins, ses vignes, ses chevaux, ses vaches, son aigle, son renard et ses lapins qui se passent la patte sur le nez !”°

Plus tard, il déménagea à Lausanne, puis à Ferney, situé à une lieue seulement de Genève. Pour charmer ses loisirs, il installa un théâtre, où il jouait ses comédies et ses tragédies. Voltaire se vante qu'on venait l’applaudir de trente lieues à la ronde.” Les

1 24 mérs 1755.

? Lettre du 9 août 1775.

# Lorsqu'on jouait ses drames, Voltaire ne se possédait pas. Un jour, il suivait de la coulisse une représentation de Zaïre, sa pièce favorite. Entraîné par le jeu, il avança son fauteuil sans s'en apercevoir, si bien qu’il se trouva entre Zaïre et Orosmane au moment du coup de poignard fatal, qu'il empêcha de donner. le rôle de Lusignan dans Zaïre était celui que Voltaire jouait le mieux et dans lequel il faisait verser le plus de larmes. Dans son zèle, i! s’habillait dès le matin de son costume tragique, et ses jardiniers stupéfaits voyaient arriver leur maître drapé à l'antique ou à l’orientale, transformé en Zamti ou en Narbas, et donnant tranquillement des ordres pour préparer une planche de tulipes ou de jacinthes.—La Vie intime de Voltaire, par Lucien Perey et Gaston Maugras, p. 131.

autres rôles étaient remplis par des acteurs qu'il formait lui-même. Mme Denis,’ lui donnait la réplique. De Monrion il écrit que les gentilshommes et les belles dames interprétaient ses pièces avec autant d'art et de sentiment que les acteurs de profession ? Ses démélés avec la prude et calviniste Genève,’ qui trouva dans Jean-Jacques Rousseau un dénonciateur véhément des spectacles, sont restés célèbres : ils durèrent vingt ans. Voltaire parle avec orgueil de ses vergers, de ses vignes, qui ne doivent rien à per-

sonne, N'en soyons pas surpris, le vieux sceptique ne flattait pas les grands pour la seule odeur de son encens. Sa place de commensal de l'avare Frédéric lui valut six mille thalers paran. L'intérêt que son ami Paris Duverney ‘ lui obtint dans la fourniture des vivres de l’armée de France, lui donna 700,000 francs, et, dans les dernières années, son revenu s'élevait à 150000 francs. Il avait fait auparavant d’heureuses spéculations commerciales, notamment dans le commerce des blés, sous le nom de Demoulin. Marie Leczinska lui accorda une pension. Cette pauvre reine qui rentait le flatteur de la maitresse de son époux! Avec beaucoup de thalers et de francs, il est de beaux esprits qui savent se moquer du genre humain. Veltaire se plaisait à rappeler une tragédie anglaise qui commence par ces mots : “ Mets de l'argent dans ta poche, et moque-toi du reste.” Sa ladrerie inspira un jour à l'abbé de Voisenon la réponse suivante à des dithyrambes qu'il avait publiés sur les plaisirs champêtres :

O maison de Voltaire et non pas d'Epicure,

Vous renfermez une tête à l’envers,

Qui, sans connaitre la nature,

Veut la célébrer dans ses vers.

Plutus est le Dieu qu’il adore,

C'est pour lui seul qu’il a vécu;

Il donnerait Pomone et Flore

Pour un écu.

Mme d’Epinay, qui passa deux ans à Genève, en a tracé un portrait plein de malice. “ La nièce de Voltaire dit-elle, est à mourir de rire ; c'est une petite grosse femme, toute ronde, d'environ cinquante ans, femme comme on ne l’est pas, laide etbonne, menteuse sans le vouloir et sans méchanceté; n'ayant pas d'esprit et paraissant en avoir; criant, décidant, politiquant, versifiant, raisonnant, déraisonnant, et tont cela sans trop de prétentions, et surtout sans choquer personne; ayant par-dessus tout un petit vernis d'amour masculin, qui perce à travers la retenue qu’elle s'est imposée. Elle adore son oncle, en tant qu'oncle et en tant qu'homme. Voltaire la chérit, s’en moque, et la révère; en un mot, cette maison est le refuge et l'assemblage des contraires.” Mme Denis était veuve d’un ancien officier au régiment de Champagne, et avait la réputation d'être fort galante. Elle se disait “une gentilhommesse suisse.”

- Les invités étaient parfois tellement nombreux qu’il leur fallait se gîter dans les maisons voisines transformées en auberges. A défaut de logement, ils dansaient toute la nuit au son des violons et rentraient de bonne heure en ville. Mme de Constant, qui était l'une des actrices les plus applaudies, écrit le 12 octobre 1760, après une représentation de Nanine : “ Nous étions soixante-trois à table et au moins soixante laquais. Jolv de Fleury est arrivé avec cinquante-deux chevaux qu’il voulait que Voltaire logeñt. Voltaire, pour faire parade de magnificence, a fait monter des lits à Ferney et à Tournay et les a menés lui-même à deux heures de matin.”

Une ordonnance portait que “nulle femme ou fille n'eût les cheveux tors ou frisés, mais hont êtement liés et joints à la tête comme le saint apôtre l’admoneste.” Elle défendait aux femmes de se farder où ce se poudrer, “ d'avoir les cheveux pendant plus bas que le visage, et enfin de porter aucun anneau avant leurs fiançailles, ni, en tout temps, aucuns pendants d'oreilles” Un autre article portait que “tous tailleurs, cordonniers, chaperonniers et lingers, qui feront des coiflures et habillements sur une mode nouvelle, sans en avoir obtenu une permission expresse du conseil, seront punis par la prison et par une amende arbitraire, et en outre, châtiés comme parjures.”

‘ Les frères Paris, fils d’un aubergiste de Maros en Dauphiné, se nommaient : l'aîné, Antoine ; le second, la Montagne; le troisième, Duverney ; le quatrième, Montiarté. Mme de Pompadour, qui était la filleule dn dernier, en fit les financiers de l'Etat, et tous quatre amassèrent des fortunes en se prêtant aux dilapidations de la favorite.

‘ Non, dit-il, le parfait bonheur

Ne se trouve point sur la terre !

Pour le trouver, divin Voltaire, Sais-tu qu'ii faut avoir un cœur ?

Grand philosophe sans morale, Toi qui fais un Dieu de l'or, Oses-tu chanter encor

Les douceurs d'une vie innocente et frugale ?

Voltaire n'eut pas le monopole des épigrammes. S'il en écrivit un peu contre tout le monde, il ne fut pas son plus épargné, Jean-Jacques Rousseau lui lança plus d'un trait qui le fit écumer de rage.

VOLTAIRE À MME pu DEFFAND—LE MARQUIS DE CHAUVELIN—LE COMTE D'ARGENTAL— NEIGES, OURS ET CASTORS DU CANADA.

Ceux qui ont lu les Lettres à Voltaire de cette brillante ennuyée qui eut nom la marquise du Deffand, savent qu’elle entretint une correspondance active avec le patriarche de Ferney. Celui-ci ne manqua pas de lui exprimer son dédain de nos neiges, et, le 13 octobre 1759, il lui écrivait :

Nous avons eu lesprit de nous établir en Canada, «ur des neiges, entre des ours el des castors, après qne les Anglais ont peuplé, de leurs florissantes colonies, quatre cents lieues du plus beau pays de la trrre, et on nous chasse encore du Canada.

Un autre ami de Voltaire, le marquis de Chauvelin, fut lieutenant général en 1749, ambassadeur à la cour de Turin en 1753, ei maitre de Ja garde-robe du roi en 1760. I jouissait de l'intimité de Louis XV, et il mourut sous ses yeux en 1774 Je 3 octobre 1760, Voltaire le conjure de débarrasser la France du Canada .

Si j'osais, je vous conjurerais à genoux de débarrasser pour jamais du Canada ls ministère de France. Si vous le perdez, vous ne perdez presque rien; si vous voulez qu'on vous le rende, on ne vous rend qu'une cause éternelle de guerre et d’humiliation.

Le comte d'Argental nous est aussi connu pour avoir été l'un des correspondants les plus intimes de Voltaire. Il occupa tour à tour les fonctions de conseiller au parlement de Paris et d’envoyé du duc de Parme près la cour de France, consacrant ses loisirs aux matières littéraires. C'est dans ses bras que Voltaire ira tomber d'abord, quand il reviendra à Paris pour y mourir. Le patriarche ne manqua pas de souffler à d'Argental sa haine contre le Canada, De Ferney, il lui écrit le 28 août 1761 :

Le publie fait trop de commentaires sur la perte du Canada et des Indes-Orientales, et sur les trois vingtièmes, pour se soucier beaucoup de commentaires sur Corneille.

Voltaire n'aimait guère plus Corneille que le Canada. Nous n'étions que des neiges, et le soleil de Corneille obscurcissait sa gloire. Dès 1734, Voltaire avait commencé à le dénigrer, prétendant que l'Académie française pourrait rendre un service signalé aux lettres, à la langue et à la nation, si, au lieu d'imprimer tous les ans des compliments, elle publiait les bons ouvrages du s'èele de Louis XIV, épurés des fautes de langage dont Corneille, Molière et La Fontaine fournillaient. A la date de 1761, il préparait ses Com-

à 16 Era 6

mentaires sur le grand poète, le traitant de “père du galimatias aussi bien que du théâtre, de rabächeur et déclamateur, bien bavard, bien rhéteur, bien entortillé, présentant toujours sa pensée comme une tarte des quatre façons.” Il est assez singulier que ces mêmes Commentaires aient eu apparemment pour but de procurer une dot à une petite-nièce de Corneille que Voltaire avait adoptée avec éclat. Mais tout est faux, tout est trompe-l’œil chez cet homme.

La mémoire de Corneille ne souffrira pas de ce persiflage. Homère, Virgile, le Tasse, l'Arioste, Dante, Milton, ces génies de la pensée, furent traités par Voltaire avec le même sans-gêne, Quant à Shakespeare, “le monstrueux et l'absurde,” il n'était pour lai qu'un ‘“Ctille de la foire, qu'un sauvage ayant de l'imagination, dont les pièces ne pouvaient plaire qu'à Londres ou en Canada.” Toujours le mot flatteur pour le Canada !

Obsédé de la même pensée, il récrit au marquis de Chauvelin, le 4 février 1762 :

Qui aurait dit, il y a cing ans, que le roi de Prusse résisterait aux trois quarts de l’Europe, et que vous seriez heureux äe céder le Canada aux Anglais ?

Qui aurait dit plutôt qu'il se trouverait un Français pour applaudir à l’humiliation de la France et pour féliciter Frédéric d'avoir battu ses compatriotes ? Voltaire a pu ne pas admirer Shakespeare, mais l’homme le plus illustre que le drame anglais ait produit, a eu raison d'écrire que c’est un sale oiseau, celui qui salit son nid. Jt is an üll bird that soils his own nest! Voltaire fut cet oiseau.

VOLTAIRE FÊTE LA CHUTE DU CANADA—(FRAND SPECTACLE À FEPRNEY—SON AMOUR DES ANGLAIS ET DES RUSSES—LA STATUE DE PIGALLE—COURONNÉ PAR 1, ACA- DEMIE—BRULÉ PAR LA MAIN DU BOURREAU.

Lorsqu'on apprit à Londres que le drapeau anglais flottait enfin sur les vieux remparts de Québec, on se porta à de grandes réjonissances. Nos pères s'étaient battus un contre trois, un contre cinq, un contre dix, mais on avait presque fini par croire qu'ils étaient invincibles. Seules la ténacité saxonne et la supériorité du nombre réussirent à les écraser, quand, à mourir pour la France, sous le commandement du chevalier de Lévis, il ne restait plus guère parmi les Canadiens que des enfants de seize ans et des vieillards de soixante ans. Oui, grandes furent les réjouissances en Angleterre, On y savait toute la portée de la victoire. Ce fut une série ininterrompue de fêtes : bals, banquets, illuminations, ieux d'artifice. Les temples retentirent d'actions de grâces, et le roi Georges fut couvert d'adresses de félicitations. William Pitt, qui haïssait la France, comme les Romains haissaient Carthage, triomphait! Mais cet homme devant Louis XV, c'était un consul de Rome devant un monarque efféminé de l'Orient! Wolfe, qui était mort en héros sur les plaines d'Abraham, fut l'objet d'une véritable apothéose, et le parlement lui décerna un monument à Westminster, cette sépulture des rois, Ni Français que je sois, j'allai m'incliner respectueusement devant sa statue, à mon voyage à Londres, au mois de septembre 1873. Les héros sont de toutes les races, et nous avons appris à honorer celui-là presque autant que Montcalm, Lord Dalhousie nous a donné l'exemple, en élevant à Québec un

! Honri Martin, Histoire de France, tome XV, page 600,

obélisque à Wolfe et Montcalm, sur lequel se détache cette belle inscription: Mortem virlus, communem famam hisloria, monumentum posteritas dedit. “Leur courage leur a donné même mort, l’histoire même renommée, la postérité même monument.”

De la Suisse, Voltaire célébra la prise de Québec tout autant qu’ Anglais de Londres. Pour lui, ce n’était pas une victoire sur la France, ce n'était pas la perte d’une France transatlantique, c'était la vicioire de la liberté qu'il fétait, l'indépendance prochaine des colonies anglaises. Garneau a trouvé les détails de cette fête insolite dans un journal anglais du temps, le Public Advertiser de Londres, du 28 novembre 1759, et il les accompagne de commentaires sévères, malheureusement trop mérités.

Voltaire, retiré à Ferney, célébra le triomphe des Anglais à Québec par un banquet, non comme le triomphe de l'Angleterre sur la France, mais comme le triomphe de la liberté sur le despotisme. Il prévoyait que la perte du Canada serait ia délivrance des colonies anglaises et, par suite, l'affranchissement de toute l'Amérique, Après le banquet, la compagnie se retira dans une galerie terminée par un théâtre élégant, où l’on joua ‘le Patriote insulaire,” pièce remplie de sentiments chaleurenx pour la liberté. Voltaire parut lui-même dans le principal rôle, Après la pièce, les fenêtres de la galerie s’ouvrirent, et l’on vit une cour spacieuse illuminée et ornée de trophées sauvages. On fit partir un magnifique feu d'artifice au bruit d’une musique guerrière. L'étoile de Saint-George lançait des fusées, au-dessous desquelles on voyait représentée la cataracte de Niagara !.

Ce spectacle étrange donné par un Français a quelque chose de sinistre. C’est le rire effréné d’une haine plus forte que le malheur; mais ce rire effrayant a reçu depuis son explication dans les bouleversements et les vengeances à jamais mémorables de 1:93. La cause des Canadiens fut vengée dans des flots de sang. Mais, hélas ! la France ne pouvait plus rien pour ses enfants abandonnés sur les bords du Saint-Laurent, et un peu plus tard elle en avait perdu le souvenir.

L'indignation de notre historien, je la partage. Mais faut-il bien s'étonner, quand on a lu la vie de Voltaire et que l’on s’est rendu compte de ses véritables sentiments? Sa faiblesse pour les Anglais n'avait rien de bien nouveau. Il avait passé trois ans à Londres à s’imprégner de leur pays. Là il étudia le mouvement de la société et de la politique ; là il étudia la langue de Shakespeare avec ardeur, au point qu'il put publier bientôt des ouvrages en anglais; là il connut Horace Walpole et Bolingbroke, avec lesquels il échangea par lu suite une correspondance bien connue ; et telle fut la faveur

qui l’aceueillit, que la reine elle-même lui accorda son patronage pour la publication de la Henriude. Et quelles bassesses n'a-t-il [pas commises envers le roi de Prusse, même après avoir été chassé de ses domaines ? Frédéric ayant battu les Français à la sanglante bataille de Rosbach, le 5 novembre 1757, Voltaire ne craignit pas d'envoyer des félicitations en français au vainqueur de sa patrie, puis ces vers ignobles :

Héros du Nord, je savais bien

Que vous aviez vu les derrières

Des guerriers du roi très chrétien,

A qui vous tailliez des croupières,

La suite est encore plus dégoûtante. NSupprimons.

Frédéric n'avait pas une meilleure idée du Canada que Voltaire lui-même : il devait la tenir du philosophe de Ferney. Dans une lettre au prince Henri, du 12 juin 1772, il lui disait :

J'ai vu cette Prusse (polonaise) que je tiens en quelque façon de vos mains; c’est une très bonne acquisition,

1 Ces fêtes n'étaient pas exceptionnelles à Ferney. Le 4 octobre 1768, les amis du philosophe célébrèrent sa fête avec éclat, et l'on voit que deux pièces y furent jouées: a Comtesse de Civry et la Femme qui a raison, suivies d'une illumination, d’un feu d'artifice, d'un souper et d'un bal. La fête avait commencé le matin par une grande messe et le Te Deum dans l'église de Ferney, en présence du régiment de Conti et de tous les notables du pays de Gex. Voir la Vie intime de Voltaire aux Délices et à Ferney, 1754-1778, par Ludovic Perey et Gaston Maugras,

Sec. I, 1892, 17,

EN

et très avantageuse, tant pour la situation politique de l'Etat que pour les finances; mais pour avoir moins de jaloux, je dis à qui veut l'entendre que je n’ai vu sur tout mon passage que du sable, des sapins, de la bruyère et des Juifs. Ilest vrai que ce morceau me prépare de l’ouvrage, car je crois le Canada tout aussi policé que cette Pomérellie. !

Même aplatissement dey ant une autre ennemie de son pays: Catherine IT de Russie. “Mon impératrice, ma Catherine,” ainsi qu'il appelait celle qui fut accusée d’être la meurtrière de son époux, écrasa la Pologne et commenca le dépècement de l’infortunée et courageuse nation qui arborait l'image de la Vierge Marie sur ses drapeaux : il n’en fallait pas davantage pour que Voltaire applaudit à ses succès. C'était une libre penseuse, une amie des philosophes, des encyclopédistes, une alliée du roi de Prusse : autant de raisons pour que l'encens lui fût prodigué. Celui qui aimait à s'appeler le “Suisse Voltaire,” n'eut pas honte de lui écrire un jour: “ Daignez observer, Madame, que je ne suis point un Welche ; je suis un Suisse, et si j'étais plus jeune, je me ferais Russe.”

Les Welches—le Dictionnaire de l'Académie dit Velches—revienuent souvent sous la plume de Voltaire ; c’est le nom sou: lequel les Gaulois étaient connus avant la conquête romaine, et ce nom a passé dans noire langue pour désigner des hommes ignorants, Voltaire a même employé welcherie comme synonyme de barbarie. “Les Welches, écrivaitil encore, seront longtemps Welches ; le fond de la nation est fou et absurde ; et, sans une

vingtaine de grands hommes, je la regarderais comme la dernière des nations ! ”

Que les Anglais, les Prussiens et les C'osaques coulent Voltaire en bronze, ou le seulptent en marbre, je le conçois, mais que des Français lui vouent un pareil culte, c'est de la démence! Cet homme ne connut jamais l'esprit de nationalité, la fierté de ce sang qui

faisait dire à Jeanne d'Arc: “ Ce sang est de la gloire.”

Si je me suis senti humilié de voir sa statue en tant d’endroits, j'avoue que j'ai également rougi en constatant que, lorsqu'il revint à Paris, en 1778, presque tout ce qu'il y avait de plus distingué dans la capitale de la France se jeta à ses pieds, encombre ses salons, le couvrit de fleurs et faillit l’étouffer d'encens. Partout où son carrosse passait, s’élevaient des cris formidables de “Vive Voltaire!” Les femmes surtout, oubliant /a Pucelle—ce recueil d'obscénités, ce tas d’injurés à la plus pure d’entre elles,—-accouraient sur son passage. Ilen est même qui poussèrent le cynisme jusqu’à crier: “ Vive l’auteur de /a Pucelle!” Benjamin Franklin, qui représentait les Etats-Unis, se trouva là pour partager les bravos d'un public aflolé, et pratiquer ce que l’on a appelé l’'embrassement des deux mondes ; sa qualité d'ennemi {u Canada lui donnait droit à cette accolade.* L'Académie française alla à la rencontre de Voltaire, ce qu’elle n'avait jamais fait pour un autre mortel, pas même pour les princes étrangers. Couronné à la Comédie-Française, l’on joua son Irène, puis l'on montra son buste,” entouré de comédiens chargés de palmes et de couronnes; la Vestris, une étoile, déclama ensuite ces mauvais vers de Saint-Marc :

! Œuvres de Frédéric le Grand, publiées par ordre du gouvernement prussien, sous la direction de M, Preass, historiographe de Brandebourg.

* Franklin fut agent à Londres dela plupart des colonies américaines, et c'est principalement sur ses conseils que Pitt régla le plan des opérations d'Amérique pour 1758. “Point de repos pour les treize colonies, disait-il, tant que les Français seront maîtres du Canada” T1 publia une brochure après la guerre pour empêcher que le Canada ne fût rétrocédé à la France par ie traité de Paris. Le congrès de Philadelphie, qui nous dénongait à l'Angleterre à cause de l’Acte de 1774, lequel protégoait notre religion et nos lois, le compta parmi ses inspirateurs, Peu après on le retrouve au Canada, essayant d'en gagner les habitants à la cause de l'indépendance des Etats-Unis. Homme perfide !

* Ce buste avait été fait par Pigalle, fameux sculpteur, qui avait été chargé de cette besogne, à la suite d’un

Enrt

Voltaire, reçois la couronne

Que l'on vient te présenter ;

Il est beau de la mériter,

Quand c'est la France qui la donne.

Le parlement de Paris comprit mieux la fierté nationale, en faisant brûler ses livres par la main du bourreau. Le Salomon du Nord — Voltaire appelait ainsi le roi de Prusse !— traita avec le même mépris son fameux pamphlet Diatribe du docteur Akakia en le faisant brüler, le 24 décembre 1752, sur la place des Gendarmes, à Berlin. C’est à Voltaire qu'il faudrait appliquer son affreux mot: Æcrasons l'infäme !

VE

L'Essar SUR LES MŒœURS—DESCRIPTION DU CANADA—PAYS COUVERT DE NEIGES ET DE GLACES—SNES PREMIERS HABITANTS—L'ACADIE—LA LOUISIANE.

Avant d'écrire Candide, Voltaire avait publié son pendant en histoire, l’Essai sur les mœurs el l'esprit des nations, et sur les principaux faits de l'histoire depuis Charlemagne jusqu'à Louis XIII. Deux satires de l'humanité, l’une par les faits et l’aucre par la fantaisie.

Commencé en 1754, continué en 1758, l'Essai ne parut cependant qu'en 1769, après avoir reçu de nombreuses retouches. Voltaire a pris la peine de nous expliquer que c’est une ‘esquisse, une peinture des misères, des sottises et des atrocités aumaines, depuis l'illustre brigand Charlemagne, surnommé le Saint, jusqu'à nos ridicules jours.” Charlemagne, un illustre brigand ! voilà un début qui promet. Les Français y peuvent aussi apprendre qu'ils n'ont été que ‘“ des imbéciles et des barbares pendant douze cents ans,” que des ‘‘polissons en tout genre,” ‘qu'une race de singes.” * Et ce contempteur de sa race à des statues en France !

Un chapitre du troisième volume est consacré aux ‘ Possessions des Français en Amérique.” L'auteur ne pouvait manquer de déprécier l'établissement du Canada. Suivant lui, nous ne sommes pas seulement un pays de glaces et de neiges, mais nous en sommes couverts pendant huit mois. Pourquoi pas toute l’année ? Et quels en sont les habitants ? Des barbares, des ours et des castors. Je donne ce chapitre entier, avec Les notes qui l’accompagnent.

Déjà les Anglais se mettaient en possession des meilleures terres et des plus avantageusement situées qu’on puisse posséder dans l'Amérique septentrionale, au delà de la Floride, quand deux ou trois marchands de Nor-

dîner chez Mme Necker (le 17 avril 1770), où les encyclopédistes avaient résolu d'élever une statue à Voltaire, 11 fut l’objet de plusieurs épigrammes, notamment de la suivante :

J'ai vu chez Pigalle aujourd’hui

Le modèle vanté de certaine statue :

A cet œil qui foudroie, à ce souris qui tue,

A cet air si jaloux de la gloire d'autrui,

Je me suis écrié: “Ce n’est pas là Voltaire,

C'est un monstre, — Oh ! m'a dit certain folliculaire,

Si c'est un monstre, c’est bien lui,”

1 Mme de Pompadour n'était pas aussi entichée de Frédéric, qui avait accueilli avec dédain ses avances diplomutiques. — “ Qui appelez-vous le Salomon du Nord, grand'femme ? Dites le tyran et vous aurez raison.” C’est ainsi qu'elle en parlait, à la date du 18 septembre 1756, dans un billet à Mme de Lutzelbourg, qui était aussi la correspondante de Voltaire.

* Voltaire, sa vie et ses œuvres, par l'abbé Maynurd, tome second, page 526,

mandie, sur la légère espérance d’un petit commerce de pelleterie, équipèrent quelques vaisseaux, et établirent une colonie dans le Canada, pays couvert de neiges et de glaces huit mois de l'année, habité par des barbares, des ours et des castors.… Cette terre, découverte auparavant, dès l'an 1535, avait été abandonnée ; mais enfin, après plusieurs tentatives, mal appuyées par un gouvernement qui n’avait point de marine, une petite compagnie de marchands de Dieppe et de Saint-Malo, fonda Québec en 1608, c'est-à-dire bâtit quelques cabanes ; et ces cabanes ne sont devenues une ville que sous Louis XIV.

Cet établissement, celui de Louisbourg, et tous les autres dans cette nouvelle France, ont été toujours très pauvres, tandis qu'il y a quinze mille carrosses dans la ville de Mexico, et davantage dans celle de Lima. Ces mauvais pays n'en ont pas moins été un sujet de guerre presque continuel, soit avec les naturels, soit avec les Anglais, qui, possesseurs des meilleurs territoires, ont voulu ravir celui des Français, pour être les seuls maîtres du commerce de cette partie boréale du monde.

Les peuples qu'on trouva dans le Canada n'étaient pas de la nature de ceux du Mexique, du Pérou et du Brésil. Ils leur ressemblaient en ce qu’ils sont privés de poil comme eux, et qu’ils n’en ont qu'aux sourcils et à la tête! Ils en diflèrent par la couleur, qui approche de Ja nôtre ; ils en diffèrent encore plus par la fierté et le courage.

Ils ne connurent jamais le gouvernement monarchique; l'esprit républicain a été le partage de tous les peuples du Nord dans l’ancien monde et dans le nouveau. Tous les habitants de l'Amérique septentrionale, des montagnes des A palaches au détroit de David, sont des paysans et des chasseurs divisés en bourgades; institutions naturelles de l'espèce humaine. Nous leur avons rarement donné le nom d’Indiens, dont nous avions très mal à propos désigné les peuples du Pérou et du Brésil. On n'appela ce pays les Indes, que parce qu'il en venait autant de trésors que de l'Inde véritable. On se contenta de nommer les Américains du Nord Suurages ; ils l'étaient moins, à quelques égards, que les paysans de nos côtes européennes, qui ont si longtemps pillé de droit les vaisseaux naufragés, et tué les navigateurs. La guerre, ce crime et ce fléau de tous les temps et de tous les hommes, n’avait pas chez eux, comme chez nous, l'intérêt pour motif; c'était d'ordinaire l’insulte et la vengeance qui en était le sujet, comme chez les Brésiliens et chez tous les sauvages.

Ce qu'il y avait de plus horrible chez les Canadiens, est qu'ils fesaient mourir dans les supplices leurs ennemis capüfs, et qu'ils les mangeaient. Cette horreur leur était commune avec les Brésiliens, éloignés d'eux de cinquante degrés. Les uns et les autres mangeaient un ennemi comme le gibier de leur chasse. C’est un usage qui n’est pas de tous les jours ; mais il a été commun à plus d’un peuple, et nous en avons traité à part.

C'est dans ces terres stériles et glacées du Canada que les hommes étaient souvent anthropophages ; ils ne l'étaient point dans l’Acâdie, pays meilleur où l’on ne manque pas de nourriture. Ils ne l'étaient point dans le reste du continent, excepté dans queues parties du Brésil, et chez les cannibales des îles Caraïbes.

Quelques jésuites et quelques huguenots, rassemblés par une fatalité singulière, cultivèrent la colonie naissante du Canada ; elle s’allia ensuite avec les Hurons qui fesaient la guerre aux Iroquois. Ceux-ci nuisirent beaucoup à la colonie, prirent quelques jésuites prisonniers, et, dit-on, les mangèrent. Les Anglais ne furent pas moins fanestes à l'établissement de Québec. A peine cette ville commençait à être bâtie et fortifiée, qu’ils l’attaquèrent. Ils prirent toute l Acadie ; cela ne veut dire autre chose, sinon qu'ils détruisirent des cabanes de pêcheurs,

Les Français n'avaient donc dans ces temps-là aucun établissement hors de France, ei pas plus en Amérique qu'en Asie.

La compagnie de marchands, qui s'était ruinée dans ces entreprises, espérant réparer ses pertes, pressa le cardinai de Richelieu de la comprendre dans le traité de Saint-Germain fait avec les Anglais. Ces peuples rendirent le peu qu'ils avaient envahi, dont ils ne fesaient alors aucun cas: et ce peu devint ensuite la Nouvelle- France. Cette Nouvelle-France resta longtemps dans un état misérable ; la pêche de la morue rapporta quelques légers profits qui soutinrent la compagnie, Les Anglais, informés de ces petits profits, prirent encore l’Acadie,

[ls la rendirent encore au traité de Bréda. Enfin ils la prirent cinq fois, et s'en sont conservé la propriété par la paix d'Utrecht, paix alors heureuse, qui est devenue plus funeste à l’Europe ; car nous verrons que les ministres qui firent ce traité, n'ayant pas déterminé les limites de l'Acadie, l'Angleterre voulait les étendre, et la France les resserrer; Ce coin de terre a été le sujet d'une guerre violente en 1755 entre ces deux nations rivales ; et cette guerre a produit celle de l'Allemagne, qui n'y avait aueun rapport. La complication des intérêts politiques est venue au point qu'un coup de canon tiré en Amérique peut être le signal de l'embrasement de l'Europe.

La petite île du Cap-Breton, où est Louisbourg, la rivière de Saint-Laurent, Québec, le Canada, demeurèrent donc à la France en 1715. Ces établissements servirent plus à entretenir la navigation et à former des matelots,

! ILest très vraisemblable, comme nous l'avons déjà observé, que si ces peuples sont privés de poil, c'est

qu’ils l'arrachent dès qu’il commence à paraître.

Pérou.

qu'ils ne rapportèrent de profits. Québec contenait environ sept mille habitations ; les dépenses de la guerre pour conserver ce pays, coûtaient plus qu’elles ne vaudront jamais; et cependant elles paraissent nécessaires.

On a compris dans la Nouvelle-France un pays immense, qui touche, d'un côté, au Canada, de l’autre, an Nouveau-Mexique, et dont les bornes vers le nord-ouest sont inconnues ; on l’a nommé Wississipi, du nom du fleuve qui descend dans le golfe du Mexique ; et Louisiane, du nom de Louis XIV.

Cette étendue de terre était à la bienséance des Espagnols, qui, n'ayant que trop de domaines en Amérique, ont négligé cette possession, d'autant plus qu’ils n’y ont pas trouvé d’or. Quelques Français du Canada s’y transporièrent, en descendant par le pays et par la rivière des Illinois, et en essuyant toutes les fatigues et tous les dangers d'un tel voyage. C’est comme si on voulait aller en Egypte par le cap de Bonne-Espérance, au lieu de prendre la route de Damiette. Cette grande partie de la Nouvelle-France fut, jusqu'en 1708, composée d’une douzaine de familles errantes dans des déserts et dans des bois. !

Louis XIV, accablé alors de malheurs, voyait dépérir l’ancienne France, et ne pouvait penser à la nonvelle. Il est bon de savoir que, dans cette misère publique, deux hommes avaient gagné chacun environ quarante millions, l’un par un grand commerce dans l'Inde ancienne, tandis que la compagnie des Indes, établie par Colbert, était détruite ; l’autre, par des affaires avec un ministère malheureux, obéré et ignorant. Le grand négociant qui se nommait Crozat, étant assez riche et assez hardi pour risquer une partie de ses trésors, se fit concéder la Louisiane par le roi, à condition que chaque vaisseau que lui et ses associés enverraient, y porterait six garçons ec six filles pour peupler. Le commerce et la population y languirent également.

Après la mort de Louis XIV, l'Ecossais Law ou Lass, homme extraordinaire, dont plusieurs idées ont été utiles et d’autres vernicieuses, fit accroire à la nation que la Louisiane produisait autant d’or que le Pérou, et allait fournir autant de soie que la Chine. Ce fut la première époqne da fameux système de Lass. On envoya des colonies au Mississipi ; on grava le plan d'une ville magnifique et régulière, nommée la Nouvelle-Orléans. Les colons périrent la plupart de misère, et la ville se réduisit à quelques méchantes maisons. Peut-être un jour, s’il y a des millions d'habitants de trop en France, serait-il avantazeux de peupler la Louisiane: mais ilest plus vraisemblable qu’il faudra l’abandonner (?).

Les SrècLes pe Louis XVI Er pe Lours XV—GUERRES DE LA FRANCE ET DE L'AN- GLETERRE—PERTE DU CANADA—ONZE CENTS LIEUES DE DÉSERTS GLACÉS D'APRÈS VOLTAIRE—BERNARDIN DE SAINT-PIERRE ET BiGor.

Voltaire avait publié le Siècle de Louis XIV. C'était un grand sujet, mais il sut s'élever à la hauteur qu'il comsortait. 11 y a là de fort belles pages, remplies de nobles sentiments, de réflexions justes et profondes. Ce livre est incontestablement le meilleur de ses ouvrages historiques. Il y travailla vingt ans. Dès le 26 juin 1735, il pouvait écrire à son ami Cideville : “ Mon principal emploi à présent est ce Sièrle de Louis XIV, dont je vous ai parlé il y a quelques années. C’est la sultane favorite ; les autres études sont des passages. J'ai apporté avec moi (à Cirey) beaucoup de matériaux, et j'ai déjà commencé l'édifice ;

mais il ne sera achevé de longtemps ; c’est l'ouvrage de toute ma vie” Le livre parut toutefois en 1752. L'idée est bien française : faire de la France le centre de l’Europe et des affaires humaines, les autres nations lui servant de satellites, et de Louis XIV le soleil de tout le système.* ‘Ce n'est pas seulement la vie de Louis XIV,” dit Voltaire dans l'introduction, ‘qu'on prétend écrire ; on se proposé un plus grand objet. On veut essayer

1 Les Français, dans la guerre de 1756, ont perdu cetto Louisiane, qui leur à été rendue À la paix, mais qu’ils ont cédée aux Espagnols, et tout le Canada. Ainsi, à l'exception de quelques îles et de quelques établissements très peu corsidérables des Hollandais et des Français sur la côte de l'Amérique méridionale, l'Amérique a été partagée entre les Espagnols, les Anglais et les Portugais.

2 Voltaire, sa vie et ses œuvres, l'abbé Maynard, tome second, page 40.

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de peindre à la postérité, non les actions d'un seul homme, mais l’esprit des hommes dans le siècle le plus éclairé qui fût jamais.”

Le Siècle de Louis XV, ouvrage fait par morceaux, est loin de valoir Je précédent ; mais il renferme tout un chapitre sur le Canada. L'ancien régime n'était plus à l'apogée ; sauf quelques intermittences, c'était la décadence. Recueillons ce que dit Voltaire :

Une légère querelle entre la France et l'Angleterre, pour quelques terrains sauvages vers l’Acadie, inspira une nouvelle politique à tous les souverains d'Furope. Ilest utile d'observer que cette querelle était le fruit de la négligence de tous les ministres qui travaillèrent, en 1712 et 1713, au traité d'Utrecht. La France avait cédé à l'Angleterre, par ce traité, J’Acadie, voisine du Canada, avec toutes ses anciennes limites; mais on n’avait pas apécifié quelles étaient ces limites, on les ignorait; c’est une faute qu’on n’a jamais commise dans des contrats entre particuliers. Des démélés ont résulté nécessairement de cette omission. Si la philosophie et la justice se mélaient des querelles des hommes, elles ieur feraient voir que les Français et les Anglais se disputaient nn pays sur lequel ils n'avaient aucun droit; mais ces premiers princip?s n'entrent point dans les affaires du monde. Une pareille dispute élevée entre simples commerçants aurait été apaisée en deux heures par des arbitres; mais entre des couronnes il suffit de l'ambition ou de l'humeur d’un simple commissaire pour bouleverser vingt Etats. On accusait les Anglais de ne chercher qu'à détrnire entièrement le commerce de la France dans cette partie de l'Amérique. Ils étaient très supérieurs par leurs nombreuses et riches colonies dans l'Amérique septentrionale: ils l'étaient encore plus sur mer par leurs flottes ; et ayant détruit la marine de France dans la guerre de 1741, ils se flattaient que rien ne leur résisterait, ni dans ie nouveau monde ni sur nos mers : leurs espérances furent d’abord trompées.

Ils commencèrent en 1755, par attaquer les Français vers le Canada ; et, sans aucuns déclaration de guerre, ils prirent plus de trois cents vaisseaux marchands, comme on saisirait des barques de contrebande; ils s'emparèrent même de quelques navires des autres nations, qui portaient aux Français des marchandises. Le roi de France, dans ces conjonctures, eut une conduite toute différente de celle de Louis XIV. Il se contenta d’abord de demander justice ; il ne permit pas seulement alors à ses sujets d’armer en course. Louis XIV avait parlé souvent aux autres cours avec supériorité; Louis XV fit sentir dans toutes les cours la supériorité que les Anglais affectaient. On avait reproché à Louis XIV une ambition qui tendait sur terre à la monarchie universelle; Louis XV fit connaître la supériorité réelle que les Anglais prenaient sur les mers.

Cependant Louis XV s’assurait quelque vengeance ; ses troupes battaient les Anglais, en 1755, vers le Canada ; il préparait dans ses ports une flotte considérable, et il comptait attaquer par terre le roi d'Angleterre, George II, dans son électorat d'Hanovre.

Cette irruption en Allemagne menaçait l'Europe d’un embrasement allumé dans le nouveau monde, Ce fut alors que toute la politique de l'Europe fut changée. Le roi d'Angleterre appela une seconde fois, du fond du Nord, trente mille Russes qu'il devait soudoyer. L'empire de Russie était l'allié de l’empereur et de l’impératrice-reine de Hongrie. Le roi de Prusse devait craindre ane les Russes, les Impériaux et les Hanovriens ne tombassent sur lui. Ilavait environ cent quarante mille hommes en armes; il n'hésita pas à se liguer avec le roi d’Angloterre, pour empêcher d’une main que les Russes n'entrassent en Allemagne, et pour fermer de l'autre le chemin aux Français. Voilà donc encore toute l'Europe en armes, et la France replongée dans de nouvelles calamités qu'on aurait pu éviter, si on pouvait se dérober à sa Cestinée.

Le roi de France eut avec facilité et en un moment tout l'argent dont il avait besoin, par une de ces promptes ressources qu’on ne peut connaître que dans un royaume aussi opulent que la France. Vingt places nouvelles de fermiers généraux et quelques emprunts suflirent pour soutenir les premières années de la guerre ; facilité funeste qui ruina bientôt le royaume...

Les Français ont fait de grandes pertes en Amérique. Sans entrer ici dans le détail de cent petits combats, et de la perte de tous les forts l’un après l'autre, il suflit de dire que les Anglais ont pris Louisbourg pour la seconde fois, aussi mal fortifié, aussi mal approvisionné que la première. Enfin, tandis que les Anglais entraient dans Surate, à l'embouchure du fleuve Indus, ils prenaient Québec et tout le Canad:., au fond de l'Amérique septentrionale; les troupes qui ont hasardé un combat pour sauver Québec, ont été battues et presque détruites, malgré les efforts du général Montcalm, tué dans cette journée, et très regretté en France. On a perdu ainsi en un seul jour quinzo cents lieues de pays.

Ces quinze cents lieues, dont les trois quarts sont des déserts glacés, n'étaient pas peut-être une perte réelle. Le Canada coûtait beaucoup, et rapportait très peu, Si la dixième partie de l'argent englouti dane cette colonie avait été employée à défricher nos terres incultes en France, on aurait fait un gain considérable ; mais on avait voulu soutenir le Canada, et on a perdu cent années de peine avec tout l'argent prodigué sans retour,

Pour comble de malheur, on accusait des plus horribles brigandages presque tous ceux qui étaient employés au nom du roi dans cette malheureuse colonie. Ils ont été jugés au Châtelet de Paris, tandis que le parlement informait contre Lally. Celui-ci, après avoir cent fois exposé ga vie, l’a perdue par la main d’un bourreau, tandis que les concussionnaires dn Canada n’ont été condamnés qu'à des restitutions et des amendes, tant il est de différence entre les affaires qui semblent les mêmes. ..!

L'Etat perdit, dans le cours de ceite funeste guerre, la plus florissante jeunesse, plus de la moitié de l'argent comptant qui circulait dans le royaume, sa marine, son commerce, son crédit. On a cru qu’il eût été très aisé de prévenir tant de malheurs, en s’accommodant avec les Aglais pour un petit terrain litigieux vers le Canada; mais quelques ambitieux, pour se faire valoir et se rendre nécessaires, précipitèrent la France dans cette guerre fatale. Il en avait été de même en 1741. Lamour-propre de deux ou trois personnes suffit pour désoler toute l'Europe. La France avait un si pressant besoin de cette paix, qu’elle regarda ceux qui la conclurent comme les bienfaiteurs de la patrie. Les dettes dont l'Etat demeurait surchargé, étaient plus grandes encore que celles de Louis XIV, La dépense seule de l'extraordinaire des guerres avait été, en une année, de quatre cents millions : qu’on juge par là du reste. La France aurait beaucoup perdu, quand même elle eût été victorieuse,

Les suites de cette paix, si déshonorante et si nécessaire, furent plus funestes que la paix même. Les colons du Canada aimèrent mieux vivre sous les lcis de la Grande-Bretagne que de venir en France ; et quelque temps après, quand Louis XV eut cédé à la couronne d’Espagne la Nouvelle-Orléans et tout le pays qui s'étend sur la rive droite du Mississipi, il arriva, pour comble de douleur et d’humiliation, que les officiers du roi d'Espagne condamnèrent à être pendus les ofliciers du roi de France qui ne se soumirent à eux qu'avec répugnance. Le procureur général, son gendre, d'anciens capitaines chevaliers de Saint-Louis, des négociants, des avocats, ayant fait quelques représentations sur les formalités qu’il convenait d'observer, le commandant envoyé d’Espagne les invita à diner, on leur fit leur procès au sortir de table, on les condamna à la corde, et par grâce on les arquebusa ; ce qui est, diton, plus honorable. Le commandant qui fit cette étrange exécution, était ce même O’Reilly, Irlandais au service d’Espagne, qui fit battre depuis l’armée espagnole par les Algériens, Cette défaite x été publique en Europe et en Afrique, et l’indigne mort des officiers du roi de France, dans la Nouvelle-Orléans, est encore ignorée.

‘y a guère à repr , 9 i : vue historique, dans ce récit a chute de I: Il n'y a guère à reprendre, au point de vue historique, dans ce récit de la chute de la France en Amérique. Voltaire ne peut s'empêcher de réitérer son éternelle observation, que les trois quarts de nos vastes territoires sont des déserts glacés. L’assertion que le

Canada coûtait beaucoup et rapportait très peu, est vraie, mais elle mérite que l’on s’y arrête, La colonie était à ses premiers développements, et ce n'est pas avec les guerres fréquentes dont elle était le théâtre, par suite des vieilles haines de la France et de

l'Angleterre, qu'elle pouvait rapporter beaucoup. Les habitants quittaient la charrue à chaque instant pour prendre le fusil, et plus d’une fois ils furent menacés de disette. Tout se vendait cher, tout se faisait à prix d'argent. De 1749 à 1760, les dépenses montèrent de 2,100,000 francs à 26,000,000 par an—en tout 123 millions. Ce chiffre de 26,000,000 de francs représente à peu près le budget actuel de la province de Québec. Mais n'oublions point que lorsque la France perdit le Canada, elle devait 80 millions de cette somme, dont 41 millions aux Canadiens, et que cette dernière créance fnt presque entièrement perdue pour eux. Il faut donc aller chercher ailleurs la cause de l'épuisement du trésor français. La dépravation de la cour et la rapacité des ministres et des autres fonctionnaires de l'Etat suffisent pour tout expliquer.

1 Bernardin de Saint-Pierre écrivait de Varsovie le 25 juillet 1764, à M. Duval, négociant français à Saint- Pétersbourg: ‘J'ai soupé hier avec M. le Stolnik. On a parlé de politique, puis du Canada, des Anglais. J'ai pris la parole et j'ai dit que les Anglais avaient eu bon marché de ce pays-là par la mauvaise manœuvre ou plutôt la trahison de Bigot...” Le stolnik signifie grand-échanson, et le grand-échanson était alors Stanislas Poniatowski, futur roi de Pologne,

VOLTAIRE ET POMPADOUR—LA MAITRESSE DE Louis XV-—LA FAMILLE POoIssoN— MAUREPAS ET LA FAVORITE—/POMPADOUR GOUVERNE LA FRANCE.

On est prêt à céder volontiers le Canada aux Anglais; grand bien leur en fasse ! Me pe PomPapour.

Nous en avons donc fini avec ces quelques arpents de neige qu’on appelle le Canada: le roi dormira tranquille. Mue op Pompapour à Voltaire.

Fidèle à la France, le paysan canadien n’a point pardonné à la politique de ce temps, et, personnifiant dans un nom cette politique désastreuss, accuse encore aujourd'hui /a Pompadour. J.-J, AMPÈRE.

Tombé en disgrâce auprès de Louis XV, qui ne put jamais se décider à lui rendre ses faveurs, Voltaire songea à se faire un parti à la cour, afin de pouvoir, un jour ou l’autre, retourner en France. Il savait la puissance de la coquine du Roi, en attendant qu’elle püt être seulement son amte,—et, comme elle adorait l’encens, il lui brüla tout ce que sa cassolette contenait. Au lendemain de la bataille de Fontenoy (11 mai 1745),' il lui avait même adressé ces vers :

Quand Louis, ce héros charmant Dont tout Paris fait son idole, Gagne quelque combat brillant,

On doit en faire compliment A la divine d’Etiole.

Trois ans avant, Voltaire avait connu Mme d'Etiole, qui, alors dans tout l'éclat de sa beauté, tenait un salon très fréquenté, dont il devint bientôt l’un des habitués avec Fontenelle, l'abbé de Bernis,’ Maupertuis,’ etc. Plus tard, il lui rappellera dans une lettre le bon vin de Tokai qu'il avait bu à Etioles. Et bien d’autres choses.

1 Cette bataille, livrée à Tournai, en Flandre, fut gagnée par le maréchal de Saxe, qui, vieux, malade, se fit transporter en litière çà et là sur le théâtre des opérations. Le maréchal avait eu à lutter contre environ 50,000 hommes, composés d'escadrons anglo-hanovriens, autrichiens et hollandais, Louis XV, qui n’entendait rien à la guerre, assista à la bataille avee son fils et toute la cour. On connaît la prétendue manière courtoise dont le combat s’engagea.—" Tirez, messieurs des gardes françaises,” aurait crié lord Hayÿ.—" Messieurs, aurait répondu le comte d'Auteroche, tirez vous-mêmes ; nous ne tirons jamais les premiers.” Les alliés perdirent 7,000 morts et blessés, 2,000 prisonniers, 40 canons et 150 voitures d'artillerie; et l’armée française, 1,701 morts et 3,500 blessés. Cette victoire valat aux Français la prise de Touruai et la conquête des Pays-Bas.

: L'abbé de Bernis exerça une influence considérable sur la carrière de cette femme. Ecrivain galant, poète à ses heures, membre de l'Académie française, ce fut lui qui se chargea de sa correspondance amoureuse avec Louis XV, avant qu’elle en devint la maîtresse. 11 était alors simple tonsuré. Plus tard, la protection de la favorite lui valut d'être fait ambassadeur à Madrid, puis à Vienne, en attendant d’être nommé ministre d'Etat et de prendre le portefeuille des affaires étrangères. 11 fut disgracié pendant la guerre de Sept Ans (1758), pour avoir conseillé la paix contre l’avis de Mme de Pompadour.

5 Maupertuis était un géomêtre fameux qui fut attiré plus tard à la cour de Frédéric de Prusse, où il eut un démélé avec Voitaire qui eut du retentissement,

Qui était la divine d'Etiole, qui enflammait Voltaire et dont tout Paris faisait son idole? Quelle était cette femme qui devait exercer une influence si néfaste sur nos destinées? Avant de paraître à la cour, elle s'appelait Mme Lenormant d’Etiole, née Jeanne-Antoinette Poisson, à Paris, le 29 décembre 1721 (Saint-Eustache), et mariée, le 9 mars 1741, à Charles-Guillaume Lenormant, seigneur d'Etiole. On s'accorde à dire, écrit Sainte-Beuve,! qu'elle eut dans sa jeunesse tous les talents et toutes les grâces. Son éducation avait été des plus soignées pour les arts d'agrément, et on lui avait tout appris, hormis la morale. ‘“ Je trouvai là, écrit quelque part le président Hénault à Mme du Deffand, une des plus jolies femmes que j'aie jamais vues ; c’est Mme d’Etiole. Elle sait la musique parfaitement, elle chante avec toute la gaieté et tout le goût possible, sait cent chansons, joue la comédie à :tiole, sur un théâtre aussi beau que celui de l'Opéra, où il y a des machines et des changements.” M. G. Leroy, lieutenant des chasses du parc de Versailles, nous en a laissé le portrait que voici: “La marquise de Pompadour était d’une taille au-dessus de l'ordinaire, svelte, aisée, souple, élégante; son visage était bien assorti à sa taille, un ovale parfait, de beaux cheveux plutôt châtain clair que blonds, des yeux assez grands, ornés de beaux sourcils de la même couleur, le nez parfaitement bien formé, une bouche charmante, les dents très nettes ; et le plus délicieux sourire, la plus belle peau du monde donnait à tous ses traits le plus grand éclat. Ses yeux avaient un charme particulier qu'ils devaient peut-être à l'incertitude de leur couleur ; ils n'avaient point le vif éclat des yeux noirs, la langueur tendre des yeux bleus, la finesse particulière aux yeux gris, leur couleur indéterminée semblait les rendre propres à tous les genres de séduction et à exprimer successivement toutes les impressions d'une âme très mobile : aussi le jeu de la physionomie de la marquise de Pompadour était-il infiniment varié; mais jamais on n’apereut de discordance entre les traits de son visage, tous concouraient au même but, ce qui suppose une âme assez maitresse d'elle-même ; ses mouvements étaient d'accord avec le reste, et l'ensemble de sa personne semblait faire la nuance entre le dernier degré de l'élégance et le premier de la noblesse. ”°

Oui, on lui avait tout enseigné, hormis la morale. Fille d’une inère galante, * qui au dire de Barbier “avait de l'esprit comme quatre diables ”, et qui était entretenue par un fermier général, mariée nominalement au neveu de ce dernier, elle avait pour père un personnage sans éducation, sans âécence, sans mœurs, qui cria un jour à un valet de chambre qui hésitait à l'introduire en haut lieu: Maraud, apprends que Je suis le père de la p..….. du roi!* Tout son entourage, séduit par ses charmes, se disait qu'elle ferait w»n morceau de roi,

1 Causeries du Lundi, tome 2, page 581.

? Louis XV et Mme de Pompadour. Baur, 1876.

3 Mme Poisson mourut le 24 décembre 1745, n'ayant encore que quarante-six ans. Elle se montra glorieuse du déshonneur de sa fille, au point que, sur son lit de mort, elle lui dicta la règle de conduite qu’elle devait tenir à la cour. On lui fit cette épitaphe satirique :

Ci-git qui, sortant d’un fumier, Pour faire une fortune entière Vendit son honneur au fermier, Et sa fille au propriétaire.

4 Poisson avait été condamné à être pendu pour des malversations dans la fourniture des vivres, il s'enfuit à l'étranger, et ce n’est qu'en 1741, grâce à de fortes influences, que la sentence fut cassée. — Une jolie famille ! Sec. I., 1892. 18.

et quand mourut Mme de Châteauroux (fa 1742), l’une des plus fameuses maïtresses de Louis XV, qui elle-même avait remplacé trois de ses sœurs, toutes filles de la maison de Nesle, l’ainée, Mme de Mailly, ayant été la première qui fut reconnue officiellement, Mme Lenormant n'hésita pas à poser sa candidature pour la succession, Une intrigue habilement ménagée dans la forêt de Sénart, près d’Etiole, qui était le rendez-vous des chasses royales, suivie d'une rencontre dans un bal masqué, lui valut de connaitre Louis XV et d'acquérir ensuite sur lui un incomparable ascendant. Cela se passait en l'an 1745.

Devenue la maitresse du roi, “ la divine d’'Etiole ” ne tarda pas à monter au faite des honneurs et à s'appeler la marquise de Pompadour (1752) — nom d'une famille éteinte —avec une pension de 200,000 livres. Quatre ans plus tard — le 7 février 1756 —- elle était nommée dame du palais, malgré la protestation de la Reine, qui se résigna à cette nouvelle humiliation, en proférant ces nobles paroles : ‘ $Sire, j'ai un Roi au ciel qui me donne la force de souffrir mes maux, et un Roi sur la terre à qui j'obéirai toujours.”

Il ne faudrait pas croire que la favorite se soutint sans des difficultés toujours renaissantes. Elle appelait sa vie “un combat perpétuel.” Les courtisans n'avaient rien eu à dire quand Mme de Mailly était devenue la maitresse de Louis XV (1785), ‘“ le nom de Nesle étant un des premiers de la monarchie,’ suivant une autre expression de Barbier. ' Mais ce fut une levée de boucliers quand cette grisette, sortie de la bourgeoisie, cette robine, comme l’appelait le marquis d’Argenson,* passant par-dessus la tête de l’aristocratie, s’empara du roi, qui n'aurait dû appartenir qu'aux belles dames de la cour. Aussi les langues, aiguillonnées par la jalousie, de l’éplucher sans cesse, de la couvrir de méchants propos, de signaler ses moindres erreurs d’étiquette, de relever son parler bourgeois, ses façons et ses tournures, de fouiller l’ordure de son berceau, de crier à l’humiliation de la couronne, d’exciter contre elle l'hostilité de la famille royale. Le terrible comte de Maurepas, le frondeur implacable, l'ennemi né des maîtresses du Roi, pour une toute autre raison qu: l'horreur du vice, menait la campagne, lardant la favorite d'épigrammes, de chansons, de vers satiriques, que Paris dévorait ; on en a fait un recueil, les Poissonnades® Quelques couplets en donneront une idée :

Les grands seigneurs s’avilissent,

Les financiers s’enrichissent,

Et les Poissons s’agrandissent ;

C’est le règne des vauriens, rien, rien.

On épuise la finance En bâtiment, en dépense, L'Etat tombe en décadence,

Le Roi ne met ordre à rien, rien, rien.

Une petite bourgeoise,

Elevée à la grivoise,

Mesurant tout à sa toise,

Fait de la cour un taudis, dis, dis.

Le Roi, malgré son scrupule, Pour elle fortement brûle ; Cette flamme ridicule

Excite dans tout Paris, ris, ris,

1 Journal historique du règne de Louis XV.

? Mémoires et journal inédit du marquis d'Argenson. Janet, 1857. * Recueil, manuscrit de Maurepas, vol. XXXIV et XXXV. Bibliothèque nationale,

Cette catin subalterne

Insolemment le gouverne,

Et c’est elle qui décerne

Les honneurs à prix d'argent, gent, gent, Devant l’idole tout plie, Le courtisan s'humilie, Il subit cette infamie

Et n’est que plus indigent, gent, gent.

La contenance excitée,

La peau jaune et maltraitée,

Et chaque dent tachetée,

Les yenx froids et le cou long, long, long ; Sans esprit, sans caractère, L'âme vile et mercenaire, Le propos d’une commère,

Tout est bas chez la Poisson, son, son.

Si dans les beautés choisies Elle était des plus jolies, On passerait les folies Quand l’objet est un bijou, jou, jou.

Mais pour si sotte créature Et pour si plate figure Exciter tant de murmure, Chacun juge le Roi fou, fou, fou.

Maurepas était bien puissant puisqu'il était chargé de la maison du roi, y compris le département des grâces, de l'administration supérieure de la ville de Paris et du ministère de la marine et des colonies : mais Mme de Pompadour, blessée jusqu’au vif, finit par avoir raison de ses épigrammes en le faisant confiner (1749) à son château de Pontchartrain, qu'il ne put quitter qu'à l'avènement de Louis XVI. Sa vengeance marque le commencement de sa puissance politique. Plus tard le fameux marquis d’Argenson, qui s'était mis en tête de la contrecarrer, sera traité avec la même implacabilité : il ne pourra revenir à Paris qu'après la mort de la marquise.

Les chansons n’en continuèrent pas moins, ainsi que l’on en peut juger par les vers

ci-dessous :

Fille d’une sangsue et sangsue elle-même

Poisson, d’une arrogance extrême, Etale sur ce château sans crainte et sans effroi, La substance du peuple et la honte du roi.

La disgrâce du comte de Maurepas prouve que l'étoile de la marquise de Pompadour montait promptement. Maîtresse de l'esprit du roi plus que Mme de Maintenon ne le fut de celui de Louis XIV, c'est elle qui bientôt allait gouverner la France, nommer et révoquer les ministres, les ambassadeurs, les généraux, régler avec eux les plus graves questions d'Etat, distribuer les honneurs, les cordons, les charges, les vendre ou les faire vendre quand il y avait des besoins pressants d'argent, loger à la Bastille ceux qui ne lui plaisaient pas. Les ordonnances des batailles ne lui étaient même pas étrangères. Le maréchal d'Estrées racontait qu’il avait reçu d’elle un plan de campagne où les positions étaient indiquées avec des mouches collées sur le vélin à vignette d’une de ses lettres, Quand la lutte s’engagera entre la cour et le parlement, on la verra intervenir pour jouer le rôle de médiatrice. Elle n’hésitera pas non plus à écrire au pape pour se faire pardon-

ner ses débauches et braver les mandements de l'archevêque de Paris. Sous les câlineries de l'enchanteresse se cachait un cœur sec, dur souvent, parfois implacable. Quand elle avait un but à atteindre, elle y allait froidement, résolument, sans s'occuper des obstacles, On l'aceuse même d'avoir enivré le roi pour s'emparer de la clef de la cassette qui contenait des secrets qu'elle ne devait pas voir. Ce trait donnerait une idée de ses manigances.

Mme de Pompadour n'était pas seulement un premier ministre s'occupant des choses d'Etat où une frivole qui donnait le ton à la mode, elle s'intéressait à tout, peinture, sculpture, architecture, gravure, costume théâtral, bijouterie, etc. La fondation de Ja manufacture nationale de porcelaine de Sèvres est son œuvre : elle suffirait pour tirer son nom de l'oubli. ‘“ Elle ne baptise pas seulement les élégances et les coquetteries, Elle baptise encore la main-d'œuvre de son temps, tout le mobilier et tous les accessoires d'une civilisation exquise et raffinée. Elle baptise le carrosse, la cheminée, le miroir, le sofa, le lit, la chaise, la boite, jusqu'à l'étui, jusqu'au cure-dent du dix-huitième siècle. De la tapisserie de Beauvais à la chinoïiserie jetée sur l’étagère, de la tasse de Sèvres au pot à oille d’argenterie, du panneau de boiserie au lustre de Bohême, du cartel à la glace en trumeau, du grand à l'infiniment petit du goût, des bois chantournés et dorés au vernis Martin d'une navette à frivolite, tout est fait à la Pompadour. Elle est la marraine et la reine de Rococo'.” Noncontente d'encourager les artistes en tout genre, elle aimait à promener la pointe de l’aqua-fortiste sur le cuivre ou la pierre dure, ce qui lui permit de pro-

duire soixante-neuf planches qui portent pour nom une Suite d'estampes gravées par Mme

la marquise de Pompadour. Sans étre parfaites, ces eaux-fortes sont appréciées des amateurs. À sa demande, le roi fit venir un détachement de l'imprimerie royale, et l’on imprima dans sa chambre, sous ses yeux, le Cantique des Cantiques et le Précis de l'Ecrlésiaste, paraphrasés par Voltaire, puis Rodogune de Corneille. Sa bibliothèque était considérable, les romans de tous les temps y coudoyaient les traités politiques, et la plus parfaite élégance caractérisait ses reliures frappées à ses armes, trois tours. (Ces livres n'étaient pas seulement pour la montre; elle trouvait moyen de consacrer chaque jour de longues heures à la lecture. Toutes autant de choses qui indiquent une intelligence raffinée, qui avec une éducation morale et dans d’autres conditions, eût pu faire grand.

IT

VOLTAIRE COURTISAN—SES VERS—/PoMPpApOUR À VoLraIRE—Lours XV—LA Du BARRY—LE ROI DORMIRA TRANQUILLE !

La marquise de Pompadour montra toujours une préférence marquée pour Voltaire. Elle croyait avoir besoin de son esprit fin, de sa plume r2doutée, de l’ascendant qu'il exercçait sur les gens instruits, même sur les têtes couronnées, pour défendre son sceptre contre ce qu'elle appelait les “dévots” de la cour ou le parti du dauphin. Aussi que de pamphlets sortirent de cette plume acérée et gouailleuse pour défendre sa belle philosophe contre tous ceux qui l'attaquaient de près ou de loin! À son tour, la marquise subira

! Edmond et Jules de Goncourt, Madame de Pompadour, Firmin-Didot & Cie, 1888.

l'influence de Voltaire quand il s'agira de guerroyer contre les jésuites et de les expulser de France.

La protection de la favorite avait valu à Voltaire d'être nommé tour à tour historiographe, gentilhomme ordinaire de la chambre, et de lui ouvrir les portes de l'Académie française. Cette place de gentilhomme était un présent d'environ 60,000 livres, qu'il obtint de troquer plus tard pour 30,000, ne voulant pas s'astreindre aux devoirs qu'elle comportait. ‘“ Pour faire la plus petite fortune, disait-il, il valait mieux dire quatre mots à la maîtresse d'un roi que d'écrire cent volumes.” Quant à l'Académie française, Voltaire avait vainement essayé d'y entrer jusque-là, bien qu'il eût eu recours à l'influence de la duchesse de Châteauroux. Pour en forcer les portes, il n'est pas de bassesses qu'il ne fit. Comprenant qu'il lui fallait à tout prix se concilier le clergé, il obtint des médailles et un bref de Benoit XIV, persuadant à tous qu'il allait être “un petit favori de Rome,” et « au roi très chrétien qu'il était un sujet très chrétien.” Tout en faisant une cour assidue aux ‘jetonniers français,” il en écrivait à Frédéric dans les termes les plus irrévérencieux.

Ces gens doctement ridicules, Parlant de rien, nourris de vent,

Et qui pèsent si gravement

Des mots, des points et des virgules.

Cependant, malgré tous les efforts de la favorite, Voltaire ne put rentrer à Paris que durant quelques mois, à l’occasion des fêtes qui accompagnèrent le mariage du dauphin, et Louis XV évita soigneusement de s'apercevoir de sa présence. Mme de Pompadour ayant commandé pour ces fêtes la Princesse de Navarre et le Temple de la Gloire, deux pièces fort médiocres, Voltaire l’en remercia en lui dédiant Tuncrède, en la célébrant sous le nom de Tévne dans la Vision de Babouc, et en vantant ses charmes, ses talents singuliers, son esprit et la place enviée qu'elle occupait (sic). N'oublions pas le sixain :

Ainsi donc vous réunissez

Tous les arts, tous les goûts, tous les talents de plaire ; Pompadour, vous embellissez La cour, le Parnasse et Cythère,

Charme de tous les cœurs, trésor dur seul mortel, Qu'un sort si beau soit éternel!

Comme les amitiés de Voltaire ne duraient pas longtemps, quand elles avaient cessé de lui être utiles, il se vengea un jour d'une disgrâce, qui lui valut près de trente ans d’exil, en administrant une terrible boutade à son impuissante protectrice, dans des vers trop vifs pour être reproduits.

Quoi qu'il en soit, Mme de Pompadour ne se montra pas insensible à la flatterie d'un homme dont tant de gens envisient l'esprit. Elle prit même la peine de peindre

1 Voltaire n’était pas heureux dans la structure de ses Temples. Au point de vue de l'ambition, il le fat moins encore. Après la représentation de cet opéra, où Trajan vainqueur, donnant la paix au monde, reçoit la couronne refusée aux conquérants, et réservée À un tiers ami de l'humanité, il s'approcha de Louis XV et lui dit: “ Trajan est-il content?” Moins flatté du parallèle que blessé de la familiarité d'un poète pour lequel il n'eut jamais de goût, Trajan ne répondit pas et lui tourna le dos. C'était la fortune qui tournait le dos à Voltaire, et il n'avait plus lui-même qu'à tourner le dos à la c ur’— Voltaire, sa vie et ses œuvres, l'abbé Maynard, tome second, pages 409-410,

son propre portrait et d'en faire cadeau à Voltaire, qui l'étalait complaisamment dans sof château. Ajoutons les lignes suivantes qu’elle lui adressait en 1762 :

À M. de Voltaire.

Je vous remercie beaucoup du livre que vous m'avez envoyé: tout y est beau, tout y est vrai; et vous êtes toujours le premier homme du monde pour bien écrire et pour bien penser. Vous avez raison de prêcher la tolérance ; mais les ignorants ne vous entendront pas, et les hypocrites ne voudront pas vous entendre,

Pour revenir à vous, mon cher monsieur, peut-on écrire encore avec tant de feu et de génie à votre âge? Continuez à instruire les hommes; ils en ont ien besoin : pour moi, je continuerai à vous lire et à vous admirer.

On a eu l’insolence de m'adresser l’autre jour des vers très injurieux pour le Roi et pour moi. Un homme voulut me soutenir que c'était vous qui les aviez faits. Je lui soutins qu'ils ne pouvaient être de vous, parce qu'ils étaient mauvais et que je ne vous avais jamais fait de mal; vous voyez par là ce que je pense de votre génie et de votre justice. Je pardonne volontiers à mes ennemis ; mais je ne pardonne pas si aisément aux ennemis du Po, et je ne serais pas fâchée que l’auteur de ces beaux vers passât quelque temps à Bicôtre, pour pleurer ses péchés, ses calomnies et sa mauvaise poésie,

Est-il vrai que vous avez été dangereusement malade, et que vous avez reçu les sacrements avec une dévotion exemp'aire? J’appris cette première nouvelle avec douleur, et la seconde avec plaisir; parce qu'elle confirme la bonne opinion que j'ai toujours eue de vous sur le fait de la religion. Cependant vous avez beau faire, vous ne fermerez jamais la bouche à vos petits mais dangereux ennemis. M. d'Argouge disait à ce sujet: “Ah! le vieux pécheur, il ue croit jamais en Dien que quand il a la fièvre !” Pour moi, je le grondai beaucoup, lui disant qu’il ny avait dans ce discours ni vérité ni charité.

Adieu, Apollon, les bonnes nouvelles que j'apprends de votre santé me sont très agréables ; la joie serait complète si je pouvais vous être utile à quelque chose, et voir la France plus heureuse.

Les méchants vers dont la courtisane se plaint et que l'on attribuait à Voltaire, ne sont-ils pas ceux qui sont indiqués plus haut et qu'il avait glissés dans une édition de la Pucelle ? On serait porté à le croire. Ce qu’elle dit de la conversion forcée de Voltaire, quand il est menacé de rendre l'âme, est conforme à tout ce que nous en savons. Sa terrible fin, arrivée à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, après une si longue vie consacrée à insulter Dieu, montre que l'on n'abuse pas impunément des sacrements.! Comme il l'écrivait à Thieriot, à la date du 1er juin 1731, il avait passé sa vie à se moquer de tout,

Toujours un pied dans le cercueil, De l’autre faisant des gambades,

Mme de Pompadour disparue, Voitaire s'adresse à Mme du Barry, qui lui avait succédé, sans la remplacer, pour obtenir sa rentrée en France. Mais, malgré tout son empire sur le roi, la nouvelle maitresse n'eut pas plus de succès que l’autre, Pour le

dédommager, elle lui envoie, en 1772, deux coussins brodés de sa main et un médaillon contenant son portrait, le musicien La Borde, qui était chargé du paquet, devant donner deux baisers au seigneur de Ferney. Ravi, Voltaire compose aussitôt le quatrain suivant :

Quoi ! deux baisers sur la fin de m&. vie !

Quel passeport vous daignez m’enveyer !

Deux ! c'est trop d’un, adorable Egérie:

Je serais mort de plaisir au premier.

Voltaire baise le portrait de la courtisane, s’exceusant de cette liberté dans les vers suivants :

Vous ne pouviez empêcher cet hommage, Faible tribut de quiconque a des yeux.

C’est aux mortels d'adorer votre image ; L’original était fait pour les dieux,

! En 1768, Voltaire écrivait : “ Oui, parbleu, je communie et je communierai tant qu'il y aura une communion dans le monde, et je hurlerai avec les loups pour n'être point dévoré par eux...”

Quelle fagornerie! Cette rentrée à Paris ne pourra se faire que plus tard, quand Voltaire n'aura plus que quelques mois à vivre. Si Marie-Antoinette parut avoir quelque faiblesse pour lui, disons que le roi traita le vieux cynique avec le même dédain que son prédécesseur. Un jour que Louis XVI, alors dauphin, devait aller à la Comédie-Française, quelqu'un lui demanda ce qu'il désirait entendre: “Tout ce que vous voudrez, dit-il, pourvu que ce ne soit pas du Voltaire.”

Est-ce Mme de Pompadour qui inspira à Voltaire son mépris du Canada, ou Voltaire qui empoisonna son esprit ? Je l'ignore, car dans les lettres qu'ils ont échangées, ou plutôt que j'ai pu consulter, il n'est guère mention du Canuda. Ce qu: est certain, c'est que Mme de Pompadour dédaignait le Canada tout autant que Voltaire. On lui prête ce mot terriblement frivole à la nouvelle de ia prise de Québec par les Anglais: “ Enfin, le roi dormira tranquille!” Les rois qui dorment tranquilles, en pareil cas, ont une terrible responsabilité devant l'histoire. Louis XV n'y a pas échappé.

Pompapour Er M. RouILLé—-Li MARINE FRANÇAISE—LES SAUVAGES D'AMÉRIQUE— LE MARQUIS DE ÉEAUSSAG—LE Duc DE NIVERNOIS—LA COMTESSE BasCHI—Nos. MANCHONS ET TOUTES LES NEIGES DU CANADA.

À ja bibliothèque du Parlement, à Ottawa, j'ai mis la main sur un fort curieux volume intitulé : Lettres de la Marquise de Pompadour : Depuis MDCCLUI jusqu'à MDCCLAIT inclusivement. L'ouvrage parut à Londres en l'an 1772. Ces lettres sont-elles authentiques ? On les dit apocryphes, mais il parait certain que les sentiments qu'on y attribue à la marquise sont bien ceux qu’elle exprimait d'habitude.

Si Mme de Pompadour n'a pas brodé sur nos glaces et nos neiges, dans ses lettres à Voltaire, en revanche elle en écrit aussi légèrement que lui à d’autres correspondants. La première lettre que j'ai recueillie d'elle sur ce point est adressée à M. Rouillé, ministre sont bien d'Etat, à la date de 1752:

À M. RourLzLi.

Vous me dites, monsieur, que le Roi a actuellement cinquante vaisseaux de ligne et trente frégates ; mais n’y a-t-il pas dans ce compte un peu d'exagération? N'avez-vous pus is dans le noïnbre ceux que vous avez dessein de construire, mais qui n’existent pas encore? Si votre compte est exact, on assure que la France sera en état de faire face aux Anglais quand il plaira à ceux-ci de l’attaquer ; et je l'espère.

Le pauvre Albermale observe toutes vos opérations avec un œil inquiet et jaloux, mais il n'ose plus se plaindre ; en effet, il est ridicule de trouver mauvais qu'un homme s'occupe à bâtir chez lui et agrandir sa maison, Je ne sais pas qui a conseillé au Roi de faire cette nouvelle promotion de chefs d’escadre et autres officiers de mer. 11 me semble qu’il ne fallait pas faire tant de bruit. C'est se donner en spectacle au reste de l’Europe, qui ne manquera pas d'en prendre ombrage. Au reste, nous n'avons à craindre que les Anglais.

Mais, mon cher monsieur, si vous avez enfin nne marine, avez: VOUS aussi des matelots ? C’est le point capital et le plus difficile. Les Français n'aiment ni la mer, ni le service des colonies, ce qui me fait trembler par avance; et j'ose dire que jamais lu France ne brillera comme puissance maritime. M, d'Argenson vient de faire casser la moitié des officiers du régiment de Guienne, qui n'ont pas voula passer au Canada, ni s'aller faire manger, comme ils disent, par les sauvages ; ce caractère d'esprit ne présage rien de bon. Je m'imagine done que le point le plus essentiel est d'encourager le service de mer; mais cela sera bien difficile,

Le vieux Maurepas est jaloux, Il a dit publiquement: “ Mon successeur en fera tant qu’il détruira à la fin la marine française” J'espère que vous le ferez mentir, Du moins le Roi est très vontent ot la nation aime votre zèle,

Louis XIV n’a brillé que l’espace de quatre ans sur l'Océan; si vous y faites briller plus longtemps Louis XV, vous serez un grand Apollor. Je suis, etc.

Ce que Mme de Pompadour dit de la marine française confirme le récit de Voltaire et ne manque pas d'exactitude. Comparée à la marine anglaise, elle était absolument impuissante à protéger son drapeau. Si inférieurs qu’ils fussent, les rares secours que la France envoyait au Canada n'y arrivaient pas toujours: ils étaient capturés en mer ou dans le golfe Saint-Laurent par les bâtiments anglais. Dans la seule année 1755, trois cents navires français, valant une trentaine de millions, furent ernmenés dans les ports d'Angloterre, et six mille matelots languirent dans une dure captivité, ou se virent forcés, par la misère et les mauvais traitements, de servir contre leur patrie.!" En 1756, deux cents vaisseaux et barques de commerce étaient encore enlevés par les Anglais.

La dernière bataille de Québec fut une victoire pour les troupes de Lévis ; malheureusement le vaillant général ne put poursuivre son avantage. Le sort du Canada dépendait de l’arrivée d’une flotte anglaise ou française : ce furent les voiles de la première qui parurent à l'horizon, et la Nouvelle-France fut rayée de la carte d'Amérique.

La flotte anglaise parut le 25 juin 1759 devant Québec. Elle avait évité les bancs et les bas-fonds du fleuve, grâce à la trahison d'un officier de marine prisonnier, qui lui avait servi de pilote. Il s'appelait Denis de Vitré. C’est le seul traitre qu'eut produit le Canada:

La même année, Mme de Pompadour écrit à M. Rouillé une lettre très curieuse sur les sauvages d'Amérique et l’inviolable affection qu’ils portent aux Français.

Les nouvelles d'Amérique sont fort agréables. Comme il y a toute apparence que ce vaste continent sera le sujet de la guerre, il est très important d'y faire des amis. J'aime ces honnêtes sauvages qui ont tant d’estime pour le capitaine des Français et ses vaillants guerriers. Ts nous offrent si généreusement le bras droit de leur brave

jeunesse, qu'il faut bien se garder de le refuser. Leur nation, qui comple plus de dix mille lunes, se prépare à régaler

leurs femmes et leurs enfants des cadavres des Anglais, et à manger sa conquête. Elle l'a juré par le grand esprit, en nous donnant le calumet de pair. Quoique je n’approuve pas qu'on mange les morts, cependant, il ne faut pas se quereller avec ces honnêtes gens pour des bagatelles. J'espère que cette alliance sera plus utile à la France que la vaine ambassade de Siam, dont Louis XLV fit tant de bruit.

Les Français, que tous les peuples de l'Europe haïssent, envient et imitent, sont pourtant estimés par des hommes barbares, à la vérité, mais simples et vrais, parce qu'ils sont bons et humains. La nation française est peut-être la seule du morde qui soit bienfaisante par caractère: les autres ne le sont que par caprice ou par intérêt: aussi un Huron ne fait-il pas difficulté de dire: Un Français est un homme comme moi, On entend tous les jours parler de soulèvements et de révoltes dans les colonies des autres Européens: mais cela n'arrive presque jamais dans les nôtres; parce que nous avons autant de talent pour nous faire aimer, que les autres pour se faire haïr. Vous avez aussi ce talent, monsieur, quoique vous soyez ministre. Continuez à mériter l'estime du Roi et celle du public par vos talents et vos services : les hommes tels que vous sont rares. J'ai l'honneur d’être, etc.

Le marquis de Beaussac ayant envoyé (1762) à la grande voluptueuse des fourrures de Russie, elle laisse échapper la doléance suivante, après s'être plainte du nouveau czar (Pierre III) qui, dit-elle, n'aime pas la France :

Les fourrures que vous m’avez envoyées sont fort belles, et je Vous remercie de vos peines. Elles valent mieux que celles du Canada ; mais, hélas! celles du Canada étaient à nous,

Et que n'avez-vous pris la peine de les garder, les fourrures du Canada? Cela eût

! Henri Martin, Histoire de France, tome XV, page 476, * Henri Martin, Histoire de France, tome XV, page 551,

peut-être empêché Catherine de Russie de faire de votre ami Voltaire un plat valet en lui donnant une superbe pelisse rouge fourrée et le bonnet pareil pour couvrir ce qu'il appelait “du vieux parchemin mal collé”?

Le duc de Nivernois était l’un des favoris de la courtisane. Elle l’appelait familièrement mon pelit époux? Il avait dû son avancement à ce qu'il avait joué avec elle dans la troupe des spectacles des petits appartements. Ne pouvant le distraire autrement, dans les dernières années de son règne, Mme de Pompadour, épuisant tout ce que l’art de la soubrette pouvait inspirer, amusait le roi par des comédies, sans compter les ballets, les concerts, les chasses et les petits soupers. Le Parc aux Cerfs, véritable sérail sans cesse renouvelé, qui en dix ans coûta plus d’un milliard de francs, complétait les fantaisies et les débauches royales.

Tour à tour ambassadeur à Rome, à Berlin, à Londres, le duc de Nivernois prit une part considérable, en cette dernière qualité, au fameux traité qui allait céder le Canada à l'Angleterre. L'année même qui précèda le traité, son amie lui adressait une lettre typique.

Vous avez done vu la capitale et les nouveaux Romains, comme ils s'appellent; vous aurez de la peine à les aimer. Le roi George vous a bien reçu, les seigneurs vous caressent, et la canaille vous siflle; c'est tout ce que nous avions prévu. Lo grand point est de s'attacher au principal: il faut parler au pilote et aux officiers du vaisseau, sans faire attention à la populace qui murmure à fond de cale, L'histoire de votre souper de Cartorbéry nous a bien fait rire; cela est juste, la paix n'est pas faite, et votre hôte vous à traité en ennemi. Les Anglais, dites-vous, ont généralement désapprouvé la conduite de cet honnête homme; la réparation est généreuse et suflisante, mais je ne crois pas que vous soupiez jamais chez li. On admire vos dépêches ; le roi est très content. On est prêt à céder volontiers le Canada aux Anglais. Grand bien leur on fasse ! Mais pour les îles de Pondichéry, il faut les sauver à quelque prix que ce soit. Quant à la rançon des prisonniers et aux billets du Canada, il n’y aura pas de difficulté ; c’est un petit mémoire de marchand qu'il faudra payer aussitôt, Je suis, etc,

On est prél à céder volontiers le Canada aux Anglais : œrand bien leur en fasse! Ainsi parlait Mme de Pompadour à son ambassadeur. L'établissement de Pondichéry, qui avait eu le même sort que le Canada, fut sauvé, comme elle le voulait, en attendant de tomber de nouveau aux mains des Anglais, puis d'être repris par la France. Pendant que les négociations se poursuivent, elle écrit à son amie La comtesse Baschi (1762) :

Il y a de bonnes nouvelles de Londres. Le due nous mande que les Anglais savent faire la guerre, mais qu'ils ne savent pas faire la paix. Cependant il faudra faire des sacrifices: ils nous rendent notre sucre et les étoiles des Indes ; mais il faudra leur céder nos manchons et toutes les neiges du Canada : grand bien leur en fasse ! La perte n’est pas grande, excepté celle de l'honneur, qui nous fait frémir. Nos anis nous ont bien servis.

Passons à une autre lettre de la même à la même:

Les Anglais parlent déjà de guerre; les uns parient qu'elle se fera en six mois, d’autres en un an. C'est l'usage de ce peuple fou ; on parle au lieu de raisonner. Mais voici des nouvelles effrayantes qu'on a lues dans les papiers anglais. Il faut donc que vous sachiez, Madame, que l'empereur hait les Français à la mort ; qu’il veut ravir la Lorraine sans rendre ee qu'il a reçu à la place; il doit encore conquérir l'Alsace et les trois évêchés, comme des anciens domaines dé l'Empire, Son armée est déjà en campagne, elle est auprès de Trèves, où sans doute elle est

1 Lettre à Mme Necker, 21 mai 1770.

2 Tous les amis de la marquise avaient leurs surnoms qui n'étaient pas toujours très recherchés. Mme de Lutzeibourg, s'appelait grand'femme; l'abbé de Bernis, son pigeon pattu ; le duc de Chaulnes, son cochon ; M. de Maras, son gros cochon; M. de Saint-Florentin, le petit saint; Duverney, son nigaud ; M, de Paulmy d'Argenson, sa petite horreur ; le duc d'Aiguillon, M, Cavendieh ; M. de Vandières, son frère (Abel Poisson), M. de Marcassin ; Mme d’Ainblimon, son torchon !

Soc, L.,1892 19.

tombée des nues ; et tout cela va fondre sur la pauvre France, au printemps. Voilà, Madame, ce que les Anglais couvent et ce qu’ils croient: cependant, ils se disent sages et raisonnables.

Il semble qu’ils auront beaucoup de peine à se bien établir au Canada: les sauvages aiment toujours les Français et font à leurs nouveaux maitres tout le mal qu’ils peuvent: je ne pense pas qu’il y ait de nation au monde qui possède si bien l'art de se faire haïr.que les Anglais. Tant mieux, ils seraient trop dangereux, s'ils étaient encore aimables.

J'ai presque envie de vous aller surprendre un de ces jours, mais ne m’attendez pas, car ce ne serait pas une surprise. Mon Dieu, le beau temps! Que n’êtes-vous pas ici pour m'aider à le trouver encore plus beau? Adieu.

Mme de Pompadour fut mauvais prophète. Les sauvages continuèrent d'aimer les Français, et ce sont les seuls blancs qu'ils aient aimés, mais les Anglais, qu’elle trouve si détestables, n’eurent guère de peine à se bien établir ici. Abandonnés de la France, les Janadiens restèrent fidèles à leurs nouveaux maitres, quitte à leur arracher une par une les libertés dont ils jouissent !

CoTiLLON IV—$SES DÉPENSES DÉPASSENT SEPT MILLIONS DE PIASTRES--LES PRÉSENTS DU ROI—LA GUERRE DE SEPT ANS—CHUTE D'UN PEUPLE QUI FUT GRAND— MorT DE POMPADOUR—DORS-TU CONTENT, VOLTAIRE !

Pendant que Voltaire se plaignait que le Canada coûtait cher, qu'il ne serait pas une perte réelle, et qu'il faudrait tout au plus, «6: me l’écrivait Mme de Pompadour, céder aux Anglais nos manchons et toutes les neiges 4u Canada, quelle saignée pratiquait à la

France la courtisane qui la gouvernait, et se lançait dans la guerre de Sept Ans, parce que Frédéric de Prusse l'avait surnommée Cotillon IV", et que Marie-Thérèse d'Autriche flattait sa vanité en lui écrivant des lettres de sa propre main et l'appelant ma cousine ou »a bien bonne amie. Les registres secrets de Louis XV constatent que, dans les seules années de 1762 et 1763, il fut payé à la marquise de Pompadour et à son frère, le marquis de Marigny, l'énorme somme de 3,456,000 livres; et que le roi lui fit à maintes reprises des cadeaux somptueux, sous forme d'hôtels, châteaux, seigneuries, un seul immeuble ralant 800,000 francs. Un inventaire dressé quelques jours avant sa mort, porte que sa cassette contenant tous ses diamants représentait 1.783,000 livres, une autre contenant 98 boites d'or valait 394,000 livres, et qu'elle avait des porcelaines anciennes pour 150,000 livres, de la vaisselle d'argent, pour 537,000 livres, de la vaisselle d’or pour 150,000 livres? Et ce ne sont là que quelques articles. Un seul voyage au Havre où

1 I] désignait les maîtresses de Louis XV, sous ce nom, par ordre de date. D'autres disent Cotillon II.

? Extrait de la correspondance parisienne du Courrier des Etats-Unis, à la date du 27 novembre 1858 : “A propos de son séjour à la campagne du célèbre romancier sir Edward Bulwer, devenu un très bon ministre, M, Cartier m'a raconté une anecdote qui n’est pas sans intérêt, A la fr d’un diner, l’envoyé du Canada à Londres examinait avec curiosité des assiettes de dessert en vermeil, sur lesquelles étaient peintes des armes et des devises “qui ne lui paraissaient pas celles de son hôte.—"Ces assiettes attirent votre attention, lui dit sir Edward Bulwer ; elles viennent d’une femme qui a élé votre compatriote.” — “Une compatriote ? je ne sais pas, on vérité, quelle peut être cette famine. — C'est la célèbre marquise de Pompadour.” Et sir Edward Bulwer raconta comment la vaisselle de la favorite de Louis XV était arrivée en sa possession. Mais ce qui m'a le plus frappé, dans cette bistoire, c’est le terme de compatriote employé par le ministre anglais vis-à-vis d’un Canadien et d’une Française. Il prouve que Canadien et Français sont identiques dans la pensée de John Bull. Et cependant, s’il est quelqu'un qui a mérité d'être renié par les descendants de Jacques Cartier, c'est la marquise de Pompadour qui, après l'abandon du Canada à l'Angleterre par Louis XV, écrivait à Voltaire; “Nous en avons donc fini avec ces quelques arpents

l’on avait donné un combat naval en son honneur, et où le roi l’accompagnait, avait coûté un million. Toutes ces dissipations ne représentent pas moins de trente-six millions de francs — plus de sept millions de piastres !

Et les habitants des bords du Saint-Laurent mouraient de faim, abandonnés à presque leurs seules ressources, alors qu'une ambitieuse proxénète, qui avait rêvé sa suCcession pour sa fille,' déshonorait la France, en gaspillant des millions qui eussent suffi pour sauver ceux qui luttaient pour elle. “Aïnsi tomba cette race d'hommes que l’habitude de vivre au sein de la nature sévère du Nord avait rendue forte et simple comme les anciens. Dans l'Inde, on avait pu admirer quelques grands hommes ; ici, ce fat tout un peuple qui fut grand.” °

Le châtiment du principal auteur de tant de maux ne se fit pas attendre. Son indifférence aux intérêts les plus sacrés fut bientôt vengée par l'indifférence du Roi à son égard. De nouvelles maîtresses allumèrent de nouveaux feux, et l’ancienne favorite, trop intelligente pour fe pas saisir ce changement, cornprit qu’elle n'était plus aimée, et que, si on la subissait encore, c'est que l’on redoutait de sa part un acte de désespoir, un suicide : le roi en fit l'aveu plus tard.

L'on peut. dire que les dernières années de la favorite furent autant de tourments sans nom. Sa santé s'altéra promptement, et, malgré tont son maquillage, la reine des grâces ne fut plus bientôt que l'ombre d'elle-même : la mort parut sur sa figure avant de la glacer. La marquise ne perdit pas seulement l'affection de Louis XV, qui avait cru à son génie politique, mais elle fut trahie par plusieurs dames de la cour dont elle avait fait la fortune. Et chaque jour amenait une nouvelle blessure à son orgueil, chaque jour susvitait une nouvelle h «niliation causée par les défaites de l’armée, chaque jour encore elle pouvait entendre les malédictions du peuple de la France qui lui reprochait de l'avoir saigné à blanc, d’avoir enlevé aux campagnes plus d'un million de bras, d'avoir appauvri, ruiné, abaissé le royaume comme jamais il ne l'avait été.—"* Je mé meurs de chagrin,” répétait-elle sans cesse. Et le chagrin la tuait parce qu'elle voyait s'évanouir le rêve de sa vie : la gloire, la domination !

Le 15 avril 1764, elle s'éteignait à peine âgée de quarante-quaitre ans, d'autres disent quarante-deux. Avec l'agrément du roi, elle reçut les secours de la religion, et, comme le curé de la Madeleine qui était venu les lui administrer à Versailles, s'en retournait : ‘“ At-

de neige qu'on appelle le Canada; le roi va pouvoir dormir tranquille” Ces quelques arpents de neige sur lesquels on ne comptait alors que 50,000 colons français, sont devenus une province fertile, industrieuse, dont les 50,000 colons se sont multipliés d'eux-mêmes, avec tant de fécondité, qu’ils dépassent aujourd’hui le chiffre d’un million. Ils ont conservé dans leur cœur la religion de leurs pères et le culte de leur ancienne patrie, qu'ils n’ont pas rendue solidaire des fautes d'une cour abâtardie par la corruption, et les destinées du Canada, déjà si grandes, grandiront encore lorsqu'il fera partie de la confédération que l'Angleterre songe à établir entre ses diverses provinces de l'Amérique du Nord, confédération qui doublera leurs forces par l'union, tout en laissant à chacune d'elles son indépendance et son autonomie, Voilà ce que deviendront un jour les quelques arpents de neige dédaignés par la marquise de Pompadour,”

1 On lit à l'état des pensions que faisait Mme de Pompadour : “600 livres à Mme Lebon pour m'avoir prédit à l’âge de neuf ans que je serais un jour In maîtresse de Louis XV.” Sa fille s'appelait Alexandrine-Jeanne Le Normand. Elle mourut dans sa dixième année, au couvent de l'Assomption, le 17 juin 1754. La marquise de Pompadour avait aussi ambitionné de la marier à un fils naturel de Louis XV, le comte de Lue, qui ressemblait beaucoup à son père, mais quand elle en parla au roi, celui-ci resta tellement froid qu’elle n'osa plus revenir sur

le sujet.

? Henri Martin, Histoire de France, tome xv, page 5b4,

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