‹ Voltaire, Mme de Pompadour et quelques arpents de neige [microforme]Chapitre 3 sur 8 · III · texte numérisé non relu

III

Quel est le Canadien qui n’en a pas voulu à Voltaire d’avoir parlé de notre pays, la moitié d’un eontinent,—et cette moitié est plus vaste que l’Europe—comme de quelques arpents de neige ? Peu d'expressions sont devenues aussi tristement célèbres, et l’Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, qui est publié à Paris, contenait la question suivante dans son :

hors numéro du 10 juin 1888 :

pe, ‘ On cite souvent un mot de Voltaire Mal au sujet du Canada. Il à écrit quelque ce part, à l’époque de la cession de la colonie Rp. à l'Angleterre, que la France ne perdait

1 hi pi là que quelques arpents de neige. IL serait

‘à intéressant de connaître le texte exact de __ Voltaire, et dans quelles circonstances :il Ua laissé échapper cette boutade. ??

OÙ L'on a qu’à ouvrir le fameux roman de Voltaire : Candide, pour trouver la réponse. ee fut publié en 1759, l’an-

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née même où les drones françaises commandées par Montealm s’ensevelissaient

d’aborder en Angleterre, l’un des personnages du nom de Martin, s’écrie ::

“ Voüs savéz que cès deux nations (la France et l'Angleterre) sont en guerre

pour quelques arpents de neige vers 1e Ca- | AE R et qu’elles dépensent pour cette belle

ñeé vaut, ?”

Voliaire avait la spécialité de désavouer ses œuvres . - «du moins pour un temps, surtout quand il craignait qu’elles ne lui

la Bastille ou l'exil. Aussi, quand parut Candide, l’ün de ses nombreux factums contre la Providence, il le répudia tout comme il avait répudié la Pucelie, et bien.

d’autres écrits qu’il se plaisait à faire courir. Cela n’empêcha pas les autorités de Genève d’ordonner, dès son apparition, qu’il fût brûlé par la main du bourreau.

jusqu’à dire pour donner le change :

“ J'ai tu enfin Candide ; il faut avoir per-

sous les ruines de la colonie. A la veille

gverre beaucoup plus que tont le: Canada

valussént une lettre de cachet, c ’est-à-dire

Dans une lettre à M. Vernes, il va même HA

OUR nue

Sn eu ON 7 3 du le-sens pour m’attribuer cette cochon nerie. J'ai, Dieu merci, de meilleures oCEUptions. ” Voltaire ne manquait jamais l'expression malp: »pre pour donner le mot propre. Cela n’empêchait pas que Candide ne fût bien son enfant et qu’il ne l’adoptat plus tard. Ses Œuvres complètes ne laissent aucun doute à cet égard. C’est de Cündide que Thomas disait : “ Ce Vol.

taire est un mauvais génie qui est venu rire d’un rire de démon sur les maux dé l'humanité, et qui a déshonoré l'espèce humaine, ” |

Avant d'appeler notre pays : quelques arpents de neige—l'expression la plus connue—Voltaire avait fait une légère variante ; il s'était apitoyé sur le sort du pauvre genre humain qui s’égorge à propos de quelques arpents de glace en Canada.

Neige et glace sont proches parentes, je l'avoue. Ecoutons ce qu’il écrivait à M. de

: Moncrif, le 27 mars 1757 :

“ Je suis histrion les hivers; à Lausanne, et je réussis dans les rôles de vieillard. Je suis jardinier au printemps, à Mes Dé-

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lices, près de Genève. Je vois de mon lit le lac, le Rhône et une autre rivière. Avezvous, mon cher confrère, un plus bel | gspect? Avez-vous des tulipes du mois de ER mars ? Avec cela, on barbouille de la philosophie et de l’histoire ; on se moque des

sottises du genre humain et de ia charla-

tanerie de nos physiciens, qui croient avoir

mesuré la terre, et de ceux qui passent

pour des hommes profonds, parce qu'ils

ont dit qu’on fait des aiguilles avec de la

pâte aïigre. On plaint ce pauvre genre

humain, qui s’égorge dans notre continent

à propos de quelques arpents de glace en

Canada. On est libre comme l'air depuis k le matin jusqu’au soir. Mes vergers, mes

vignes et moi, nous ne devons rien à per-

sonne. ”

Histrion ! Voltaire ne le fut pas seulement durant les hivers à Lausanne. Il fut comédien partout : sur les. planches, dans ses pièces, même dans les tragédies, dans ses pamphlets, dans toutes ses

: œuvres. À la cour de Versailles, il avait puisé ce goût du spectacle qui ne - l’abandonna plus. Et ce goût était très Le répandu : presque partout les châteaux et he les salons se transformaient en théâtres. he de

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le VOLTAIRE A à te “L'on y invitait les actrices les plus renom- | : mées. Les frères et les sœurs du roi de

AL: Prusse jouèrent la comédie maintes fois avec Voltaire au château de Berlin. A son arrivée en Suisse, il acquit deux résidences : l’une qu’il appelait Mes Délices, près de Genève, et l’autre à Monrion, entre Ouchy et Lausanne. La maison des Délices dominait la ville et le lac de Genève, et l’on y avait une vue magnifique sur les glaciers des Alpes. C’est de là qu'il écrit à son ami Thiériot: ‘Les Délices sont à présent mon tourment: nous sommes occupés, madame Denis et moi, à faire bâtir des logis pour nos amis et pour nos poulets. Nous faisons faire dés carrosses et des brouettes, nous plantons des oranges et - des oïgnons, des tulipes et des carottes ; nous manquons de tout, il faut fonder Carthage. ” (1)

Marie-Thérèse d'Autriche lui ayant D offert l'hospitalité de sa maison, à l’exem- , ple de Frédéric de Prusse, le philosophe

de Ferney répond : ‘ J’adore de loin ;

(1) 24 mars 1755.

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Je n'irai point à Vienne ; je me trouve trop bien de ma retraite des Délices. Heureux qui vit chez soi, avec ses nièces, ses livres, ses jardins, ses vignes, ses chevaux, ses vaches, son aigle, son renard et ses lapins qui se passent la patte sur le nez ! ” (1)

Plustard, il déménagea à Lausanne, puis.

à Ferney, situé à une lieue seulement de Genève. Pour charmer ses loisirs, il installa un théâtre, où il jouait ses comédies et ses tragédies. Voltaire se vante qu’on venait l'applaudir de trente lieues à la ronde. Les autres rôles étaient remplis par des acteurs qu’il formait lui-même.

Mme Denis lui donnait la réplique. De Monrion il écrit que les gentilshommes et les belles dames interprétaient ses pièces avec autant d’art et de sentiment que les acteurs de profession. Ses démélés avec la prude et calviniste Genève, qui trouva

dans Jean-Jacques Rousseau un dénoncia-

teur véhément des spectacles, sont restés célèbres : ils durèrent vingt ans.

(1) Lettre du 9 août 1775, 7 —

: Voltaire parle avec | orgueil de s ses vergers, de ses vignes, qui ne doivent rien à personne. N’en soyons pas surpris, le vieux sceptique ne flattait pas les grands pour la seule odeur de son encens. Sa place de commensal de l'avare Frédéric lui valut six mille thalers par an. L’intérêt que son amis Pris Duverney lui obtint dans la fourniture des vivres de l'armée de France, lui donna 700,000 francs, et, dans les dernières années, son

revenu s'élevait à 150,000 francs. Il

avait fait auparavant d’heureuses spéculations commerciales, notamment dans le commerce des blés, sous le now de Demoulin. Marie Leczinska iui accorda une pension. Cette pauvre reine qui rentait le flatteur de la maîtresse de son époux |! Avec beaucoup de thalers et de francs, il est de beaux esprits qui savent se moquer du genre humaïn. Voltaire

-se plaisait à rappeler une tragédie anglaise

qui commence par ces mots : ‘ Mets de l'argent dans ta poche, et moque-toi du reste.” Sa ladrerie LR sr un jour à

Re VOLTAIRE Li tint nn abbé de Voisenon la réponse suivante à des dithyrambes qu'il avait publiés sur les plaisirs champêtres :

O maison de Voltaire et non pas d’Epicure, Vous renfermez une tête à l’envers, Qui, sans connaître la nature, Veut la célébrer dans ses vers.

Plutus est le Dieu qu’il adore, C’est pour lui seul qu’il a vécu :

‘Il donnerait Pomone et Flore Pour un évu.

‘€ Non, dit-il, le parfait bonheur Ne se trouve point sur la terre !’?

Pour le trouver, divin Voltaire, :

Sais-tu qu’il faut avoir un cœur ?

Grand phiiosophe sans morale, . Toi qui fais un Dieu de l’or, Cses-tu chanter encor :

Les douceurs d’une vie innocente et fruga le

Voltaire n’eut pas le monopole des épigrammes. S'il en écrivit un peu contre tout le monde, il ne fut pas non plus épargné.

Jean-Jacques Rousseau lui lança plus d’un trait qui le fit écumer de rage.

Ceux qui ont lu les Lettres à Voltaire de cette brillante ennuyée qui eut nom la marquise du Deffand, savent qu’elle entretint une correspondance active avec le patriarche de Ferney. Celui-ci ne manqua pas de lui exprimer son dédain de nos neiges, et, le 13 octobre 1759, il lui écrivait :

‘ Nous avons eu l'esprit de nous établir en Canada, sur des neiges, entre des ours et des castors, après que les Anglais ont peuplé, de leurs florissantes colonies, quatre cents lieues du plus beau pays de la terre, et on nous chasse encore du Canada. ”

Un autre ami de Voltaire, le marquis de Chauvelin, fut lieutenant général en 1749, ambassadeur à la cour de Turin en

‘1753, et maître de la garde-robe du roi en 1760. Il jouissait de l'intimité de Louis XV, et il mourut sous ses yeux en 1774,

Le 3 octobre 1760, Voltaire le conjure de * = p.

débarrasser la France du Canada : ne | ‘“ Si j'osais, je vous conjurerais à ge-

noux de débarrasser. pour jamais du Ca-

nada le ministère de France. Si vous le

perdez, vous ne perdez presque rien ; si

yous voulez qu'on vous le rende, on ne

vous rend qu’une cause éternelle de guer-

re et d’humiliation. ”

Le comte d’Argental nous est aussi con- | nu pour avoir été l’un des correspondants L les plus intimes de Voltaire. Il occupa tour à tour les fonctions de conseiller au parlement de Paris et d’envoyé du duc de Parme près la cour de France, consa- É e crant ses loisirs aux matières littéraires. 4) C’est dans ses bras que Voltaire ira tomber d’abord, quand il reviendra à Paris pour y mourir. Le patriarche ne manqua pas de souffler à d’Argental sa haine contre le Canada. De Ferney, il lui écrit le 1j 0) 28 août 1761 : ter Did

‘“ Le public fait trop de commentaires saut COTES

sur la perte du Canada et des Indes- Orientales, et sur les trois vingtièmes,

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