‹ Voltaire, Mme de Pompadour et quelques arpents de neige [microforme]Chapitre 4 sur 8 · D RS · texte numérisé non relu

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pour se soucier beancoup | de commentaires sur Corneille.”

Voltaire n’aimait guère plus Corneille que le Canada. Nous n’étions que des neiges, et le soleil de Corneille obscurcissait sa gloire. Dès 1734, Voltaire avait commencé à le dénigrer, prétendant que l'Académie française pourrait rendre un service signalé aux lettres, à la langue et à la nation, si, au lieu d'imprimer tous les ans des compliments, elle publiait les bons ouvra du siècle de Louis XIV, épurés des fautes de langage dont Corneille, Molière et La Fontaine fourmillient. À la date de 1761, il préparait ses Commentaires sur le grand poète, le traitant de “ père de galimatias aussi bien que du théâtre, de rabâcheur et déclama- .

teur, bien bavard, bien rhéteur, bien entortillé, présentant toujours sa pensée comme une tarte des quatres façons. ” Il est assez singulier que ces mêmes Commentaires aient eu apparemment pour but de prosurer une dot à une petite-nièce de

Corneille que Voltaire avait adoptée avec

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éclat. Mais tout est faux, tout est trompe-

l'œil chez cet homme, |

La mémoire de Corneille ne souffrira pas de ce persiflage. Homère, Virgile, le Tasse, l’Arioste, Dante, Milton, ces génies de la pensée, furent traités par Voltaire avec le même sans-gêne. Quant à Shakespeare, ‘le monstrueux et l'absurde”, il n’était pour lui qu’un ‘“ Gille de la foire, qu'un sauvage ayant de ‘'imag'nation,

dont les pièces ne pouvaient plaire qu'à:

Londres ou en Canada ? ” Toujours le mot flatteur pour le Canada |

Obsédé de la même pensée, il récrit au marquis de Chauvelin, le 4 février 1762 :

“ Qui aurait dit, il y a cinq ans, que le roi de Prusse résisterait aux trois quarts de l’Europe, et que vous seriez heureux de céder le Canada aux Anglais?”

Qui aurait dit plutôt qu'il se trouverait un Français pour applaudir à l’humiliation de la France et pour féliciter Frédéric d’avoir battu ses compatriotes? Voltaire a pu ne pas admirer Shakespeare, mais l’homme le plus illustre que le dra-

me anglais ait produit, a eu raison d’é, crire que c’est un sale oiseau, celui qui salit son nid. Jf is an üll bird that soils his own nest ! Voltaire fut cet oiseau.

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: Lorsqu'on apprit à Londres que le drapeau anglais flottait enfin sur les vieux

remparis de Québec, on se porta à de

grandes réjouissances. Nos pères s'étaient battus un contre trois, un contre cinq, un contre dix, mais on avait presque fini par croire qu'ils étaient invincibles. Seules la ténacité saxonne et la supériorité du nombre réussirent à les écraser, quand, à mourir pour la France, sous le commande-

. ment du chevalier de Lévis, il ne restait

plus guère parmi les Canadiens que des enfants de seize ans et des vieillards de

soixante ans. Oui, grandes furent les ré-

jouissances en Angleterre. On ÿ savait toute la portée de la victoire. Ce fut une série ininterrompue de fêtes : bals, ban-

quets, illuminations, feux d’artifice. Les

temples retentirent d'actions de grâces, et le roi Georges fut couvert d'adresses de

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félicitations. William Pitt, qui haïssait la

France, comme les Romains haïssaient = a D Carthage, triomphait ! Mais cet homme | devant Louis XV, c'était un consul de

Rome devant un monarque efféminé de

l'Orient. (1) Wolfe, qui était mort en hé-

ros sur les Plaines d'Abraham, fut l'objet

d’une véritable apothéose, et le parlement

lui décerna un monument à Westminster,

cette sépulture des rois. Si Français que

je sois, j’allai m'incliner respectueusement

devant sa statue, à mon voyage à Lofidres, ,

au mois de septembre 1873. Les héros

sont de toutes les races, et nous avons ap-

pris à honorer celui-là-presque autant que

Montcalm. Lord Dalhousie nous a donné

l'exemple, en élevant à Québec un obélis-

que à Wolfe et Montcalm, sur lequel se

détache cette belle inscription : Mortem

virius, communem famam historia, monu-

mentum posteritas dedit. ” Leur courage

leur a donné même mort, l’histoire même .

renommée, la postérité même monument.” |

(1) Henri Martin,*F Histoire de France, t.

XV, pe 000.

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De la Suisse, Voltaire célébra la prise de-Québec tout autant qu’Anglais de Londres. Pour lui, ce n'était pas une victoire sur la France, ce n'était pas la perte d’une France transatlantique, c'était la victoire de la liberté qu'il fêtait, l'indépendance prochaine des colonies anglaises. Garneau a trouvé les détails de eette fête insolite dans un journal anglais du temps, le Public Advertiser de Londres, du 28 novembre 1759, et il les accompagne de commentaires sévères, malheureusement trop mérités :

‘ Voltaire, retiré à Ferney, célèbra le triomphe des Anglais à Québec par un banquet, non comme le triomphe de l’Angleterre sur la France, mais comme le .

triomphe de la liberté sur le despotisme.

Il prévoyait que la perte du Canada serait la délivrance des colonies anglaises et, par : suite, l’affranchissement de toute l'Améri que. Après le banquet, la compagnie 5 retira dans une galerie terminée par us théâtre élégant, où l’on joua ‘“ le Patriote insulaire, ” pièce remplie de sentiments chaleureux pour L liberté. Voltaire parut er dans le principal rôle, Après

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la pièce, les fenêtres de la galerie s’ouvri-rent, et l’on vit une cour spacieuse illuminée et ornée de trophées sauvages. On fit partir un magnifique feu d’artifice au bruit d’une musique guerrière. L’étoile de Saint-Georges lançaït des fisées, au-dessous desquelles on voyait représentée la cataracte de Niagara.

Ce speciacle étrange donné par un Français a quelque chose de sinistre. C’est le rire effréné d’une haïne plus forte que le malheur ; mais ce rire effrayant a reçu depuis son explication dans les bouleversements et les vengeances à jamais mémorables de 1793. La cause des Canadiens fut vengée dans des flots de sang Mais, hélas ! la France ne pouvait plus rien pour se enfants abandonnés sur les bords

du Saint-Laurent, et un peu plus tard elle

en avait perdu le souvenir. ”

L'indignation de notre historien, je la partage. Mais faut-il bien s'étonner, quand on a lu la vie de Voltaire et que l’on s’est rendu compte de ses véritables sentiments ?

Sa faiblesse pour les Anglais n’avait rien de bien nouveau. Il avait passé trois ans à Londres à s’imprégner de leur pays. Là il étudia le mouvement de la société et de

la politique; là il étudia la langue de

Shakespeare avec ardeur, au point qu’il

put publier bientôt des ouvrages en an-

glais ; 1à il connut Horace Walpole et Bo-

lingbroke, avec lesquels il échangea par

la suite une correspondance bien connue ;

et telle fut lfaveur qui l’accueillit, que

| la reine elle-même lui accorda son patro- Æ nage pour la publication de la Henriade.

| Et quelles bassesses n’a-t-il pas commises envers le roi de Prusse, même après avoir

été chassé de ses domaines? Frédéric

ayant battu les Français à la sanglante

bataille de Rosbach, le 5 novembre 1757,

Voltaire ne craignit pas d'envoyer des félicitations en français au vainqueur dé sa patrie, puis ces vers ignobles :

. Héros du Nord, je savais bien fe. Que vous aviez vu les derrières

Des guerriers du roi très chrétien, À qui vous tailliez des croupières.

La suite est encore plus dégoutante.

Supprimons.

Frédéric n'avait pas une meilleure idée du Canada que Voltaire lui-même :

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il devait la tenir du philosophe de Ferney. Dans une lettre au prince Henri, du 12 juin 1772, il Jui disait :

‘“ J'ai vu cette Prusse (polonaise) que je tiens en quelque façon de Vos maïns ; c’est une très bonne acquisition, et très avantapee tant pour la situation flitique de

"Etat que pour les finances ; mais pour avoir moins de jaloux, je dis à qui veut l’entendre que je n’ai vu sur tout mon passage que du sable, des sapins, de la bruyère et des juifs. Il est vrai que ce morceau me prépare de l’ouvrage, car je crois le Canada tout aussi policé que cette Pomérellie. (1) ”

Mêmè aplatissement devant une autre ennemie de son pays : Catherine IT de Russie. ‘“ Mon impératric: ma Catherine, ainsi qu’il appelait cel: qui fut accusée d’être la meurtrière de son époux, écrasa la Pologne et commença le dépècement de FAIR et courageuse nation

MS

(1) Œuvres de Frédéric le Grand, publiées par ordre du gouvernement prussien, soûs la direction de M. Preass, historiographe de Brandebourg. | |

À Song to are en niet

qui ii arbotalt linéte de la Vierge Marie sur sès drapeaux : il n’en fallait pas davantags pour que Voltaire applaudit à ses succès, C'était une libre penseuse, une amie des philosophes, des encyclopédistes, une alliée du roi de Prusse : autant de raisons pour que l’encens lui fut prodigué.

Celui qui aimait à s'appeler le ‘ Suisse Voltaire, ” n’eut pas honte de lui écrire un jour : ‘ Daignez observer, Madame, que je ne suis point un Welche ; je suis un Suisse, et di j'étais plus jeune, je me ferais Russe, ! :

Les Welches—le Dictionnaire de l'Aca-

démie dit Velches — - reviennent souvent

sous la plunie de Voltaire ; c'est le nom

sous lequel les Gaulois disant connus

avant la conquête romaine, et ce nom a passé dans notre langue pour désigner des hommes ignorants. Voltaire a même

“employé welcherie somme synonyme de

barbarie. “ Les Welches, écrivait-il encore,

seront longtemps Welches ; le fond

de l& nation est fou et absurde ; et, sans

une vingtaine de grands hommes, je la

regarderais comme la dernière des nations | ”

Que les Anglais, les Prussiens et les Cosaques coulent Voltaire en bronze, çou le sculpte 1t en marbre, je le conçois, mais que des Français lui vouent un pareil culte, c’est de la démence ! Cet homme ne connut jamais l'esprit de nationalité, la fierté de ce sang qui faisait dire à Jeanne d’Arc : ‘“ Ce sang est de la gloire.” Si je

. me suis senti humilié de voir sa statue en tant d’endroifr, j'avoue que j’ai également rougi en constatant que, lorsqu'il revint à Paris, en 1778, presque tout ce qu'il y avait de plus distingué dans la capitale de la France se jeta à ses pieds, encombra ses salons, le couvrit de fleurs et faillit l'étouffer d’encens. Partout où sun carrosse passait, s’élevaient des cris formidables de “Vive Voltaire!” Les femmes surtout, oubliant la Pucelle, -- ce recueil d’obscénités, ce tas d’injures à la plus pure d’entre elles, — accouraient sur son passage.

Il en est même qui poussèrent le cynisme” jusqu'à crier: ‘ Vive l’auteur de {« Pu-

celle!” Benjamin Franklin, qui représen-

ment des deux mondes ; sa qualité d’en-

tait les Etats-Unis, se trouva ià pour par- * tager les bravos d’un public affolé, et pratiquer ce que l’on a appelé l’embrasse-

nemi du Canada lui donnait droit à cette accolade, L'Académie française alla à la rencoùtre de Voltaire, ce qu’elle n'avait jamais fait pour un autre mortel, pas méme pour les princes étrangers. Couronné à la Comédie Française, l’on joua son Irène, puis l’on montra son buste, entouré de comédiens chargés de palmes et de couronnes ; la Vestris, une étoile, déclama ensuite ces mauvais vers de Saint- Marc : :

Voltaire, reçois la couronne . Que l’en vient te présenter ; Il ét beau ce la mériter, Quand c’est la France qui la donne.

. Le parlement de Paris comprit 1 oux la fierté nationale, en faisant brûler ses livres par la main du bourreau. Le Salomon du Nord--Voltaire appelait ainsi le

roi de Prussé—traita avec le même mé. * pris son fameux pamphlet Diatribe du docteur Akakia en le faisant brûler, le 24 décembre 1752, sur la place des Gendarmes, à Berlin. C'est à Voltaire qu'il fau-

drait appliquer son affreux mot : Ecrasons linfâme 1!

Re |

Avant d'écrire Candide, Voltaire avait publié son pendant en histoire, l’Essai sur les mœurs et l'esprit des nations, et sur les

Principaux faits de l'Iistoire depuis Char-

lernagne jusqu’à Louis XIII Deux satires de l'humanité, l'une par les faits et l’autre par la fantaisie. | Commencé en 1754, continué en 1758, lEssai ne parut cependant qu’en 1769,

“après avoir reçu de nombreuses retouches.

Voltaire a pris la peine de nous expliquer que c'est une ‘esquisse, une peinture des misères, des sottises et des atrocités humaines, depuis l’illustre brigand Charlemagne, surnommé le Saint, jusqu’à nos ridicules jours. ” Charlemagne, un illustre brigand ! voilà un début qui promet. Les Français y peuvent aussi apprendre qu'ils n'ont été que “ des imbéciles et des barbares pendant douze cents ans, ” qué des

VOLTAIRE ‘ polissons en tout genre, ” ‘ qu’une race de singes. ” (1) Et ce contempteur de sa race a des statues en France |

Un chapitre du troisième volume est consacré aux ‘“ Possessions des Français en Amérique. ” L'auteur ne pouvait manquer de déprécier l'établissement du Canada. Suivant {1i, nous ne somines pas seulement un pays de glaces et de neiges, mais nous en sommes couverts pendant huit mois. Pourquoi pas toute l’année ?.

Et quels en sont les habitants ? Des barbares, des, ours et des castors. Je donne ce chapitre entier, avec les notos qui l’accompagnent.

‘ Déjà les Anglais se mettaient en possession des meilleures terres et des plus avantageusement situées qu'on puisse posséder dans l'Amérique septentrionale, au delà de la Floride, quand deux ou trois marchands de Normandie, sur la légère espérance d’un petit commerce de pelleterie, équipèrent quelques vaisseaux, et établirent une colonie dans le Canada, pays

(1) Voltaire, sa vie et ses œuvres, par l'abbé Maynard, t. II, p. 526,

couvert de neiges et de glaces huit mois de l’année, habité par des barbares, des ours et des castors. Cette terre, découverte auparavant, dès l’an 1536, avait été abandonnée ; mais enfin, après plusieurs tentatives, mal appuyées par un gouvernement qui n’avait point de marine, une petite com- ‘pagnie de marchands de Dieppe et de Saint-Malo, fonda Québec en 1608, c’est à-dire bâtit quelques cabanes ; et ces cabanes ne sont devenues une ville que sous .

Louis XIV.

Cet établissement, celui de Louisbourg, et tous les autres dans cette nouvelle Franee, ont été toujours très pauvres, tandis qu’il y a quinze milles carrosses dans la ville de Mexico,et davantage dans cellede Lima.Ces mauvais pays n’en ont pas moins été un sujet de guerre presque continuel, soit avec les naturels, soit avec les Anglais, qui, possesseurs des meilleurs territoires, ont voulu ravir celui des Français, pour être les seuls maîtres du commerce de cette partie boréale du monde.

Les peuples qu'on trouva dans le Canada n’étaient pas de la nature de ceux du Mexique, du Pérou et du Brésil. Ils leur ressemblaient en ce qu'ils sont privés de poil comme éux, et qu’ils n’en ont qu'aux sourcils et à la tête, Ils en diffè-

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