‹ Voltaire, philosopheChapitre 104 sur 135 · Études critiques, I · texte numérisé non relu

Études critiques, I

2. Cf. encore Lettres à Frédéric du 22 avril et du 4 septembre 1773.

gèrent dans la cause de Calas, c'est qu'il voulait réhabiliter sa patrie devant les autres nations. « Vous me demanderez peut-être, écrit-il à d'Argental, pourquoi je m'intéresse si fort à ce Calas qu'on a roué : c'est que... je vois tous les étrangers indignés (27 mars 1762). « Je vois des étrangers, des gens de tous les pays, et je vous réponds que toutes les nations nous insultent et nous méprisent » (4 avr. 1762). De même dans l'affaire Sirven : u Ce jugement, écrit-il à l'abbé Audra, est horrible et déshonore la France parmi les étrangers. Vous travaillez, monsieur, non seulement pour secourir l'innocence opprimée, mais pour rétablir l'honneur de la patrie » (4 sept. 1769). Et encore dans l'affaire La Barre : « Depuis Archangel, Jassy, Belgrade et Rome, on nous reproche La Barre comme Rosbach...; il est triste pour nos jolis Français de n'être plus regardés dans toute l'Europe que comme des assassins poltrons » {Lettre à Condorcet, 23 nov. 1774; édition Moland, XLIX, 131).

Faut-il rappeler d'autre part le patriotisme dont s'inspirent les ouvrages historiques de Voltaire? Ce patriotisme a souvent prévalu, dans le Siècle de Louis AYFpar exemple, sur son impartialité d'historien. « Je crois écrit-il, à M. Berger, que vous verrez ians l'Essai sur le Siècle de Louis XIV un bon îitoyen... L'objet que je me propose a, me semble, m grand avantage; c'est qu'il ne fournit que des mérités honorables à la nation » (1739; LUI, 580). Les /érités qui pourraient n'être pas honorables, il les îachei. « j'ose croire, écrit-il à M™*-^ Denis, que ceux

1. Cf. par exemple Lettre au maréchal de Xoailles, 28 juill. 1752 : J'ai vu des dépêches de M. de Chamillart qui, en vérité, étaient e comble du ridicule et qui seraient capables de déshonorer

qui liront l'histoire de Louis XIV verront bien que je suis Français (24 déc. 1751). Son livre est « Téloge de la patrie » (Letlre à Hénault, 28 janv. 1752) i. Et ainsi ce qu'on devrait reprocher à Voltaire historien, c'est, non de ne pas être patriote, mais d'avoir plus d'une fois dissimulé ce qui lui semblait préjudiciable à la France.

Dans toutes ses œuvres abondent les passages où il célèbre le patriotisme, où il en fait profession. Dans la Loi naturelle :

Celte loi souveraine, à la Chine, au Japon, Inspira Zoroastre, illumina Solon.

D'un bout du monde à l'autre, elle parle, elle crie : Adore un Dieu, sois juste et chéris ta patrie.

Dans la tragédie de Tancrède :

A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère!

(VII, io9.)

Dans les Scythes :

On soufTre en sa patrie, elle peut nous déplaire; Mais quand on l'a perdue, alors elle est bien chère.

Reprochant à Pascal d'avoir dit qu'on ne doit pas aime: les créatures, mais Dieu seul : « Il faut, déclare-t-il

absolument le ministère depuis 1701 jusqu'à 1709. J'ai eu ladiscré tion de n'en faire aucun usage, plus occupé de ce qui peut êtr glorieux et utile à ma nation que de dire des vérités désagréables Cicéron a beau enseigner qu'un historien doit dire tout ce qi est vrai, je ne pense point ainsi. Tout ce qu'on rapporte do: être vrai sans doute: mais je crois qu'on doit supprimer beau coup de détails inutiles et odieux. »

i. Cf. Lettre à La Condcnnine, 3 avril 1752 : « C'est un peli monument que je tâche d'élever à la gloire de ma patrie. »

aimer... les créatures; il faut aimer sa patrie, sa femme, son père, ses enfants; il faut si bien les aimer, que Dieu nous les fait aimer malgré nous » [Remarques sur les Pensées de Pascal, XXX Vil, 50). A M""*^ du DelTand, il écrit : « On aime toujours sa patrie, malgré qu'on en ait; on parle toujours de rinfidèle avec plaisir » (23 sept. 1752); et à Jean- Jacques : (( 11 faut aimer sa patrie, quelques injustices qu'on y essuie » (30 août 1755).

Nous l'avons vu plus haut souhaiter, dans une lettre à Frédéric, que d'Etallonde envahît Abbeville. Mais, la même année, il écrit au même Frédéric : « Je voulais vous voir partager la Turquie avec vos deux associés. Gela ne serait peut-être pas si difficile, et il serait assez beau de terminer là votre brillante carrière; car, tout Suisse que je suis, je ne désire pas que vous preniez la France » (18 nov. 1772). Et si, dans celte lettre, il se dit Suisse par plaisanterie, il n'en restait pas moins bien Français de cœur. Ni à Berlin, ni à Ferney, il n'a garde d'oublier sa patrie. Il écrit de Berlin à d'Argental, avant sa brouille avec Frédéric : « Si j'étais bon Français à Paris, à plus forte raison le suis-je dans les pays étrangers » (23 sept. 1750). A M"''' Denis : <( Je ne suis point naturalisé Vandale )^ (24 déc. 1751); et, dans une autre lettre : « On prétend toujours que jai été Prussien. Si on entend par là que j'ai répondu par de l'attachement et de l'enthousiasme aux avances singulières que le roi de Prusse m'a faites pendant quinze années de suite, on a grande raison; mais si on entend que j'ai été son sujet et que j'ai cessé un moment d'être Français, on se trompe » (9 juill. 1753). Puis, devenu habitant de la Suisse, il écrit à

M. Pilavoine, qui Tavait qualifié de Genevois : | « Tout amoureux que je suis de ma liberté, cette \ maîtresse ne m'a pas assez tourné la tête pour me î faire renoncer à ma patrie » (25 sept. 1758/

On a lu précédemment sa lettre d'après Rosbach. ! Mais, sitôt que lui vint la nom^elle de la défaite, il chargea son banquier berlinois de mettre de Fargent ^ à la disposition des officiers Français prisonniers, i. Quelques jours plus tard, il écrit à d'Argental, a le 2 décembre 1757 : « Je ne m'intéresse dans aucun 'i événement que comme Français. Je n'ai d'autre ï intérêt et d'autre sentiment que ceux que la France j: m'inspire; j'ai en France mon bien et mon cœur. » ^. Et à Thiériot, le 7 décembre : « Vous avez su, mon ancien ami, comment les Français ont été vengés par les Autrichiens... Il faut espérer que M. le duc de Richelieu réparera de son côté le malheur de M. de Soubise. Le roi de Prusse m'écrit toujours des vers en donnant des batailles; mais soyez sûr que j'aime encore mieux ma patrie que ses vers, et que j'ai tous les sentiments que je dois avoir. »

En 1761 , dans une lettre du 31 janvier au même Thiériot, après être convenu du désordre des finances, il proteste cependant que tous les Français qui ne combattent pas doivent « s'épuiser » pour subvenir aux frais de la guerre. « J'ai, ajoute-t-il, une pension de roi; je rougirais de la recevoir tant qu'il y aura des officiers qui souffriront. » Le 2 août de la même année, après la défaite de Kirch-Dinker et la perte de Pondichéry, il écrit à d'Argental : « J'ai le cœur navré. Nous ne pouvons avoir de ressource que dans la paix la plus honteuse et la plus prompte. »

Et, le 4 avril de Tannée suivante, quand on craint :|ue les Anglais, déjà vainqueurs, ne détruisent notre lotte : « Rit-on encore à Paris?... Pour moi, je pleure »; puis le 15 mai : « Vous ne voyez point les Lîhoses à Paris et à Versailles comme on les voit au milieu des étrangers. Je suis dans le point de perspective, je vois les choses comme elles sont, et c'est ivec la plus grande douleur. »

Si, comme philosophe, Voltaire se permet d'anay-er Tidée de patrie, il n'en loue pas moins le senti- 'iient patriotique, il célèbre les vertus que ce senti- :Tient inspire. Bien peu de temps avant sa mort, il krivait à Delisle de Sales : « Du pain dans sa patrie ^aut encore mieux que des biscuits en pays étrangers » (lOjanv. 1778).

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